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Les invités du mercredi

Les invité·e·s du mercredi : Raphaëlle Barbanègre et Carl Norac

Par 15 novembre 2017 Les invités du mercredi

Aujourd’hui, c’est Raphaëlle Barbanègre qui a accepté de répondre à nos questions. Avec elle nous revenons sur son dernier album, Cendrillon et la pantoufle velue, et sur son parcours. Ensuite, nous partons en vacances avec l’auteur Carl Norac. Bon mercredi à vous.


L’interview du mercredi : Raphaëlle Barbanègre

Parlez-nous de votre parcours.
Alors je suis née à Toulouse et j’ai grandi à la campagne dans une grande et vieille maison.
J’ai toujours aimé dessiner et j’ai grandi dans une famille où l’art tient une très grande place, d’ailleurs ma sœur Juliette Barbanègre est aussi illustratrice (de grand talent). Nous avons donc été grandement encouragées dans cette voie artistique.
Après le lycée (quel ennui) je suis partie faire mes études à Lyon à l’École Émile Cohl pendant 4 ans, où je me suis tournée vers l’illustration jeunesse.
Ensuite j’ai déménagé à Montpellier, puis Paris, puis Montréal en 2012. J’y vis depuis avec joie, le Québec et ses paysages (et ses saisons) étant une source d’inspirations infinie !

Pouvez-vous nous parler de Cendrillon et la pantoufle velue qui vient de sortir chez Talents Hauts
Après Blanche neige et les 77 nains, nous avions envie de continuer et d’adapter un autre conte.
Celui de Cendrillon a été très intéressant à adapter car dans le genre « macho » il se pose là ! Et puis en dehors de ça c’est super marrant de détourner une histoire classique que tout le monde connaît par cœur. Dans Cendrillon, l’histoire commence comme le conte classique puis ensuite chaque page représente un épisode clé du conte (la robe, les chaussures, le carrosse, le bal, etc.) mais complètement raté. C’était génial d’imaginer tout ça et de faire l’inverse de ce que j’aurais fait si j’avais dû illustrer le conte classique !

Ce n’est pas votre premier album avec Davide Cali, pouvez-vous nous dire quelques mots sur votre collaboration ?
Oui, j’aime beaucoup travailler avec Davide ! Il y a un côté décalé et loufoque dans ses textes qui correspond bien à mon travail. On réfléchit souvent ensemble à toutes les blagues qu’on va mettre dans le livre.

Quelles techniques d’illustration utilisez-vous ?
Ça dépend des projets. Pour Cendrillon c’est du 100 % à l’ordi, mais j’ai aussi illustré un livre au feutre (« Les abominables Mini yétis » chez Sarbacane) et en ce moment je me sens de plus en plus attirée vers les techniques plus traditionnelles.

Quelles étaient vos lectures d’enfant et d’adolescente ?
Enfant et ado je lisais beaucoup et c’est toujours le cas.
Quand j’étais petite je lisais beaucoup de contes. J’ai aussi été très marquée par les livres de Tomi Ungerer et ceux de Roald Dahl (quels génies !). Ado j’ai eu une grande période heroic fantasy après avoir lu Le seigneur des anneaux et Dune et j’étais une grande fan de bd, j’en achetais beaucoup.

Parlez-nous de vos prochains ouvrages
Alors je viens d’illustrer un album qui s’appelle « Les saisons de Montréal » chez La Pastèque, qui devrait sortir en France en janvier prochain, et bien sûr nous projetons avec Davide d’adapter un nouveau conte à notre sauce, mais je ne peux pas en dire plus pour le moment 😉

Bibliographie sélective :

  • Cendrillon et la pantoufle velue, illustration d’un texte de Davide Cali, Talents Hauts (2017), que nous avons chroniqué ici.
  • Les abominables mini-yétis, illustration d’un texte de Didier Levy, Sarbacane (2017).
  • 1000 méli-mélo robots et 1000 méli-mélo autos, Père Castor (2016), que nous avons chroniqués ici.
  • Blanche Neige et les 77 nains, illustration d’un texte de Davide Cali, Talents Hauts (2016), que nous avons chroniqué ici.
  • Baisers ratés de New York, illustration d’un texte de Davide Cali, Gulf Stream Éditeur (2015).
  • La folle aventure de Doudou à Paris, texte et illustrations, Graine² (2013), que nous avons chroniqué ici.
  • Super Potamo, illustration d’un scénario de Davide Cali, Bang Editiones (2013), que nous avons chroniqué ici.
  • Mon cahier d’activités dingo !, texte et illustrations, Graine² (2013), que nous avons chroniqué ici.


En vacances avec… Carl Norac

Régulièrement, nous partons en vacances avec un·e artiste. Je ne sais pas si vous êtes comme moi, mais moi j’adore partir comme ça avec quelqu’un, on apprend à la·le connaître notamment par rapport à ses goûts… cet·te artiste va donc profiter de ce voyage pour nous faire découvrir des choses. On emporte ce qu’elle·il veut me faire découvrir. On ne se charge pas trop… Des livres, de la musique, des films… sur la route on parlera aussi de 5 artistes qu’il·elle veut me présenter et c’est elle·lui qui choisit où l’on va… 5 destinations de son choix. Cette fois-ci, c’est avec Carl Norac que nous partons ! Allez, en route !

Albums jeunesse

  • Moi et rien, Kitty Crowther (Pastel)
  • A book of nonsense, Edward Lear (divers éditeurs)
  • Un grand jour pour rien, Beatrice Alemagna (Albin Michel)
  • Buddhism for sheep, Chris Ridell (Erbury Press)
  • Préférerais-tu…, John Burningham (Kaléidoscope)

Romans

  • Les oiseaux, Tarjei Vesaas
  • Pays de neige, Yasunari Kawabata
  • Le chagrin des Belges, Hugo Claus
  • Sur la route, Jack Kerouac
  • Toutes les nouvelles de Robert Walser et de Raymond Carver

CD

  • The idiot, Iggy Pop
  • Whatever People Say I Am That’s What I’m Not, Arctic Monkeys
  • L’amour, l’argent, le vent, Barbara Carlotti
  • Out for lunch, Éric Dolphy
  • et le récent magnifique Warhaus par Warhaus

DVD

  • Les Temps Modernes, Charlie Chaplin
  • Léviathan, Andrei Zviaguintsev
  • M le Maudit, Fritz Lang
  • Festen, Thomas Vinterberg
  • Breaking bad (série)

BD

  • Salto, l’histoire du marchand de bonbons qui disparut sous la pluie, Judith Vanistendael et Mark Bellido
  • Maus, Art Spiegelman
  • Cinema Panopticum, Thomas Ott
  • Philémon, Fred (toute la série)
  • Alexandrin ou l’art de faire des vers à pied, Pascal Rabaté et Kokor

5 artistes

  • Andy Goldsworthy
  • Constant Permeke
  • Hans Memling
  • Jessie Oonark
  • Anish Kapoor

5 lieux

  • Flâner en hiver dans le vent sur la plage d’Ostende
  • Monter sur un terril du Hainaut et oublier un instant la montagne
  • Écrire sur un banc dans le jardin de la maison de Grieg en Norvège
  • Retourner en Inde et accepter de ne rien y comprendre (sur les Backwaters du Kerala)
  • Parler d’amour dans le quartier de l’Alfama à Lisbonne

Carl Norac est auteur.

Bibliographie sélective :

  • La piscine magique, album illustré par Clothilde Delacroix, Didier Jeunesse (2017), que nous avons chroniqué ici.
  • Poèmes pour mieux rêver ensemble, poèmes illustrés par Géraldine Alibeu, Actes Sud Junior (2017).
  • Le nid de jean, album illustré par Christian Voltz, Pastel (2016).
  • Les saisons de Vivaldi : Piazzolla, livre-CD illustré par Laurent Corvaisier, Little Village (2016).
  • Petits Poèmes pour passer le temps, poèmes illustrés par Kitty Crowther, Didier Jeunesse (2016), que nous avons chroniqué ici.
  • Rue des amours, album illustré par Carole Chaix, À pas de loups (2016), que nous avons chroniqué ici.
  • Sorcière blanche, album illustré par Herbéra, À pas de loups (2016), que nous avons chroniqué ici.
  • Le noir quart d’heure, album illustré par Emmanuelle Eeckhout, Pastel (2015).
  • Bazar Circus, livre-CD illustré par Isabelle Chatellard Didier Jeunesse (2013), que nous avons chroniqué ici.
  • Petites histoires pour rêver dans sa poche, album illustré par Thomas Baas, Sarbacane (2011), que nous avons chroniqué ici.
  • Raja, album illustré par Aurélia Fronty, Didier Jeunesse (2009), que nous avons chroniqué ici.
  • Le petit sorcier de la pluie, album illustré par Anne-Catherine de Boel, Pastel (2006).
  • Monsieur Satie : L’homme qui avait un petit piano dans la tête, Livre-CD illustré par Élodie Nouhen, Didier Jeunesse (2006).
  • Les mots doux, album illustré par Claude K. Dubois, Pastel (1995).

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Les invité·e·s du mercredi : Nathalie Paulhiac et Gilles Bachelet

Par 8 novembre 2017 Les invités du mercredi

Aujourd’hui, c’est avec l’autrice-illustratrice Nathalie Paulhiac qu’on a rendez-vous. J’aime beaucoup son travail en général et son dernier album, De l’autre côté, m’a particulièrement séduit, j’avais envie de lui poser quelques questions. Ensuite, on file, telles des petites souris, dans l’atelier de Gilles Bachelet pour voir comment il crée. Bon mercredi à vous.


L’interview du mercredi : Nathalie Paulhiac

Parlez-nous de votre parcours.
Après avoir passé un BAC littéraire/arts plastiques, j’ai commencé des études artistiques à Paris. J’ai fait une école d’arts appliqués (école Boule) d’où je suis sortie avec un diplôme en expression visuelle-espace de communication (plus clairement cela consistait à créer des stands, des présentoirs commerciaux, des scénographies…) et puis je me suis envolée pour le Québec en échange « Socrates » l’équivalent d’Erasmus). Là j’étudiais le graphisme à l’UQAM (Université du Québec à Montréal) et j’avais choisi comme option « illustration ». Ce fut pour moi une révélation : je savais enfin ce que je voulais faire dans la vie !
De retour en France, je cherche une école pour suivre des cours dans ce domaine ; en France, la priorité étant donnée aux personnes sortant du BAC, pas mal de portes se sont fermées à moi. J’appréciais beaucoup le travail d’Anne Herbauts et en m’intéressant à son parcours j’ai vu qu’elle avait suivi l’enseignement de l’Académie Royale des Beaux Arts de Bruxelles ; alors me voilà partie à Bruxelles… Ceci était en 2002, et en 2017 je vis et travaille toujours là.

Pouvez-vous nous parler de De l’autre côté qui vient de sortir aux éditions Cépages ?
C’est une belle rencontre ! Souvent les mamans papotent à la sortie de l’école de leurs enfants ; et en « papotant » avec l’une d’entre elle, nous nous sommes rendues compte qu’une écrivait pour les enfants et que l’autre dessinait. Il n’y avait plus qu’à se mettre ensemble sur un projet.
J’ai donc lancé une phrase à Maylis et celle-ci à poursuivi l’histoire qui est devenue celle de Iris et Noé, les personnages de De l’autre côté.
Il fallait ensuite trouver un éditeur (chose difficile…). Nous avons envoyé le projet à beaucoup (beaucoup, beaucoup) de maisons d’édition et Bénédicte Petitot nous a répondu. Elle a monté sa maison Cépages en 2013 et produit des albums de qualité, attentive au texte, aux illustrations, à la qualité d’impression… bref elle aime son métier et ça se voit.

J’aimerai que vous nous disiez quelques mots sur un album plus ancien, Qui suis-je ? sorti chez Winioux.
Encore une belle rencontre avec Raphaëlle et Marion les deux éditrices de Winioux ; Qui suis-je ? était un projet que j’avais créé durant mes études aux Beaux-Arts ; dans mes recherches d’éditeurs (partie difficile du métier d’illustrateur mais nécessaire…) je suis tombée sur cette maison d’édition et elles ont aimé ce projet qui rentrait dans leur ligne éditoriale. Nous avons un peu modifié le projet de base mais dans l’ensemble il reste fidèle à ce que j’avais imaginé : ce livre parle des émotions qui nous animent ; je le présente dans les écoles en maternelle, il permet d’expliquer simplement aux enfants nos changements d’humeur qui arrivent à tout le monde et cela permet de dédramatiser les colères, les caprices…

Quelles techniques d’illustration utilisez-vous ?
Je pratique une technique mixte : je fais les fonds à l’écoline en mouillant au préalable mon papier car j’aime bien me laisser surprendre par des taches non prévues. Sinon j’utilise beaucoup de papiers que je récolte à droite et à gauche (j’ai une collection de papiers dans mon atelier, des vieilles pochettes, des emballages de papier cadeaux, les emballages du boucher ou du fromager…) et pour les personnages j’utilise un papier un peu jauni par le temps.
Je dessine tout sur ces différents papiers (au crayon gris, crayons de couleurs, feutres) et ensuite je pratique ce que j’appelle ma « technique en pièces détachées » ; je réunis tous ces petits morceaux de dessins sur mon ordinateur où je fais la mise en page en utilisant Photoshop.

Où trouvez-vous votre inspiration ?
Partout, dans la rue ça peut être un visage, un vêtement qui me plaît, une affiche…
Je suis aussi très attentive aux associations de couleurs que je peux remarquer dans des pages de magazines par exemple.
Côté illustrateurs j’aime beaucoup le travail de Beatrice Alemagna, Géraldine Alibeu, Marc Boutavant, Magali Le Huche, Kitty Crowther.

Quelles étaient vos lectures d’enfant et d’adolescente ?
Les malheurs de Sophie, les Tom Tom et Nana dans les J’aime lire, Tintin, Caroline, Charlie et la chocolaterie.

Parlez-nous de vos prochains ouvrages
Je travaille en ce moment sur un nouvel album jeunesse également écrit par Maylis Daufresne (auteur de De l’autre côté) ; celui-ci paraîtra au printemps prochain aux éditions du Jasmin. C’est une histoire faite de chaleur, de rencontres et de transmission…

Bibliographie

  • De l’autre côté, illustration d’un texte de Maylis Daufresne, Éditions Cépages (2017), que nous avons chroniqué ici.
  • S’aimer, collectif, À pas de loup (2016), que nous avons chroniqué ici.
  • Le mur, illustration d’un texte d’Anne Loyer, À pas de loup (2016), que nous avons chroniqué ici.
  • Ugo, tu rêves ?, illustration d’un texte de Pierre Coran, À pas de loup (2016).
  • Qui suis-je ?, texte et illustrations, Winioux (2014), que nous avons chroniqué ici.
  • Oh les taches !, loisirs créatifs, Casterman (2010).


Quand je crée… Gilles Bachelet

Le processus de création est quelque chose d’étrange pour les gens qui ne sont pas créateur·trice·s eux-mêmes. Comment viennent les idées ? Et est-ce que les auteur·trice·s peuvent écrire dans le métro ? Les illustrateur·trice·s dessiner dans leur salon devant la télé ? Peut-on créer avec des enfants qui courent à côté ? Faut-il de la musique ou du silence complet ? Régulièrement, nous demandons à des auteur·trice·s et/ou illustrateur·trice·s que nous aimons de nous parler de comment et où ils·elles créent. Cette semaine, c’est Gilles Bachelet qui nous parle de quand il crée.

Le plus dur, c’est de s’y mettre… Procrastination et surtout trac, après toutes ces années encore, de me confronter avec la feuille blanche. Passer du constat « il faudrait que je travaille » à la mise en pratique de la chose peut prendre chez moi très longtemps… Comme je suis par ailleurs enseignant dans une école d’art et que je fais pas mal de salons et de rencontres scolaires, c’est surtout durant les mois d’été que je me consacre vraiment à mes albums. Le reste du temps, ce sont plutôt des petits travaux ponctuels, des recherches d’idées ou des bêtises sur facebook. Une fois la machine enclenchée, et sur cette période limitée, j’arrive à m’astreindre à des horaires assez rigoureux. Huit à dix heures par jour sept jours sur sept, trois mois d’affilée…
À partir du moment où j’ai trouvé l’idée générale d’un album, les premiers crayonnés se font plutôt facilement et sans douleur. À ce stade là, je travaille dans des carnets. Je construis un chemin de fer plus ou moins définitif et trouve généralement les éléments de texte en même temps que les images sans passer par une étape spécifique d’écriture.  C’est seulement après, au moment tristement nommé de « l’exécution », que les choses se gâtent… Comment passer d’un croquis spontané mais plein de fautes ou d’imprécisions à une illustration finalisée sans perdre en route la fraîcheur et le dynamisme du trait ? La technique d’aquarelle que j’utilise ne permet pas trop d’hésitations, de repentirs et de coups de gomme intempestifs… Je travaille donc d’abord sur des calques, souvent plusieurs successivement, jusqu’à l’obtention d’un dessin suffisamment juste et précis, tout en essayant de ne pas trop figer le trait… Ensuite seulement, je reporte le dessin sur le papier définitif. L’encrage et la couleur me posent moins de problèmes… Mon moment préféré est le passage des grandes surfaces d’aquarelle… Je ne me suis jamais lassé de ce matériau que j’utilise depuis 40 ans… l’étape de finition qui suit est plus longue et plus fastidieuse… J’ai souvent quatre ou cinq planches en cours à des niveaux de finalisation divers.

À l’époque où je vivais surtout de l’illustration en freelance pour la presse et la publicité, je travaillais beaucoup de nuit avec la radio allumée en permanence. Un jour, totalement démoralisé de travailler seul et coupé du monde (je n’étais pas encore enseignant, les réseaux sociaux n’existaient pas et, faisant peu de livres, je n’étais pas invité sur les salons), j’ai demandé à mon éditeur de l’époque, Patrick Couratin, si je pouvais venir m’installer quelques jours dans ses bureaux. C’était, en plus d’une maison d’édition, un studio de création graphique qui faisait essentiellement de l’affiche de spectacle. Je squattais un bureau dans une grande pièce où nous étions toujours trois ou quatre à travailler. Beaucoup de monde y passait et j’ai adoré travailler dans cette agitation. Venu là pour quelques jours, j’y suis resté sept ans, jusqu’à la mort de Patrick… J’y ai perdu l’habitude de travailler en musique. Revenu par la suite dans mon atelier, je n’en ai pas vraiment éprouvé le besoin et je continue à travailler sans fond sonore le plus souvent. Parfois, dans des phases d’exécution un peu fastidieuses, j’écoute des livres audio.

Pendant ces périodes d’été un peu intensives, j’ai tendance, de plus en plus, à m’entourer de petits rituels… Nettoyage quotidien du plan de travail, douche et rasage de près même si je sais que je ne mettrai pas le nez dehors de la journée, début et fin du travail à des heures précises, disposition des crayons et des pinceaux, toutes choses qui ne sont pas du tout dans ma nature plutôt bordélique… Enfin, chose peu avouable, j’ai une superstition un peu particulière : depuis une vingtaine d’année je collectionne les totottes trouvées dans la rue… Ce sont un peu mes trèfles à quatre feuilles de citadin… Ainsi, pour moi, la réussite d’un album est directement liée au nombre de totottes trouvées pendant la réalisation de celui-ci…

Gilles Bachelet est auteur et illustrateur.

Bibliographie :

  • Une histoire d’amour, Seuil Jeunesse (2017).
  • Une histoire qui…, Seuil Jeunesse (2016).
  • La paix, les colombes !, avec Clothilde Delacroix, Hélium (2015), que nous avons chroniqué ici.
  • Les Coulisses du Livre Jeunesse, L’atelier du poisson soluble (2015), que nous avons chroniqué ici.
  • Le Chevalier de ventre à terre, Seuil Jeunesse (2014), que nous avons chroniqué ici.
  • Madame Le Lapin Blanc, Seuil Jeunesse (2012).
  • Des nouvelles de mon chat, Seuil Jeunesse (2009).
  • Il n’y a pas d’autruches dans les contes de fées, Seuil Jeunesse (2008), que nous avons chroniqué ici.
  • Quand mon chat était petit, Seuil Jeunesse (2007).
  • Hôtel des voyageurs, Seuil Jeunesse (2005).
  • Champignon Bonaparte, Seuil Jeunesse (2005).
  • Mon chat le plus bête du monde, Seuil Jeunesse (2004).
  • Le singe à Buffon, Seuil Jeunesse (2002).

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Les invité·e·s du mercredi : Thierry Laval et Géraldine Alibeu

Par 1 novembre 2017 Les invités du mercredi

C’est Thierry Laval, créateur de la collection Cherche et trouve, que l’on reçoit aujourd’hui. Cette super collection de livres-jeux édités par le Seuil Jeunesse fête ses 10 ans, c’était l’occasion de parler avec son créateur de ces albums qui plaisent tant aux enfants. Ensuite, nous partons en vacances avec l’autrice-illustratrice Géraldine Alibeu. Bon mercredi à vous.


L’interview du mercredi : Thierry Laval

Comment est née la collection Cherche et trouve ?
L’idée des Cherche et trouve m’est venue d’un tout petit imagier d’occasion des années 70 que j’avais trouvé. Le doubles pages alternaient paysages (montagne, plage, ville) et planches didactiques avec les éléments dénommés qui se trouvaient dans ces paysages. Je me suis dit qu’il était dommage qu’on ne puisse tout voir ensemble, de ne pas avoir tout (éléments et paysage) réuni sur la même page. Cela m’a amené à penser au principe des volets qui s’ouvrent sur une planche « panoramique ».

Pouvez-vous nous dire quelques mots sur le tout dernier paru, le Cherche et trouve dans la préhistoire sorti dans un format géant ?
J’ai toujours pensé que cette période historique intéresserait les enfants, mais j’ai longtemps cru aussi qu’elle ne fournirait pas assez d’éléments pour « remplir » un Cherche et trouve… d’autant plus un géant qui nécessite pas loin d’une cinquantaine d’éléments à chercher par double page. Et puis en commençant à nous documenter avec Yann Couvin mon co-auteur et co-dessinateur nous nous sommes aperçus de la richesse de cette longue période et nous avons pris beaucoup de plaisir à imaginer la vie des premiers êtres humains.

Quelles techniques d’illustration utilisez-vous ?
Nous commençons par des crayonnés que nous scannons. Puis nous faisons toute la mise en couleur sur ordinateur. Cela nous permet au regard de la complexité des images de pouvoir changer ou déplacer des éléments sans avoir à tout recommencer à chaque fois.

Pouvez-vous nous parler de votre parcours ?
J’ai passé 4 années dans une école d’arts graphiques puis j’ai commencé à travailler comme auteur-illustrateur dans l’édition jeunesse… pendant une dizaine d’années j’ai aussi beaucoup travaillé dans le parascolaire ce qui m’a probablement éloigné de la pure fiction et orienté vers le côté plus didactique et documentaire qui caractérise les Cherche et trouve.

Quelles étaient vos lectures d’enfant et d’adolescent ?
J’ai beaucoup lu la collection de la bibliothèque rose (Fantomette…) puis la verte (Le club des cinq…). Puis banalement je suis passé à Jules Verne, Jack London… J’ai beaucoup aimé aussi les récits de montagne de Roger Frison-Roche (Premier de cordée). Et après Zola, Vian, Steinbeck, John Irving… sans oublier la bande dessinée.

Quelles sont vos principales sources d’inspirations ?
Je pense justement la bande dessinée et également les dessins animés et les programmes jeunesse de la télévison (Goldorak, AlbatorL’île aux enfants, Les visiteurs
du mercredi puis Récré A2). Probablement aussi les séries TV comme les Mystères de l’Ouest, Les envahisseurs, La planète des singes, Le prisonnier, Cosmos 1999

Pouvez-vous nous dire quelques mots de vos prochains ouvrages ?
Le Cherche et trouve de l’an prochain devrait être autour de la maison hantée ou des pirates.
Pour le reste, beaucoup de projets différents avec une tentative vers la bande dessinée…

Bibliographie sélective :

  • Collection Cherche et trouve, texte et illustrations (2007-2017), que nous avons chroniqué ici et .
  • Collection Écoute, texte et illustrations, Hatier Jeunesse (2015-2017), que nous avons chroniqué ici.
  • Le mystère de la salade trouée ! – Puzzle et devinette, texte et illustrations, Gallimard Jeunesse Giboulées (2016).
  • Mon carnet de gribouillages en voiture et autres activités, texte et illustrations, Seuil Jeunesse (2016).
  • ABC Découvre l’alphabet !, texte et illustrations, Hatier Jeunesse (2014).
  • Les 4 saisons de Népomucène le jardinier, texte et illustrations, Hatier Jeunesse (2013), que nous avons chroniqué ici.
  • L’encyclo illustrée, texte et illustrations, Seuil Jeunesse (2013), que nous avons chroniqué ici.
  • Dedans, texte et illustrations, Gallimard Jeunesse (2009).


En vacances avec… Géraldine Alibeu

Régulièrement, nous partons en vacances avec un·e artiste. Je ne sais pas si vous êtes comme moi, mais moi j’adore partir comme ça avec quelqu’un, on apprend à la·le connaître notamment par rapport à ses goûts… cet·te artiste va donc profiter de ce voyage pour nous faire découvrir des choses. On emporte ce qu’elle·il veut me faire découvrir. On ne se charge pas trop… Des livres, de la musique, des films… sur la route on parlera aussi de 5 artistes qu’il·elle veut me présenter et c’est elle·lui qui choisit où l’on va… 5 destinations de son choix. Cette fois-ci, c’est avec Géraldine Alibeu que nous partons ! Allez, en route !

5 films

  • The swimmer – Frank Perry
  • Blue velvet – David Lynch
  • L’éclipse – Michelangelo Antonioni
  • Stranger than paradise – Jim Jarmusch
  • À nos amours – Maurice Pialat

5 romans

  • L’écume des jours – Boris Vian
  • Nous autres – Eugène Zamiatine
  • Des souris et des hommes – John Steinbeck
  • Une chambre à soi – Virginia Woolf
  • La vie dans les plis – Henri Michaux

5 poèmes

  • Îles – Blaise Cendrars
  • Here’s to adhering – Maya Angelou
  • So long – Langston Hughes
  • Le grand avenir – Carl Norac
  • J’ai essayé de te décrire à quelqu’un – Richard Brautigan

5 artistes

  • Paul Cox
  • William Kentridge
  • Artavazd Pelechian
  • Igor Kovalyov
  • Bob Wilson

5 albums jeunesse

  • Donald and the… – Peter F. Neumeyer & Edward Gorey
  • La cabane – Loïc Froissart
  • Hulul – Arnold Lobel
  • Bonjour – Anne Brugni
  • Yok Yok – Étienne Delessert

5 BD

  • Tous chez Michou Mod’ – Tom Tom et Nana – Jacqueline Cohen et Bernadette Desprès
  • Building Stories – Chris Ware
  • Black Hole – Charles Burns
  • Travaux publics – Yuichi Yokoyama
  • Le sommet des dieux – Jiro Taniguchi

5 albums

  • Deceit – This heat
  • Moondog – Moondog
  • Deep cuts – The Knife
  • Cassettes – Philippe Laurent
  • Glassworks – Philip Glass

5 lieux

  • Le pic du lac blanc dans la vallée de Névache
  • Les lacs Robert dans la chaîne de Belledonne
  • La bergerie de Chaumailloux dans le Vercors
  • La grande Sure en Chartreuse
  • Le volcan Avatchinski au Kamchatka

Géraldine Alibeu est autrice et illustratrice :

Bibliographie sélective :

  • La course au renard, texte et illustrations, Cambourakis (2017).
  • Le refuge, texte et illustrations, Cambourakis (2017).
  • Poèmes pour mieux rêver ensemble, illustration de textes de Carl Norac, Actes Sud junior (2017).
  • Les yeux fermés, texte et illustrations, Actes-Sud Junior (2015).
  • Des fourmis dans les jambes, petite biographie de Nicolas Bouvier, illustration d’un texte d’Ingrid Thobois, La Joie de lire (2015).
  • La roche qui voulait voyager, illustration d’un texte de Nono Granero, HongFei Cultures (2015), que nous avons chroniqué ici.
  • Les morceaux d’amour, texte et illustrations + DVD, Autrement jeunesse (2012).
  • Veux-tu devenir Bête ?, illustration d’un texte de Pei Chun Shih, HongFei Cultures (2012), que nous avons chroniqué ici.
  • Le bon moment, texte et illustrations, La joie de lire (2011).
  • La Bête et les petits poissons qui se ressemblent beaucoup, illustration d’un texte de Pei Chun Shih, HongFei Cultures (2011), que nous avons chroniqué ici.
  • L’un d’entre eux, texte et illustrations, La joie de lire (2009).
  • As-tu vu le lion ?, illustration d’un texte d’Armando Quintero, OQO (2011), que nous avons chroniqué ici.

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Les invité·e·s du mercredi : Ghislaine Roman et Alice Brière-Haquet

Par 25 octobre 2017 Les invités du mercredi

On adore les livres de Ghislaine Roman, pourtant on ne l’avait jamais interviewée ! C’était une grave lacune, aujourd’hui comblée. Ensuite, c’est une autre de nos autrices chouchous qui nous a livré ses coups de gueule et coup de cœur : Alice Brière-Haquet. Bon mercredi à vous.


L’interview du mercredi : Ghislaine Roman

Plusieurs de vos histoires semblent venir d’ailleurs (La poupée de Ting Ting, La princesse à la plume blanche, Bagdan ou encore votre tout dernier album, La princesse aux mille et une perles), comment travaillez-vous sur ces histoires ? Lisez-vous des contes issus de ces pays ?
Je ne suis pas une grande voyageuse. Je n’ai jamais eu l’impression que le monde m’appartenait et qu’il fallait tout voir sur notre terre. Je ne dis pas que c’est bien, ni que c’est mal d’ailleurs, c’est comme ça. Un truc intime avec l’espace. Je suis beaucoup plus fascinée par le temps. Mais ça, c’est une autre histoire. Étrangement, j’adore regarder des documentaires comme ceux qui sont diffusés par la 5 ou Arte. Ces films où l’on voit des gens cultiver la terre, aller au marché, faire la cuisine, préparer une fête. Les images sont souvent magnifiques et les personnes dont on suit la vie quotidienne parlent de ce qui les touche, de leurs difficultés, de leurs espoirs. Je peux pleurer devant un de ces films. Souvent, cela me donne envie d’en savoir plus. Alors je vais à la médiathèque et je me plonge dans des livres pour prolonger ce plaisir. Internet est aussi mon ami dans ces moments-là, bien sûr. Et parfois, il y a un petit rien qui m’accroche. Une tradition que je trouve symboliquement très forte, un paysage que j’ai envie de décrire, un mode de vie qui me parait faire écho au nôtre… et la machine à fiction se met en route. Et si l’enfant était seul ? Et si le grand-père était malade ? Et si la terre tremblait ? À partir de là, j’accumule de la documentation qui parfois ne me servira pas. Mais j’ai toujours besoin d’en savoir beaucoup sur mes personnages. Plus que ce que j’en dis dans le texte. C’est ce qui leur donne de la profondeur, je crois. Enfin, en tout cas, c’est ce qui donne de l’intensité dans le travail d’écriture. J’espère que cela se sent. Pour aller plus loin, il m’arrive de lire des recueils de contes des pays en question. Mais c’est juste pour y puiser une atmosphère. La structure de mes récits remonte à mon enfance, aux contes traditionnels, au patrimoine enfantin. La Princesse à la plume blanche prend racine dans le Blanche Neige que je lisais quand j’étais petite. Mon dernier album a quelque chose à voir avec un recueil que j’adore Contes d’orient. Un jour, je l’ai vu dans les mains d’un petit garçon dans le film Il y a longtemps que je t’aime, de Philippe Claudel. Cela m’a émue. J’adore ces petits clins d’œil de la vie. Dans mon dernier album, il y a un personnage qui s’appelle Kamar. Ce prénom vient de ce livre.

Pouvez-vous nous en dire un peu plus sur ce superbe album, La princesse aux mille et une perles ?
Merci pour l’adjectif ! Il faut y associer les images de Bertrand Dubois !
Tout a commencé par cette histoire de perles… J’ai aimé imaginer un rite initiatique qui s’adresse à une princesse. L’idée qu’un bijou, objet futile par excellence, soit témoin et garant de la sagesse et de l’intelligence de mon héroïne, cela m’intéressait. Le royaume décrit dans l’histoire n’existe pas, bien sûr. Mais les questions que se pose la future souveraine sont bien d’actualité. Comment gérer les ressources, protéger notre environnement, ménager un espace pour chacun… j’aimerais être sûre que tous les dirigeants de notre terre soient capables de ce discernement.
Il s’agit d’un conte très traditionnel dans sa structure et dans sa narration. Un méchant avide de pouvoir, une trahison infâme, une amitié amoureuse entre deux gamins qui grandissent ensemble, ce sont des ressorts qu’on a l’impression d’avoir toujours connus. Je les traite comme des ingrédients pour proposer une nouvelle histoire.

L’écologie y tient aussi une place importante, on y parle de surpêche ou de l’utilité des abeilles notamment, ce sont des sujets importants pour vous ?
Oui, ce sont des sujets qui me préoccupent beaucoup. J’ai grandi dans une petite ville, très proche de la campagne. Mon père créait des jardins. Il me parlait de biodiversité bien avant que le terme soit connu du grand public. Il ne comprenait pas qu’on plante une haie composée d’une seule espèce par exemple. J’ai donc toujours eu un regard sur ce qui se passe dans le domaine de l’environnement et de sa protection. Je suis de ceux qui pensent que l’écologie est un humanisme, que nature et culture doivent cohabiter, coexister pour que nous avancions, pour que notre monde trouve un équilibre entre la nécessaire promotion de l’humain et l’indispensable respect des espèces autour de nous, végétales et animales. C’est la raison pour laquelle j’ai écrit en guise de dédicace : Notre terre sera ce que nous en ferons.

Comment naissent vos histoires ?
Il me semble que chaque histoire est un confluent où se rencontrent différentes sources. Certaines coulent de très loin, de mes montagnes natales, des livres que j’avais étant enfant, de souvenirs familiaux et d’autres beaucoup plus proches, de lectures récentes par exemple. Quand j’en parle dans les classes ou les médiathèques qui m’invitent, j’utilise une métaphore : ce sont des graines… avec cette dynamique du végétal, cette volonté de pousser, de grandir. Quand une idée d’histoire se forme dans ma tête, je ne la lâche plus. Parfois, cela va très vite mais il arrive que cela mette très longtemps, des années. J’admire les gens qui écrivent vite et beaucoup. Ce n’est pas mon cas. Je fignole. J’ai un vrai problème avec le point final. Même au moment du BAT [NDLR Bon à tirer], je continue à modifier des choses. Cela m’a longtemps culpabilisée mais maintenant, je sais que c’est ma façon de faire. Un jour, une bibliothécaire m’a dit, au sujet d’un de mes textes « Chaque mot est à sa place ». Je crois que c’est le plus beau compliment qu’on puisse me faire parce que c’est le fruit d’un long travail. Je l’ai déjà dit, je ne crois pas à l’inspiration. Je ne crois qu’au travail. Ce n’est pas avec des idées qu’on écrit mais dans un corps à corps avec les mots. Cela peut paraître prétentieux. Après tout, ce ne sont que des livres pour enfants, diront certains. Non, ce sont des livres. Et le moins qu’on puisse faire, c’est respecter celui qui va le lire, quel que soit son âge.

Parlez-nous de votre parcours et de comment est venue cette envie d’écrire pour les enfants
Cela s’est fait par hasard. Un jour, la rédactrice en chef de Wakou (Milan presse) m’a demandé d’écrire des contes pour son magazine. Elle avait vu qu’il m’arrivait d’en écrire pour ma classe. À l’époque, j’étais maîtresse en grande section de maternelle. J’en ai écrit un, sans grande conviction, persuadée qu’elle allait me dire que bon, c’était bien gentil mais pas assez ceci ou trop cela. Mais à ma grande surprise, elle a aimé ce que j’avais écrit et elle l’a publié. C’était au début des années 90. Puis un jour, un texte est passé d’un couloir à l’autre, de la presse à l’édition… et cela a donné Un Noël d’écureuil, illustré par Bruno Pilorget. Depuis, je n’ai pas arrêté d’écrire. Les rencontres avec les jeunes lecteurs me donnent envie, m’encouragent, me stimulent. Je ne suis pas blasée. Voir un de mes albums en vitrine, dans les mains d’un enfant, sur un blog, dans la presse… cela me fait toujours un effet incroyable.

Quelles étaient vos lectures d’enfant, d’adolescente ?
J’ai lu énormément de contes. Pas étonnant que ce soit ma forme de prédilection, aujourd’hui. J’habitais face à une maison de la presse qui possédait une grande étagère consacrée à la bibliothèque verte. Comme je n’avais pas d’argent, je l’ai utilisée comme une bibliothèque pendant plusieurs années. J’achetais un livre, je le lisais très vite et je redescendais le changer. La patronne n’était pas dupe mais elle me laissait faire. J’ai lu aussi bien le Capitaine Fracasse que l’inévitable Alice et le fantôme. Je crois que ma première vraie rencontre avec un texte, ce fut Le grand Meaulnes. Ensuite j’ai lu beaucoup de pièces de théâtre, Molière, Beaumarchais… Puis évidemment, les auteurs au programme. J’ai gardé de cette époque le goût des extraits choisis. J’aime cette impression d’inachevé, de question en suspend qu’ils laissent au lecteur.
Je relis régulièrement Les lettres de moulin et Les souvenirs d’enfance de Marcel Pagnol. Mon parrain me les avait offerts sous forme de beaux livres illustrés. Je les ai encore. Ils m’emportaient. C’est pour ça que je suis désolée quand j’entends un parent dire à un enfant « Non, pas celui-là, il y a des images, c’est pour les petits ». Je défends les albums sur de beaux formats avec des images fortes qui embarquent les gamins. Ce souci de rentabiliser la lecture me rend malade.

Que lisez-vous en ce moment ?
J’ai lu récemment la trilogie écossaise de Peter May. Dans la foulée, j’ai écrit un conte qui se passe sur une île du Nord. Sa description des ciels et des paysages est extraordinaire. Puis j’ai découvert l’amie prodigieuse, d’Elsa Ferrante. Elle y parle d’un sujet qui me touche beaucoup : le conflit de loyauté avec son milieu d’origine et du sentiment d’illégitimité, mon éternel compagnon. Il faut aussi que je parle de Syrius, de Stéphane Servant, que j’ai adoré. Son écriture me bouleverse. Et enfin du merveilleux Les attachants de mon amie Rachel Correnblit. Ce qu’elle y raconte du métier d’instit dans un quartier difficile ne peut que me toucher. Et son écriture est d’une légèreté et d’une précision qui fait mouche. Elle dit avec élégance et humour des choses essentielles sur l’enfance.

Pouvez-vous nous dire quelques mots de vos prochains ouvrages ?
2018 va voir la parution de trois albums, chez trois éditeurs différents. D’abord Le cerf-volant de Toshiro avec Stéphane Nicolet aux éditions Nathan. Il y est question de la complicité entre un vieil homme et son petit-fils. L’enfant est mutique. Le désir de faire partager sa vision du monde à son grand-père va lui permettre de retrouver le langage. C’est une histoire née d’une remarque du plus jeune des fils de Stéphane. Quand je vous dis qu’il s’agit de confluence !
Ensuite viendra un texte dont le titre devrait encore changer, aux éditions Cipango. Cette fois-ci, on part pour le Bhutan, petit royaume de l’Himalaya. Mes héros sont deux jumeaux, garçons et filles, Lune et Soleil… Bénédicte Némo est déjà au travail pour les images.
Et enfin, aux toutes nouvelles éditions Saltimbanque, le conte né de mon envie de paysages de lande et de bruyère. Pas de princesse cette fois, mais une petite gardeuse d’oies (hommage à ma mère) qui va sauver son pays du chaos lié à la découverte de filons d’or. Encore un conte écolo qui questionne notre envie de richesse. Je retrouve Sophie Lebot pour les illustrations. Ses crayonnés sont à couper le souffle.
D’autres textes sont prévus pour 2019. Mais c’est encore un peu tôt pour en parler.

Bibliographie :

  • La princesse aux mille et une perles, album illustré par Bertrand Dubois, De la Martinière Jeunesse (2017).
  • Bagdan et la louve aux yeux d’or, album illustré par Régis Lejonc, Seuil jeunesse (2016), que nous avons chroniqué ici.
  • J’veux pas y aller, album illustré par Csil, Frimousse (2016), que nous avons chroniqué ici.
  • Ouf !, album illustré par Tom Schamp, Milan (2015), que nous avons chroniqué ici.
  • Le Grand Livre des peut-être, des si et des petits pourquoi, album illustré par Tom Schamp, Milan 2015.
  • Un jour, deux ours, album illustré par Antoine Guilloppé, Gautier-Languereau (2015).
  • La poupée de Ting-Ting, album illustré par Régis Lejonc, Seuil Jeunesse (2014), que nous avons chroniqué ici.
  • Contes d’un roi pas si sage, album illustré par Clémence Pollet, Seuil Jeunesse (2013), que nous avons chroniqué ici.
  • Un Noël d’écureuil, album illustré par Bruno Pilorget, Milan, (2012).
  • Mystère au palais, album illustré par Bérengère Delaporte, Milan (2010).
  • Amani faiseur de pluie, album illustré par Anne Romby, Milan 2010
  • Carnavalphabet, album illustré par Tom Schamp, Glénat (2007).
  • Le livre des petits pourquoi, album illustré par Tom Schamp, Milan (2006).
  • Tukaï, l’enfant-sorcier, album illustré par Frédéric Pillot, Milan (2005).
  • Le pirate de la bouteille, album illustré par Freddy Dermidjian, Milan (2005).
  • Le livre des si, album illustré par Tom Schamp, Milan (2004).
  • La pêche aux nuages, album illustré par Vincent Bourgeau, Milan (2003).
  • Le parapluie volant, album illustré par Vincent Bourgeau, Milan (2003).
  • Les 4 saisons. Deux histoires par mois et des jeux pour toutes les saisons, album illustré par Olivier Latyk, Milan (2003).
  • Le livre des peut-être, album illustré par Tom Schamp, Milan (2003).
  • Bientôt Noël ! Une histoire par jour et des jeux pour attendre Noël, album illustré par Olivier Latyk, Milan (2001).

Retrouvez Ghislaine Roman sur son site : http://www.ghislaineroman.fr.


Le coup de cœur et le coup de gueule de… Alice Brière-Haquet

Régulièrement, une personnalité de l’édition jeunesse (auteur·trice, illustrateur·trice, éditeur·trice…) nous parle de deux choses qui lui tiennent à cœur. Une chose qui l’a touché·e, ému·e ou qui lui a tout simplement plu et sur laquelle il·elle veut mettre un coup de projecteur, et au contraire quelque chose qui l’a énervé·e. Cette semaine, c’est Alice Brière-Haquet qui nous livre son coup de cœur et son coup de gueule.

Coup de gueule
Merci la Mare aux mots pour ce bout de tribune ! J’y ai pas mal réfléchi, les sujets de grogneries ne manquant pas aujourd’hui, ça m’a tracassée quelques semaines, et puis je me suis dit, allons-y franco, attaquons-nous aux rouages du système. Alors pas de révélation, pas d’accusation, pas de nom… C’est la grande roue de l’édition que j’ai envie de faire grincer aujourd’hui, notamment l’une de ses chevilles ouvrières : le droit d’auteur. C’est que la notion superpose des réalités très diverses :

  • N° 1 : Le droit d’être respecté en tant qu’auteur : il s’agit du droit moral, inaliénable, il garantit l’intégrité de notre œuvre et notre reconnaissance.
  • N° 2 : Le droit d’être diffusé : il s’agit des droits patrimoniaux que nous cédons par contrat à notre éditeur, et qui l’autorise à commercialiser notre œuvre pour nous (et il faut bien comprendre que quand le SNE fait campagne pour le droit d’auteur, c’est de ce droit-là qu’on parle).
  • N° 3 : Le droit d’être rémunéré pour son travail : c’est une facette du droit patrimonial, celle dont parlent les auteurs quand ils évoquent leurs « droits d’auteur ». Concrètement, il s’agit d’un pourcentage sur les ventes du livre (en moyenne 3 % dans mon cas), le montant est calculé une fois par an.

Le premier est un droit symbolique, qui comme tous les symboles est extrêmement important et terriblement dérisoire. Le second fait tourner l’industrie du livre. Pour notre secteur, la jeunesse, Pierre Dutilleul annonçait en octobre à la BNF un chiffre d’affaires de 364 millions d’euros pour 2016, soit 13,5 % du total de l’édition, avec une croissance de 5,2 %. Le troisième est ce qui nous permet de vivre, enfin, un peu. Je me considère comme une autrice chanceuse : depuis 8 ans j’écris à plein temps, j’ai publié quelque 70 livres, nombre d’entre eux ont été remarqués par la critique et traduits. L’un d’eux a même reçu un New York Times Award. Bref, ça va. Pourtant mes droits d’auteur (au sens n° 3) ne constituent chaque année qu’un demi-revenu… L’autre demi-revenu provient des rencontres scolaires, de l’argent public, le vôtre donc, merci.
Soyons clairs : je n’accuse pas ici mes éditrices (ce sont presque exclusivement des femmes) qui font un boulot formidable, souvent comme employée de grands groupes, ni les petites maisons qui couvent leurs micro-catalogues, ni même les moyennes maisons qui développent leur entreprise. En fait je vous l’ai dit : je n’accuse personne ici.
Ce que je veux pointer, c’est le système qui fait que dans tous les travailleurs de la chaîne du livre, l’auteur est le seul à n’avoir pas de rémunération pour son travail. Le droit d’auteur (n° 3) étant simplement un intéressement aux ventes. Le problème en réalité est que le travail intellectuel n’est pas reconnu, mais remplacé par la notion de propriété intellectuelle. Une propriété qu’on ne nous accorde que pour pouvoir la céder.
Ce choix n’est pas un produit de la Nature, mais bien de l’Histoire : la propriété intellectuelle est à l’origine une invention des libraires (alors imprimeurs), « le privilège » étant un monopole accordé par le roi – bien content au passage de décider de ce qui peut ou non être imprimé. Au 18e siècle, Beaumarchais lui oppose le droit d’auteur pour tenter d’imposer la voix des créateurs. Ce n’est que depuis 1957 que les deux notions se confondent. Lorsqu’en 1936, Jean Zay reprend le travail de Beaumarchais pour mettre en place de véritables droits pour l’auteur comme travailleur, le vent de l’opposition se lève chez certains éditeurs. La guerre renverse les cartes, et le dossier est repris sous Vichy par l’un des adversaires de Zay. Quand la loi passe en 1957, il ne reste pour l’auteur que le droit moral (le sens n° 1), le renforcement des droits patrimoniaux étant tout à l’avantage des industriels du livre.
Il en ressort un système foncièrement déséquilibré. Un système qui nous fait aujourd’hui signer des monopoles à sens unique : tandis qu’un éditeur peut solder ou pilonner un livre qui ne marche pas au bout de deux ans et nous rendre nos droits (sens n° 2 cette fois), nous lui cédons, nous, notre « propriété » pour 70 ans après notre mort… même le mariage est moins contraignant ! En Italie, je signe des contrats pour 10 ans. En cas de succès, j’ai au moins la possibilité de renégocier.
En France, la notion de propriété intellectuelle est très puissante et repose sur une foule de fantasmes… Notamment celle de léguer à nos enfants les bénéfices (n° 1 et 3) de nos œuvres. Combien d’héritiers cela concerne-t-il réellement ? Et est-ce que je devrais payer le fils de mon plombier ou de mon architecte pour l’usage de ma maison ? Non, je vais plutôt payer correctement plombier et architecte pour qu’ils s’achètent leur propre maison à léguer à leurs enfants… De la même manière, dois-je payer plombier et architecte si je prête ma maison pour un week-end ? Ou si je décide de l’ouvrir au tout-venant ? Revenons au concept de travail intellectuel, payons les artistes pour ce qu’ils font : le partage en ligne ne sera plus un danger.
Cela éviterait aussi ces dérives qui se font au nom du droit d’auteur… Je pense notamment à « l’affaire SCELF » qui réclame un minimum de 30 euros par extrait lu aux organisateurs de lectures publiques gratuites : bibliothèques, associations, auteurs. La pétition est toujours en ligne et si les réponses en coulisse se veulent rassurantes, on attend toujours la prise de position officielle qui enlèverait l’épée de Damoclès de la tête de tous ces gens qui, chaque jour, font vivre nos livres…
Si vous n’avez pas encore signé, c’est ici : https://www.change.org/p/administration-scelf-fr-contre-les-pr%C3%A9l%C3%A8vements-scelf-sur-les-lectures-sans-billetterie-sh%C3%A9h%C3%A9razade-en-col%C3%A8re
Merci.

Coup de cœur
Pour mes collègues qui, malgré ces conditions, offrent aux nouvelles générations des œuvres belles, riches, drôles, tendres, intelligentes, émouvantes, surprenantes, énervantes, grinçantes, palpitantes, et parfois tout ça à la fois. Je ne sais pas trop de quoi, au final, hériteront nos enfants… Mais ils seront bien armés question imagination !

Alice Brière HaquetAlice Brière-Haquet est autrice.

Bibliographie sélective :

  • Tangram, album illustré par Sylvain Lamy, 3oeil (2017), que nous avons chroniqué ici.
  • il elle lui, album illustré par Raphaële Enjary et Olivier Philipponneau, 3oeil (2017), que nous avons chroniqué ici.
  • Nuage, album illustré par Monica Barengo, PassePartout (2016), que nous avons chroniqué ici.
  • On déménage !, album illustré par Barroux Little Urban (2016), que nous avons chroniqué ici.
  • Bonne nuit, mon petit, album illustré par Aurélie Abolivier, Flammarion jeunesse (2015), que nous avons chroniqué ici.
  • Nina, album illustré par Bruno Liance Gallimard Jeunesse (2015), que nous avons chroniqué ici.
  • Mme Eiffel, album illustré par Csil, Frimousse (2015), que nous avons chroniqué ici.
  • Le bonhomme et l’oiseau, album, illustré par Clotilde Perrin, Père Castor (2014), que nous avons chroniqué ici.
  • Mélina, album illustré par Leïla Brient, Les p’tits bérets (2013), que nous avons chroniqué ici.
  • Une vie en bleu, album illustré par Claire Garralon, Océan Jeunesse (2013), que nous avons chroniqué ici.
  • Pouce !, album illustré par Amélie Graux, Père Castor (2013), que nous avons chroniqué ici.
  • Aliens mode d’emploi, album illustré par Mélanie Allag, P’tit Glénat (2013), que nous avons chroniqué ici.
  • Dis-moi, l’oiseau…, album illustré par Claire Garralon, Thierry Magnier (2013), que nous avons chroniqué ici.
  • Le peintre des drapeaux, album illustré par Olivier Philipponneau, Frimousse (2012), que nous avons chroniqué ici.
  • Paul, album illustré par Csil, Frimousse (2012), que nous avons chroniqué ici.
  • Mon voyage en gâteau, album illustré par Barroux, Océan Éditions (2012), que nous avons chroniqué ici.
  • Perdu ! album illustré par Olivier Philipponneau, MeMo (2011), que nous avons chroniqué ici.
  • À quoi rêve un pissenlit ?, album illustré par Lydie Sabourin, Points de Suspension (2011), que nous avons chroniqué ici.
  • Le Chat d’Elsa, album illustré par Magali Le Huche, Père Castor (2011), que nous acons chroniqué ici.
  • Mademoiselle Tricotin, album illustré par Célia Chauffrey, Les p’tits bérets (2011), que nous avons chroniqué ici.
  • Rouge !, album illustré par Élise Carpentier, Motus (2010), que nous avons chroniqué ici.
  • La princesse qui n’aimait pas les princes, roman illustré par Lionel Larchevêque, Actes Sud (2010), que nous acons chroniqué ici.
  • Le petit prinche, album illustré par Camille Jourdy, Père Castor (2010), que nous avons chroniqué ici.
  • Pierre la lune, album illustré par Célia Chauffrey, Auzou (2010), que nous avons chroniqué ici.

Retrouvez Alice Brière-Haquet en interview sur notre blog et sur son blog.

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Les invité·e·s du mercredi : Emmanuel Trédez et Florence Hinckel

Par 18 octobre 2017 Les invités du mercredi

Aujourd’hui, on vous propose une interview de l’auteur Emmanuel Trédez, puis on a donné la parole à l’autrice Florence Hinckel qui nous a livré ses coups de cœur et coup de gueule. Bon mercredi à vous.


L’interview du mercredi : Emmanuel Trédez

Pouvez-vous nous parler de votre parcours ?
Lorsque j’étais en terminale, comme beaucoup de jeunes d’hier ou d’aujourd’hui, je n’avais aucune idée du métier que je voulais exercer, alors j’ai choisi de retarder un peu la décision et de me laisser le maximum de choix en faisant une école de commerce – eh oui, personne n’est parfait ! Plus tard, frustré par cet enseignement, j’ai poursuivi – sans jamais les rattraper, aurait écrit Alphonse Allais – des études de sociologie et de lettres. Quand un auteur parle de son éditeur en disant : « et en plus, il a fait une école de commerce », en général, ce n’est pas très flatteur. J’espère être la preuve vivante qu’on peut avoir ce parcours et être attaché aux contenus !
Quelques années plus tard, pour justifier mon diplôme, j’ai commencé une carrière de contrôleur de gestion – décidément, mon cas ne s’arrange pas ! – dans l’édition, un secteur qui me fascinait depuis longtemps, et plus précisément pour le département jeunesse de Nathan. J’ai exercé ce métier pendant un peu moins de cinq ans avant de devenir… éditeur de livres documentaires, un métier qui me convenait sans doute mieux. Cette même année, j’ai publié ma première histoire pour la jeunesse – j’écrivais depuis toujours, mais avant d’entrer dans l’édition, je n’avais jamais songé à écrire pour les enfants. Et pour cause, tous les auteurs que j’avais lus dans mon enfance ou mon adolescence (Charles Perrault, Hans Christian Andersen, la comtesse de Ségur, Jules Verne…) étaient morts depuis des dizaines sinon des centaines d’années. Je n’avais pas conscience qu’on écrivait encore pour les enfants, qu’il y avait une littérature de jeunesse vivante à côté des grands classiques !
Souvent, les copains auteurs ou éditeurs sont étonnés par ma reconversion. C’est qu’on a trop tendance à vous étiqueter, à vous ranger dans des cases. J’avoue, j’ai eu de la chance. Dans une autre maison d’édition, si j’avais demandé à « faire des livres », on m’aurait peut-être ri au nez et j’en serais encore à faire des comptes d’exploitation ! Bref, pendant une bonne quinzaine d’années, j’ai édité des livres documentaires le jour et écrit des livres de fiction la nuit ; disons pendant mon temps libre. J’ai vraiment adoré ce métier. Chez Nathan, presque jusqu’au bout, j’aurai partagé de belles aventures éditoriales avec des auteurs, des illustrateurs, des graphistes… que j’apprécie.
Il y a un peu plus de deux ans, j’ai quitté Nathan et j’ai fait le pari fou de devenir indépendant pour consacrer l’essentiel de mon temps à l’écriture. Comme on ne vit guère de sa plume – excepté, je l’ai déjà signalé, les danseuses du Lido –, j’ai repris une activité d’éditeur en free-lance et je me suis lancé dans la formation à l’orthographe.
Cela fait maintenant une vingtaine d’années que j’écris des textes pour les enfants. J’ai publié une cinquantaine de livres pour les 6-12 ans – des premières lectures, des romans, une BD et quelques documentaires – chez une douzaine d’éditeurs (Nathan, Auzou, Didier, Flammarion, Talents hauts, Fleurus…).

Comment naissent vos histoires en général, et comment est né Ali Blabla, en particulier dans lequel les références sont nombreuses (Ali Baba et les 40 voleurs, Les 1001 nuits…) ?
Comme Georges Perec, que j’admire, j’aime créer des histoires en m’imposant des contraintes. Oh, pas nécessairement oulipiennes ! En 2013, mon éditrice chez Nathan, qui connaissait bien mon travail, m’a lancé le défi d’écrire un roman qui mêlerait différentes formes littéraires. C’est ainsi que j’ai écrit Qui veut le cœur d’Artie show ?, un roman où alternent le récit, le journal intime du « serial lover », les poèmes qu’il envoie à ses amoureuses (acrostiches, calligrammes…) et les articles des journalistes en herbe du collège qui enquêtent sur son identité.
Le point de départ peut être aussi un jeu de mots. Un peu comme chez Raymond Roussel, qui invente des histoires en rapprochant des homonymes ou des paronymes. Dans le cas du Cachalot nage dans le potage, c’est bien un jeu de mots, « Le homard m’a tuer », qui m’a donné l’idée d’écrire ce polar « aquatique » dont tous les personnages sont des animaux marins. Et dans Ali Blabla, c’est un autre jeu de mots qui m’a donné à la fois l’une des principales caractéristiques de mon héros – sa volubilité – et le cadre spatio-temporel dans lequel il allait évoluer : les Mille et une Nuits.
Dans Ali Blabla, outre le décor, je fais en effet référence à quelques personnages des Mille et une Nuits : au marchand Ali Baba (la caverne où Ali installe son échoppe) ; à Aladdin (les lampes merveilleuses vendues dans son échoppe) ; enfin à Shéhérazade : utilisant le stratagème de la princesse-conteuse, Ali laisse chaque jour en suspens l’histoire qu’il raconte à Kenza, dont il est tombé amoureux, pour lui donner envie de revenir écouter la suite, et ainsi se donner une chance de la séduire. Ce texte en vers, plusieurs fois interrompu, est enchâssé dans le récit (comme dans Les Mille et une Nuits, un récit en entraînant un autre) et propose ainsi une histoire dans l’histoire : j’y raconte avec autant d’humour que possible comment une princesse va choisir un époux parmi les quarante prétendants (quarante « lovers » !) qui se présentent devant elle.
La scène du tapis volant rappellera peut-être aux enfants le dessin animé Aladdin et le personnage de Kamel le dromadaire, l’âne de Shrek, un animal doué de parole et d’une grande insolence.
Il y a enfin des références moins attendues à Cyrano de Bergerac et Roméo et Juliette, Edmond Rostand et William Shakespeare endossant le rôle de conseillers en séduction (je n’en dis pas plus). J’avais déjà rendu hommage à ces deux auteurs et à leurs pièces emblématiques que j’aime tout particulièrement dans ma BD Inspecteur Londubec – la cigogne mouche un blaireau avec sa « tirade du bec » – et dans mon polar parodique, La Carotte se prend le chou – Roméo le Pomelo et Juliette la Courgette sont amoureux, mais leur amour est impossible à cause de la haine que se vouent les Agrumes et les Cucurbitacées.
Tous ces jeux de mots, ces références ne sont bien sûr qu’un bon point de départ. Après, tout reste à faire !

Dans Inspecteur Londubec ou encore dans Le cachalot nage dans le potage, les jeux de mots pleuvent, mais même dans Ali Blabla le marchand s’appelle Ar-Rachid et un chameau est fan de calembours… Vous ne pouvez pas vous en empêcher ?
Oui, sans doute le poids des influences que j’évoque plus bas…
Ar-Rachid est une huile ! J’ai donné à ce riche marchand, père d’Ali et d’Ahmed, le nom du calife des Mille et une Nuits.
Dans les deux premiers titres que vous citez, c’est vrai, je m’en donne à cœur joie avec les mots. Le pari étant de communiquer ce plaisir au lecteur. De ce point de vue, c’est plutôt réussi si j’en crois les retours que me font les enfants dans les classes ou sur les salons – bien sûr, selon leur âge, ils passeront à côté de certains jeux de mots ; quelle importance ? Les calembours et les références historiques ne m’ont pas empêché d’apprécier Astérix quand j’avais 7 ou 8 ans. Toutefois, s’il y en a autant, s’ils pleuvent, comme vous dites, c’est parce qu’ils constituent la matière même de ces polars parodiques (voir aussi Le hibou n’est pas manchot ou L’araignée est une fine mouche). Ils font partie du style, ils sont le style.
Dans Ali Blabla, c’est un peu différent. Les jeux de mots sont moins nombreux et surtout, ils sont placés, pour la plupart, dans la bouche de Kamel, un dromadaire qui se damnerait pour un bon mot. Ce goût des calembours est un des principaux traits de caractère du personnage, avec sa mauvaise humeur et son haleine fétide…
C’est vrai que les jeux de mots me viennent assez naturellement et je dois parfois me raisonner pour ne pas en abuser ! Rassurez-vous, mon éditeur est toujours là pour me rappeler à l’ordre si les jeux de mots prennent le pas sur l’histoire…

Quelles étaient vos lectures d’enfant, d’adolescent ?
Enfant, comme beaucoup de gens de ma génération, je n’ai guère lu que les auteurs « morts » des bibliothèques rose puis verte : d’abord Oui-oui, Le club des cinq d’Enid Blyton ; Les malheurs de Sophie, Le général Dourakine, Les mémoires d’un âne de la comtesse de Ségur. Puis les grands classiques : 20 000 lieues sous les mers, Le tour du monde en 80 jours et Michel Strogoff de Jules Verne, L’île au trésor de Robert Louis Stevenson, Ivanhoé de Walter Scott, Les trois mousquetaires, Le comte de Monte-Cristo d’Alexandre Dumas… Ah, Le comte de Monte-Cristo, je me rappelle que je n’arrivais plus à refermer le roman, je venais à table avec mon livre ; ça m’a fait ça aussi avec Le seigneur des anneaux de Tolkien, dans ma grande période « jeux de rôle » !
Plus tard, j’ai commencé à lire mes premiers romans policiers : Agatha Christie et surtout Maurice Leblanc – mon grand-père avait relié lui-même l’ensemble des aventures d’Arsène Lupin.
Et puis, bien sûr, je lisais de la BD. Là aussi, j’ai commencé par les classiques (Tintin, Astérix, Gaston, Boule et Bill) avant de me faire ma propre culture BD avec la BD historique (Les sept vies de l’épervier de Juillard et Cothias), fantastique (La quête de l’oiseau du temps de Loisel et Letendre), policière (Les aventures d’Adèle Blanc-sec de Jacques Tardi) et d’auteur (Enki Bilal, encore « lisible » à l’époque, Hugo Pratt…).

Avez-vous des influences ?
Pas facile d’évoquer ses influences ! D’ailleurs, je n’en suis pas forcément conscient…
J’ai des goûts très éclectiques – Tiens, impossible d’employer ce mot sans penser au sketch des Inconnus ! Je ne suis expert d’aucune période, d’aucun genre, d’aucune tradition littéraire, mais je lis de tout : de la littérature contemporaine, des classiques du XIXe siècle, du polar, de la BD ; de France ou d’ailleurs. Je vais aussi beaucoup au cinéma et au théâtre…
Tous ces livres, tous ces films, toutes ces pièces me nourrissent, c’est certain, mais je serais bien incapable de dire comment je les ai digérés et repris à mon compte dans mes propres livres.
Si je me focalise sur les jeux de mots, les jeux de lettres, j’ai été formé à l’école de Goscinny et de Franquin, puis de Devos, de Coluche et de Desproges, de Pierre Dac et de Bobby Lapointe ; et je voue une grande admiration à Perec.

Que lisez-vous en ce moment ?
Je lis – ou plutôt j’écoute car il s’agit d’un livre audio, lu par l’auteur – Au revoir, là-haut, de Pierre Lemaître, le Goncourt que je découvre avec un peu de retard…
La Première Guerre mondiale m’a déjà valu quelques chocs littéraires : Voyage au bout de la nuit de Céline, La route des Flandres de Claude Simon, sans parler de l’œuvre de Jacques Tardi. Ici, l’auteur parle plutôt de l’après-guerre car le récit commence à quelques jours de l’Armistice.
Que dire de ce livre, de cette lecture en cours ? Je ne suis pas critique littéraire… J’apprécie la restitution historique, le style très vivant de l’auteur, les personnages hauts en couleur…

Pouvez-vous nous dire quelques mots de vos prochains ouvrages ?
Je ne parlerai que des ouvrages à paraître l’année prochaine car mes autres projets, en cours d’écriture ou en attente d’éditeur, sont bien trop incertains pour être évoqués ici…
Je poursuis ma série Mes premières enquêtes chez Auzou avec trois nouveaux titres, toujours illustrés par Maud Riemann. Je suis très satisfait de cette collaboration à la fois sur le plan commercial – je n’ai jamais connu ce niveau de ventes dans d’autres maisons d’édition – et éditorial – je travaille en bonne intelligence avec mes éditrices. Le tome 6, Le passage secret, entraîne le lecteur dans une médiathèque et tourne autour des charades – chaque titre est dédié à un jeu de lettres (rébus, acrostiches, anagrammes…). Les titres suivants évoqueront respectivement un mystérieux message d’amour sur le plâtre d’une élève (tome 7) et la lettre d’une femme pirate à propos du trésor qu’elle a laissé à ses descendants (tome 8).
Je sors chez Flammarion un album sur le thème de la colère, fortement inspiré par les crises de mon fils quand il était petit. Il sera illustré, et j’en suis vraiment ravi, par Amandine Piu.
Et un autre album, documentaire cette fois, sur les pâtes aux éditions Ricochet, dans la collection Je sais ce que je mange. Pour ce livre, j’ai beaucoup donné de ma personne : pour m’emparer du thème, tel Robert de Niro dans Raging Bull, j’ai pris plusieurs kilos !

Bibliographie sélective :

  • Ali Blabla, roman illustré par Benoît Perroud, Didier Jeunesse (2017), que nous avons chroniqué ici.
  • L’araignée est une fine mouche, roman illustré par Loïc Méhée, Nathan (2017)
  • Dragon cherche métier, roman illustré par Stéphane Nicolet, Nathan (2017)
  • La carotte se prend le chou, roman illustré par Éric Meurice (Nathan, 2016)
  • Le cachalot nage dans le potage, roman illustré par Jess Pauwels, Nathan (2017), que nous avons chroniqué ici.
  • Le hibou n’est pas manchot, roman illustré par Baptiste Amsallem, Nathan (2016).
  • Le génie de la bouteille de lait, roman illustré par Yves Calarnou, Bayard Jeunesse (2016)
  • Le rêve fou de l’éléphant, théâtre, Syros (2016).
  • Les réseaux sociaux, comment ça marche ? et toutes les questions que tu te poses pour rester connecté !,documentaire illustré par Halfbob, Fleurus (2016).
  • Fantastique corps humain, documentaire illustré par Aurex Verdon, Gallimard Jeunesse (2016), que nous avons chroniqué ici.
  • Inspecteur Londubec, la cigogne marche sur des œufs, BD dessinée par Stéphane Nicolet, Éditions du Long Bec (2014), que nous avons chroniqué ici.
  • Qui veut le cœur d’Artie show ?, roman illustré par Glen Chapron, Nathan (2014).
  • Hercule, attention travaux !, roman illustré par Robin, Nathan (2012), que nous avons chroniqué ici.

Retrouvez Emmanuel Trédez sur son site : http://emmanuel-tredez.fr.


Le coup de cœur et le coup de gueule de… Florence Hinckel

Régulièrement, une personnalité de l’édition jeunesse (auteur·trice, illustrateur·trice, éditeur·trice…) nous parle de deux choses qui lui tiennent à cœur. Une chose qui l’a touché·e, ému·e ou qui lui a tout simplement plu et sur laquelle il·elle veut mettre un coup de projecteur, et au contraire quelque chose qui l’a énervé·e. Cette semaine, c’est Florence Hinckel qui nous livre son coup de cœur et son coup de gueule.

Chère Mare aux mots,

Un coup de gueule, veux-tu ? Pas de problème, j’en ai hélas à peu près trois par jour, ces temps-ci. C’est un peu fatigant, mais ça fait du bien de les partager, donc merci pour cet appel du pied.

Mon coup de gueule du jour provient d’une vidéo (https://www.youtube.com/watch?v=EH70vjRo1OQ), dans une version tronquée, qui se met à tourner abondamment sur Facebook de façon systématique dès qu’une polémique sur le sexisme ordinaire est mis en lumière. Elle a été exhumée d’archives télévisées datant de 1981. Marguerite Yourcenar y parlait de la condition féminine.

La partie tronquée qui tourne sur fb est celle-ci : Marguerite Yourcenar y critiquait le modèle de la working-girl en vogue dans les années 80, tellement vanté dans les magazines féminins. Elle se moquait de ces femmes qui désiraient tellement égaler l’homme dans sa condition de travailleur aliéné, n’y gagnant qu’une vie creuse, tout en se raccrochant pourtant aux attributs de la femme-objet. Et elle reprochait aux féministes, celles qu’elle appelle les « féministes 100 % » de focaliser leur lutte sur ce combat.

Depuis plusieurs jours, cette vidéo, sortie de son contexte, croule sous les partages et les « likes », et est assortie de commentaires enthousiastes, le plus souvent de femmes elles-mêmes, certainement en quête de douceur et de sérénité, certainement fatiguées par tous les combats qu’on leur demande de mener, ou auxquels on les enjoint d’assister dans la grande jungle de notre société…  Ces commentaires disent tous peu ou prou : « oui cessons ce combat fatigant pour une égalité stupide et à la vue courte, oui faisons enfin le choix de la douceur, de la paix, de la compréhension et du soutien mutuel, oui ne perdons pas de vue les priorités de l’existence ». Ou encore : « enfin une femme intelligente, posée, et sans haine des hommes ! Enfin une femme qui y voit clair, et qui ne se contente pas de vouloir singer les hommes dans ce qu’ils ont de plus pitoyable ! »

Eh bien moi, même si j’ai la même envie de douceur et de paix, ces réactions m’ont beaucoup interrogée, pour deux raisons essentielles…

D’abord, aujourd’hui (près de 40 ans plus tard) le mythe de la working-girl est bel et bien tombé, on a tous compris que c’était loin d’être un idéal, et le féminisme même « 100 % », me semble-t-il, est bien loin de focaliser là-dessus, si tant est que ce fut jamais le cas. Marguerite Yourcenar disait pourtant elle-même dans cette vidéo : « On lutte en faveur des libertés qui auraient été très utiles il y a 50 ans, peut-être plus que des libertés qui seraient utiles au moment présent », alors je suis un tout petit peu effarée de voir toutes celles et tous ceux qui tombent dans le même piège près de 40 ans plus tard.

Ensuite Marguerite Yourcenar, issue de la grande bourgeoisie, a eu tendance il me semble, dans ce discours, à occulter la réalité sociale de toute une partie de la population.

Alors là, désolée, je vais être longue, mais vu la quantité de personnes, dont certaines que j’estime énormément, qui ont été prises au piège de cette vidéo, je veux être pédagogue…

Que dit en effet Marguerite Yourcenar de la condition des femmes obligées de travailler ? Je suis certaine qu’en 1981 elles étaient déjà nombreuses, mais aujourd’hui, la crise économique fait qu’elles le sont encore plus.

Je crois comme Marguerite Yourcenar qu’il ne faut jamais oublier de regarder le monde dans lequel nous vivons au moment présent, mais je crois en plus qu’il ne faut jamais oublier d’en scruter toutes les strates sociales. Or, quel est ce monde aujourd’hui, si on le regarde bien, et de cette façon-là ? C’est un monde où pour le même travail qu’un homme les femmes sont payées moins (par quel miracle pourraient-elles avoir le choix de travailler moins ?). Un monde où, pourtant, les temps partiels sont subis en grande partie par les mères isolées, bien plus nombreuses que les pères seuls. Un monde où un plafond de verre puissant empêche les femmes d’accéder à des postes aux responsabilités plus intéressantes (par quel autre miracle pourraient-elles bénéficier d’une vie moins creuse que les hommes ?).

Alors oui, peut-être qu’au début des années 80, ce que Marguerite Yourcenar a pressenti de façon aigue, c’est que le monde allait dans un sens dangereux, celui du travail élevé comme but ultime dans la vie, autant pour les hommes que pour les femmes. Elle avait sans doute raison de tirer la sonnette d’alarme, mais elle se trompait hélas d’ennemis, selon moi. Les ennemis d’une vie meilleure, ce n’étaient pas les féministes, c’étaient les politiques. Et la crise économique.

J’ignore ce que disaient réellement les féministes des années 80, mais aujourd’hui, je le sais. Et on ne peut pas y plaquer le raisonnement de Marguerite Yourcenar sans en dénaturer et en simplifier de façon méprisante le combat.

Car non, les féministes d’aujourd’hui ne se battent pas pour singer la même aliénation que les hommes. Non, elles ne prétendent pas que ces hommes ont une vie de rêve comparée à la leur. Non, elles ne souhaitent pas égaler les hommes à tout prix, jusqu’à l’absurdité, et non, elles ne les haïssent pas de vivre ce qu’elles ne peuvent vivre. Non, les féministes n’érigent pas le modèle masculin comme un modèle merveilleux à atteindre. Au contraire, elles aimeraient que les hommes se tuent moins au travail pour être plus souvent présents à la maison, ainsi plus proches des priorités de l’existence (qui incluent hélas les courses, le ménage, la cuisine et les cris des enfants… si l’on n’a pas d’employés de maison bien sûr). Comment cela serait-il possible si les femmes ne participent pas davantage à la vie de la cité pour en décharger les hommes aliénés par le travail ?

C’est l’équilibre entre une qualité de la vie socio-professionnelle, et une qualité de la vie privée, qui est à rechercher pour les deux sexes, sans cantonner l’un ici et l’autre là. C’est ce que finit par dire Marguerite Yourcenar à la fin de la vidéo, en tout cas de l’extrait qui circule, mais au terme d’une argumentation obsolète et d’après moi assez bancale (pour ne pas dire malhonnête, puisque l’exposé précédent ne peut logiquement pas aboutir à cette conclusion, et ne repose que sur un choix que très peu de femmes peuvent faire – et pourquoi n’évoque-telle pas le même choix pour les hommes qui le pourraient financièrement ?).

Certes, on cède au charme tranquille de Marguerite Yourcenar, qui parle bien et avec douceur, les yeux pétillants d’intelligence, qui prône le bonheur d’une vie équilibrée qui nous fait rêver… Elle nous berce, jusqu’à nous faire oublier qu’elle-même est écrivaine inscrite dans la vie de la cité, première femme à être admise à l’Académie française, visiblement gourmande d’apparitions télévisées telles que celle-ci, heureuse de parler et d’être écoutée.

Comment imaginer qu’elle aurait connu le bonheur au sein d’une vie moins compétitive certes, mais sans possibilité d’une si belle interaction avec le monde culturel et social ? Une vie plus dégagée de la pression de la performance, certes, mais sans liberté financière, et sans liberté de pouvoir quitter un homme qui ne lui aurait pas convenu ?

Sa vie étant un modèle féministe à lui seul, ses propos sonnent étrangement à mes oreilles, même s’ils étaient peut-être davantage d’actualité il y a 40 ans.

Mon coup de gueule est donc d’abord un message : s’il vous plaît, ne nous laissons pas bercer par de douces paroles apaisantes aux images d’Épinal si éloignées du réel, au final lénifiantes et mortellement dangereuses pour la crédibilité d’un combat si difficile et si complexe à mener que celui du féminisme.

Et s’il vous plaît, demandons-nous pourquoi ce passage précisément d’une vidéo vieille de près de 40 ans, dans un contexte différent d’aujourd’hui, forte du poids d’une intellectuelle reconnue, est régulièrement remise en lumière, à des moments choisis de tension, comme pour en éteindre le feu : par qui ? Pourquoi ? Pourquoi maintenant ? En bref, soyons plus critiques et plus conscients des intentions de chacun sur Facebook. Soyons surtout plus conscients de ce qui menace de nous endormir comme un soma…

Désolée d’avoir été aussi longue, chère Mare au mots, mais les pavés que j’ai envie de jeter sont bien lourds ces temps-ci, hélas…

Merci de me donner aussi la possibilité de faire connaître mon dernier coup de coeur. Il s’agit du roman Dans la forêt de Jen Hegland, publié aux éditions Gallmeister. S’il avait paru initialement en France, ce roman l’aurait peut-être été en « littérature jeunesse ». Publié en 1996 aux Etats-Unis où son succès fut éblouissant, aux dires de l’éditeur, il ne parait ici que cette année. Nell, 17 ans et sa soeur Eva, 18 ans, dans un contexte post-apocalyptique, choisissent de ne pas partir de chez elles. Au lieu d’un road-trip semblable à La Route de Cormac Mac Carthy nous avons donc un Nature Writing étreignant et sensuel. Et c’est superbe, prenant, envoûtant… C’est réaliste et saisissant. C’est beau et vivifiant. C’est une formidable ode à la vie. Ruez-vous sur ce roman !

Florence Hinckel est autrice.

Bibliographie sélective :

  • Le grand saut, roman, Nathan (2017).
  • Traces, roman, Syros (2016).
  • Super Vanessa et la crique aux fantômes, roman illustré par Caroline Ayrault, Sarbacane (2016).
  • U4 : Yannis, roman, Nathan/Syros (2015).
  • #Bleue, roman, Syros (2015).
  • Quatre filles et quatre garçons, roman, Talents Hauts (2014).
  • Hors de moi, roman, Talents Hauts (2014).
  • Chat va faire mal !, roman illustré par Joëlle Passeron, Nathan (2014), que nous avons chroniqué ici.
  • Vanilles et Chocolats, roman, Oskar (2013), que nous avons chroniqué ici.
  • Théa pour l’éternité, roman, Syros (2012).
  • L’été où je suis né, roman, Gallimard Jeunesse (2011)
  • Le chat Beauté, roman illustré par Joëlle Passeron, Nathan (2013), que nous avons chroniqué ici.

Le site de Florence Hinckel : http://florencehinckel.com.

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