La mare aux mots
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Les invités du mercredi

Du berger à la bergère : d’Elodie Shanta à Mirion Malle

Par 21 août 2019 Les invités du mercredi

Cet été encore, on vous propose à nouveau la rubrique du berger à la bergère tous les mercredis. Cette rubrique vous avait tellement plu les trois derniers étés, nous nous devions de la reprendre (il faut dire qu’à nous aussi elle plaît beaucoup) ! Donc tous les mercredis jusqu’à la rentrée, ce sont des auteur·trice·s et des illustrateur·trice·s qui posent trois questions à un·e auteur·trice ou un·e illustrateur·trice de leur choix. Puis c’est à l’interviewé·e d’en poser trois à son tour à son intervieweur·euse d’un jour. Après Fanny Joly et Catharina Valcks, Clémence Pollet et Sandrine Thommen, Marc Daniau et Natalie Fortier, Gaya Wisniewski à Gaëtan Dorémus, Ella Charbon et Claire Lebourg, Ghislaine Roman et Csil, cette semaine c’est Élodie Shanta qui a choisi de poser des questions à Mirion Malle !

Elodie Shanta : Est ce que tu écris depuis toute petite ? Quel genre d’histoires écrivais-tu ? Quel·le·s étaient les héro·ïne·s de tes histoires ?
Mirion Malle : Oui, j’ai chez mes parents des cahiers où j’écrivais des débuts de romans, je n’étais pas très persévérante et je m’ennuyais vite alors ça faisait au final rarement plus de 10 pages. Je me rappelle bien de quelques histoires, par exemple ma première rédaction en CP c’était sur un lion qui avait mal aux dents car la viande humaine (la nourriture des lions) les fait pourrir, alors il partait en quête d’un arbre à viande mais végétale… et aujourd’hui je suis vegan… donc bon… on peut voir que j’étais prédestinée… À 7 ans j’ai ensuite commencé une œuvre qui s’appelait « Trois petites chattes », les aventures félines de trois petites chattes, donc, qui s’appelaient Coquine, Chipie et Câline, tout simplement. À 8 ans j’ai écrit aussi une sorte de roman avec une fille cool et riche et populaire qui avait un dauphin domestique. Donc vraiment de bonnes œuvres d’art.
Mais les vrais retournements de situation c’est quand j’ai lu le Journal d’Anne Frank à 10 ans (j’ai ensuite essayé de tenir plusieurs journaux intimes que j’abandonnais au bout de trois entrées), puis quand j’ai eu les cours sur les nouvelles fantastiques de Maupassant au collège, à 12 ans je pense ? En tout cas, je me suis mise à écrire des tonnes et des tonnes de nouvelles à chute et hyper glauques. Cette fillette mal en point dont le récit parle ? Elle est en fait morte depuis le début ET dans un camp de concentration ! Surprise ! La rédaction de mon bac blanc de français ? Tout simplement l’histoire de l’assassinat d’une jeune femme qui est en fait, plot twist, la première victime de Jack l’Éventreur. J’étais donc : hyper fun.
J’ai longtemps voulu être romancière, je ne faisais pas tant de BD au final, à part de nombreuses tentatives d’histoires de magical girls clairement pompées sur les W.I.T.C.H.

Elodie Shanta : Je sais que tu es très inspirée par le cinéma mais y a-t-il des œuvres de BD qui t’inspirent également aujourd’hui ?
Mirion Malle : Oui, des tas !! Déjà, il y a celles de Julie Delporte qui ont su parler exactement à ce qui me plaisait dans l’autobiographie en BD et qui ont complètement modifié mon rapport à mon travail de narration, dans l’autobio mais aussi en général. Je pense que c’est une des artistes qui a le plus marquée et je ne sais pas si ça se voit dans mon travail, mais ça m’a vraiment fait reconsidérer beaucoup de choses dans ma façon de raconter.
Il y a aussi le travail de Debbie Drechsler, qui je crois m’a fait comprendre que la forme devait aller avec le fond, qu’on ne dessine pas pareil selon ce qu’on veut raconter. Et puis ça a vraiment été un bouleversement de lire ses livres.
Sinon, en ce moment je travaille sur ma première fiction longue, et Les petits garçons de Sophie Bédard m’a beaucoup motivée et inspirée, je trouve que Sophie est une des meilleures dialoguistes actuelles, et je valorise beaucoup les dialogues en général. Je l’ai lu et puis j’avais envie de me remettre tout de suite au travail ! Enfin, j’essaie aussi dans mon dessin de revenir à mes premières amours : les shōjo manga, et particulièrement ceux d’Ai Yazawa et Mihona Fujii. Parce que je trouve que c’est un dessin vraiment expressif et nuancé, très vivant et souvent moqué (comme par hasard), et j’essaie d’incorporer cette influence quand même majeure dans ma vie dans mes bandes dessinées.

Elodie Shanta : Tu peux composer la BD de tes rêves : thèmes/scénariste/dessinateur·ice. Ça ressemble à quoi ?
Mirion Malle : Une BD sur le thème de l’amitié, co-dessinée et écrite par Élodie Shanta et Mirion Malle…

Mirion Malle : C’est quoi l’histoire qui t’a le plus marquée quand t’étais petite ou adolescente ? Genre, que ce soit un roman, une BD, un conte, un film, ou même un fait divers ou une légende urbaine sur un skyblog d’horreur ?
Élodie Shanta : Il y en a vraiment beaucoup mais un des trucs qui m’a marquée à plusieurs niveaux c’est le film Willow. Aujourd’hui je le découvrirais, j’arriverais pas à en venir à bout mais petite fille ça m’avait rendu dingue. Y’avait de la bagarre, des blagues, des sorcières, de l’amour. Et les trolls, des créatures qui m’ont filé des cauchemars pendant des mois. Aussi j’ai eu mon premier crush en la personne de Mad Martigan joué par Val Kilmer.
Sinon, marquée de façon plus violente, quand j’avais 4 ou 5 ans je suis tombée sur la scène de la douche dans Psychose chez mes cousins !

Mirion Malle : Est-ce que tu lis beaucoup de BD toi ? Est-ce que tu as l’impression que ça te nourrit ou plutôt que ça te « déconcentre » par rapport à ce que tu veux faire ? C’est qui ton autrice/auteur préf (de tous les temps ou en ce moment, ou les deux) ?
Élodie Shanta : Je lisais pas mal de BD oui. L’intégrale de Calvin et Hobbes assez jeune et je pense que ça m’a influencé sans que ça soit trop obvious. Plus tard j’ai lu Donjon et puis aussi des mangas, ce qui m’a le plus épaté c’est Akira Toriyama, j’étais et je suis encore fan de sa narration et de son trait. Mon auteur pref à l’heure actuelle c’est sûrement Mortis Ghost pour la fraicheur de sa narration et son dessin trop beau.
Sinon, je suis plus influencée par mes lectures, romans contemplatifs etc. que par des BD bien précises. D’ailleurs je lis plus tant de BD que ça aujourd’hui.

Mirion Malle : Tu m’as posé une question sur le cinéma alors en voici une sur les jeux vidéos : si tu devais en inventer un, il ressemblerait à quoi ? Quel type, quelle histoire, on jouerait qui et est-ce que les graphismes seraient beaux ?
Élodie Shanta : Alors, déjà ça serait soit du cell shading comme dans Zelda wind waker ou bien une très belle 2D en pixel.
Ça serait un genre d’action RPG simulation.
On jouerait une fille ou un garçon au choix.
Il y aurait une quête principale vraiment variée avec une aventure et plein de lieux variés, pas trop de quêtes secondaires chiantes. On pourrait aussi planter des trucs et les vendre une fois qu’ils ont poussé. Y’aurait plein d’items avec des icônes adorables, des villages avec plein de maisons visitables. Plusieurs gameplays différents, parfois de l’action mais aussi parfois de la réflexion. Il faut aussi de la magie en quantité raisonnable.

Bibliographie de Mirion Malle :

  • La Ligue des Super Féministes, texte et illustrations, La ville brûle (2018), que nous avons chroniqué ici.
  • Les règles… quelle aventure !, illustration d’un texte d’Élise Thiébaut, La ville brûle (2017), dont nous avons parlé ici.
  • Commando Culotte, texte et illustrations, Ankama Éditions (2016).
  • Héro(ïne)s : La Représentation féminine en bande dessinée, collectif, éditions du Lyon BD festival (2016).
  • Intinimitié amoureuse, avec Thomas Mathieu, Warum, (2013).

Son site : http://www.mirionmalle.com.

Bibliographie d’Élodie Shanta :

  • L’énigme de l’objet mystérieux, illustration d’un texte d’Alexandre Fontaine-Rousseau, Lapin éditions (2019).
  • Crevette, texte et illustrations, La pastèque (2018), que nous avons chroniqué ici.
  • Jujub’ et Bleble, texte et illustrations, Lapin éditions (2018).
  • Madame Musaraigne change de maison !, texte et illustrations, Vide Cocagne (2017).
  • Les Malheurs de Jean-Jean, texte et illustrations, Des ronds dans l’O (2016).
  • Marcelin Comète se balade dans le cosmos, illustration d’un texte de Marc Lizano, Des ronds dans l’O (2015).

Son site : https://elodieshanta.weebly.com.

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Du berger à la bergère : de Ghislaine Roman à Csil

Par 14 août 2019 Les invités du mercredi

Cet été encore, on vous propose à nouveau la rubrique du berger à la bergère tous les mercredis. Cette rubrique vous avait tellement plu les trois derniers étés, nous nous devions de la reprendre (il faut dire qu’à nous aussi elle plaît beaucoup) ! Donc tous les mercredis jusqu’à la rentrée, ce sont des auteur·trice·s et des illustrateur·trice·s qui posent trois questions à un·e auteur·trice ou un·e illustrateur·trice de leur choix. Puis c’est à l’interviewé·e d’en poser trois à son tour à son intervieweur·euse d’un jour. Après Fanny Joly et Catharina Valcks, Clémence Pollet et Sandrine Thommen, Marc Daniau et Natalie Fortier, Gaya Wisniewski à Gaëtan Dorémus, Ella Charbon et Claire Lebourg, cette semaine c’est Ghislaine Roman qui a choisi de poser des questions à Csil !

Ghislaine Roman : Ton trait et ton style sont très identifiables. Depuis que je te connais, je vois ton travail évoluer vers une plus grande complexité, avec des mises en scène plus abouties. Cependant, j’ai l’impression que tu utilises toujours à peu près les mêmes outils. Est-ce que je me trompe ? Envisages-tu d’aller explorer d’autres techniques ou préfères-tu continuer à creuser ce sillon (sillon que j’adore) ?
Csil : Pour les livres, c’est vrai que j’utilise les mêmes outils. Pour l’instant, je suis très attachée à mes crayons de couleur. Je prends la même base mais en la faisant évoluer. Mais j’aime explorer plein de techniques, je suis en train de faire des images en gravure à la pointe sèche, pour un nouveau livre. J’ai réalisé aussi des illustrations digitales pour le Graou magazine, un outil qui me permet d’aller ailleurs et autrement.
Une jolie envie de toucher à tout : textile, objet, broderie, sérigraphie, gravure, outil numérique… il me faudrait juste de plus grandes journées 🙂

Ghislaine Roman : Cela fait quelques mois que tu as changé de rythme puisque tu ne te consacres plus qu’à tes créations pour l’édition jeunesse. Est-ce que cela a changé quelque chose dans ton travail ? Dans tes projets ?
Csil : J’ai quitté mon poste de DA (directeur artistique) en agence de communication il y a un an tout juste. Il m’a fallu un peu de temps pour m’y faire. J’avais ce temps juste pour l’illustration, pour développer mon univers ! Il fallait y croire déjà… Pour s’adapter, ça n’a pas été si simple, toute cette liberté de temps. Je crois que j’y suis enfin presque arrivée ! 🙂 Ça a changé beaucoup de choses oui, j’ai plus de recul sur mon travail, je ne cours plus après le temps (une heure par ci, une par là… Devoir terminer sans pouvoir refaire une image car je n’avais pas le temps !). Mes projets sont plus aboutis je pense, j’ai eu cette année cette belle impression de faire ce métier d’illustrateur ! Cela m’a permis aussi de faire des rencontres dans les médiathèques, écoles… joie intense et moments inoubliables !
Voilà j’aimerais juste que ça ne s’arrête jamais !

Ghislaine Roman : Qu’attends-tu de ta collaboration avec un auteur ou une autrice ?
Csil : Je n’attends rien en particulier, je laisse cette collaboration naître petit à petit, différente à chaque fois mais si importante ! Elle va influencer le cheminement du projet… elle va le faire évoluer, changer de direction, me le faire aimer encore plus ! J’adore ce moment de partage, « de naissance ».

 Csil : Je sais que tu portes une attention particulière à la musicalité de tes textes. Es-tu musicienne ? Pratiques-tu un instrument de musique ?
Ghislaine Roman : J’ai été musicienne, oui. Dans la petite ville où j’ai grandi, il y avait deux écoles « artistiques ». Le cours de danse et l’école de musique. Le premier était privé et donc payant. Il était fréquenté par les filles de notables (les filles, hein, parce que les garçons, eux, ils faisaient du tennis ou du rugby). J’en rêvais ! J’assistais parfois à leur fête de fin d’année et les costumes, réalisés par les jolies-mamans-bienveillantes-minces-et-bien-habillées, me donnaient le frisson. Je me souviens d’une Blanche Neige qui m’avait fait pleurer tellement j’aurais voulu être à sa place. Mais bon, c’était cher, et je ne fis donc pas de danse.
L’école de musique, elle, était gratuite, parce que municipale. Là aussi, les préjugés sexistes étaient en action, mais à cette époque, les années soixante et le début des années soixante-dix, cela ne semblait défriser personne. Les filles apprenaient la mandoline ou la guitare quant aux garçons, ils avaient droit aux trompettes, clarinettes, trombones ou tambours. J’ai donc appris la mandoline puis, au bout de quelques années, je suis entrée à l’Estudientina. C’est comme ça qu’on appelait cette formation exclusivement féminine qui jouait des airs de Mozart ou de Dalida, avec la même ferveur et le même enthousiasme.
Quand j’ai quitté ma petite ville pour venir faire mes études à Toulouse, j’ai commencé à écrire des chansons. Je voulais être Joan Baez et Maxime Le Forestier à la fois. J’ai appris la guitare pour composer et m’accompagner. Mais j’étais limitée par ma technique catastrophique. Je chantais avec des potes tous les vendredis soir dans un bar-cabaret du centre-ville. Ça m’a donné le cran indispensable pour faire face au public. C’était une expérience incroyable de se dévoiler à travers les textes et de s’accorder le droit de les dire aux autres. Une expérience qui, d’ailleurs, ressemble beaucoup à ce que je ressens maintenant quand je fais des lectures publiques de mes albums.
Dans une troisième vie musicale, j’ai créé un groupe de chanson rock avec un copain d’école normale. Ça s’appelait « Le jardin botanique ». Notre plus grand titre de gloire est d’avoir été sélectionnés pour la scène ouverte du printemps de Bourges en 1983 (oui, je sais…). C’était une époque joyeuse et folle. Nous faisions des maquettes en studio, enchainions les concerts. Je chantais et j’adorais ça. Mais nous nous sommes épuisés. Et nous avons arrêté. Pendant des années, je n’arrivais plus à écouter de musique. C’était une douleur intolérable. Un deuil jamais accompli. Puis le temps a fait son travail et je suis revenue vers la musique. Classique d’abord. Bach est mon ami. Puis la chanson. Jonasz, Samson, Annie Lenox et quelques autres m’accompagnent depuis des années.
De tout cela, il m’est resté un certain sens du groove. Une mélodie doit s’enrouler, s’étendre, se déployer et trouver une fin à la fois logique et inattendue. Elle doit, en plus, se poser sur un tempo, puis sur un rythme qui la met en valeur et lui donne tout son sens. Il me semble qu’il en est de même pour les phrases. Pour les textes. Quand j’écris, je reste parfois très longtemps sur une phrase parce que justement, je n’arrive pas à lui donner ce caractère musical qui est si important pour moi. Je lis à haute voix. Chaque séance d’écriture commence par cela. Je veux être sûre que tout s’enchaîne bien. Qu’il n’y a pas de hiatus entre ce que j’ai écrit lundi et ce que j’ai écrit jeudi (eh oui, je n’écris pas tous les jours). Quand une phrase me semble mal équilibrée, bancale, boiteuse, je gratte jusqu’à ce que ça me paraisse acceptable. Je ne dis pas « bien », il ne faut tout de même pas exagérer, mais acceptable pour moi. Il m’arrive de chercher un synonyme de trois syllabes parce que deux, vraiment, ça ne colle pas. J’ai bien conscience que c’est un peu ridicule et souvent, je me dis que personne ne doit s’en rendre compte. Parfois, un lecteur ou une lectrice attentive m’a prouvé le contraire. Ça m’encourage. Mais c’est pénalisant d’une certaine façon. J’écris si lentement !! Mais je ne sais pas faire autrement. Tu crois qu’il faut que je me soigne ?

Csil : À quel moment de la journée écris-tu et où ? Peux-tu nous décrire l’endroit où tu écris ?
Ghislaine Roman : Je n’ai aucun rituel d’écriture. Pas d’outil fétiche, pas de stylo porte-bonheur. Je ne m’installe devant mon ordinateur que lorsque je sens que quelque chose arrive, qu’un début d’histoire est à portée de main. En y réfléchissant, c’est le plus souvent le matin parce que je gamberge beaucoup pendant la nuit. Je résous la plupart de mes difficultés d’autrice pendant la nuit. La mise en scène d’un passage délicat, un dialogue, un découpage… en revanche, je suis totalement incapable d’écrire après la tombée de la nuit. Il doit y avoir une sorte d’interrupteur dans ma tête. Un truc qui doit dater de la toute petite enfance, j’imagine.
Pour être franche, mon lieu d’écriture est virtuel. Je veux dire que ce n’est pas un endroit qu’on pourrait situer en latitude et longitude. Je dirai que ce lieu pourrait s’appeler la condition nécessaire. C’est le calme des émotions. Le temps. La douceur des choses autour de moi. Par temps de tempête émotionnelle, je ne peux absolument pas écrire et si je le fais malgré tout, ça ne fonctionne pas. Si je suis parasitée par du stress, de l’inquiétude pour mes proches, une angoisse du lendemain, je m’éteins comme une vieille chandelle.
Quant au côté géographique de la chose, j’ai un petit bureau sympa, coloré, tapissé de dessins de mes ami·e·s illustrateurs et illustratrices. Il faudra que tu viennes le voir.

Csil : Comment sais-tu que tu as trouvé la forme définitive pour un texte, si toutefois elle existe ?
Ghislaine Roman : Je ne le sais pas justement. Quand j’étais en atelier d’écriture, on me disait que j’avais un problème avec le point final. Ce n’est plus tout à fait ça aujourd’hui puisque j’écris souvent la fin en premier. Mais je ne suis jamais vraiment satisfaite de mon travail. Je sais qu’on peut toujours faire mieux mais je sais aussi que le mieux est souvent l’ennemi du bien. Il faut savoir s’arrêter pour garder la dynamique du texte, le plaisir de l’écrire. Il ne faut pas user les personnages. Les garder frais et forts pour les lecteurs et les lectrices. Heureusement, j’ai souvent travaillé avec des éditrices qui savaient m’aider à poser les jalons et qui étaient capables de me dire « STOP ! »
Le vrai point final, en fait, c’est le lecteur ou la lectrice. Le moment où le texte m’échappe complètement. Le moment où celui ou celle qui lit se fait sa propre histoire avec ce que j’ai écrit. Là, oui, je suis bien obligée d’admettre que le texte a trouvé sa forme définitive. Ce qui est beau et enthousiasmant, c’est de se dire que cette fameuse forme définitive n’est pas la même pour tous. C’est une aventure magnifique.

Bibliographie sélective de Csil :

  • La Fille qui cherchait ses yeux, illustration d’un texte d’Alex Cousseau, À pas de loups (2019), que nous avons chroniqué ici.
  • Espèces de patates, illustration d’un texte de Pog, Marmaille et compagnie (2018).
  • Un ours dans ma classe, illustration d’un texte de John Lavoignat, Saltimbanque (2018).
  • Dans mon cœur, illustration d’un texte d’Arnaud Tiercelin, Frimousse (2018), que nous avons chroniqué ici.
  • Y aura quelqu’un, illustration d’un texte de Thomas Scotto, Frimousse (2017).
  • J’veux pas y aller, illustration d’un texte de Ghislaine Roman, Frimousse (2016), que nous avons chroniqué ici.
  • Sans ailes, illustration d’un texte de Thomas Scotto, À pas de loups (2016), que nous avons chroniqué ici.
  • Mme Eiffel, illustration d’un texte d’Alice Brière-Haquet, Frimousse (2015), que nous avons chroniqué ici.
  • Le vilain défaut, illustration d’un texte d’Anne-Gaëlle Balpe, Marmaille & Compagnie (2015), que nous avons chroniqué ici.
  • 55 oiseaux, illustration d’un texte de Séverine Vidal, Winioux (2013), que nous avons chroniqué ici.
  • C’est la mienne, illustration d’un texte de Lisa, Frimousse (2013), que nous avons chroniqué ici.
  • Paul, illustration d’un texte d’Alice Brière-Haquet, Frimousse (2012), que nous avons chroniqué ici.
  • Rien qu’une fois, illustration d’un texte de Séverine Vidal, Winioux (2011), que nous avons chroniqué ici.

Son site : www.csil.graphics.

Bibliographie sélective de Ghislaine Roman :

  • Norig et l’or de l’île, album illustré par Sophie Lebot, Saltimbanque (2018).
  • Le masque de la Montagne Blanche, album illustré par Bénédicte Mémo, Cipango (2018), que nous avons chroniqué ici.
  • Le Cerf-volant de Toshiro, album illustré par Stéphane Nicollet, Nathan (2018).
  • La princesse aux mille et une perles, album illustré par Bertrand Dubois, De la Martinière Jeunesse (2017), que nous avons chroniqué ici.
  • Bagdan et la louve aux yeux d’or, album illustré par Régis Lejonc, Seuil jeunesse (2016), que nous avons chroniqué ici.
  • J’veux pas y aller, album illustré par Csil, Frimousse (2016), que nous avons chroniqué ici.
  • Ouf !, album illustré par Tom Schamp, Milan (2015), que nous avons chroniqué ici.
  • Le Grand Livre des peut-être, des si et des petits pourquoi, album illustré par Tom Schamp, Milan 2015.
  • Un jour, deux ours, album illustré par Antoine Guilloppé, Gautier-Languereau (2015).
  • La poupée de Ting-Ting, album illustré par Régis Lejonc, Seuil Jeunesse (2014), que nous avons chroniqué ici.
  • Contes d’un roi pas si sage, album illustré par Clémence Pollet, Seuil Jeunesse (2013), que nous avons chroniqué ici.
  • Un Noël d’écureuil, album illustré par Bruno Pilorget, Milan, (2012).
  • Carnavalphabet, album illustré par Tom Schamp, Glénat (2007).
  • Tukaï, l’enfant-sorcier, album illustré par Frédéric Pillot, Milan (2005).
  • La pêche aux nuages, album illustré par Vincent Bourgeau, Milan (2003).
  • Bientôt Noël ! Une histoire par jour et des jeux pour attendre Noël, album illustré par Olivier Latyk, Milan (2001).

Retrouvez Ghislaine Roman sur son site : http://www.ghislaineroman.fr.

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Du berger à la bergère : d’Ella Charbon à Claire Lebourg

Par 7 août 2019 Les invités du mercredi

Cet été encore, on vous propose à nouveau la rubrique du berger à la bergère tous les mercredis. Cette rubrique vous avait tellement plu les trois derniers étés, nous nous devions de la reprendre (il faut dire qu’à nous aussi elle plaît beaucoup) ! Donc tous les mercredis jusqu’à la rentrée, ce sont des auteur·trice·s et des illustrateur·trice·s qui posent trois questions à un·e auteur·trice ou un·e illustrateur·trice de leur choix. Puis c’est à l’interviewé·e d’en poser trois à son tour à son intervieweur·euse d’un jour. Après Fanny Joly et Catharina Valcks, Clémence Pollet et Sandrine Thommen, Marc Daniau et Natalie Fortier, Gaya Wisniewski à Gaëtan Dorémus, cette semaine c’est Ella Charbon qui a choisi de poser des questions à Claire Lebourg !

Ella Charbon : Les expressions de tes personnages sont irrésistibles, de quoi t’inspires-tu pour les capter avec autant de justesse ?
Claire Lebourg : Merci ! C’est toujours difficile de répondre à une question comme celle-ci, je ne sais pas exactement d’où vient l’inspiration, tout ce que je peux dire c’est que ces expressions sont très importantes pour moi, il m’arrive de recommencer un dessin uniquement parce que le regard ou le sourire de tel ou tel personnage ne me plaît pas ! Ça se joue parfois à rien, un trait d’encre un peu trop fin, trop court, trop épais… Trop de poils, pas assez de rose sur les joues, un sourcil trop bas, chaque détail participe à l’expression finale du personnage.

Ella Charbon : As-tu pensé à mettre en scène un petit héros humain ? 
Claire Lebourg : J’y ai déjà pensé mais je m’amuse tellement avec les animaux que ça ne s’est jamais fait. J’aime la fantaisie et l’humour qu’offre le monde animal. J’ai aussi l’impression qu’en tant que lecteur, il est parfois plus facile de se trouver des points communs avec un orang-outang ou un chien plutôt qu’avec un autre être humain.
Mais rien n’est exclu, il suffit d’inventer la bonne histoire.

Ella Charbon : Tes héros, as-tu du mal à les quitter une fois le livre terminé ?
Claire Lebourg : Même quand le livre est terminé, ils ne me quittent jamais vraiment. Et les enfants se les approprient en les dessinant à leur tour, en se racontant ce que pourrait être la suite de l’histoire… Pour moi, c’est le signe que le livre est réussi. On ne parle plus « du personnage du livre » mais de Nénette, de Mousse, de Pull. Ils continuent leur vie.

Claire Lebourg : Tu écris et illustres des livres pour les tout petits, ce qui me parait être l’exercice le plus difficile en littérature jeunesse. Comment procèdes-tu pour t’adresser à cette classe d’âge particulière ? Ton éditeur te conseille-t-il beaucoup ?
Ella Charbon : Le choix d’illustrer et d’écrire pour les tout petits s’est fait naturellement, sans réfléchir. J’ai commencé à dessiner des formes de couleurs très simples pour mon fils, Timothée, alors qu’il était tout bébé… Il a grandi, et moi, j’ai continué à m’adresser aux tout petits.
Je me sens à l’aise dans cet univers.
Je joue sur les couleurs très vives, les formes simples, les mouvements et les expressions des personnages pour rendre l’ensemble très vivant.
Les petits lecteurs sont particulièrement sensibles aux expressions, il faut qu’ils comprennent en regardant seulement le dessin, ce que ressentent ces personnages.
Je m’amuse aussi beaucoup avec le jeu des regards. Je crée ainsi une complicité entre les protagonistes, mais aussi avec le lecteur.
Je réalise beaucoup de projets avec Gwendoline [NDLR Raisson] et Jean [NDLR Leroy], on s’apporte mutuellement des idées, on essaie d’être toujours très attentifs à l’âge de nos petits lecteurs. Il nous arrive parfois de nous perdre un peu, et de nous adresser sans le vouloir à des plus grands. Notre éditeur, Grégoire Solotareff, peut alors nous en faire la remarque. On essaie de modifier, quand cela est possible.
C’est une vraie chance de travailler avec lui. Il nous laisse très libres sur les projets que nous proposons et ses conseils, ses remarques sont précieux.

Claire Lebourg : J’ai remarqué que tu accordais une grande attention au dessin des personnages, l’histoire est très souvent centrée sur eux et tu ne dessines quasiment aucun élément de contexte. Pour moi qui fais des dessins avec beaucoup de détails, cela me parait être un tour de force. Est-ce les histoires qui conditionnent ton dessin ou l’inverse (dans les livres dont tu es l’autrice et illustratrice) ? T’imposes-tu certaines contraintes graphiques ?
Ella Charbon : Pour moi justement, le tour de force est d’aller dans les détails. J’adore travailler sur fond blanc et en effet axer toute l’action sur les personnages et comme je le disais plus haut sur leurs expressions.
Les tout petits lecteurs à qui je m’adresse ne savent pas encore lire. Ils découvriront l’histoire avec un adulte, puis se l’approprieront, seuls, et ce, grâce aux dessins qui les guideront dans le récit.
Ces derniers temps, je tends à apporter plus de détails, comme dans On s’ennuie !, réalisé avec Jean qui sortira à l’automne chez loulou et Cie. J’ai mis pas mal de « bazar » sur le sol du salon de notre famille croco. Une partie de l’histoire se passant en extérieur, j’ai été amenée à dessiner un fond de verdure. Une nouveauté pour moi !
Dans un autre projet, À l’eau, Super !, réalisé cette fois avec Gwendoline, qui verra le jour au printemps 2020, toujours chez loulou et Cie, on trouvera aussi plus de détails, en marge de l’histoire principale.
Je dois avouer une chose, ça m’a plu de chercher et d’ajouter ces détails !
Pour ce qui est de la naissance d’un projet que j’illustre et j’écris, c’est très variable. Ça peut partir des illustrations, comme pour Caché-Trouvé, j’ai élaboré le projet à partir de photos déjà existantes.
Pour Mes petits moments choisis, les illustrations sont nées après le concept imaginé.
Quant à Zélie, viens t’habiller ! L’histoire est née de mon quotidien avec ma fille, les illustrations ont donc pris forme après la rédaction du texte.
Non, je n’ai pas l’impression de m’imposer des contraintes graphiques. On peut peut-être parler de contraintes quand on sort de sa zone de confort, comme par exemple pour ma part, passer d’un fond blanc à un fond de couleurs, ajouter des détails quand on est habitués à en mettre très peu…
Mais finalement, le projet prenant forme, les illustrations avançant, ce ne sont pas des contraintes, ça devient un vrai plaisir de faire les choses différemment.
Ça me bouscule, ça me permet d’aller ailleurs, d’évoluer.

Claire Lebourg : As-tu des projets sur lesquels tu rêverais de travailler, mais que tu gardes dans un coin de ta tête faute de trouver le temps ou l’énergie de t’y mettre (des projets différents de ce que tu as déjà fait, pas obligatoirement des livres) ?
Ella Charbon : Ah oui, j’ai un énorme rêve, monter sur scène et réaliser un spectacle de claquettes… euh, non, en fait pas du tout…
Tout simplement, ça me plairait, je crois, d’essayer d’écrire aussi pour un peu plus grands.
Trouver un nouveau projet autour de la photo me démange pas mal, j’ai quelques idées, mais rien de concret pour le moment.
Je reste autour du livre et des petits. Je m’y sens bien.
Et j’ai encore pas mal de choses à découvrir, à développer. Je prends le temps. On verra…

Bibliographie de Claire Lebourg :

  • Les trésors de Mousse, roman, texte et illustrations, l’école des loisirs (2019).
  • Pull, album, texte et illustrations, MeMo (2019).
  • Quelle horreur !, album, texte et illustrations, l’école des loisirs (2018), que nous avons chroniqué ici.
  • Bonnes vacances Mousse, roman, texte et illustrations, l’école des loisirs (2017).
  • La nuit d’anniversaire, album, texte et illustrations, l’école des loisirs (2016).
  • Une journée avec Mousse, roman, texte et illustrations, l’école des loisirs (2017).
  • La retraite de Nénette, album, texte et illustrations, autoédité (2014) puis l’école des loisirs (2017), que nous avons chroniqué ici et .

Son site : http://www.clairelebourg.com.

Bibliographie sélective d’Ella Charbon :

  • Zélie, viens t’habiller !, texte et illustrations, l’école des loisirs (2019).
  • Nous, on répare tout !, illustration d’un texte de Jean Leroy, l’école des loisirs (2018).
  • Mes petits moments choisis, texte et illustrations, l’école des loisirs (2018), que nous avons chroniqué ici.
  • Caché-Trouvé, texte et illustrations, l’école des loisirs (2017), que nous avons chroniqué ici.
  • Dodo, Super !, illustration d’un texte de Gwendoline Raisson, l’école des loisirs (2017).
  • La soupe aux frites, illustration d’un texte de Jean Leroy, l’école des loisirs (2017).
  • Un gâteau comment ?, illustration d’un texte de Gwendoline Raisson, l’école des loisirs (2017).
  • Raspoutine se déguise, illustration d’un texte de Jean Leroy, l’école des loisirs (2016).
  • La montagne, illustration d’un texte de Delphine Huguet, Milan (2016).
  • D’un côté… et de l’autre, illustration d’un texte de Gwendoline Raisson, l’école des loisirs (2014), que nous avons chroniqué ici.
  • Félix à Paris, illustration d’un texte de Géraldine Renault, Éditions Tourbillon (2014).
  • Debout, Super !, illustration d’un texte de Gwendoline Raisson, l’école des loisirs (2014).
  • Vite !, illustration d’un texte de Gwendoline Raisson, l’école des loisirs (2013), que nous avons chroniqué ici.
  • Le grand voyage d’un petit escargot, illustration d’un texte de Gwendoline Raisson, Circonflexe (2013).
  • De toutes les couleurs, illustration d’un texte de Gwendoline Raisson, Circonflexe (2012).
  • Des flots de bisous, texte et illustrations, Gautier-Languereau (2009).
  • Ani’gommettes, texte et illustrations, Gautier Languereau (2008).

Le site d’Ella Charbon : http://ellacharbon.ultra-book.com.

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Du berger à la bergère : de Gaya Wisniewski à Gaëtan Dorémus

Par 31 juillet 2019 Les invités du mercredi

Cet été encore, on vous propose à nouveau la rubrique du berger à la bergère tous les mercredis. Cette rubrique vous avait tellement plu les trois derniers étés, nous nous devions de la reprendre (il faut dire qu’à nous aussi elle plaît beaucoup) ! Donc tous les mercredis jusqu’à la rentrée, ce sont des auteur·trice·s et des illustrateur·trice·s qui posent trois questions à un·e auteur·trice ou un·e illustrateur·trice de leur choix. Puis c’est à l’interviewé·e d’en poser trois à son tour à son intervieweur·euse d’un jour. Après Fanny Joly et Catharina Valcks, Clémence Pollet et Sandrine Thommen, Marc Daniau et Natalie Fortier, cette semaine c’est Gaya Wisniewski qui a choisi de poser des questions à Gaëtan Dorémus !

Gaya Wisniewski : Bonjour Gaëtan, j’ai été subjugué par l’album Fuis tigre !, comment l’album s’est-il tissé ? Connaissiez-vous Gauthier David ou c’est la maison d’édition qui a fait le lien entre vous ?
Gaëtan Dorémus : On se connait avec Gauthier, on est copains. On habite pas loin l’un de l’autre. On a partagé des moments, des lectures, des visions du monde, et puis ensuite on s’est dit que, tiens, on pourrait essayer de travailler ensemble. J’aime travailler avec des copines et des copains. Un été, on a passé une journée à la rivière. Gauthier m’a dit qu’il avait fait un texte pour moi et qu’il me l’envoyait le soir même. Une histoire d’enfants qui installent un camping dans un salon. Et puis il m’a envoyé Fuis Tigre. Pour me réécrire le lendemain en me disant qu’il s’était trompé, qu’il ne voulait pas m’envoyer ce texte-là. Mais c’était trop tard.
Ce texte, je l’ai fait mien direct. Je ne sais pas si cette erreur d’envoi est fausse ou pas.
Et puis Gauthier m’avait dit qu’il était rentré en littérature jeunesse en partie avec mon premier livre, Bélisaire, déjà une histoire de tigre, déjà au Seuil jeunesse, il y a 20 ans.
J’aime la puissance évocatrice du texte de Gauthier. Cela laissait de la place pour mettre des images. Elles devaient trouver du sens et de la force dans les creux du texte.
J’ai fait le choix d’inscrire l’histoire dans le monde d’aujourd’hui et de travailler la figure de l’animal sauvage/animal doudou.

Gaya Wisniewski : Vous illustrez vos textes et parfois ceux des autres. Quel est l’auteur dont vous aimeriez illustrer le texte ?
Gaëtan Dorémus : Italo Calvino, mais je crois que ce n’est pas possible.
J’aime nombre d’auteurs contemporains, mais ils n’ont pas besoin d’imageurs.
Les auteurs de textes d’albums sont assez rares. Certains textes sont bons en tant que tels, mais parfois tout est dit et des illustrations seraient téléphonées, ou à l’inverse n’importe quelle image encagerait l’imaginaire du lecteur.
La poésie est illustrable, le roman (pour adulte) est illustrable, les essais sont illustrables, mais commercialement c’est suicidaire pour l’instant.

Gaya Wisniewski : Cette répétition de petit trait dans vos dessins à souvent l’air spontané et donne une grande force graphique. Y a-t-il beaucoup de croquis préparatoires à l’image ou justement c’est « instinctif » et fait sur le vif ?
Gaëtan Dorémus : Merci pour le compliment ! Tant mieux si on croit que c’est sur le vif. Parce que tout le temps, comme beaucoup de dessinatrices et dessinateurs, je m’interroge : « comment retrouver cette vie qui émane d’un croquis ? »
Et ça demande du labeur pour s’en approcher — sans jamais l’atteindre. Donc il y a pas mal de croquis en amont. Puis des dessins en noir et blanc. Et une réinterprétation pour arriver des images en couleur. C’est long, du marathon, pour arriver à des livres lus en 5 minutes. J’admire Sempé ou Shel Silverstein, et d’autres, où en trois traits c’est plié — dans le dessin il y a de l’esprit et de la vie — emballé — c’est pesé.

Gaëtan Dorémus : Dans tes livres reviennent l’hiver, la nuit et un lac, gelés, et le printemps. Peux-tu parler de ces présences récurrentes ? Réminiscences personnelles, rapport esthétique, ou narratif à ces lieux ?
Gaya Wisniewski : L’hiver est une saison que j’adore pour peu qu’il y ait de la neige, le temps qui s’arrête, se chauffer à côté d’un feu en dégustant une tasse de thé fait parti de mes rituels… Je pense profondément que l’humain est aussi fait pour hiberner. Depuis que j’ai quitté la ville, la nature m’inspire énormément, j’aime vivre les saisons, marcher sous la pluie, observer les étoiles la nuit… retour aux sources. J ’avais sans doute besoin de ce changement de lieu de vie pour créer des livres.

Gaëtan Dorémus : On sent tes livres nourris d’influences picturales et littéraires, est-ce réel ou inconscient ? Peux-tu les évoquer ?
Gaya Wisniewski : L’autre jour, un ami m’a définie comme « Chasseuse d’images » j’aime bien cette comparaison, effectivement je collectionne beaucoup de photographies, peintures, dessins… qui ressortent ici et là dans mes livres.
Il y a des photographies noir et blanc anonymes, des illustrateurs : Scarry, Tove Jansson, Inga Moore (j’adore ses illustrations du Vent dans les saules) et puis il y a les autres : les couleurs de Peter Doig, les photographies de Saul Leiter, les nus de Bonnard, les motifs de Vuillard…
Je fais des petits dossiers pour m’y plonger avant de commencer un livre. Je crée une atmosphère que j’aimerai que le lecteur ressente lors de la lecture… même chose pour la sélection musicale lorsque je dessine… Je suis une vraie éponge. Pour Chnourka la première image du livre où ils sont tous dans une luge au milieu d’une tempête de neige est influencée par Le bal des vampires de Polanski et pour la maison de glace de Chnourka c’est le Docteur Jivago de David Lean. Là je travaille sur un nouveau projet où le roman La conjuration des imbéciles (John Kennedy Toole) m’inspire juste pour les émotions que cela suscite en moi…

Gaëtan Dorémus : Tes histoires ne sont pas situées dans une époque, ou plutôt dans le temps de l’Enfance. Celui des amitiés imaginaires entre animaux et gamins, des goûters, de l’amitié simple et des boules de neige. Peux-tu imaginer dans tes histoires des smartphones, des twingos, des centrales nucléaires et des sacs plastiques dans les arbres ?
Gaya Wisniewski : Très bonne question… j’imaginerai bien des histoires de sacs plastiques dans les arbres… parce que je vois bien cette image.
Quand je dessine, je vais rechercher des émotions enfuies en moi, cette époque où je ne connaissais pas les centrales nucléaires, les smartphones n’existaient pas encore… Pour l’instant j’écris et dessine dans ma zone de confort, mais, pourquoi pas un jour illustrer quelque chose de complètement différent.
J’attends que l’on me propose, que l’on me bouscule 🙂

Bibliographie sélective de Gaëtan Dorémus :

  • Fuis Tigre !, illustration d’un texte de Gauthier David, Seuil Jeunesse (2018).
  • Les Goûters méga chouettes de Machinette, texte et illustrations, Albin Michel Jeunesse (2018).
  • Tout doux, texte et illustrations, Rouergue (2018), que nous avons chroniqué ici.
  • ICI, texte et illustrations, La Ville Brûle (2017).
  • Dans les dents !, illustration d’un texte de Denis Baronnet, Actes Sud Junior (2017).
  • Minute papillon !, texte et illustrations, Rouergue (2017), que nous avons chroniqué ici.
  • Série Till, illustrations de texte de Philippe Lechermeier, Les fourmis rouges (2015-2016).
  • Les Oreilles, texte et illustrations, Albin michel jeunesse (2016).
  • La Maman de la maman de mon papa, texte et illustrations, Les fourmis rouges (2016).
  • Mon bébé croco, texte et illustrations, Albin Michel Jeunesse (2015).
  • Le miel des trois compères, illustration d’un texte de Richard Marnier, Le rouergue (2014), que nous avons chroniqué ici.
  • Vacarme, texte et illustrations, Notari (2014).
  • Mon ami, texte et illustrations, Rouergue (2012).
  • Tonio, texte et illustrations, Rouergue (2012).
  • Ping Pong, texte et illustrations, Seuil jeunesse (2010).

Son site : https://gaetandoremus.com

Bibliographie de Gaya Wisniewski :

  • Chnourka, texte et illustrations, MeMo (2019), que nous avons chroniqué ici.
  • Mon bison, texte et illustrations, MeMo (2018), que nous avons chroniqué ici.

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Du berger à la bergère : de Marc Daniau à Natali Fortier

Par 24 juillet 2019 Les invités du mercredi

Cet été encore, on vous propose à nouveau la rubrique du berger à la bergère tous les mercredis. Cette rubrique vous avait tellement plu les trois derniers étés, nous nous devions de la reprendre (il faut dire qu’à nous aussi elle plaît beaucoup) ! Donc tous les mercredis jusqu’à la rentrée, ce sont des auteur·trice·s et des illustrateur·trice·s qui posent trois questions à un·e auteur·trice ou un·e illustrateur·trice de leur choix. Puis c’est à l’interviewé·e d’en poser trois à son tour à son intervieweur·euse d’un jour. Après Fanny Joly et Catharina Valcks, Clémence Pollet et Sandrine Thommen, cette semaine c’est Marc Daniau qui a choisi de poser des questions à Natali Fortier !

Marc Daniau : J’aimerais que tu me parles de ton rapport aux animaux et en particulier aux oiseaux.
Natali Fortier : C’est drôle que tu me poses maintenant cette question, mon prochain livre s’appelle. « I, 2, 3 Volez » tu te doutes de quoi ça parle.
L’oisillon, quand tu en tiens un dans la paume de ta main, avec son cœur qui palpite, sa respiration saccadée, la détresse de son regard, la transparence de sa chair, tellement fragile, fragile, fragile, puis soudain, son cri d’une force bouleversante.
T’agrandis un oiseau à l’échelle 100. Tu te retrouves devant un monstre préhistorique terrifiant, le bec aiguisé, des griffes acérées.
Passer de la vulnérabilité à la férocité.
L’albatros, ce géant, tout en grâce dans le ciel pourtant à l’atterrissage, y’est d’une maladresse inouïe et ça ça me plaît.
La paruline rayée « 12 grammes » et elle traverse l’océan sans escale…
Un oiseau d’accord, ça chante mais ça glousse, ça cancane, ça trompette, zinzinule, turlutte, graille, coquerique, babille et j’en passe, piaille, réclame, bavarde…
Et les noms des oiseaux me réjouissent : corbeau, tourterelle, colibri, merle, pélican, mouette, le manchot, bécassine, la grue, le vautour, alouette… gentille alouette, je te couperai….
Dès mon premier atelier dans les écoles, à partir de trois ans, je demande aux enfants de dessiner, peindre, n’importe quelle forme et ensuite y coller un chapeau pointu.
Je te dis pas le nombre de dessins somptueux d’oiseaux que j’ai vu apparaître sous mes yeux.
Ici à Châlette-sur-Loing ma maison est un nid, il y en a partout.
Est-ce que c’est pour ça que j’aime les dessiner ?
J’ai le goût de te dire aujourd’hui, Marc, que c’est pour le geste de relever la tête si je veux les voir s’envoler.
Seulement un autre animal, sinon. Ça serait trop long.
L’alligator, l’alligator a bercé ma jeunesse. Au Québec dans mon enfance, c’était très facile d’en obtenir au pet shop (je sais c’est révoltant, mais à l’époque je ne m’en rendais pas compte).
Donc j’ai eu Ali et Baba, croque-monsieur et croque-madame. J’avais lu quelque part que pour les endormir il fallait caresser leurs ventres.
Tous les soirs je le faisais, je me souviens de leurs abandons, l’élasticité du cuir et de leurs yeux qui roulaient.
La nuit, je me réveillais souvent affolée de m’être endormie en même temps qu’eux et de les avoir oubliés dans mon lit.
J’en fabrique toujours beaucoup des crocodiles. Ils ont un petit air de Dieux.
J’ai toujours vécu en compagnie d’animaux, je ne pourrais pas m’en passer et même ceux qui n’existent pas sont drôles à dessiner.
L’éventail d’émotions qu’ils suscitent est infini.

Marc Daniau : Comment sais-tu qu’un dessin est terminé ?
Natali Fortier : C’est comme si on était en pleine conversation entre le trait et moi.
Je bois ses paroles, c’est captivant, j’attends une réponse, des explications et tout d’un coup en plein milieu d’une phrase, il s’interrompt, moi je suis là, je veux savoir.
Je suis curieuse.
Je reste suspendue à ses lèvres, frustrée, désireuse…
C’est pile là, que je devrais avoir le courage de quitter mon dessin.
Au moment où je ne sais pas encore ce qu’il veut me dire ou me faire.
J’insiste souvent trop. Mais de moins en moins. J’ai espoir d’y arriver dans vingt, trente ans.

Marc Daniau : Quand tu n’illustres pas, qu’est-ce qui te met en route, en œuvre, au travail ?
Natali Fortier : L’étonnement et l’amour du vivant. La rage de n’être qu’une seule personne.
Le plaisir immense jubilatoire (en espérant que cette sensation ne me quitte jamais)
Et les périodes où je ne vais pas bien, je sais qu’en Faisant, j’aurais quand même moins mal.
Le désir de dire ce que j’ai en tête, j’aurais besoin de beaucoup plus de temps, j’ai la sensation d’en être qu’à un flocon sur l’iceberg…
Je cherche à comprendre quelque chose. C’est pas gagné !
Rire.
Alors. Marc. Les trois questions.
Je serais tenté de te poser les mêmes. C’est que tes questions sont bonnes. Et si tu me les as posées, c’est que le sujet t’intéresse.

Mais j’ai envie de savoir quelle est ta relation avec la matière de tes dessins.
Marc Daniau : Faut que ça vibre, que ça soit costaud, accueillant, chaleureux. Faut que ce soit présent, que ça laisse respirer les personnages et les spectateurs. Donner à voir la matière c’est une manière d’affirmer que cela n’est qu’une image fabriquée et non pas un simulacre de réel, et ainsi en montrant les ficelles, les coutures comme dans un spectacle de marionnettes j’installe une distance avec le sujet du dessin. Faut pas que ça soit joli. Faut pas que ça autorise à me dire vous avez un joli coup de crayon. Faut pas que ça intimide.
Mais bon, surtout j’aime la pâte, la gouache sans eau, l’huile à la brosse rêche et les coups de crayon qui se mêlent à la fibre du papier. J’aime Les traces, les vibrations, que ça palpite. J’aime que les couleurs parlent se répondent quelles se montent le bourrichon, quelles klaxonnent aux pupilles, c’est plus fort que moi.
Le contact de l’outil avec le support m’est très important. Je n’aime ni l’acrylique ni peindre sur toile, j’aime le papier, le carton, le bois, les miroirs, et j’aimerais bien peindre sur des surfaces rouillées. Souvent quand je fabrique/bricole mes images j’ai en tête ces mots : La peau du monde.

Natali Fortier : Je me souviens aussi de tes grandes affiches pour le théâtre, est-ce que tu pourrais me raconter comment cela se passait?
Marc Daniau : Alors il y avait un thème par saison et une douzaine de pièces/spectacles. En mai l’équipe me briefait et me donnait les dossiers des spectacles et les textes. Et puis je lisais tout ça et je crobardais dans plein de directions autour du thème et des spectacles, et puis je revenais avec mon carnet de croquis et ils choisissaient les dessins/idées qui leur plaisaient et les directions qu’il fallait encore creuser. En juillet il fallait imprimer le programme, l’affiche de saison et souvent le premier spectacle de la rentrée. Des fois je travaillais avec les metteurs en scène, des fois non. Pendant les 10 ans qu’a duré cette aventure, je n’ai vu le spectacle avant de faire l’affiche qu’une seule fois. J’ai découvert des textes, des metteurs en scène, des acteurs/actrices, des traductrices. Il y a eu des émerveillements fabuleux et des ennuis rasoirs. Personnellement aussi il y a eu des moments de grâces et des compromis douloureux. J’ai pris conscience de l’exigence et de la fragilité des formes de spectacles vivants. J’ai pu aussi changer formellement les propositions, il y a eu deux saisons à la gouache et puis de l’huile sur papier et de l’huile sur bois avec fond blanc. J’avais aussi une grande liberté pour les dessins en noir et blanc dans les programmes de saison. Et j’ai eu la chance de pouvoir exposer deux fois dans les murs de ce théâtre et d’échanger quelques mots avec le visionnaire Jack Ralite. J’y ai aussi beaucoup emmené mes enfants, ma famille. Vous pouvez voir des traces de tout ça sur mon site : www.marcdaniau.fr.
Les grandes affiches celles qui étaient affichées dans le métro étaient imprimées en sérigraphie, et sont en soi des objets magnifiques aux couleurs éclatantes, du miel pour nos mirettes loin des tristes joies du numérique.

Natali Fortier : Et aussi le mouvement. Cela rejoint ta question sur comment terminer un dessin.
Pour toi, que demandes-tu à un dessin ?
Marc Daniau : Le mouvement : J’adore faire marcher, courir, voler les personnages, les animaux, je dessine contre l’immobilisme, contre l’ennui, contre l’essoufflement, le geindre, le râle, la camarde.
J’aime à croire que j’ai réussi un dessin quand en représentant un instant très court, le spectateur y saisit ce qu’il s’est passé l’avant et l’après du moment illustré.
J’aime recréer une sensation d’espace autour des personnages qui sont toujours au centre de mes images comme de mes préoccupations. Et puis il me faut installer la bonne distance pour que le spectateur soit en empathie sans être voyeur. Il y a une vulgarité constitutive dans les images, j’essaye d’en débarrasser nos regards et quand c’est impossible j’essaye de l’assumer.
Mais surtout il faut que l’image soit comme un gouffre, une montagne, une fenêtre, une faille spatio-temporelle à la surface du papier. Elle doit captiver, piéger les regards mais avec une certaine éthique qui me vient de je ne sais où et que je peine à expliquer.
Ça peut paraître sérieux dit comme ça mais il y a du jeu et beaucoup de plaisir à bricoler tout ça, et souvent de la joie quand le résultat m’étonne, qu’il surpasse ce que j’avais en tête. Je crois que c’est pour ça que je continue, pour la joie.

Bibliographie sélective de Natali Fortier :

  • Loin de Garbo, illustration d’un texte de Sigrid Baffert, Les éditions des braques (2018), que nous avons chroniqué ici.
  • L’amour, ça vaut le détour, texte et illustrations, Albin Michel Jeunesse (2016).
  • D’une rive à l’autre, illustration d’un texte de Cécile Roumiguière, À pas de loups (2016), que nous avons chroniqué ici.
  • Marcel et Gisèle, texte et illustrations, Le Rouergue (2015).
  • La folle journée de Colibri, texte et illustrations, Albin Michel Jeunesse (2013).
  • Reviens, avec Olivier Douzou, Le Rouergue (2013).
  • Conte à bascule, texte et illustrations, L’art à la page (2011).
  • Sur la pointe des pieds, texte et illustrations, L’atelier du poisson soluble (2008).
  • J’aime l’été…, texte et illustrations, Albin Michel Jeunesse (2006).
  • Lili plume, texte et illustrations, Albin Michel Jeunesse (2004).
  • Six cailloux blancs sur un fil, illustration d’un texte de Cécile Gagnon, Albin Michel Jeunesse (1998).

Retrouvez Natali Fortier sur son site : https://natalifortier.autoportrait.com.

Bibliographie sélective de Marc Daniau :

  • Adi de Boutanga, illustration d’un texte d’Alain-Serge Dzotap, Albin Michel Jeunesse (2019)
  • Princesse Mabelle, texte et illustrations, Seuil Jeunesse (2018), que nous avons chroniqué ici.
  • Mon chien, papa et moi, illustration d’un texte de Raphaële Frier, À pas de loups (2018), que nous avons chroniqué ici.
  • Ruby tête haute, illustration d’un texte d’Irène Cohen-Janca, Les éditions des éléphants (2017), que nous avons chroniqué ici.
  • Comme un géant, texte illustré par Ivan Duque, Thierry Magnier (2017).
  • Loup ?, collectif, Association Mange-Livres (2013), que nous avons chroniqué ici.
  • Je suis le chien qui court, texte et illustrations, Seuil Jeunesse (2013).
  • Tous à poil !, co-écrit avec Claire Franek, Le Rouergue (2011).
  • Neuf couleurs de peur, illustration d’un texte d’Annie Agopian (2010).
  • L’arbre, texte et illustrations, Seuil Jeunesse (2007).
  • Coquin Colin, texte illustré par Ronan Badel, Thierry Magnier (2002).

Le site de Marc Daniau : http://www.marcdaniau.fr et le blog collectif CITRON : http://danslecitron.blogspot.fr/search/label/Marc%20Daniau

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