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Les invités du mercredi

Les invité·e·s du mercredi : Thierry Laval et Géraldine Alibeu

Par 1 novembre 2017 Les invités du mercredi

C’est Thierry Laval, créateur de la collection Cherche et trouve, que l’on reçoit aujourd’hui. Cette super collection de livres-jeux édités par le Seuil Jeunesse fête ses 10 ans, c’était l’occasion de parler avec son créateur de ces albums qui plaisent tant aux enfants. Ensuite, nous partons en vacances avec l’autrice-illustratrice Géraldine Alibeu. Bon mercredi à vous.


L’interview du mercredi : Thierry Laval

Comment est née la collection Cherche et trouve ?
L’idée des Cherche et trouve m’est venue d’un tout petit imagier d’occasion des années 70 que j’avais trouvé. Le doubles pages alternaient paysages (montagne, plage, ville) et planches didactiques avec les éléments dénommés qui se trouvaient dans ces paysages. Je me suis dit qu’il était dommage qu’on ne puisse tout voir ensemble, de ne pas avoir tout (éléments et paysage) réuni sur la même page. Cela m’a amené à penser au principe des volets qui s’ouvrent sur une planche « panoramique ».

Pouvez-vous nous dire quelques mots sur le tout dernier paru, le Cherche et trouve dans la préhistoire sorti dans un format géant ?
J’ai toujours pensé que cette période historique intéresserait les enfants, mais j’ai longtemps cru aussi qu’elle ne fournirait pas assez d’éléments pour « remplir » un Cherche et trouve… d’autant plus un géant qui nécessite pas loin d’une cinquantaine d’éléments à chercher par double page. Et puis en commençant à nous documenter avec Yann Couvin mon co-auteur et co-dessinateur nous nous sommes aperçus de la richesse de cette longue période et nous avons pris beaucoup de plaisir à imaginer la vie des premiers êtres humains.

Quelles techniques d’illustration utilisez-vous ?
Nous commençons par des crayonnés que nous scannons. Puis nous faisons toute la mise en couleur sur ordinateur. Cela nous permet au regard de la complexité des images de pouvoir changer ou déplacer des éléments sans avoir à tout recommencer à chaque fois.

Pouvez-vous nous parler de votre parcours ?
J’ai passé 4 années dans une école d’arts graphiques puis j’ai commencé à travailler comme auteur-illustrateur dans l’édition jeunesse… pendant une dizaine d’années j’ai aussi beaucoup travaillé dans le parascolaire ce qui m’a probablement éloigné de la pure fiction et orienté vers le côté plus didactique et documentaire qui caractérise les Cherche et trouve.

Quelles étaient vos lectures d’enfant et d’adolescent ?
J’ai beaucoup lu la collection de la bibliothèque rose (Fantomette…) puis la verte (Le club des cinq…). Puis banalement je suis passé à Jules Verne, Jack London… J’ai beaucoup aimé aussi les récits de montagne de Roger Frison-Roche (Premier de cordée). Et après Zola, Vian, Steinbeck, John Irving… sans oublier la bande dessinée.

Quelles sont vos principales sources d’inspirations ?
Je pense justement la bande dessinée et également les dessins animés et les programmes jeunesse de la télévison (Goldorak, AlbatorL’île aux enfants, Les visiteurs
du mercredi puis Récré A2). Probablement aussi les séries TV comme les Mystères de l’Ouest, Les envahisseurs, La planète des singes, Le prisonnier, Cosmos 1999

Pouvez-vous nous dire quelques mots de vos prochains ouvrages ?
Le Cherche et trouve de l’an prochain devrait être autour de la maison hantée ou des pirates.
Pour le reste, beaucoup de projets différents avec une tentative vers la bande dessinée…

Bibliographie sélective :

  • Collection Cherche et trouve, texte et illustrations (2007-2017), que nous avons chroniqué ici et .
  • Collection Écoute, texte et illustrations, Hatier Jeunesse (2015-2017), que nous avons chroniqué ici.
  • Le mystère de la salade trouée ! – Puzzle et devinette, texte et illustrations, Gallimard Jeunesse Giboulées (2016).
  • Mon carnet de gribouillages en voiture et autres activités, texte et illustrations, Seuil Jeunesse (2016).
  • ABC Découvre l’alphabet !, texte et illustrations, Hatier Jeunesse (2014).
  • Les 4 saisons de Népomucène le jardinier, texte et illustrations, Hatier Jeunesse (2013), que nous avons chroniqué ici.
  • L’encyclo illustrée, texte et illustrations, Seuil Jeunesse (2013), que nous avons chroniqué ici.
  • Dedans, texte et illustrations, Gallimard Jeunesse (2009).


En vacances avec… Géraldine Alibeu

Régulièrement, nous partons en vacances avec un·e artiste. Je ne sais pas si vous êtes comme moi, mais moi j’adore partir comme ça avec quelqu’un, on apprend à la·le connaître notamment par rapport à ses goûts… cet·te artiste va donc profiter de ce voyage pour nous faire découvrir des choses. On emporte ce qu’elle·il veut me faire découvrir. On ne se charge pas trop… Des livres, de la musique, des films… sur la route on parlera aussi de 5 artistes qu’il·elle veut me présenter et c’est elle·lui qui choisit où l’on va… 5 destinations de son choix. Cette fois-ci, c’est avec Géraldine Alibeu que nous partons ! Allez, en route !

5 films

  • The swimmer – Frank Perry
  • Blue velvet – David Lynch
  • L’éclipse – Michelangelo Antonioni
  • Stranger than paradise – Jim Jarmusch
  • À nos amours – Maurice Pialat

5 romans

  • L’écume des jours – Boris Vian
  • Nous autres – Eugène Zamiatine
  • Des souris et des hommes – John Steinbeck
  • Une chambre à soi – Virginia Woolf
  • La vie dans les plis – Henri Michaux

5 poèmes

  • Îles – Blaise Cendrars
  • Here’s to adhering – Maya Angelou
  • So long – Langston Hughes
  • Le grand avenir – Carl Norac
  • J’ai essayé de te décrire à quelqu’un – Richard Brautigan

5 artistes

  • Paul Cox
  • William Kentridge
  • Artavazd Pelechian
  • Igor Kovalyov
  • Bob Wilson

5 albums jeunesse

  • Donald and the… – Peter F. Neumeyer & Edward Gorey
  • La cabane – Loïc Froissart
  • Hulul – Arnold Lobel
  • Bonjour – Anne Brugni
  • Yok Yok – Étienne Delessert

5 BD

  • Tous chez Michou Mod’ – Tom Tom et Nana – Jacqueline Cohen et Bernadette Desprès
  • Building Stories – Chris Ware
  • Black Hole – Charles Burns
  • Travaux publics – Yuichi Yokoyama
  • Le sommet des dieux – Jiro Taniguchi

5 albums

  • Deceit – This heat
  • Moondog – Moondog
  • Deep cuts – The Knife
  • Cassettes – Philippe Laurent
  • Glassworks – Philip Glass

5 lieux

  • Le pic du lac blanc dans la vallée de Névache
  • Les lacs Robert dans la chaîne de Belledonne
  • La bergerie de Chaumailloux dans le Vercors
  • La grande Sure en Chartreuse
  • Le volcan Avatchinski au Kamchatka

Géraldine Alibeu est autrice et illustratrice :

Bibliographie sélective :

  • La course au renard, texte et illustrations, Cambourakis (2017).
  • Le refuge, texte et illustrations, Cambourakis (2017).
  • Poèmes pour mieux rêver ensemble, illustration de textes de Carl Norac, Actes Sud junior (2017).
  • Les yeux fermés, texte et illustrations, Actes-Sud Junior (2015).
  • Des fourmis dans les jambes, petite biographie de Nicolas Bouvier, illustration d’un texte d’Ingrid Thobois, La Joie de lire (2015).
  • La roche qui voulait voyager, illustration d’un texte de Nono Granero, HongFei Cultures (2015), que nous avons chroniqué ici.
  • Les morceaux d’amour, texte et illustrations + DVD, Autrement jeunesse (2012).
  • Veux-tu devenir Bête ?, illustration d’un texte de Pei Chun Shih, HongFei Cultures (2012), que nous avons chroniqué ici.
  • Le bon moment, texte et illustrations, La joie de lire (2011).
  • La Bête et les petits poissons qui se ressemblent beaucoup, illustration d’un texte de Pei Chun Shih, HongFei Cultures (2011), que nous avons chroniqué ici.
  • L’un d’entre eux, texte et illustrations, La joie de lire (2009).
  • As-tu vu le lion ?, illustration d’un texte d’Armando Quintero, OQO (2011), que nous avons chroniqué ici.

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Les invité·e·s du mercredi : Ghislaine Roman et Alice Brière-Haquet

Par 25 octobre 2017 Les invités du mercredi

On adore les livres de Ghislaine Roman, pourtant on ne l’avait jamais interviewée ! C’était une grave lacune, aujourd’hui comblée. Ensuite, c’est une autre de nos autrices chouchous qui nous a livré ses coups de gueule et coup de cœur : Alice Brière-Haquet. Bon mercredi à vous.


L’interview du mercredi : Ghislaine Roman

Plusieurs de vos histoires semblent venir d’ailleurs (La poupée de Ting Ting, La princesse à la plume blanche, Bagdan ou encore votre tout dernier album, La princesse aux mille et une perles), comment travaillez-vous sur ces histoires ? Lisez-vous des contes issus de ces pays ?
Je ne suis pas une grande voyageuse. Je n’ai jamais eu l’impression que le monde m’appartenait et qu’il fallait tout voir sur notre terre. Je ne dis pas que c’est bien, ni que c’est mal d’ailleurs, c’est comme ça. Un truc intime avec l’espace. Je suis beaucoup plus fascinée par le temps. Mais ça, c’est une autre histoire. Étrangement, j’adore regarder des documentaires comme ceux qui sont diffusés par la 5 ou Arte. Ces films où l’on voit des gens cultiver la terre, aller au marché, faire la cuisine, préparer une fête. Les images sont souvent magnifiques et les personnes dont on suit la vie quotidienne parlent de ce qui les touche, de leurs difficultés, de leurs espoirs. Je peux pleurer devant un de ces films. Souvent, cela me donne envie d’en savoir plus. Alors je vais à la médiathèque et je me plonge dans des livres pour prolonger ce plaisir. Internet est aussi mon ami dans ces moments-là, bien sûr. Et parfois, il y a un petit rien qui m’accroche. Une tradition que je trouve symboliquement très forte, un paysage que j’ai envie de décrire, un mode de vie qui me parait faire écho au nôtre… et la machine à fiction se met en route. Et si l’enfant était seul ? Et si le grand-père était malade ? Et si la terre tremblait ? À partir de là, j’accumule de la documentation qui parfois ne me servira pas. Mais j’ai toujours besoin d’en savoir beaucoup sur mes personnages. Plus que ce que j’en dis dans le texte. C’est ce qui leur donne de la profondeur, je crois. Enfin, en tout cas, c’est ce qui donne de l’intensité dans le travail d’écriture. J’espère que cela se sent. Pour aller plus loin, il m’arrive de lire des recueils de contes des pays en question. Mais c’est juste pour y puiser une atmosphère. La structure de mes récits remonte à mon enfance, aux contes traditionnels, au patrimoine enfantin. La Princesse à la plume blanche prend racine dans le Blanche Neige que je lisais quand j’étais petite. Mon dernier album a quelque chose à voir avec un recueil que j’adore Contes d’orient. Un jour, je l’ai vu dans les mains d’un petit garçon dans le film Il y a longtemps que je t’aime, de Philippe Claudel. Cela m’a émue. J’adore ces petits clins d’œil de la vie. Dans mon dernier album, il y a un personnage qui s’appelle Kamar. Ce prénom vient de ce livre.

Pouvez-vous nous en dire un peu plus sur ce superbe album, La princesse aux mille et une perles ?
Merci pour l’adjectif ! Il faut y associer les images de Bertrand Dubois !
Tout a commencé par cette histoire de perles… J’ai aimé imaginer un rite initiatique qui s’adresse à une princesse. L’idée qu’un bijou, objet futile par excellence, soit témoin et garant de la sagesse et de l’intelligence de mon héroïne, cela m’intéressait. Le royaume décrit dans l’histoire n’existe pas, bien sûr. Mais les questions que se pose la future souveraine sont bien d’actualité. Comment gérer les ressources, protéger notre environnement, ménager un espace pour chacun… j’aimerais être sûre que tous les dirigeants de notre terre soient capables de ce discernement.
Il s’agit d’un conte très traditionnel dans sa structure et dans sa narration. Un méchant avide de pouvoir, une trahison infâme, une amitié amoureuse entre deux gamins qui grandissent ensemble, ce sont des ressorts qu’on a l’impression d’avoir toujours connus. Je les traite comme des ingrédients pour proposer une nouvelle histoire.

L’écologie y tient aussi une place importante, on y parle de surpêche ou de l’utilité des abeilles notamment, ce sont des sujets importants pour vous ?
Oui, ce sont des sujets qui me préoccupent beaucoup. J’ai grandi dans une petite ville, très proche de la campagne. Mon père créait des jardins. Il me parlait de biodiversité bien avant que le terme soit connu du grand public. Il ne comprenait pas qu’on plante une haie composée d’une seule espèce par exemple. J’ai donc toujours eu un regard sur ce qui se passe dans le domaine de l’environnement et de sa protection. Je suis de ceux qui pensent que l’écologie est un humanisme, que nature et culture doivent cohabiter, coexister pour que nous avancions, pour que notre monde trouve un équilibre entre la nécessaire promotion de l’humain et l’indispensable respect des espèces autour de nous, végétales et animales. C’est la raison pour laquelle j’ai écrit en guise de dédicace : Notre terre sera ce que nous en ferons.

Comment naissent vos histoires ?
Il me semble que chaque histoire est un confluent où se rencontrent différentes sources. Certaines coulent de très loin, de mes montagnes natales, des livres que j’avais étant enfant, de souvenirs familiaux et d’autres beaucoup plus proches, de lectures récentes par exemple. Quand j’en parle dans les classes ou les médiathèques qui m’invitent, j’utilise une métaphore : ce sont des graines… avec cette dynamique du végétal, cette volonté de pousser, de grandir. Quand une idée d’histoire se forme dans ma tête, je ne la lâche plus. Parfois, cela va très vite mais il arrive que cela mette très longtemps, des années. J’admire les gens qui écrivent vite et beaucoup. Ce n’est pas mon cas. Je fignole. J’ai un vrai problème avec le point final. Même au moment du BAT [NDLR Bon à tirer], je continue à modifier des choses. Cela m’a longtemps culpabilisée mais maintenant, je sais que c’est ma façon de faire. Un jour, une bibliothécaire m’a dit, au sujet d’un de mes textes « Chaque mot est à sa place ». Je crois que c’est le plus beau compliment qu’on puisse me faire parce que c’est le fruit d’un long travail. Je l’ai déjà dit, je ne crois pas à l’inspiration. Je ne crois qu’au travail. Ce n’est pas avec des idées qu’on écrit mais dans un corps à corps avec les mots. Cela peut paraître prétentieux. Après tout, ce ne sont que des livres pour enfants, diront certains. Non, ce sont des livres. Et le moins qu’on puisse faire, c’est respecter celui qui va le lire, quel que soit son âge.

Parlez-nous de votre parcours et de comment est venue cette envie d’écrire pour les enfants
Cela s’est fait par hasard. Un jour, la rédactrice en chef de Wakou (Milan presse) m’a demandé d’écrire des contes pour son magazine. Elle avait vu qu’il m’arrivait d’en écrire pour ma classe. À l’époque, j’étais maîtresse en grande section de maternelle. J’en ai écrit un, sans grande conviction, persuadée qu’elle allait me dire que bon, c’était bien gentil mais pas assez ceci ou trop cela. Mais à ma grande surprise, elle a aimé ce que j’avais écrit et elle l’a publié. C’était au début des années 90. Puis un jour, un texte est passé d’un couloir à l’autre, de la presse à l’édition… et cela a donné Un Noël d’écureuil, illustré par Bruno Pilorget. Depuis, je n’ai pas arrêté d’écrire. Les rencontres avec les jeunes lecteurs me donnent envie, m’encouragent, me stimulent. Je ne suis pas blasée. Voir un de mes albums en vitrine, dans les mains d’un enfant, sur un blog, dans la presse… cela me fait toujours un effet incroyable.

Quelles étaient vos lectures d’enfant, d’adolescente ?
J’ai lu énormément de contes. Pas étonnant que ce soit ma forme de prédilection, aujourd’hui. J’habitais face à une maison de la presse qui possédait une grande étagère consacrée à la bibliothèque verte. Comme je n’avais pas d’argent, je l’ai utilisée comme une bibliothèque pendant plusieurs années. J’achetais un livre, je le lisais très vite et je redescendais le changer. La patronne n’était pas dupe mais elle me laissait faire. J’ai lu aussi bien le Capitaine Fracasse que l’inévitable Alice et le fantôme. Je crois que ma première vraie rencontre avec un texte, ce fut Le grand Meaulnes. Ensuite j’ai lu beaucoup de pièces de théâtre, Molière, Beaumarchais… Puis évidemment, les auteurs au programme. J’ai gardé de cette époque le goût des extraits choisis. J’aime cette impression d’inachevé, de question en suspend qu’ils laissent au lecteur.
Je relis régulièrement Les lettres de moulin et Les souvenirs d’enfance de Marcel Pagnol. Mon parrain me les avait offerts sous forme de beaux livres illustrés. Je les ai encore. Ils m’emportaient. C’est pour ça que je suis désolée quand j’entends un parent dire à un enfant « Non, pas celui-là, il y a des images, c’est pour les petits ». Je défends les albums sur de beaux formats avec des images fortes qui embarquent les gamins. Ce souci de rentabiliser la lecture me rend malade.

Que lisez-vous en ce moment ?
J’ai lu récemment la trilogie écossaise de Peter May. Dans la foulée, j’ai écrit un conte qui se passe sur une île du Nord. Sa description des ciels et des paysages est extraordinaire. Puis j’ai découvert l’amie prodigieuse, d’Elsa Ferrante. Elle y parle d’un sujet qui me touche beaucoup : le conflit de loyauté avec son milieu d’origine et du sentiment d’illégitimité, mon éternel compagnon. Il faut aussi que je parle de Syrius, de Stéphane Servant, que j’ai adoré. Son écriture me bouleverse. Et enfin du merveilleux Les attachants de mon amie Rachel Correnblit. Ce qu’elle y raconte du métier d’instit dans un quartier difficile ne peut que me toucher. Et son écriture est d’une légèreté et d’une précision qui fait mouche. Elle dit avec élégance et humour des choses essentielles sur l’enfance.

Pouvez-vous nous dire quelques mots de vos prochains ouvrages ?
2018 va voir la parution de trois albums, chez trois éditeurs différents. D’abord Le cerf-volant de Toshiro avec Stéphane Nicolet aux éditions Nathan. Il y est question de la complicité entre un vieil homme et son petit-fils. L’enfant est mutique. Le désir de faire partager sa vision du monde à son grand-père va lui permettre de retrouver le langage. C’est une histoire née d’une remarque du plus jeune des fils de Stéphane. Quand je vous dis qu’il s’agit de confluence !
Ensuite viendra un texte dont le titre devrait encore changer, aux éditions Cipango. Cette fois-ci, on part pour le Bhutan, petit royaume de l’Himalaya. Mes héros sont deux jumeaux, garçons et filles, Lune et Soleil… Bénédicte Némo est déjà au travail pour les images.
Et enfin, aux toutes nouvelles éditions Saltimbanque, le conte né de mon envie de paysages de lande et de bruyère. Pas de princesse cette fois, mais une petite gardeuse d’oies (hommage à ma mère) qui va sauver son pays du chaos lié à la découverte de filons d’or. Encore un conte écolo qui questionne notre envie de richesse. Je retrouve Sophie Lebot pour les illustrations. Ses crayonnés sont à couper le souffle.
D’autres textes sont prévus pour 2019. Mais c’est encore un peu tôt pour en parler.

Bibliographie :

  • La princesse aux mille et une perles, album illustré par Bertrand Dubois, De la Martinière Jeunesse (2017).
  • Bagdan et la louve aux yeux d’or, album illustré par Régis Lejonc, Seuil jeunesse (2016), que nous avons chroniqué ici.
  • J’veux pas y aller, album illustré par Csil, Frimousse (2016), que nous avons chroniqué ici.
  • Ouf !, album illustré par Tom Schamp, Milan (2015), que nous avons chroniqué ici.
  • Le Grand Livre des peut-être, des si et des petits pourquoi, album illustré par Tom Schamp, Milan 2015.
  • Un jour, deux ours, album illustré par Antoine Guilloppé, Gautier-Languereau (2015).
  • La poupée de Ting-Ting, album illustré par Régis Lejonc, Seuil Jeunesse (2014), que nous avons chroniqué ici.
  • Contes d’un roi pas si sage, album illustré par Clémence Pollet, Seuil Jeunesse (2013), que nous avons chroniqué ici.
  • Un Noël d’écureuil, album illustré par Bruno Pilorget, Milan, (2012).
  • Mystère au palais, album illustré par Bérengère Delaporte, Milan (2010).
  • Amani faiseur de pluie, album illustré par Anne Romby, Milan 2010
  • Carnavalphabet, album illustré par Tom Schamp, Glénat (2007).
  • Le livre des petits pourquoi, album illustré par Tom Schamp, Milan (2006).
  • Tukaï, l’enfant-sorcier, album illustré par Frédéric Pillot, Milan (2005).
  • Le pirate de la bouteille, album illustré par Freddy Dermidjian, Milan (2005).
  • Le livre des si, album illustré par Tom Schamp, Milan (2004).
  • La pêche aux nuages, album illustré par Vincent Bourgeau, Milan (2003).
  • Le parapluie volant, album illustré par Vincent Bourgeau, Milan (2003).
  • Les 4 saisons. Deux histoires par mois et des jeux pour toutes les saisons, album illustré par Olivier Latyk, Milan (2003).
  • Le livre des peut-être, album illustré par Tom Schamp, Milan (2003).
  • Bientôt Noël ! Une histoire par jour et des jeux pour attendre Noël, album illustré par Olivier Latyk, Milan (2001).

Retrouvez Ghislaine Roman sur son site : http://www.ghislaineroman.fr.


Le coup de cœur et le coup de gueule de… Alice Brière-Haquet

Régulièrement, une personnalité de l’édition jeunesse (auteur·trice, illustrateur·trice, éditeur·trice…) nous parle de deux choses qui lui tiennent à cœur. Une chose qui l’a touché·e, ému·e ou qui lui a tout simplement plu et sur laquelle il·elle veut mettre un coup de projecteur, et au contraire quelque chose qui l’a énervé·e. Cette semaine, c’est Alice Brière-Haquet qui nous livre son coup de cœur et son coup de gueule.

Coup de gueule
Merci la Mare aux mots pour ce bout de tribune ! J’y ai pas mal réfléchi, les sujets de grogneries ne manquant pas aujourd’hui, ça m’a tracassée quelques semaines, et puis je me suis dit, allons-y franco, attaquons-nous aux rouages du système. Alors pas de révélation, pas d’accusation, pas de nom… C’est la grande roue de l’édition que j’ai envie de faire grincer aujourd’hui, notamment l’une de ses chevilles ouvrières : le droit d’auteur. C’est que la notion superpose des réalités très diverses :

  • N° 1 : Le droit d’être respecté en tant qu’auteur : il s’agit du droit moral, inaliénable, il garantit l’intégrité de notre œuvre et notre reconnaissance.
  • N° 2 : Le droit d’être diffusé : il s’agit des droits patrimoniaux que nous cédons par contrat à notre éditeur, et qui l’autorise à commercialiser notre œuvre pour nous (et il faut bien comprendre que quand le SNE fait campagne pour le droit d’auteur, c’est de ce droit-là qu’on parle).
  • N° 3 : Le droit d’être rémunéré pour son travail : c’est une facette du droit patrimonial, celle dont parlent les auteurs quand ils évoquent leurs « droits d’auteur ». Concrètement, il s’agit d’un pourcentage sur les ventes du livre (en moyenne 3 % dans mon cas), le montant est calculé une fois par an.

Le premier est un droit symbolique, qui comme tous les symboles est extrêmement important et terriblement dérisoire. Le second fait tourner l’industrie du livre. Pour notre secteur, la jeunesse, Pierre Dutilleul annonçait en octobre à la BNF un chiffre d’affaires de 364 millions d’euros pour 2016, soit 13,5 % du total de l’édition, avec une croissance de 5,2 %. Le troisième est ce qui nous permet de vivre, enfin, un peu. Je me considère comme une autrice chanceuse : depuis 8 ans j’écris à plein temps, j’ai publié quelque 70 livres, nombre d’entre eux ont été remarqués par la critique et traduits. L’un d’eux a même reçu un New York Times Award. Bref, ça va. Pourtant mes droits d’auteur (au sens n° 3) ne constituent chaque année qu’un demi-revenu… L’autre demi-revenu provient des rencontres scolaires, de l’argent public, le vôtre donc, merci.
Soyons clairs : je n’accuse pas ici mes éditrices (ce sont presque exclusivement des femmes) qui font un boulot formidable, souvent comme employée de grands groupes, ni les petites maisons qui couvent leurs micro-catalogues, ni même les moyennes maisons qui développent leur entreprise. En fait je vous l’ai dit : je n’accuse personne ici.
Ce que je veux pointer, c’est le système qui fait que dans tous les travailleurs de la chaîne du livre, l’auteur est le seul à n’avoir pas de rémunération pour son travail. Le droit d’auteur (n° 3) étant simplement un intéressement aux ventes. Le problème en réalité est que le travail intellectuel n’est pas reconnu, mais remplacé par la notion de propriété intellectuelle. Une propriété qu’on ne nous accorde que pour pouvoir la céder.
Ce choix n’est pas un produit de la Nature, mais bien de l’Histoire : la propriété intellectuelle est à l’origine une invention des libraires (alors imprimeurs), « le privilège » étant un monopole accordé par le roi – bien content au passage de décider de ce qui peut ou non être imprimé. Au 18e siècle, Beaumarchais lui oppose le droit d’auteur pour tenter d’imposer la voix des créateurs. Ce n’est que depuis 1957 que les deux notions se confondent. Lorsqu’en 1936, Jean Zay reprend le travail de Beaumarchais pour mettre en place de véritables droits pour l’auteur comme travailleur, le vent de l’opposition se lève chez certains éditeurs. La guerre renverse les cartes, et le dossier est repris sous Vichy par l’un des adversaires de Zay. Quand la loi passe en 1957, il ne reste pour l’auteur que le droit moral (le sens n° 1), le renforcement des droits patrimoniaux étant tout à l’avantage des industriels du livre.
Il en ressort un système foncièrement déséquilibré. Un système qui nous fait aujourd’hui signer des monopoles à sens unique : tandis qu’un éditeur peut solder ou pilonner un livre qui ne marche pas au bout de deux ans et nous rendre nos droits (sens n° 2 cette fois), nous lui cédons, nous, notre « propriété » pour 70 ans après notre mort… même le mariage est moins contraignant ! En Italie, je signe des contrats pour 10 ans. En cas de succès, j’ai au moins la possibilité de renégocier.
En France, la notion de propriété intellectuelle est très puissante et repose sur une foule de fantasmes… Notamment celle de léguer à nos enfants les bénéfices (n° 1 et 3) de nos œuvres. Combien d’héritiers cela concerne-t-il réellement ? Et est-ce que je devrais payer le fils de mon plombier ou de mon architecte pour l’usage de ma maison ? Non, je vais plutôt payer correctement plombier et architecte pour qu’ils s’achètent leur propre maison à léguer à leurs enfants… De la même manière, dois-je payer plombier et architecte si je prête ma maison pour un week-end ? Ou si je décide de l’ouvrir au tout-venant ? Revenons au concept de travail intellectuel, payons les artistes pour ce qu’ils font : le partage en ligne ne sera plus un danger.
Cela éviterait aussi ces dérives qui se font au nom du droit d’auteur… Je pense notamment à « l’affaire SCELF » qui réclame un minimum de 30 euros par extrait lu aux organisateurs de lectures publiques gratuites : bibliothèques, associations, auteurs. La pétition est toujours en ligne et si les réponses en coulisse se veulent rassurantes, on attend toujours la prise de position officielle qui enlèverait l’épée de Damoclès de la tête de tous ces gens qui, chaque jour, font vivre nos livres…
Si vous n’avez pas encore signé, c’est ici : https://www.change.org/p/administration-scelf-fr-contre-les-pr%C3%A9l%C3%A8vements-scelf-sur-les-lectures-sans-billetterie-sh%C3%A9h%C3%A9razade-en-col%C3%A8re
Merci.

Coup de cœur
Pour mes collègues qui, malgré ces conditions, offrent aux nouvelles générations des œuvres belles, riches, drôles, tendres, intelligentes, émouvantes, surprenantes, énervantes, grinçantes, palpitantes, et parfois tout ça à la fois. Je ne sais pas trop de quoi, au final, hériteront nos enfants… Mais ils seront bien armés question imagination !

Alice Brière HaquetAlice Brière-Haquet est autrice.

Bibliographie sélective :

  • Tangram, album illustré par Sylvain Lamy, 3oeil (2017), que nous avons chroniqué ici.
  • il elle lui, album illustré par Raphaële Enjary et Olivier Philipponneau, 3oeil (2017), que nous avons chroniqué ici.
  • Nuage, album illustré par Monica Barengo, PassePartout (2016), que nous avons chroniqué ici.
  • On déménage !, album illustré par Barroux Little Urban (2016), que nous avons chroniqué ici.
  • Bonne nuit, mon petit, album illustré par Aurélie Abolivier, Flammarion jeunesse (2015), que nous avons chroniqué ici.
  • Nina, album illustré par Bruno Liance Gallimard Jeunesse (2015), que nous avons chroniqué ici.
  • Mme Eiffel, album illustré par Csil, Frimousse (2015), que nous avons chroniqué ici.
  • Le bonhomme et l’oiseau, album, illustré par Clotilde Perrin, Père Castor (2014), que nous avons chroniqué ici.
  • Mélina, album illustré par Leïla Brient, Les p’tits bérets (2013), que nous avons chroniqué ici.
  • Une vie en bleu, album illustré par Claire Garralon, Océan Jeunesse (2013), que nous avons chroniqué ici.
  • Pouce !, album illustré par Amélie Graux, Père Castor (2013), que nous avons chroniqué ici.
  • Aliens mode d’emploi, album illustré par Mélanie Allag, P’tit Glénat (2013), que nous avons chroniqué ici.
  • Dis-moi, l’oiseau…, album illustré par Claire Garralon, Thierry Magnier (2013), que nous avons chroniqué ici.
  • Le peintre des drapeaux, album illustré par Olivier Philipponneau, Frimousse (2012), que nous avons chroniqué ici.
  • Paul, album illustré par Csil, Frimousse (2012), que nous avons chroniqué ici.
  • Mon voyage en gâteau, album illustré par Barroux, Océan Éditions (2012), que nous avons chroniqué ici.
  • Perdu ! album illustré par Olivier Philipponneau, MeMo (2011), que nous avons chroniqué ici.
  • À quoi rêve un pissenlit ?, album illustré par Lydie Sabourin, Points de Suspension (2011), que nous avons chroniqué ici.
  • Le Chat d’Elsa, album illustré par Magali Le Huche, Père Castor (2011), que nous acons chroniqué ici.
  • Mademoiselle Tricotin, album illustré par Célia Chauffrey, Les p’tits bérets (2011), que nous avons chroniqué ici.
  • Rouge !, album illustré par Élise Carpentier, Motus (2010), que nous avons chroniqué ici.
  • La princesse qui n’aimait pas les princes, roman illustré par Lionel Larchevêque, Actes Sud (2010), que nous acons chroniqué ici.
  • Le petit prinche, album illustré par Camille Jourdy, Père Castor (2010), que nous avons chroniqué ici.
  • Pierre la lune, album illustré par Célia Chauffrey, Auzou (2010), que nous avons chroniqué ici.

Retrouvez Alice Brière-Haquet en interview sur notre blog et sur son blog.

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Les invité·e·s du mercredi : Emmanuel Trédez et Florence Hinckel

Par 18 octobre 2017 Les invités du mercredi

Aujourd’hui, on vous propose une interview de l’auteur Emmanuel Trédez, puis on a donné la parole à l’autrice Florence Hinckel qui nous a livré ses coups de cœur et coup de gueule. Bon mercredi à vous.


L’interview du mercredi : Emmanuel Trédez

Pouvez-vous nous parler de votre parcours ?
Lorsque j’étais en terminale, comme beaucoup de jeunes d’hier ou d’aujourd’hui, je n’avais aucune idée du métier que je voulais exercer, alors j’ai choisi de retarder un peu la décision et de me laisser le maximum de choix en faisant une école de commerce – eh oui, personne n’est parfait ! Plus tard, frustré par cet enseignement, j’ai poursuivi – sans jamais les rattraper, aurait écrit Alphonse Allais – des études de sociologie et de lettres. Quand un auteur parle de son éditeur en disant : « et en plus, il a fait une école de commerce », en général, ce n’est pas très flatteur. J’espère être la preuve vivante qu’on peut avoir ce parcours et être attaché aux contenus !
Quelques années plus tard, pour justifier mon diplôme, j’ai commencé une carrière de contrôleur de gestion – décidément, mon cas ne s’arrange pas ! – dans l’édition, un secteur qui me fascinait depuis longtemps, et plus précisément pour le département jeunesse de Nathan. J’ai exercé ce métier pendant un peu moins de cinq ans avant de devenir… éditeur de livres documentaires, un métier qui me convenait sans doute mieux. Cette même année, j’ai publié ma première histoire pour la jeunesse – j’écrivais depuis toujours, mais avant d’entrer dans l’édition, je n’avais jamais songé à écrire pour les enfants. Et pour cause, tous les auteurs que j’avais lus dans mon enfance ou mon adolescence (Charles Perrault, Hans Christian Andersen, la comtesse de Ségur, Jules Verne…) étaient morts depuis des dizaines sinon des centaines d’années. Je n’avais pas conscience qu’on écrivait encore pour les enfants, qu’il y avait une littérature de jeunesse vivante à côté des grands classiques !
Souvent, les copains auteurs ou éditeurs sont étonnés par ma reconversion. C’est qu’on a trop tendance à vous étiqueter, à vous ranger dans des cases. J’avoue, j’ai eu de la chance. Dans une autre maison d’édition, si j’avais demandé à « faire des livres », on m’aurait peut-être ri au nez et j’en serais encore à faire des comptes d’exploitation ! Bref, pendant une bonne quinzaine d’années, j’ai édité des livres documentaires le jour et écrit des livres de fiction la nuit ; disons pendant mon temps libre. J’ai vraiment adoré ce métier. Chez Nathan, presque jusqu’au bout, j’aurai partagé de belles aventures éditoriales avec des auteurs, des illustrateurs, des graphistes… que j’apprécie.
Il y a un peu plus de deux ans, j’ai quitté Nathan et j’ai fait le pari fou de devenir indépendant pour consacrer l’essentiel de mon temps à l’écriture. Comme on ne vit guère de sa plume – excepté, je l’ai déjà signalé, les danseuses du Lido –, j’ai repris une activité d’éditeur en free-lance et je me suis lancé dans la formation à l’orthographe.
Cela fait maintenant une vingtaine d’années que j’écris des textes pour les enfants. J’ai publié une cinquantaine de livres pour les 6-12 ans – des premières lectures, des romans, une BD et quelques documentaires – chez une douzaine d’éditeurs (Nathan, Auzou, Didier, Flammarion, Talents hauts, Fleurus…).

Comment naissent vos histoires en général, et comment est né Ali Blabla, en particulier dans lequel les références sont nombreuses (Ali Baba et les 40 voleurs, Les 1001 nuits…) ?
Comme Georges Perec, que j’admire, j’aime créer des histoires en m’imposant des contraintes. Oh, pas nécessairement oulipiennes ! En 2013, mon éditrice chez Nathan, qui connaissait bien mon travail, m’a lancé le défi d’écrire un roman qui mêlerait différentes formes littéraires. C’est ainsi que j’ai écrit Qui veut le cœur d’Artie show ?, un roman où alternent le récit, le journal intime du « serial lover », les poèmes qu’il envoie à ses amoureuses (acrostiches, calligrammes…) et les articles des journalistes en herbe du collège qui enquêtent sur son identité.
Le point de départ peut être aussi un jeu de mots. Un peu comme chez Raymond Roussel, qui invente des histoires en rapprochant des homonymes ou des paronymes. Dans le cas du Cachalot nage dans le potage, c’est bien un jeu de mots, « Le homard m’a tuer », qui m’a donné l’idée d’écrire ce polar « aquatique » dont tous les personnages sont des animaux marins. Et dans Ali Blabla, c’est un autre jeu de mots qui m’a donné à la fois l’une des principales caractéristiques de mon héros – sa volubilité – et le cadre spatio-temporel dans lequel il allait évoluer : les Mille et une Nuits.
Dans Ali Blabla, outre le décor, je fais en effet référence à quelques personnages des Mille et une Nuits : au marchand Ali Baba (la caverne où Ali installe son échoppe) ; à Aladdin (les lampes merveilleuses vendues dans son échoppe) ; enfin à Shéhérazade : utilisant le stratagème de la princesse-conteuse, Ali laisse chaque jour en suspens l’histoire qu’il raconte à Kenza, dont il est tombé amoureux, pour lui donner envie de revenir écouter la suite, et ainsi se donner une chance de la séduire. Ce texte en vers, plusieurs fois interrompu, est enchâssé dans le récit (comme dans Les Mille et une Nuits, un récit en entraînant un autre) et propose ainsi une histoire dans l’histoire : j’y raconte avec autant d’humour que possible comment une princesse va choisir un époux parmi les quarante prétendants (quarante « lovers » !) qui se présentent devant elle.
La scène du tapis volant rappellera peut-être aux enfants le dessin animé Aladdin et le personnage de Kamel le dromadaire, l’âne de Shrek, un animal doué de parole et d’une grande insolence.
Il y a enfin des références moins attendues à Cyrano de Bergerac et Roméo et Juliette, Edmond Rostand et William Shakespeare endossant le rôle de conseillers en séduction (je n’en dis pas plus). J’avais déjà rendu hommage à ces deux auteurs et à leurs pièces emblématiques que j’aime tout particulièrement dans ma BD Inspecteur Londubec – la cigogne mouche un blaireau avec sa « tirade du bec » – et dans mon polar parodique, La Carotte se prend le chou – Roméo le Pomelo et Juliette la Courgette sont amoureux, mais leur amour est impossible à cause de la haine que se vouent les Agrumes et les Cucurbitacées.
Tous ces jeux de mots, ces références ne sont bien sûr qu’un bon point de départ. Après, tout reste à faire !

Dans Inspecteur Londubec ou encore dans Le cachalot nage dans le potage, les jeux de mots pleuvent, mais même dans Ali Blabla le marchand s’appelle Ar-Rachid et un chameau est fan de calembours… Vous ne pouvez pas vous en empêcher ?
Oui, sans doute le poids des influences que j’évoque plus bas…
Ar-Rachid est une huile ! J’ai donné à ce riche marchand, père d’Ali et d’Ahmed, le nom du calife des Mille et une Nuits.
Dans les deux premiers titres que vous citez, c’est vrai, je m’en donne à cœur joie avec les mots. Le pari étant de communiquer ce plaisir au lecteur. De ce point de vue, c’est plutôt réussi si j’en crois les retours que me font les enfants dans les classes ou sur les salons – bien sûr, selon leur âge, ils passeront à côté de certains jeux de mots ; quelle importance ? Les calembours et les références historiques ne m’ont pas empêché d’apprécier Astérix quand j’avais 7 ou 8 ans. Toutefois, s’il y en a autant, s’ils pleuvent, comme vous dites, c’est parce qu’ils constituent la matière même de ces polars parodiques (voir aussi Le hibou n’est pas manchot ou L’araignée est une fine mouche). Ils font partie du style, ils sont le style.
Dans Ali Blabla, c’est un peu différent. Les jeux de mots sont moins nombreux et surtout, ils sont placés, pour la plupart, dans la bouche de Kamel, un dromadaire qui se damnerait pour un bon mot. Ce goût des calembours est un des principaux traits de caractère du personnage, avec sa mauvaise humeur et son haleine fétide…
C’est vrai que les jeux de mots me viennent assez naturellement et je dois parfois me raisonner pour ne pas en abuser ! Rassurez-vous, mon éditeur est toujours là pour me rappeler à l’ordre si les jeux de mots prennent le pas sur l’histoire…

Quelles étaient vos lectures d’enfant, d’adolescent ?
Enfant, comme beaucoup de gens de ma génération, je n’ai guère lu que les auteurs « morts » des bibliothèques rose puis verte : d’abord Oui-oui, Le club des cinq d’Enid Blyton ; Les malheurs de Sophie, Le général Dourakine, Les mémoires d’un âne de la comtesse de Ségur. Puis les grands classiques : 20 000 lieues sous les mers, Le tour du monde en 80 jours et Michel Strogoff de Jules Verne, L’île au trésor de Robert Louis Stevenson, Ivanhoé de Walter Scott, Les trois mousquetaires, Le comte de Monte-Cristo d’Alexandre Dumas… Ah, Le comte de Monte-Cristo, je me rappelle que je n’arrivais plus à refermer le roman, je venais à table avec mon livre ; ça m’a fait ça aussi avec Le seigneur des anneaux de Tolkien, dans ma grande période « jeux de rôle » !
Plus tard, j’ai commencé à lire mes premiers romans policiers : Agatha Christie et surtout Maurice Leblanc – mon grand-père avait relié lui-même l’ensemble des aventures d’Arsène Lupin.
Et puis, bien sûr, je lisais de la BD. Là aussi, j’ai commencé par les classiques (Tintin, Astérix, Gaston, Boule et Bill) avant de me faire ma propre culture BD avec la BD historique (Les sept vies de l’épervier de Juillard et Cothias), fantastique (La quête de l’oiseau du temps de Loisel et Letendre), policière (Les aventures d’Adèle Blanc-sec de Jacques Tardi) et d’auteur (Enki Bilal, encore « lisible » à l’époque, Hugo Pratt…).

Avez-vous des influences ?
Pas facile d’évoquer ses influences ! D’ailleurs, je n’en suis pas forcément conscient…
J’ai des goûts très éclectiques – Tiens, impossible d’employer ce mot sans penser au sketch des Inconnus ! Je ne suis expert d’aucune période, d’aucun genre, d’aucune tradition littéraire, mais je lis de tout : de la littérature contemporaine, des classiques du XIXe siècle, du polar, de la BD ; de France ou d’ailleurs. Je vais aussi beaucoup au cinéma et au théâtre…
Tous ces livres, tous ces films, toutes ces pièces me nourrissent, c’est certain, mais je serais bien incapable de dire comment je les ai digérés et repris à mon compte dans mes propres livres.
Si je me focalise sur les jeux de mots, les jeux de lettres, j’ai été formé à l’école de Goscinny et de Franquin, puis de Devos, de Coluche et de Desproges, de Pierre Dac et de Bobby Lapointe ; et je voue une grande admiration à Perec.

Que lisez-vous en ce moment ?
Je lis – ou plutôt j’écoute car il s’agit d’un livre audio, lu par l’auteur – Au revoir, là-haut, de Pierre Lemaître, le Goncourt que je découvre avec un peu de retard…
La Première Guerre mondiale m’a déjà valu quelques chocs littéraires : Voyage au bout de la nuit de Céline, La route des Flandres de Claude Simon, sans parler de l’œuvre de Jacques Tardi. Ici, l’auteur parle plutôt de l’après-guerre car le récit commence à quelques jours de l’Armistice.
Que dire de ce livre, de cette lecture en cours ? Je ne suis pas critique littéraire… J’apprécie la restitution historique, le style très vivant de l’auteur, les personnages hauts en couleur…

Pouvez-vous nous dire quelques mots de vos prochains ouvrages ?
Je ne parlerai que des ouvrages à paraître l’année prochaine car mes autres projets, en cours d’écriture ou en attente d’éditeur, sont bien trop incertains pour être évoqués ici…
Je poursuis ma série Mes premières enquêtes chez Auzou avec trois nouveaux titres, toujours illustrés par Maud Riemann. Je suis très satisfait de cette collaboration à la fois sur le plan commercial – je n’ai jamais connu ce niveau de ventes dans d’autres maisons d’édition – et éditorial – je travaille en bonne intelligence avec mes éditrices. Le tome 6, Le passage secret, entraîne le lecteur dans une médiathèque et tourne autour des charades – chaque titre est dédié à un jeu de lettres (rébus, acrostiches, anagrammes…). Les titres suivants évoqueront respectivement un mystérieux message d’amour sur le plâtre d’une élève (tome 7) et la lettre d’une femme pirate à propos du trésor qu’elle a laissé à ses descendants (tome 8).
Je sors chez Flammarion un album sur le thème de la colère, fortement inspiré par les crises de mon fils quand il était petit. Il sera illustré, et j’en suis vraiment ravi, par Amandine Piu.
Et un autre album, documentaire cette fois, sur les pâtes aux éditions Ricochet, dans la collection Je sais ce que je mange. Pour ce livre, j’ai beaucoup donné de ma personne : pour m’emparer du thème, tel Robert de Niro dans Raging Bull, j’ai pris plusieurs kilos !

Bibliographie sélective :

  • Ali Blabla, roman illustré par Benoît Perroud, Didier Jeunesse (2017), que nous avons chroniqué ici.
  • L’araignée est une fine mouche, roman illustré par Loïc Méhée, Nathan (2017)
  • Dragon cherche métier, roman illustré par Stéphane Nicolet, Nathan (2017)
  • La carotte se prend le chou, roman illustré par Éric Meurice (Nathan, 2016)
  • Le cachalot nage dans le potage, roman illustré par Jess Pauwels, Nathan (2017), que nous avons chroniqué ici.
  • Le hibou n’est pas manchot, roman illustré par Baptiste Amsallem, Nathan (2016).
  • Le génie de la bouteille de lait, roman illustré par Yves Calarnou, Bayard Jeunesse (2016)
  • Le rêve fou de l’éléphant, théâtre, Syros (2016).
  • Les réseaux sociaux, comment ça marche ? et toutes les questions que tu te poses pour rester connecté !,documentaire illustré par Halfbob, Fleurus (2016).
  • Fantastique corps humain, documentaire illustré par Aurex Verdon, Gallimard Jeunesse (2016), que nous avons chroniqué ici.
  • Inspecteur Londubec, la cigogne marche sur des œufs, BD dessinée par Stéphane Nicolet, Éditions du Long Bec (2014), que nous avons chroniqué ici.
  • Qui veut le cœur d’Artie show ?, roman illustré par Glen Chapron, Nathan (2014).
  • Hercule, attention travaux !, roman illustré par Robin, Nathan (2012), que nous avons chroniqué ici.

Retrouvez Emmanuel Trédez sur son site : http://emmanuel-tredez.fr.


Le coup de cœur et le coup de gueule de… Florence Hinckel

Régulièrement, une personnalité de l’édition jeunesse (auteur·trice, illustrateur·trice, éditeur·trice…) nous parle de deux choses qui lui tiennent à cœur. Une chose qui l’a touché·e, ému·e ou qui lui a tout simplement plu et sur laquelle il·elle veut mettre un coup de projecteur, et au contraire quelque chose qui l’a énervé·e. Cette semaine, c’est Florence Hinckel qui nous livre son coup de cœur et son coup de gueule.

Chère Mare aux mots,

Un coup de gueule, veux-tu ? Pas de problème, j’en ai hélas à peu près trois par jour, ces temps-ci. C’est un peu fatigant, mais ça fait du bien de les partager, donc merci pour cet appel du pied.

Mon coup de gueule du jour provient d’une vidéo (https://www.youtube.com/watch?v=EH70vjRo1OQ), dans une version tronquée, qui se met à tourner abondamment sur Facebook de façon systématique dès qu’une polémique sur le sexisme ordinaire est mis en lumière. Elle a été exhumée d’archives télévisées datant de 1981. Marguerite Yourcenar y parlait de la condition féminine.

La partie tronquée qui tourne sur fb est celle-ci : Marguerite Yourcenar y critiquait le modèle de la working-girl en vogue dans les années 80, tellement vanté dans les magazines féminins. Elle se moquait de ces femmes qui désiraient tellement égaler l’homme dans sa condition de travailleur aliéné, n’y gagnant qu’une vie creuse, tout en se raccrochant pourtant aux attributs de la femme-objet. Et elle reprochait aux féministes, celles qu’elle appelle les « féministes 100 % » de focaliser leur lutte sur ce combat.

Depuis plusieurs jours, cette vidéo, sortie de son contexte, croule sous les partages et les « likes », et est assortie de commentaires enthousiastes, le plus souvent de femmes elles-mêmes, certainement en quête de douceur et de sérénité, certainement fatiguées par tous les combats qu’on leur demande de mener, ou auxquels on les enjoint d’assister dans la grande jungle de notre société…  Ces commentaires disent tous peu ou prou : « oui cessons ce combat fatigant pour une égalité stupide et à la vue courte, oui faisons enfin le choix de la douceur, de la paix, de la compréhension et du soutien mutuel, oui ne perdons pas de vue les priorités de l’existence ». Ou encore : « enfin une femme intelligente, posée, et sans haine des hommes ! Enfin une femme qui y voit clair, et qui ne se contente pas de vouloir singer les hommes dans ce qu’ils ont de plus pitoyable ! »

Eh bien moi, même si j’ai la même envie de douceur et de paix, ces réactions m’ont beaucoup interrogée, pour deux raisons essentielles…

D’abord, aujourd’hui (près de 40 ans plus tard) le mythe de la working-girl est bel et bien tombé, on a tous compris que c’était loin d’être un idéal, et le féminisme même « 100 % », me semble-t-il, est bien loin de focaliser là-dessus, si tant est que ce fut jamais le cas. Marguerite Yourcenar disait pourtant elle-même dans cette vidéo : « On lutte en faveur des libertés qui auraient été très utiles il y a 50 ans, peut-être plus que des libertés qui seraient utiles au moment présent », alors je suis un tout petit peu effarée de voir toutes celles et tous ceux qui tombent dans le même piège près de 40 ans plus tard.

Ensuite Marguerite Yourcenar, issue de la grande bourgeoisie, a eu tendance il me semble, dans ce discours, à occulter la réalité sociale de toute une partie de la population.

Alors là, désolée, je vais être longue, mais vu la quantité de personnes, dont certaines que j’estime énormément, qui ont été prises au piège de cette vidéo, je veux être pédagogue…

Que dit en effet Marguerite Yourcenar de la condition des femmes obligées de travailler ? Je suis certaine qu’en 1981 elles étaient déjà nombreuses, mais aujourd’hui, la crise économique fait qu’elles le sont encore plus.

Je crois comme Marguerite Yourcenar qu’il ne faut jamais oublier de regarder le monde dans lequel nous vivons au moment présent, mais je crois en plus qu’il ne faut jamais oublier d’en scruter toutes les strates sociales. Or, quel est ce monde aujourd’hui, si on le regarde bien, et de cette façon-là ? C’est un monde où pour le même travail qu’un homme les femmes sont payées moins (par quel miracle pourraient-elles avoir le choix de travailler moins ?). Un monde où, pourtant, les temps partiels sont subis en grande partie par les mères isolées, bien plus nombreuses que les pères seuls. Un monde où un plafond de verre puissant empêche les femmes d’accéder à des postes aux responsabilités plus intéressantes (par quel autre miracle pourraient-elles bénéficier d’une vie moins creuse que les hommes ?).

Alors oui, peut-être qu’au début des années 80, ce que Marguerite Yourcenar a pressenti de façon aigue, c’est que le monde allait dans un sens dangereux, celui du travail élevé comme but ultime dans la vie, autant pour les hommes que pour les femmes. Elle avait sans doute raison de tirer la sonnette d’alarme, mais elle se trompait hélas d’ennemis, selon moi. Les ennemis d’une vie meilleure, ce n’étaient pas les féministes, c’étaient les politiques. Et la crise économique.

J’ignore ce que disaient réellement les féministes des années 80, mais aujourd’hui, je le sais. Et on ne peut pas y plaquer le raisonnement de Marguerite Yourcenar sans en dénaturer et en simplifier de façon méprisante le combat.

Car non, les féministes d’aujourd’hui ne se battent pas pour singer la même aliénation que les hommes. Non, elles ne prétendent pas que ces hommes ont une vie de rêve comparée à la leur. Non, elles ne souhaitent pas égaler les hommes à tout prix, jusqu’à l’absurdité, et non, elles ne les haïssent pas de vivre ce qu’elles ne peuvent vivre. Non, les féministes n’érigent pas le modèle masculin comme un modèle merveilleux à atteindre. Au contraire, elles aimeraient que les hommes se tuent moins au travail pour être plus souvent présents à la maison, ainsi plus proches des priorités de l’existence (qui incluent hélas les courses, le ménage, la cuisine et les cris des enfants… si l’on n’a pas d’employés de maison bien sûr). Comment cela serait-il possible si les femmes ne participent pas davantage à la vie de la cité pour en décharger les hommes aliénés par le travail ?

C’est l’équilibre entre une qualité de la vie socio-professionnelle, et une qualité de la vie privée, qui est à rechercher pour les deux sexes, sans cantonner l’un ici et l’autre là. C’est ce que finit par dire Marguerite Yourcenar à la fin de la vidéo, en tout cas de l’extrait qui circule, mais au terme d’une argumentation obsolète et d’après moi assez bancale (pour ne pas dire malhonnête, puisque l’exposé précédent ne peut logiquement pas aboutir à cette conclusion, et ne repose que sur un choix que très peu de femmes peuvent faire – et pourquoi n’évoque-telle pas le même choix pour les hommes qui le pourraient financièrement ?).

Certes, on cède au charme tranquille de Marguerite Yourcenar, qui parle bien et avec douceur, les yeux pétillants d’intelligence, qui prône le bonheur d’une vie équilibrée qui nous fait rêver… Elle nous berce, jusqu’à nous faire oublier qu’elle-même est écrivaine inscrite dans la vie de la cité, première femme à être admise à l’Académie française, visiblement gourmande d’apparitions télévisées telles que celle-ci, heureuse de parler et d’être écoutée.

Comment imaginer qu’elle aurait connu le bonheur au sein d’une vie moins compétitive certes, mais sans possibilité d’une si belle interaction avec le monde culturel et social ? Une vie plus dégagée de la pression de la performance, certes, mais sans liberté financière, et sans liberté de pouvoir quitter un homme qui ne lui aurait pas convenu ?

Sa vie étant un modèle féministe à lui seul, ses propos sonnent étrangement à mes oreilles, même s’ils étaient peut-être davantage d’actualité il y a 40 ans.

Mon coup de gueule est donc d’abord un message : s’il vous plaît, ne nous laissons pas bercer par de douces paroles apaisantes aux images d’Épinal si éloignées du réel, au final lénifiantes et mortellement dangereuses pour la crédibilité d’un combat si difficile et si complexe à mener que celui du féminisme.

Et s’il vous plaît, demandons-nous pourquoi ce passage précisément d’une vidéo vieille de près de 40 ans, dans un contexte différent d’aujourd’hui, forte du poids d’une intellectuelle reconnue, est régulièrement remise en lumière, à des moments choisis de tension, comme pour en éteindre le feu : par qui ? Pourquoi ? Pourquoi maintenant ? En bref, soyons plus critiques et plus conscients des intentions de chacun sur Facebook. Soyons surtout plus conscients de ce qui menace de nous endormir comme un soma…

Désolée d’avoir été aussi longue, chère Mare au mots, mais les pavés que j’ai envie de jeter sont bien lourds ces temps-ci, hélas…

Merci de me donner aussi la possibilité de faire connaître mon dernier coup de coeur. Il s’agit du roman Dans la forêt de Jen Hegland, publié aux éditions Gallmeister. S’il avait paru initialement en France, ce roman l’aurait peut-être été en « littérature jeunesse ». Publié en 1996 aux Etats-Unis où son succès fut éblouissant, aux dires de l’éditeur, il ne parait ici que cette année. Nell, 17 ans et sa soeur Eva, 18 ans, dans un contexte post-apocalyptique, choisissent de ne pas partir de chez elles. Au lieu d’un road-trip semblable à La Route de Cormac Mac Carthy nous avons donc un Nature Writing étreignant et sensuel. Et c’est superbe, prenant, envoûtant… C’est réaliste et saisissant. C’est beau et vivifiant. C’est une formidable ode à la vie. Ruez-vous sur ce roman !

Florence Hinckel est autrice.

Bibliographie sélective :

  • Le grand saut, roman, Nathan (2017).
  • Traces, roman, Syros (2016).
  • Super Vanessa et la crique aux fantômes, roman illustré par Caroline Ayrault, Sarbacane (2016).
  • U4 : Yannis, roman, Nathan/Syros (2015).
  • #Bleue, roman, Syros (2015).
  • Quatre filles et quatre garçons, roman, Talents Hauts (2014).
  • Hors de moi, roman, Talents Hauts (2014).
  • Chat va faire mal !, roman illustré par Joëlle Passeron, Nathan (2014), que nous avons chroniqué ici.
  • Vanilles et Chocolats, roman, Oskar (2013), que nous avons chroniqué ici.
  • Théa pour l’éternité, roman, Syros (2012).
  • L’été où je suis né, roman, Gallimard Jeunesse (2011)
  • Le chat Beauté, roman illustré par Joëlle Passeron, Nathan (2013), que nous avons chroniqué ici.

Le site de Florence Hinckel : http://florencehinckel.com.

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Les invité·e·s du mercredi : Marie Moinard et Éric Senabre

Par 11 octobre 2017 Les invités du mercredi

Cette semaine, on reçoit l’éditrice (et autrice) Marie Moinard qui nous parle de sa maison d’édition : Des ronds dans l’O (maison dont on chronique régulièrement les livres). Ensuite, on part en vacances avec l’auteur Éric Senabre ! Bon mercredi à vous !


L’interview du mercredi : Marie Moinard

Parlez-nous de la naissance de votre maison d’édition, Des ronds dans l’O. D’où est venue cette envie de monter votre propre maison ?
J’ai toujours aimé vivre entourée de livres. Je ne passe pas de jour sans livre à proximité, ça fait partie de ma vie. Du coup, éditer a été un aboutissement personnel. Mais c’est aussi un moyen d’être libre de s’exprimer et de pouvoir échanger avec un grand nombre de personnes. C’est riche, passionnant, varié et on apprend tout le temps en faisant des livres.

D’où est venu ce nom, « Des ronds dans l’O » ?
« Des ronds dans l’O » vient du souvenir des ricochets que nous faisions dans les rivières avec mon père quand j’étais enfant, même un peu plus grande. Ce sont de très beaux souvenirs pleins d’humour, d’amour et de poésie, des choses qui comptent. Et puis le O représente les bulles de BD, majeure partie des publications de Des ronds dans l’O.

Aujourd’hui, on sent que c’est toujours une maison d’édition engagée, quelle est la ligne éditoriale ? Comment choisissez-vous les livres que vous allez publier ?
Disons que c’est une maison qui se positionne contre le sexisme, le racisme, l’antisémitisme, le fascisme et la violence. Je suis féministe et je ne comprends pas qu’on puisse rabaisser les filles sans trouver ça choquant, d’ailleurs, je pense que tous les parents de fillettes le sont tout autant que moi. L’intérêt d’être à la tête d’une maison d’édition et d’être une femme, c’est d’avoir le pouvoir de valoriser les femmes et de les installer aux mêmes fonctions que les hommes : pas de différence dans les rôles, ni dans les modèles, ni chez les auteurs·trices.

Qui compose l’équipe et quelles sont leurs fonctions ?
Je suis à la tête de la boîte et je fais un peu de tout ! Des décisions éditoriales aux choix de typo pour une couverture ou du montage de stand à la représentation des livres chez le diffuseur. C’est très varié, un peu chronophage et surtout passionnant. François Boudet a créé le site internet et s’occupe de le mettre à jour quotidiennement, il m’accompagne en salon, il fait les expéditions, les services de presse et participe aux prises de décision des choix éditoriaux. Nous sommes salariés tous les deux ; Nicolas Mallet vient renforcer l’équipe en freelance en tant qu’attaché de presse depuis ce mois d’août. Je travaille avec un expert-comptable pour la compta et le bilan et en freelance, on fait appel à une maquettiste, un fabricant, des correcteurs·trices, les relectures, les traductions, etc.

Pouvez-vous nous parler de votre parcours personnel ?
J’ai suivi un parcours classique, fac de droit et j’ai d’abord travaillé dans le journalisme avant de passer à un emploi salarié dans une grande compagnie d’assurance où j’ai continué de me former à d’autres choses mais ça n’a pas été très loin, ce choix ne m’a pas convaincue. Je suis restée proche de la presse assez longtemps et j’ai vraiment repris l’écriture d’articles sur le net d’abord puis dans la presse spécialisée bande dessinée dès 2000. Malgré mon activité éditoriale, je n’ai pas complètement lâché la presse et je tiens la rubrique jeunesse dans le journal DBD. J’ai créé Des ronds dans l’O en autodidacte en 2004. Le premier livre a été publié en janvier 2005, la maison a eu 13 ans ce mois d’août.

Quelles étaient vos lectures d’enfant, d’adolescente ?
Enfant, j’ai lu tous les Club des cinq, Clan des sept, Les six compagnons, les livres de Georges Sand et de la Comtesse de Ségur, les contes et légendes, je lisais tout le temps. Ado, je suis passée à la poésie avec Baudelaire, mon chouchou, mais aussi Verlaine, Ronsard, Rimbaud et tant d’autres. Des lectures très classiques que j’ai adorées : Crimes et Châtiment (Dostoïevski), Le rouge et le noir (Stendhal), Madame Bovary (Flaubert) et j’ai commencé à lire des bouquins plus politiques.

Que lisez-vous en ce moment ?
Je lis plusieurs livres en même temps, j’ai presque toujours fait ça, donc en ce moment, je relis la série de bande dessinée Julien Boisvert que j’avais tellement aimée de Michel Plessix, un grand poète auteur de BD qui vient de mourir prématurément, Les années de Annie Ernaux, Les lois naturelles de l’enfant de Céline Alvarez. Je viens de finir Vie de ma voisine (Geneviève Brisac) que j’ai beaucoup aimé.

Pouvez-vous nous présenter quelques-uns des prochains livres qui vont sortir chez Des ronds dans l’O ?
Ce sera des « beaux livres » illustrés par Virginie Rapiat abordant les questions écologiques. Le premier, La tisseuse de nuages écrit par Ingrid Chabbert met en scène une fillette qui va sauver son village des désastres de la sécheresse et le deuxième, Dame Nature écrit par Christos, parle de la création de la nature et des dangers qu’elle court sous le feu des guerres et de tant d’autres choses créées par les humains. Ce sont deux contes écolo. Ils seront dispo pour novembre.

Parmi les livres sortis chez Des ronds dans l’O :

  • Maria et Salazar, de Robin Walter (2017).
  • Les contes noirs du chien de la casse, de Remedium (2017)
  • Dépêche-toi, maman, c’est la rentrée !, d’Hubert Ben Kemoun et Marc Lizano (2017).
  • La dernière représentation de mademoiselle Esther, d’Adam Jaromir et Gabriela Cichowska (2017), que nous avons chroniqué ici.
  • Série C’est pas toujours pratique d’être une créature fantastique, de Sibylline et Marie Voyelle (2015-2017), que nous avons chroniqué ici et .
  • Série Lili Pirouli, de Nancy Guibert et Armelle Modéré (2014-2017), que nous avons chroniqué ici et .
  • La plus Belle, de Fanny Robin et Marjorie Béal (2015), que nous avons chroniqué ici.
  • Série Monsieur Lapin, de Loïc Dauvillier et Baptiste Amsallem (2012-2014), que nous avons chroniqué ici.
  • L’histoire qui fait peur !, de Marjorie Béal (2013), que nous avons chroniqué ici.
  • Série En chemin elle rencontre…, collectif (2009-2013), que nous avons chroniqué ici.
  • L’étrange histoire de Pétula-Élisabeth Artichaut, d’Amélie Billon-Le Guennec, et Kabuki (2013), que nous avons chroniqué ici.

En savoir plus sur Des ronds dans l’O : http://www.desrondsdanslo.com.


En vacances avec… Éric Senabre

Régulièrement, nous partons en vacances avec un·e artiste. Je ne sais pas si vous êtes comme moi, mais moi j’adore partir comme ça avec quelqu’un, on apprend à la·le connaître notamment par rapport à ses goûts… cet·te artiste va donc profiter de ce voyage pour nous faire découvrir des choses. On emporte ce qu’elle·il veut me faire découvrir. On ne se charge pas trop… 5 de chaque ! 5 albums jeunesse, 5 romans, 5 DVD, 5 CD, sur la route on parlera aussi de 5 artistes qu’il·elle veut me présenter et c’est elle·lui qui choisit où l’on va… 5 destinations de son choix. Cette fois-ci, c’est avec Éric Senabre que nous partons ! Allez, en route !

Bon, alors voilà ma liste. Ce n’est pas « mes 5 trucs préférés », mais plutôt « 5 trucs que j’aimerais bien faire connaître ». Je suppose que ça marche aussi (et je suppose également que tout le monde s’en fiche, au fond :p)

5 CD

  • Dirty, Sonic Youth
  • The Olympus Sound, Pugwash
  • Red, King Crimson
  • Schmillco, Wilco
  • Shakespeare Songs, Alfred Deller, Deller Consort & Desmond Dupré

5 DVD

  • Profondo Rosso, Dario Argento
  • Scaramouche, George Sidney
  • Excalibur, John Boorman
  • La Maison du diable, Robert Wise
  • L’été de Kikujiro, Takeshi Kitano

5 romans

  • La Chambre ardente, John Dickson Carr
  • Le grand Dieu Pan, Arthur Machen
  • Un yankee à la cour du roi Arthur, Mark Twain
  • La Compagnie blanche, Arthur C. Doyle
  • La Flèche noire, Robert Louis Stevenson

5 albums jeunesse

  • Le masque, Stéphane Servant et Ilya Green
  • Le Vent dans les saules, Kenneth Grahame et Inga Moore
  • L’Aventure du Ruban moucheté, Conan Doyle et Christel Espié
  • Les Mystères de Harris Burdick, Chris Van Allsburg
  • Andromedar SR1, Heinz Edelmann

5 artistes

(on entendra par là « 5 personnes qui ont œuvré dans les arts graphiques, la peinture, l’illustration, etc. »)

  • John Everett Millais
  • Howard Pyle
  • John Waterhouse
  • Angelo Stano
  • Edmund Dulac

5 lieux

  • La ville de Tavistock, dans le Devon, en Angleterre
  • Les Monts d’Arrée, dans le Finistère, en France (pas loin de chez moi !)
  • Le Burren, dans le Comté de Clare, en Irlande
  • Le jardin du Mont des Récollets, dans le Nord, en France
  • Le Leighton Museum, à Londres

 

Éric Senabre est auteur.

Bibliographie sélective :

  • Megumi et le fantôme, roman, Didier Jeunesse (2017).
  • Star trip, roman, Didier Jeunesse (2017).
  • Elvide et Milon, la musique au temps du Moyen Âge, livre-CD illustré par Élodie Coudray, Didier Jeunesse (2017), que nous avons chroniqué ici.
  • Le dernier songe de Lord Scriven, roman, Didier Jeunesse (2016), que nous avons chroniqué ici.
  • Série Piccadilly kids, romans, ABC Melody (2015-2016).
  • Elyssa de Carthage, roman, Didier Jeunesse (2015).
  • Série Sublutétia, Romans, Didier Jeunesse (2011-2013).
  • Rockin’ Johnny, livre-CD illustré par Merlin, Didier Jeunesse (2013).

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Les invité·e·s du mercredi : Magdalena, Chun-Liang Yeh et Elitza Dimitrova

Par 4 octobre 2017 Les invités du mercredi

Magdalena c’est une autrice qu’on aime. Pour ses livres, bien sûr, mais aussi pour la gentillesse qu’elle dégage dès la première rencontre, son accessibilité, son humour. C’est quelqu’un que j’ai toujours plaisir à croiser dans un salon du livre ou dans les couloirs d’une maison d’édition (oui, j’ai cette chance). J’avais envie de lui poser quelques questions. Elle a accepté de me répondre. Ensuite, je vous propose une nouvelle question bête, notre nouvelle rubrique. J’ai demandé à Chun-Liang Yeh (auteur et éditeur chez HongFei Cultures) et à Elitza Dimitrova (éditrice chez Elitchka) si quand on est né dans un autre pays on doit adapter ses livres pour le public français ou si l’on publie les mêmes livres qu’on publierait dans son pays d’origine. Le premier est né en Chine, la seconde en Bulgarie et les deux ont répondu (avec beaucoup d’intelligence) à cette question (bête). Bon mercredi à vous.


L’interview du mercredi : Magdalena

Pouvez-vous nous parler de votre parcours ?
Heu ! je commence depuis bébé ? Je pense que je vais sauter quelques étapes c’est préférable !
J’ai appris à lire avec Madame Doux au CP elle m’a aussi appris à danser le French cancan pour le spectacle de fin d’année, mais j’avoue que ce second apprentissage ne m’a jamais servi dans ma vie.
En cinquième, un jour j’ai oublié ma carte de cantine j’ai dû écrire un mot pour que l’on m’accorde l’autorisation de déjeuner et j’ai été punie pour avoir rédigé une demande au style ampoulé selon la surveillante générale. Mais je n’avais fait qu’appliquer la formule de politesse préconisée par mon père « Veuillez agréer Madame l’expression de mes sentiments… »
En troisième mon professeur de français m’a rendu une copie en me disant « on s’en fiche de l’orthographe, écrivez vous serez écrivain, vous avez du style. » et je l’ai cru !
J’ai passé le concours d’institutrice après le Bac pendant ma formation le directeur m’a convoquée pour me dire « vous n’êtes pas Proust ma petite alors des phrases plus courtes et par pitié de la ponctuation ! ».
Bon de fil en aiguille, je suis devenue institutrice au CP, j’ai enseigné pendant 16 ans. J’apprenais à lire à mes élèves le jour, et je lisais et j’écrivais la nuit.
En résumé j’ai toujours écrit et ce dès le CP et j’ai continué pendant toutes ces années, il y a 22 ans j’ai posté un texte Une Histoire à faire peur que Kaléidoscope a publié. Depuis je suis restée fidèle à mes deux maisons d’édition Flammarion et Kaléidoscope. Et par chance elles continuent d’aimer mes histoires !

Comment naissent vos histoires ?
Elles naissent de ma vie, un peu de moi, un peu de ce que je vois, un peu de ce que j’entends, un peu de ce que je rêve…
Le point de départ c’est le titre, une phrase, une idée… il n’y a ni recette, ni règle. Je ne sais pas toujours où je vais quand je commence. Mais c’est comme la vie on ne sait jamais à quoi ressemblera demain.

J’ai l’impression qu’il y a souvent un lien très fort entre vous et les illustrateur·trice·s qui illustrent vos livres, je me trompe ?
C’est vrai je suis fondue d’admiration pour eux, et tellement reconnaissante, car ils donnent vie à mes histoires, ils le font si merveilleusement, si magiquement. Nous partageons plus que la création d’un livre, nous partageons sa naissance, son succès ou son échec. Nous partageons un rêve et sa réalisation. Et j’ai toujours envie de recommencer, de poursuivre l’aventure avec eux, je les aime !

Quelles étaient vos lectures d’enfant, d’adolescente ?
Dans l’ordre j’ai commencé par Martine, Caroline, Oui-Oui, Le club des 5, Alice détective… puis les classiques Les misérables

Que lisez-vous en ce moment ?
Je viens de finir Une très légère oscillation de Sylvain Tesson et je vais commencer Dans ce jardin qu’on aimait de Pascal Quignard en parallèle je relis des bribes de La Voie d’Edgar Morin.

Pouvez-vous nous dire quelques mots de vos prochains ouvrages ?
Bébé boule et Bébé Brioche viennent de sortir en librairie !
On s’est beaucoup amusé avec Christine Davenier sur ces deux projets, deux vrais bébés ont inspiré les pages de ces ouvrages.
Il faudra attendre le printemps pour voir Louna et la petite Tahitienne. Je crois bien que je le préfère à Louna et la chambre bleue que pourtant j’adore ! J’espère aller le dédicacer à Tahiti !
Je continue à me régaler en écrivant mes séries je suis en CP, CE1, CE2. J’en ai toujours un sorti du four et un sur le feu comme on dit !

Bibliographie sélective :

  • Bébé Boule et Bébé Brioche, albums illustrés par Christine Davenier, Kaléidoscope (2017).
  • Série Je suis en CP, romans première lecture illustrés par divers·es illustrateurs·trices, Père Castor (2011-2017), que nous avons chroniqué ici.
  • Série Je suis en CE1, romans première lecture illustrés par divers·es illustrateurs·trices, Père Castor (2015-2017), que nous avons chroniqué ici.
  • Les monstres de la nuit, album illustré par Christine Davenier, Père Castor (2016), que nous avons chroniqué ici.
  • Série Les contes du CP, romans première lecture illustrés par divers·es illustrateurs·trices (2014-2016), que nous avons chroniqué ici.
  • Dans le noir de la nuit, album illustré par Christine Davenier, Père Castor (2015), que nous avons chroniqué ici.
  • Louna et la chambre bleue, album illustré par Christine Davenier, Kaléidoscope (2014), que nous avons chroniqué ici.
  • La princesse Tralala. Une histoire qui joue avec les voyelles, album illustré par Gwen Keraval, Père Castor (2014), que nous avons chroniqué ici.
  • Pipi Caca Popot, album illustré par Claire Frossard, Père Castor (2014), que nous avons chroniqué ici.
  • La petite fille du tableau, album illustré par Elsa Huet, Kaléidoscope (2011), que nous avons chroniqué ici.
  • La princesse rosebonbon, album illustré par Éléonore Thuillier, Kaléidoscope (2010).
  • Série Bali, albums illustrés par Laurent Richard, Père Castor (2009-2015), que nous avons chroniqué ici.
  • 24 petites souris vont à l’école, album illustré par Nadia Bouchama, Père Castor (2004), que nous avons chroniqué ici.
  • La princesse Tambouille, album illustré par Marianne Barcillon, Kaléidoscope (2003).
  • La semaine de souris chérie, album illustré par Maïté Laboudigue, Kaléidoscope (2001).


Ma question est peut-être bête, mais…

Régulièrement, on osera poser une question qui peut sembler un peu bête (mais l’est-elle vraiment ?) à des auteur·trice·s, illustrateur·trice·s, éditeur·trice·s… Histoire de répondre à des questions que tout le monde se pose ou de tordre le cou à des idées reçues. Cette fois-ci, j’ai demandé à deux personnes nées ailleurs (l’un en Chine, l’autre en Bulgarie) « Est-ce que quand on est né dans un autre pays on doit adapter ses livres pour le public français ou est-ce qu’on publie les mêmes livres qu’on publierait dans son pays d’origine ?  ». Je vous propose de lire leurs réponses. Si vous avez des questions bêtes, n’hésitez pas à nous les dire !

Chun-Liang Yeh :
La question touche à plusieurs aspects de mon activité et de l’environnement dans lequel je l’exerce. Je vais essayer d’y répondre en me fiant à mon expérience, sans prétendre bien sûr que ce soit la seule valable.

Naître ailleurs, créer ici
Tout d’abord, la question met en évidence le fait que les gens ne vivent pas toujours dans le pays où ils sont nés. Marchands, missionnaires, travailleurs, chercheurs : nous avons connu cela, au fil des siècles. Il se trouve que je suis l’un d’eux aujourd’hui, et que les circonstances de la vie m’ont amené à développer une compétence en écriture et en édition de livres jeunesse en France, alors que je suis né à Taiwan, et y ai vécu jusqu’à l’âge de 23 ans.
Lorsque je crée un récit comme auteur, ou que je dirige le travail des auteurs et des illustrateurs dans le cadre d’une direction artistique, le « livre » à créer est encore virtuel, dans un état de gestation. Quand il vient au monde, il vient dans le monde des Français avec tout ce que cela implique comme rythme, langage, métaphores et références en propre.
Pour autant, mon expérience d’enfant, mes lectures et mes premiers pas dans la vie d’adulte à Taiwan ont participé à la formation de ma personnalité et à l’émergence d’un point de vue sur le monde. Je dirais qu’ils continuent de le faire car ma vie en France ne cesse d’« activer » ces souvenirs vécus et me révèle les vérités que j’ignorais à l’époque. Mais Taiwan n’est pas le pays où je crée des livres, pas à l’heure actuelle en tout cas.
Supposons, malgré tout, que j’écrive et édite des livres à Taiwan. Ma capacité de créer ou d’aider à la création ne varierait pas. Cela ne signifie pas qu’au final ces livres seraient identiques, mais j’engagerais la même démarche consistant à être attentif à mon environnement, et à m’interroger sur la valeur de ma création aux yeux du public du pays considéré, selon ce qu’il est susceptible d’entendre et apprécier.

La création et le public : un pas de deux
Ainsi, quand Loïc Jacob et moi-même avons impliqué Clémence Pollet dans la création de la version illustrée de La Ballade de Mulan (éd. HongFei 2015) sur un texte chinois du IVe siècle dont j’ai assuré la traduction en français, je me suis mobilisé pour bien raconter une histoire aux jeunes lecteurs en France, d’abord comme traducteur (qui est souvent un auteur placé dans des circonstances particulières) puis comme éditeur. En premier lieu, nous avons fait le choix d’illustrer le personnage à travers son intériorité, un angle d’attaque jamais emprunté jusqu’ici, ni par les versions successives de Chine ni par Disney. Mais le travail ne s’est pas arrêté là : nous nous sommes également interrogés sur la façon de dire aux Français : « Cette histoire née ailleurs, son thème, vous concernent. » À l’époque, la société française était agitée par le débat sur la question du genre. La conception d’une couverture sous une jaquette (cf. image) est le résultat direct de cet état de fait. Ce n’est certainement pas la seule considération prise en compte pour la création de cette double couverture audacieuse, mais cela fait partie des forces qui ont façonné l’ouvrage, cherchant à bien l’ancrer dans un espace-temps tout en lui préservant sa portée universelle.
Je tiens à préciser que cette attention au public (ici, français) n’ampute pas la chance d’un livre d’être apprécié ailleurs, en l’occurrence en Chine où La Ballade de Mulan a suscité un intérêt réel. En effet, pour nous, l’une des conditions de création d’une version française d’un tel texte est qu’elle n’ait pas à rougir de honte devant le public chinois qui la découvrirait un jour. Satisfaire le public en France ne peut en aucun cas se faire au détriment de la crédibilité de l’ouvrage auprès d’un autre public. Dans le cas présent, cette ligne de conduite nous a sans doute aidés dans l’accomplissement d’un projet qui sera finalement récompensé par le prix Chen Bochui à Shanghai en novembre 2015 et dont une version chinoise sera publiée par l’éditeur Jieli début 2018.
Si j’insiste ici, c’est parce que cette double attention est une exigence que ne partagent pas nécessairement tous les éditeurs et à laquelle ne songent pas toujours les publics lorsqu’ils se satisfont d’ouvrages discutables, en particulier lorsqu’il y est question de l’ailleurs.

La création n’exclut pas les choix
Très souvent, la création est associée à l’idée de spontanéité et d’inspiration : l’élan créatif serait irrépressible et le créateur comme « habité ». C’est, évidemment, une vision simpliste des choses. En réalité, un créateur qui fait profession de son art (ces mots ne sont pas antinomiques… pensons à l’architecte, par exemple) organise sa création et choisit, plus ou moins consciemment, les voies qu’il emprunte.
Quand on naît dans un pays et qu’on crée dans un autre, ces choix de création peuvent ne pas être vécus comme une entrave mais comme une source enrichissante, ce qui est mon cas. En France, je suis co-fondateur avec Loïc Jacob des éditions HongFei. Ensemble, nous avons tenu compte de nos compétences, de nos aspirations et de la disponibilité des lecteurs français pour installer la maison dans sa spécialisation (livres illustrés pour la jeunesse). Mais pas à n’importe quel prix et pas pour n’importe quel livre : nous cultivons une ligne éditoriale qui propose aux lecteurs une expérience de l’altérité, parfois en passant par la Chine mais pas obligatoirement. Cette ligne est un sillon qu’on creuse et qui répond à notre connaissance intime de la société française et de ses attentes en matière de lecture jeunesse. C’est par ce travail patient et respectueux, comme auteur ou comme éditeur, que je donne une chance à notre proposition éditoriale singulière rencontrée, reconnue et soutenue.
Lorsque, depuis la France, j’écris pour les lecteurs en Chine et à Taiwan, la proximité (que je ne veux pas confondre avec la complicité) avec ces derniers agit comme un stimulant important qui guide ma création. Par exemple, une éditrice de Taipei m’a sollicité il y a trois ans pour écrire le récit de mon parcours depuis Taiwan jusqu’à devenir éditeur en France. M’étant mis au travail (le livre paraîtra en octobre), j’ai apporté le meilleur de moi-même aux lecteurs, mais j’ai aussi choisi ce que je considérais qu’ils pouvaient être désireux de connaître sur le sujet.
Par ailleurs, comme éditeur, je suis régulièrement amené à discuter avec un ami chinois, également éditeur, des livres qu’il pourrait faire en Chine. Lui a une connaissance solide des goûts et des habitudes des lecteurs chinois. Cependant, il tient beaucoup à emprunter mon regard, depuis la France, pour approcher la société et la population chinoises autrement. De ces échanges naîtront peut-être des collections qui, sans dupliquer les livres HongFei en Chine, auront une chance d’accompagner les lecteurs chinois dans leur marche vers une société meilleure, à partir de là où ils sont actuellement.
Chun-Liang Yeh est auteur (dernier titre sorti : La Langue des oiseaux et autres contes du palais) et éditeur chez HongFei Cultures.

Elitza Dimitrova:
Le dictionnaire définit le verbe adapter ainsi : « mettre en accord, arranger une œuvre littéraire en fonction d’un nouveau public », et puis « mettre en harmonie ». Trouver cette harmonie, c’est faire en sorte que l’œuvre d’arrivée soit aussi réussie que celle de départ. Car publier une œuvre littéraire dans une langue étrangère signifie la présenter physiquement à un public différent de celui qui l’a vue naître, mais c’est aussi la traduire pour un public qui ne maîtrise pas la langue d’origine de cette œuvre. Chaque œuvre publiée hors de son pays d’origine est une œuvre « adaptée ».

Adapter les livres Elitchka au public français ? Oui !
L’adaptation « physique » d’une publication étrangère passe par l’aspect technique : format, choix du papier, choix de la reliure. Souvent, en changeant de pays, l’œuvre peut être amenée à changer de format, voire de couverture.
Ainsi, en Bulgarie, pendant de nombreuses années après la chute du mur, les livres pour enfants endossaient un aspect de petit livret dont les pages attachées par des agrafes étaient imprimées sur du papier fin : il était adapté au marché du livre pour enfants de cette époque et son prix modique était relatif aux possibilités du lecteur autochtone. Ce nouvel aspect « adapté » succédait à une période très faste de l’édition jeunesse bulgare (1950-1970, approximativement) où des ouvrages de tous formats avec des finitions diverses faisaient le bonheur des enfants et des parents. En France, le petit livret agrafé est beaucoup moins répandu parmi les livres destinés aux jeunes… En changeant de pays, l’ouvrage aurait subi une adaptation physique afin de mettre davantage en valeur son contenu.
On adapte la forme en s’inspirant des habitudes du pays où l’on vit et où le livre sera publié, surtout si ces habitudes produisent de beaux résultats (grandes images détaillées, polices spéciales, cabochons, lettrines), mais en s’inspirant également de sa propre culture. Les livres Elitchka présentent des artistes aux styles picturaux très différents, s’inspirant – presque inconsciemment, pour le coup –, de la production de livres jeunesse en Bulgarie vers le milieu du 20e s. Une production très éclectique, riche et variée employant des illustrateurs de très haut niveau.
Un autre aspect de l’adaptation de l’œuvre écrite en langue étrangère est sa traduction. Le point de départ des livres Elitchka est un texte en bulgare traduit en français. Passer d’une langue à l’autre est un exercice qui n’a rien de commun, qui est long et nécessite plusieurs étapes. L’œuvre qui passe en français devient une œuvre « nouvelle », recréée et possédant au maximum les qualités de celle dont elle est issue. Figures de style (quand elles sont transposables), jeux de mots (quand ils sont possibles), termes du langage parlé, mots « nouveaux », voire inventés, au service de l’œuvre et pour ses besoins spécifiques – tout ce qui fait le sel et le sucre de notre conte d’origine doit se retrouver dans la mesure du possible dans le conte d’arrivée.
Si on omet tous ces détails, on passe à côté de la nuance, de la couleur, de toute la subtilité du texte.
Pour rester le plus fidèle possible à l’auteur, le traducteur doit franchir plusieurs étapes dans son travail. Le premier « jet » de la traduction sera une transposition mot à mot qui a le mérite d’approfondir l’analyse de l’œuvre faite par le traducteur au moment de la lecture, lui permettre de faire des recherches complémentaires de vocabulaire – si nécessaire – et de révéler les jeux de mots, les figures de style et autres « ornements » du langage. La première relecture a une valeur corrective : dégrossir l’ensemble, chasser les structures de phrases qui ne sonnent pas « à la française », mais préserver les « pépites » : la comparaison avec le texte d’origine opère encore. Suivent plusieurs autres relectures effectuées à différents moments, à plusieurs jours d’intervalle, idéalement, qui permettent de lisser encore et encore l’expression, la rendre française, unifier les temps grammaticaux, chasser les coquilles… Le traducteur est comme un archéologue qui va exhumer un trésor caché sous plusieurs couches de poussière.

Il existe des nuances du texte nécessitant parfois une explication : c’est le cas des expressions. Certaines possèdent un équivalent parfait dans la langue d’arrivée et utilisent pratiquement les mêmes mots dans le même ordre. Pour d’autres, l’équivalent use de métaphores très différentes, donc d’images très différentes, et qui, du coup, n’expriment pas la même nuance ni même sens, ni la même subtilité. Ainsi, dans notre ouvrage Le Chat Peintre (2016), parmi les personnages dessinés par le Chat rebelle, il y a une « rose assise en tailleur, à la mode des Turcs » et qui joue de la flûte. Cette proposition est composée d’une partie française et d’une partie bulgare qui lui est apposée. « Assise en tailleur » permet au lecteur de comprendre le propos dans son sens premier. La partie « à la mode des Turcs » est une traduction littérale de l’expression bulgare qui équivaut « assise en tailleur » ; pourtant, le mot « Turcs » y apporte une teinte exotique, soulignant le fait que le Chat Peintre est un voyageur infatigable qui, une fois de retour, se met à dessiner ses impressions de voyage ; et en plus, la rose porte une corolle qui ressemble à un turban oriental. Garder cette image était important – elle apportait plus de subtilité à la lecture.
Les expressions traduites « telles quelles » apportent une teinte complémentaire au texte traduit, une nouvelle couleur à la langue. D’ailleurs, elles contribuent toujours à enrichir la langue d’arrivée.
À l’inverse, omettre de traduire une expression, c’est soit occulter (sciemment ou non) une nuance ou une information, soit appauvrir la teneur de l’œuvre d’arrivée. Plus loin dans Le Chat Peintre déjà cité, si on avait fait le choix de publier la proposition « en grattant sa grosse tête vide bien que couronnée » au lieu de « sa grosse calebasse vide bien que couronnée », on aurait atténué le propos sarcastique de l’auteur, opposant notoire au régime politique en place dans son pays.
Un autre exemple d’adaptation constitue la « comptine » à la fin de notre livre La Luciole et le Hibou (2016). Cette énumération rimée dans le texte bulgare ne l’était pas initialement dans le texte français. Cela ne me choquait même pas au départ, puisque le sens que j’avais traduit était juste et l’expression, « française ». Peu avant la publication, en la relisant, que je me suis rendu compte à quel point l’énumération était en réalité une sorte de comptine, et que si on omettait les rimes, le texte en serait appauvri. D’autant plus que l’on retrouvait d’autres séquences rimées et assonancées dans le livre à partir de cette même énumération, comme un écho. Ce n’était donc pas anodin. Je n’avais pas envie de priver le lecteur de ce plaisir. J’ai revu cette partie et tâché de réécrire une comptine en français, avec des rimes à l’intérieur de chaque vers afin de suggérer la structure originelle du texte bulgare. Je devais aussi garder les termes argotiques et décalés, pour parvenir à mes fins. Au début du même livre, en revanche, j’ai fait un choix de traduction pour la structure « le monde des travailleurs » (telle quelle dans le texte original). Expression trop « socialiste » à mon goût, dépassée et même un peu artificielle, que j’ai préféré atténuer en la traduisant par « les braves gens qui travaillent », plus neutre.
Et notre Conte de Noël, initialement « Conte du Nouvel An », est plus clair pour le lecteur français grâce à ce titre, d’autant plus que dans l’œuvre en bulgare, le mot « Noël » apparaît presque clandestinement dans le texte, comme un oubli du correcteur (ou du censeur) et me fait croire qu’il a dû être supprimé du titre qu’au moment de sa publication en bulgare, mais qu’il y figurait à l’origine (Karaliitchev ayant écrit et publié à l’époque socialiste en Bulgarie, les références religieuses étaient mal vues, voire interdites).
Pour le même livre, recueil de trois contes sur le thème de l’hiver et les fêtes de fin d’année en Bulgarie, nous avons jugé intéressant de constituer un petit annexe expliquant en quoi ces fêtes bulgares sont spécifiques. Ces histoires usaient de mots culturellement intraduisibles – la sourvaknitza, la banitza des chances du Nouvel An –, et pour ne pas édulcorer le texte français, ces termes ont été laissés tels quels. Les expliquer avec un astérisque en bas de page ne me séduisait pas, donc, le choix d’un petit annexe culturel s’est imposé. Et pour emmener le lecteur encore plus loin, nous y avons ajouté la comptine des sourvakari et la recette de la banitza.
D’autres cas d’adaptation pourraient survenir si les cultures des pays sont très différentes. Mais la Bulgarie est un pays chrétien, un pays européen, et en dépit de quelques spécificités culturelles, nous partageons les mêmes mythes, nous nous exprimons selon les mêmes codes et partageons le même calendrier. Finalement, nous sommes plus proches que nous pouvons l’imaginer et je salue le travail de tous les traducteurs et auteurs de langue bulgare et d’expression française (une nouvelle génération est là qui écrit directement en français – fait historique) qui, jour après jour, patiemment, construisent ce pont sur l’Europe.

Est-ce qu’on publie les mêmes livres qu’on publierai dans son pays d’origine ?
Je publie des livres jeunesse car je crois en leur poésie et en leur force invisible, mais aussi parce que je suis un « trait d’union ». Elitchka véhicule une vision éclectique et généreuse du monde à travers des ouvrages qui ouvrent vers un ailleurs pas si lointain, vers une autre culture européenne – celle des frères Cyrille et Méthode, les créateurs du premier alphabet des peuples slaves. Je publie des livres car je suis un pont sur l’Europe : une Bulgare, mais de culture et de formation françaises, et mettre toutes ces choses ensemble, c’est génial, c’est précieux et c’est magique. A travers Elitchka filtre l’expérience de l’étranger, celle qui a bouleversé ma vie, mes voyages et mes expériences.
Si j’étais éditrice en Bulgarie, je publierais plus de poèmes pour les enfants car cette lecture est très courante dans ce pays. En revanche, les thèmes de la liberté, du droit de désobéir, de l’envol et du voyage initiatique ont toujours été mes préférés et m’ont donné le désir de lire et l’envie d’aller plus loin : je les garderais.
Et je publierais des livres français pour souligner ma double culture et apporter aux enfants une ouverture sur le monde.
Elitza Dimitrova est éditrice chez les éditions Elitchka.

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