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Cathy Ytak

Les invité·e·s du mercredi : Cathy Ytak et Taï-Marc Le Thanh

Par 24 janvier 2018 Les invités du mercredi

Quel bonheur de recevoir aujourd’hui une autrice dont on aime tant le travail, Cathy Ytak ! Ses histoires sont généralement très fortes, et nous marquent. Son dernier roman, D’un trait de fusain, fait partie de ceux-là. Cela faisait longtemps que nous souhaitions l’interviewer, c’est maintenant chose faite. Ensuite, c’est avec un auteur que nous aimons beaucoup que nous partons en vacances, Taï-Marc Le Thanh. Bon mercredi à vous.


L’interview du mercredi : Cathy Ytak

Parlez-nous « D’un trait de fusain », comment est né ce roman ?
Ce roman est né d’une belle rencontre. Début 2015, Jessie Magana, directrice de la collection Les Héroïques, aux éditions Talents Hauts, m’a contactée pour savoir si j’avais envie d’écrire un roman ado pour cette collection qui, à l’époque, était encore en gestation. Nous avons discuté des thèmes et des époques qui m’intéressaient. Parmi ces thèmes, il y avait « les années sida » avec, en filigrane, une réflexion sur l’engagement militant. Pourquoi s’engage-t-on, lorsqu’on est adolescent, pour telle ou telle cause ? Quels sont les mécanismes qui se mettent en place à ce moment-là ?
D’autre part, depuis quelques années, j’écris sur le corps adolescent, sur la sexualité. Il y a beaucoup à dire, à écrire. C’est un enjeu majeur, un sujet qui concerne tous les ados. L’époque actuelle, en France, est assez paradoxale. Entre liberté d’aimer et retour au puritanisme… Peut-être parce que j’ai milité dès mon adolescence, je suis sensible à ça, et je suis persuadée, comme le dit si bien le Canard Enchaîné, que « la liberté ne s’use que quand on ne s’en sert pas ».
C’était aussi pour moi l’occasion de regarder ces années quatre-vingt, quatre-vingt-dix, ces « années sida », avec un certain recul. J’ai milité quelque temps à Act-up (dès sa création), je suis allée aussi dans une école d’art… Je viens d’une famille où le corps et la sexualité étaient tabous. Il y a pas mal de choses autobiographiques, dans ce roman, mais pas forcément là où on le pense !
Au final, j’ai eu la chance que ce livre soit porté par les éditions Talents Hauts. C’est un livre à la fabrication soignée, avec des rabats, et une superbe couverture signée Julia Wauters.

Comment avez-vous reçu l’accueil critique (vous avez eu énormément d’articles et tous dithyrambiques) ?
Dithyrambiques, je ne sais pas ! Mais c’est vrai, il y a une belle unanimité dans les nombreuses critiques reçues. Ce qui me touche particulièrement, dans ces articles, c’est l’émotion qui s’en dégage. Mon roman touche, émeut, bouleverse, et fait naître parfois des textes très personnels et superbes.
Pour moi, c’est aussi un énorme soulagement… Je n’ai jamais autant douté en écrivant un roman. Il pesait, sur mes épaules, tous les fantômes de cette époque que je porte avec moi ; les ami·e·s disparu·e·s trop tôt, les gens que j’ai aimés et que j’ai vus mourir. J’avais peur de les trahir, je ne pouvais pas les trahir, j’étais effrayée à l’idée de ne pas savoir parler d’eux, de ne pas arriver à transmettre ce qu’ont été pour moi et pour eux ces années-là, où le désespoir côtoyait le rire, la folie, la rage. Je me sentais vraiment responsable de ça… Je ne voulais pas me tromper de discours, pas « être à côté de la plaque ».
À cela s’ajoutaient mes interrogations sur la possibilité de faire passer un message de prévention, en partant d’une époque très éloignée pour les ados d’aujourd’hui. Ce que je raconte, c’est plutôt la vie de leurs parents, pas la leur ! Pourtant, je suis persuadée que certaines choses n’ont pas tant changé, et notamment les rapports amoureux.
Alors, toutes ces critiques, et aussi tous les mails et témoignages personnels que je reçois en marge de ce Trait de fusain, me rassurent et me font plaisir, évidemment. En même temps, c’est assez étrange parce que j’ai le sentiment que nous étions, dans ces années quatre-vingt, quatre-vingt-dix, plus seuls, plus isolés, et qu’il y avait bien moins de bienveillance… Quelle résonance aurait eu mon roman, s’il était paru dans ces années-là ?
C’est peut-être l’histoire qui veut ça… Il faut du temps pour regarder ce qu’on a vécu comme quelque chose qui est « passé dans l’Histoire ».
Le CNL m’a octroyé une bourse pour l’écriture de ce roman. Outre l’aspect pratique de pouvoir me dégager du temps pour l’écrire sans trop galérer financièrement, c’était aussi une reconnaissance de mon travail dans son ensemble, et cela tombait bien.
Je dois également ajouter que j’ai la chance d’avoir autour de moi des gens qui me soutiennent, et qui ont été là, pendant ces mois d’écriture. Je partais d’une matière sensible, de douleurs parfois pas complètement cicatrisées. Ils ont su m’encourager, écouter mes doutes, me rassurer et me tenir la main. Éric, Thomas, Gilles, Jessie… Je ne vous remercierai jamais assez !

J’aimerais aussi que vous disiez quelques mots sur le très joli roman Tu vois, on pense à toi !
Ce roman-là, pour les plus jeunes, est aussi né d’une rencontre. J’avais été invitée pour le salon du livre jeunesse « Aix Libris » sur l’île d’Aix, avec Thomas Scotto et Gilles Abier. Un salon extraordinaire dans un lieu incroyable… L’année suivante, j’y suis retournée juste pour une lecture publique… et je me suis offert une espèce de « résidence d’écrivain » sur mesure, avec un défi : écrire en cinq jours une histoire qui aurait l’île d’Aix pour cadre. Lorsque je suis arrivée sur l’île, je n’avais aucune idée de ce que j’allais écrire… Et puis, très vite, s’est imposée l’idée que mon histoire ne pouvait que tourner autour de l’amitié, mais aussi du rapport entre fiction et réalité.
J’ai tenu mon pari : j’ai écrit cette histoire en cinq jours… Je l’ai ensuite envoyée aux éditrices de chez Syros qui se sont montrées très enthousiastes. Mais le texte était trop court pour elles. Je l’ai donc étoffé pour en faire un vrai roman jeunesse, pour les 9-11 ans. Ce roman est dédié à Thomas et à Gilles, et c’est bien sûr un clin d’œil à mes amis, collègues et complices de L’Atelier du Trio, Thomas Scotto et Gilles Abier. Sans eux, ce roman n’aurait sans doute jamais vu le jour.

Comment naissent vos histoires ?
D’une espèce de nécessité à dire, à partager quelque chose. Il y a quelques années, je suis tombée sur cette phrase de Jean-Claude Mourlevat « Écris ce que toi seul peux écrire ». Et je suis d’accord avec ça. Nous avons tous et toutes nos particularités, notre histoire… Et c’est de ce matériau unique qu’il peut sortir quelque chose de singulier. J’ai longtemps souffert d’une sensibilité exacerbée. Elle m’a empoisonné la vie mais c’est elle qui, aujourd’hui, paradoxalement, me permet d’écrire des textes que l’on qualifie de « sensible ». Je reste à l’écoute du monde, de ses pulsations, de ses violences, de ses beautés cachées… Mes histoires naissent de ça, et s’en nourrissent.
Même si c’était encore plus vrai lorsque j’étais plus jeune, je crois que j’écris toujours pour mieux comprendre et appréhender le monde qui m’entoure, pour en dénoncer les travers, mais aussi, parfois, pour tenter de le ré-enchanter.

Pouvez-vous nous parler de votre parcours et de la manière dont vous êtes venue à l’écriture ? 
J’ai quitté l’école à tout juste 18 ans avec un CAP de reliure manuelle. J’en ai profité pour prendre mon indépendance, et j’ai commencé à travailler. Je laissais derrière moi une adolescence chaotique, difficile, violente. L’écriture a toujours fait partie de ma vie. Elle a été un moyen de communication, de compréhension, de guérison, de partage, d’ouverture aux autres, et enfin de vrai plaisir. Adolescente, elle m’a permis de ne pas sombrer. Adulte, elle m’a donné de grandes joies. Je lui dois de superbes rencontres, des amitiés, des moments forts, inoubliables.

Quelles étaient vos lectures d’enfant, d’adolescente ?
Je n’ai pas vraiment de souvenirs de mes lectures d’enfant. Si ce n’est que, avant même de savoir lire et écrire, je « faisais semblant de lire », avec n’importe quel livre pris dans la bibliothèque de mes parents !
Lorsque j’étais ado, il n’y avait pas de romans spécifiques pour mon âge, et ceux pour adultes ne m’intéressaient pas beaucoup…
Le premier roman qui m’a vraiment marquée, c’était La maison des autres de Bernard Clavel. Je l’ai lu je devais avoir 13 ou 14 ans. Une révélation ! Tant au niveau de l’écriture que dans le thème traité (l’émancipation d’un apprenti pâtissier).
En revanche, il y avait, chez mes grands-parents, presque tous les livres des éditions Arthaud, et je les dévorais, tout comme mon frère aîné. Récits d’aventures, de voile, de voyages sur les mers, de navigations… Ce qui est drôle, c’est le résultat de ces lectures : dès qu’il a pu, mon frère s’est acheté un voilier… Alors que moi je n’ai jamais eu envie de naviguer… mais de vivre au bord de la mer, oui ! Au fond, les livres ont été, et sont encore, mes plus beaux voyages.
Dans le même temps, je lisais aussi tout ce que je trouvais sur la prison, le milieu carcéral. Je me sentais très peu libre, à l’adolescence… et je m’interrogeais beaucoup sur la privation de liberté. Sur les idées que l’on défend et qui peuvent mener en prison. J’avais des amis qui, à l’époque, refusaient de faire leur service militaire. Certains ont été incarcérés. Je me suis très tôt interrogée sur ça : jusqu’où suis-je prête à aller pour défendre mes idées ?

Que lisez-vous en ce moment ?
La mise à nu de Jean-Philippe Blondel. C’est un auteur que j’aime, tant en jeunesse qu’en adulte. Une musique de mots, douce, tranquille… et l’émotion qui surgit d’un coup, sans prévenir.
Je lis aussi, un peu en avant-première, le prochain gros roman de Gilles Abier qui sort en février chez Actes Sud : Stéréotypes. J’ai eu l’immense privilège de le voir s’écrire, et je suis heureuse de le relire sous sa forme définitive. C’est un vrai plaisir !

Sur quoi travaillez-vous actuellement ?
J’hésite à répondre à cette question… Je n’aime pas parler de mes textes en cours d’écriture. Non pas par superstition, mais parce que je ne suis jamais à l’abri d’une bonne ou d’une mauvaise surprise… Peut-être que le texte sur lequel je travaille en ce moment ne verra jamais le jour. Peut-être que demain je vais subitement en stopper l’écriture pour partir sur autre chose qui me semblera plus urgente… Peut-être que je vais mettre un an à le terminer, ou peut-être sera-t-il fini cette nuit et ne trouvera jamais d’éditeur… Trop d’incertitudes pour en parler… Mais une chose est sûre… En ce moment, j’écris. Avec mes doutes et mes interrogations, mais aussi avec plaisir, rage, détermination, et ténacité.
Ténacité… C’est un joli mot pour terminer cette interview, non ?

Bibliographie sélective :

  • D’un trait de fusain, roman, Talents Hauts (2017), que nous avons chroniqué ici.
  • Tu vois, on pense à toi !, roman, Syros (2017), que nous avons chroniqué ici.
  • Ça change tout !, album illustré par Daniela Tieni, L’atelier du poisson soluble (2017).
  • Moi et ma bande / Zélie et moi, roman coécrit avec Thomas Scotto, Rouergue (2017).
  • Libre d’être, album co-écrit avec Thomas Scotto, illustré par Thomas Scotto, Éditions du Pourquoi Pas ? (2016), que nous avons chroniqué ici.
  • Les mains dans la terre, roman, Le Muscadier (2016).
  • La Seule Façon de te parler, roman, Syros (2015).
  • 50 minutes avec toi, roman, Actes Sud Junior (2015), chroniqué ici.
  • Pas couché, roman, Actes Sud Junior (2014), que nous avons chroniqué ici.
  • Petits ruisseaux, album illustré par Vincent Mathy, Sarbacane (2011), que nous avons chroniqué ici.
  • Les aventures du livre de géographie qui voulait voyager avant de s’endormir, théâtre, Syros (2010).

Retrouvez Cathy Ytak sur :

Son site : http://cathy-ytak.fr
Son blog : http://blog.cathy-ytak.fr
Le site de L’Atelier du Trio : http://atelier-du-trio.net


En vacances avec… Taï-Marc Le Thanh

Régulièrement, nous partons en vacances avec un·e artiste. Je ne sais pas si vous êtes comme moi, mais moi j’adore partir comme ça avec quelqu’un, on apprend à la·le connaître notamment par rapport à ses goûts… cet·te artiste va donc profiter de ce voyage pour nous faire découvrir des choses. On emporte ce qu’elle·il veut me faire découvrir. On ne se charge pas trop… Des livres, de la musique, des films… sur la route on parlera aussi de 5 artistes qu’il·elle veut me présenter et c’est elle·lui qui choisit où l’on va… 5 destinations de son choix. Cette fois-ci, c’est avec Taï-Marc Le Thanh que nous partons ! Allez, en route !

5 albums jeunesse :

  • Night Kitchen – Maurice Sendak
  • Caroline au Canada – Pierre Probst
  • ABC – Marion Arbona
  • Le Chien que Nino n’avait pas – Edward van de Vendel – Anton Van Hertbruggen
  • Quand papa était petit, il y avait des dinosaures – Vincent Malone – André Bouchard

5 roman :

  • Moravagine – Blaise Cendrars
  • Tokyo – Mo Hayder
  • Butcher Boy – Patrick McCabe
  • Les amants du Spoutnik – Haruki Murakami
  • 22/11/63 – Stephen King

5 DVD :

  • Bonnie & Clyde – Arthur Penn
  • Phantom of Paradise – Brian de Palma
  • Tandem – Patrice Leconte
  • Old Boy – Park Chan-Wook
  • Le tigre et la neige – Roberto Benigni

5 CD :

  • Chunga’s Revenge – Frank Zappa
  • White Pony – Deftones
  • The Way – Macy Gray
  • Music to make Love to Your Old Lady by – Lovage
  • Mute – Demians

5 artistes :

  • Henri de Toulouse-Lautrec
  • Francisco de Goya
  • Norman Rockwell
  • Jérôme Bosh
  • Jean-Léon Gérôme

5 BD :

  • Astérix Légionnaire – René Goscinny – Albert Uderzo
  • Akira – Katsuhiro Ôtomo
  • Saga – Brian K. Vaughan – Fiona Staples
  • Le grand pouvoir du Chninkel – Grzegorz Rosinski – JeanVan Hamme
  • Sin City – Frank Miller

5 lieux :

  • New-Orleans – Cimetière St-Louis
  • Portugal – Cap St-Vincent
  • Île d’Ouessant – Pointe de Pern
  • Sardaigne – Plage de Piscinas
  • Moscou – Gorki Parc

Taï-Marc Le Thanh est auteur.

Bibliographie (sélective)  :

  • Quetzalcoatl, album illustré par Eric Puybaret, Gautier-Languereau (2017).
  • Les 7 de Babylone – Tome 1 : La mémoire des Anciens, roman, Slalom (2017).
  • série Le Jardin des épitaphes, romans, Didier Jeunesse (2016-2017), que nous avons chroniqué ici.
  • Le Carnaval Jazz des animaux, livre-CD, illustré par Rose Poupelain, raconté par Édouard Baer, musique de The Amazing Keystone Big Band d’après Camille Saint-Saëns, Gautier-Languereau (2015), que nous avons chroniqué ici.
  • Yéti, album illustré par Rebecca Dautremer, Gautier-Languereau (2015), que nous avons chroniqué ici.
  • série Jonah, six tomes, Didier Jeunesse (2013-2015), que nous avons chroniqué ici et .
  • Elvis, album illustré par Rebecca Dautremer, Gautier-Languereau (2008).
  • Série Séraphin Mouton, albums illustrés par Rebecca Dautremer, Gautier-Languereau (2007-2008).
  • Cyrano, album illustré par Rebecca Dautremer, Gautier-Languereau (2005),
  • Babayaga, album illustré par Rebecca Dautremer, Gautier-Languereau (2003), que nous avons chroniqué ici.

Retrouvez le sur son site http://www.taimarclethanh.fr .

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Militer

Par 12 octobre 2017 Livres Jeunesse

Aujourd’hui, on découvre deux livres très engagés. D’abord, un album dans lequel les animaux en ont plus qu’assez d’être maltraités par les humains, puis un roman poignant qui mêle art, premières amours, sida et débuts d’Act-Up.

La Déclaration
Texte de Michaël Escoffier, illustré par Stéphane Sénégas
Kaléidoscope
13 €, 190 x 280 mm, 32 pages, imprimé en Italie, 2017.
D’un trait de fusain
de Cathy Ytak
Talents Hauts
16 €, 148 x 210 mm, 256 pages, imprimé en Bulgarie, 2017.

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Courts romans, de l’émotion et de l’humour

Par 19 septembre 2017 Livres Jeunesse

Aujourd’hui, je vous présente de courts romans.

Tu vois, on pense à toi !
de Cathy Ytak
Syros dans la collection Tempo Syros
6,35 €, 120×180 mm, 80 pages, imprimé en France chez un imprimeur éco-responsable, 2017.
Cucu la praline à Paris
Texte de Fanny Joly, illustré par Ronan Badel
Gallimard Jeunesse dans la collection Folio Cadet
6,30 €, 124×178 mm, 128 pages, imprimé en Espagne, 2017.
Ali Blabla
Texte d’Emmanuel Trédez, illustré par Benoît Perroud
Didier Jeunesse dans la collection Mon marque-page
12 €, 147×215 mm, 192 pages, imprimé en France chez un imprimeur éco-responsable, 2017.
Le cachalot nage dans le potage
d’Emmanuel Trédez, illustré par Jess Pauwels
Nathan
9,95 €, 140×210 mm, 128 pages, imprimé en Allemagne chez un imprimeur éco-responsable, 2017.
Le lapin qui portait malheur
Texte de Sandrine Bonini, illustré par Amélie Graux
Didier Jeunesse dans la collection Mon marque-page
7,50 €, 130×200 mm, 96 pages, imprimé en France chez un imprimeur éco-responsable, 2017.

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Les invité.e.s du mercredi : Anaïs Vaugelade, Cathy Ytak, Thomas Scotto et Alain Claude

Par 10 mai 2017 Les invités du mercredi

Aujourd’hui, on parle anatomie, crocodile et encyclopédie avec la formidable Anaïs Vaugelade et puis l’on part à la rencontre d’Alain Claude, Thomas Scotto et Cathy Ytak qui nous présente leur fantastique Libre d’être ! Bon mercredi !


L’interview du mercredi : Anaïs Vaugelade

Comment vous est venue l’idée de faire un livre « d’anatomie et de bricolage » ?
De mon goût pour l’anatomie, pour les corps, pour le « comment ça marche », aussi. Et d’une question de mon fils (que j’ai mise au tout début du livre) : « Dis, est-ce que ma poupée a elle aussi une colonne vertébrale ? »
Puis est venue l’idée de raconter la construction d’un corps, puis l’idée de réutiliser le personnage de Zuza, sa liberté de ton, son petit monde aussi.
Et enfin, d’utiliser pour référent scientifique une « Encyclopédie Crocodilis », fournie par le crocodile ami de Zuza, ce qui m’a donné la petite distance nécessaire pour aborder les sujets délicats : la vue en coupe d’un zizi « crocodile » passe mieux que celle d’un zizi humain.
Cette encyclopédie crocodilis a aussi permis d’ouvrir le livre à un peu d’anatomie comparée, et j’adore d’anatomie comparée.

Les animaux ont une place prépondérante dans vos histoires, pouvez-vous nous dire pourquoi ?
C’est une politesse envers le lecteur, une façon de ne pas forcer l’identification, de ne pas lui dire « C’est toi, regarde, ça parle de toi ». En même temps, un lapin qui porte des t-shirts et qui se lave les dents, on comprend que ça ne parle pas tellement du règne animal… Les enfants comprennent très bien très, très tôt le principe de fiction.

Quelles sont vos principales sources d’inspirations ?
Ce qui m’arrive. Ce qui m’arrive est ma principale source d’inspiration.

Qui étaient vos auteurs/illustrateurs préférés lorsque vous étiez enfant/adolescente ?
Lobel, Sendak, et puis la Gerda Muller de Marlaguette !

Aura-t-on le plaisir de retrouver Zuza bientôt ?
J’ambitionne d’écrire l’Encyclopédie Crocodilis, enfin, une version « reader ’s digest » et Zuzesque, de l’Encyclopédie Crocodilis ; mais vu qu’il m’a fallu deux années juste pour parler d’anatomie, je ne pense pas que ce soit pour bientôt bientôt…

Bibliographie sélective :

  • Comment fabriquer son grand frère, texte et illustrations, l’école des loisirs (2016), que nous avons chroniqué ici.
  • Mes animaux (anthologie), textes et illustrations, l’école des loisirs (2014).
  • L’invitation faite au loup, illustration d’un texte de Christian Oster, l’école des loisirs (2013), que nous avons chroniqué ici.
  • Le poulet fermier, illustration d’un texte d’Agnès Desarthe, l’école des loisirs (2013), que nous avons chroniqué ici.
  • Te voilà !, texte et illustrations, l’école des loisirs (2013).
  • 4 histoires d’Amir, texte et illustrations, l’école des loisirs (2012).
  • Le chevalier et la forêt, texte et illustrations, l’école des loisirs (2012).
  • Papa, maman bébé, texte et illustrations, l’école des loisirs (2010).
  • Zuza ! (anthologie), textes et illustrations, l’école des loisirs (2010).
  • Mission impossible, illustration d’un texte d’Agnès Desarthe, l’école des loisirs (2009), que nous avons chroniqué ici.
  • Dans les basquettes de Babakar Quichon, texte et illustrations, l’école des loisirs (2009).
  • Le déjeuner de la petite ogresse, texte et illustrations, l’école des loisirs (2002).
  • Une soupe au caillou, texte et illustrations, l’école des loisirs (2000).

Parlez-moi de… Libre d’être

Régulièrement, on revient sur un livre qu’on a aimé avec son auteur.trice, son illustrateur.trice et/ou son éditeur.trice. L’occasion d’en savoir un peu plus sur un livre qui nous a interpellés. Cette fois-ci, c’est sur Libre d’être, que nous revenons avec ses auteurs.trices (Cathy Ytak et Thomas Scotto) et son éditeur (Alain Claude des éditions Pourquoi pas ?)

Alain Claude – Président de l’association Les Éditions du Pourquoi Pas ?

Libres d’être…
des créateurs d’une maison d’édition jeunesse, pas comme les autres, associative, seulement fondée sur de l’engagement et du bénévolat… défi d’une douzaine de militants vosgiens issus de la Ligue de l’Enseignement des Vosges et de l’École Supérieure d’Art de Lorraine-site d’Épinal, militants, qui au travers de nombreux autres projets en commun, ont toujours placé la création artistique et la fréquentation des œuvres comme des vecteurs essentiels de la formation de la jeunesse…

Libres d’être…
des agitateurs de débats citoyens, politiques -de la vraie politique- débats provoqués par la lecture de textes de grande qualité littéraire, plaçant la culture là où elle doit être dans une démarche incisive chère à l’Éducation Populaire.

Libres d’être…
les instigateurs d’une connivence de plus avec l’ami de longue date Thomas Scotto rejoint pour ce projet par Cathy Ytak avec qui ce sera une première collaboration. Une évidence vue les proximités de vues et d’engagement. Et puis, c’était bien la moindre des choses que de confier le projet à un duo féminin-masculin.

Thomas Scotto : J’avais déjà publié aux Éditions du Pourquoi Pas ? Un texte de commande, « La vie encore », qui abordait la Première Guerre mondiale (NDLR Que nous avons chroniqué ici). Projet que j’avais d’abord refusé, ne m’en sentant pas capable. Seulement, je connais Alain Claude depuis plus d’une dizaine d’années… et comment dire, c’est un homme de grande persuasion ! La commande s’est transformée en carte blanche et pour ce premier projet d’envergure, l’aventure était lancée.

Alain : Pas question de s’arrêter en si beau chemin, pas question de se replier en ces temps agités. Nouvelle commande « toute simple » : le lecteur doit s’interroger sur la laïcité sous l’angle de la liberté de conscience, d’expression, de croire ou ne pas croire… tellement d’actualité !
Sujet complexe… On est bien dans la littérature, dans le plaisir de lire, on ne fait pas la leçon, mais on y va sans retenue aucune…

Thomas : Et puis est venue l’idée de parler des femmes, et de l’égalité Homme/Femme. Là, je me suis tourné vers Cathy pour avoir son avis précieux.

Cathy Ytak : C’est au cours d’une de ces discussions avec Thomas que j’ai dû dire quelque chose comme : « Si je devais écrire un texte sur ce sujet, je le placerais dans le passé, au début du XXe siècle, peu après la séparation de l’Église et de l’État… » Et au final, je me suis retrouvée à écrire ce texte, pour de bon. Je m’y suis mise très vite, avec une espèce de rage. Me glissant sans trop de difficulté dans la peau d’une femme en colère… Pensant sans arrêt à ma propre grand-mère, qui aurait tant aimé avoir la liberté dont nous jouissons aujourd’hui.

Thomas : Pour un projet sur l’égalité, deux voix étaient bien sûr l’idéal.
En regard du texte de Cathy fort et engagé, s’est naturellement imposé le contre-pied d’un texte d’« aujourd’hui ». Mais ça ne suffisait pas. Il m’a fallu du temps pour écrire le mien. Beaucoup de temps. Tout d’abord pour trouver une manière de légitimité… J’ai ressenti tout de suite le bouleversement qu’allait être l’écriture de ce texte-là. Mettre des mots sur cette évidence d’égalité en laquelle je crois mais qui est aussi, et toujours, le constat d’un grand échec humain. Une résonance incroyable et violente, douloureuse dans ma vie pourtant protégée. J’en ai parlé à plusieurs femmes, féministes convaincues ou moins engagées, à des amis hommes aussi. Et finalement, c’est l’une de mes filles qui m’a offert la clé de l’écriture. Dans mon envie de leur montrer des films féministes, des livres féministes, de leur offrir des t-shirts à messages féministes… un jour, elle m’a dit : « mais c’est ton combat… papa ». Alors, tout est parti de là… : Pourquoi je tremble plus que mes filles sur cette grande question d’égalité ?

Cathy : Nous avons discuté ensuite de la place de nos textes, le mien s’insérant au milieu du texte de Thomas, comme un rappel que les combats d’hier et d’aujourd’hui sont indissociables.

Thomas : Nous en proposons, depuis, des lectures à voix haute. Deux voix hautes… l’une comme un cri, l’autre comme une question…
Et c’est émouvant, rassurant, étonnant d’écouter les ados débattre après.

Cathy : Pour moi, ce « Libres d’être » est une belle aventure humaine et littéraire, menée en altérité.

Thomas : Je sais que j’écris ici, aux Éditions du Pourquoi pas ? des textes dont je n’aurais pas eu l’idée ailleurs.

Alain : Et grande première, les illustrations étaient confiées à Thomas. Nous lui connaissons tous ce talent au travers de ses dédicaces. Alors Pourquoi pas ?

Cathy et Thomas, merci à vous pour le partage de votre talent et l’engagement à nos côtés.

 

Libres d’être, au sens plein de ce mot : voilà que la Laïcité prend chair, faisant fi des discours et de l’incantation. C’est cela, peut-être : une colère d’abord, et la résistance qui naît, l’espoir enfin qui fleurit. Rien que de l’humain, tout compte fait. Voilà que Cathy et Thomas usent de mots sensibles et justes de leur art pour, en dépit des obscurs, célébrer le monde et chanter à voix haute et claire, un bel hymne à la fraternité.

Gérard David – membre de l’association EDPP

 


Libre d’être
Texte de Thomas Scotto et Cathy Ytak, illustré par Thomas Scotto.
Sorti chez Éditions du Pourquoi Pas ? (2016).
Retrouvez, ici, notre chronique.

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Résistance ! [article en libre accès]

Par 13 février 2017 Livres Jeunesse

Pour notre retour après deux semaines d’absence, on voulait vous parler de livres engagés et forts. Aujourd’hui, on plonge au cœur de la Jungle de Calais avec Les nouvelles de la jungle puis l’on s’interroge sur la condition féminine grâce au passionnant Libres d’être… Cet article est en accès libre, n’hésitez pas à le partager !

Bienvenue dans la jungle de Calais ! De février 2016 jusqu’à son démantèlement Lisa Mandel, dessinatrice, et Yasmine Bouagga, sociologue, ont traîné leurs guêtres dans cette « ville » de cartons et de tôles. Tout au long de leur périple, nos deux héroïnes vont rencontrer de nombreuses personnes : réfugié.e.s, adultes comme enfants, animés d’un même rêve : celui de traverser coûte que coûte la Manche et de rejoindre l’Angleterre. Mais on croise également des bénévoles formidables prêts à tout pour aider les habitant.e.s de cette drôle de jungle, des hommes et des femmes politiques cyniques ou totalement désintéressé.e.s, des habitant.e.s fatigués de la situation. On y rencontre l’humain avec un grand H…
Difficile d’expliquer la situation des migrant.e.s aux plus jeunes. Les nouvelles de la jungle est la BD qu’il vous faut ! Sous forme de chroniques, Lisa et Yasmine – qui se mettent en scène – nous exposent le quotidien glaçant des migrant.e.s, la difficulté des bénévoles et militant.e.s à faire entendre leur cause, le désintérêt de certains hommes politiques… Tout sonne juste, les dialogues comme les illustrations de Lisa Mandel. L’ouvrage est didactique, jamais moralisateur ni angélique. Les auteures ont à cœur de faire comprendre la situation, les problèmes politiques, sociaux et culturels qui existent à Calais. C’est tout un microcosme que l’on découvre et qui essaye tant bien que mal de lutter pour sa survie (on se rappelle l’opération « bouche cousue » des migrants, ultime cri d’alerte, et qui est ici retracée dans l’ouvrage). Les nouvelles de la jungle nous font nous questionner sur nous, notre modèle social, notre possibilité de venir en aide aux autres. Passionnant, parfois drôle – on est atterré par l’inertie de l’administration française et européenne concernant les demandes de permis de séjour -, touchant et émouvant, l’ouvrage permettra aux adolescent.e.s de s’interroger sur la société dans laquelle ils vivent….
Une formidable BD politique, engagée qui fait du bien !

Lui est né en 1974, dans les années où les mouvements féministes sont en pleine effervescence : le MLF, le MLAC… Le 26 novembre 1974, Simone Veil monte à la tribune défendre le droit à l’IVG. Elle n’a pas encore le droit de vote, ne peut pas encore porter de blue-jean (d’ailleurs ils n’ont pas encore été inventés) ni de pantalon, n’a pas le droit de vivre comme elle l’entend : en 1909, elle rêve de liberté et surtout d’égalité… S’ils n’appartiennent pas au même monde, nos deux héros ont les mêmes interrogations : lui se questionne sur l’avenir de ses filles et de son rôle de « mâle », elle s’imagine en femme libre…
Drôle d’objet poétique et politique que ce Libres d’être… Mais terriblement intrigant. Thomas Scotto et Cathy Ytak entremêlent deux textes écrits à la première personne : celui de ce père de famille, De fibres entremêlées, qui se demande quel avenir est réservé à ses filles, et celui de cette femme, féministe : Paris, 1909 qui râle contre son corset et cette société corsetée et ne demande qu’à garder le contrôle de sa vie. « Les seules rênes que je possède sont celles de ma vie. Je n’ai guère l’intention de les lâcher ». L’écriture est fluide, limpide, musicale par moment. Thomas Scotto complète ce joli tableau par des illustrations épurées et classieuses : il joue avec les textes, collages et recrée un univers très « Belle Époque », totalement en phase avec Paris, 1909. Ces textes féministes nous interpellent, nous interrogent et nous incitent à ne pas nous soumettre…
Un très beau texte engagé, à mettre entre les mains des filles (et des garçons) !

Les nouvelles de la jungle
Texte de Yasmine Bouagga, illustré par Lisa Mandel
Casterman
18 €, 166×197 mm, 300 pages, imprimé en Espagne, 2016.
Libres d’être
Texte de Thomas Scotto et Cathy Ytak, illustré par Thomas Scotto
Éditions du Pourquoi Pas ?
9,50 €, 150×190 mm, 64 pages, imprimé en France, 2016.

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