Cette semaine je reçois Coralie Saudo. Je la connaissais en tant qu’illustratrice et je l’ai découvert en tant qu’auteur. Elle exerce ces deux métiers avec autant de talent. J’ai eu envie d’en parler avec elle. Puis je vous proposerai de tenter de gagner son très bel album, Et si je mangeais ma soupe… grâce aux éditions du Seuil. Ensuite, pour notre rubrique Parlez moi de…, j’ai voulu revenir sur le très beau et très intriguant Un jour mon grand-père m’a donné un ruisseau avec son auteur et son éditrice, j’ai eu du nez sur ce coup-là car ce livre bien singulier a eu un cheminement particulier ! Bon mercredi à vous !
L’interview du mercredi : Coralie Saudo
Quel a été votre parcours ?
Au lycée, je commence à gribouiller dans les marges de mes cahiers. A la maison, j’essaie l’aquarelle, la peinture sur soie, la peinture à l’huile… J’ai la chance d’avoir des parents qui ont essayé plein de techniques, étant jeunes, et qui ont gardé tout leur matériel !
Après le bac je commence des études de mathématiques et d’informatique. Ma chambre d’étudiante regorge
de tableaux et les maths deviennent trop abstraites pour moi… Je ne veux plus être prof de maths !
Mais j’aime mon ordinateur… J’ai envie d’associer « art » et « numérique » et poursuis mes études en conception multimédia.
Je deviens webdesigner graphiste en 2005.
Puis je pars vivre en Irlande. Je me lasse de créer des sites internet institutionnels, j’ai besoin de couleurs !
Alors, grâce au projet Ricochet découvert au hasard du Net, je me lance dans l’illustration jeunesse… Les galets Irlandais m’inspirent, c’est partiii !
Mon premier album Bê-Mouton avec Nicole Snitselaar paraît aux Éditions du Pas de l’Echelle, c’était en 2008….
Quelle est votre technique d’illustration ?
Tout dépend des projets.
J’ai commencé avec des galets peints, photographiés, puis incrustés dans des décors réalisés sous photoshop, à base de matières et de tissus (C’est loin Ailleurs, 101 Moutons au chômage, Tout seul !…).
Il y a aussi des projets 100% photoshop (Cache-Cachalot, Au pied de ma lettre, Iris sans souci, La petite de Camille…).
Des projets avec du tissu, de la peinture, et photoshop (Les petits cailloux de Mamayé)…
Ou bien des projets uniquement à la peinture acrylique (Le petit pot de Zaza, Habille-toi Zaza).
Ca c’est pour le moment… J’espère pouvoir allonger cette liste des techniques !
Quels sont les illustrateurs actuels que vous admirez ?
Question difficile… Il y en a tellement ! Pour vous en donner quelques uns… J’aime…
La poésie d’Izou et celle de Francesca Quatraro, la douceur de Satoe Tone, la tendresse d’Emile Jadoul, les idées d’Oliver Jeffers, le trait d’Eleonore Thuillier, celui de Cécile Vangout, l’humour de Kris Di Giacomo (et je suis enchantée d’avoir un bel album avec elle : Mon papa, il est grand, il est fort, mais...).
J’en oublie plein plein plein, mais avant de finir, bien sûr, et d’actualité : j’aime… les bouilles à croquer de Mélanie Grandgirard !
Quelles étaient vos lectures d’enfant, d’adolescente ?
Enfant, je n’ai plus vraiment de souvenir de lecture, mais je baignais dans les histoires. Je crois que celles que je préférais c’étaient celles qu’improvisaient mon père !
Adolescente, je m’en tenais aux lectures scolaires… sauf pendant les vacances (Quelques livres qui m’ont marquée : L’histoire d’Helen Keller de Lorenaa Hickok, Le champ de personne de Daniel Picouly, Les fourmis de Bernard Werber…)
Vous vous sentez le plus à l’aise dans l’illustration ou dans l’écriture ?
J’aime les deux mais c’est par période. Cela faisait 2 ans que je n’avais quasiment plus écrit. Mais maintenant que mes petits bouts ont grandi, c’est reparti, la vie de famille m’inspire !
Parlez-moi de Mange ta soupe, comment est né cet album ?
Vous faites bien de demander : cet album a une vraie histoire !
En 2009 la librairie La Soupe de l’Espace organise un concours sur le thème de la soupe. Mélanie Grandgirard participe avec une très belle illustration : un adulte aux looongues jambes qui mange un hamburger et a jeté le pack de soupe dans une poubelle.
Et oui : quand on est grand, on n’a plus besoin de manger de la soupe !
Je propose à Mélanie, devenue une amie, d’écrire une histoire pour son image. Elle a un coup de cœur pour mon texte. Mais elle est overbookée, alors c’est presque 2 ans après, qu’elle se met à l’illustrer. On ne trouve pas d’éditeur tout de suite, on commence à douter… et puis… Le Seuil nous ouvre ses portes !
Quels sont vos projets ?
Côté illustrations :
En ce moment, je fais un petit retour aux sources avec un projet « galets » dans l’esprit de 101 Moutons au chômage et Jour de grève pour les marmottes.
J’essaie aussi de nouvelles techniques sur de jolis textes : peinture, crayon, tissu, découpage, je m’amuse… Et j’espère que ces nouveaux projets séduiront les éditeurs !
Côté écriture :
Je suis dans une période riche en idées. Plutôt des histoires courtes, percutantes, et pleines d’humour… Et ça a l’air de plaire, à suivre donc !
Bibliographie sélective
- Et si je mangeais ma soupe, album illustré par Mélanie Grandgirard, Seuil jeunesse (2013), que nous avons chroniqué ici.
- Habille-toi Zaza !, illustration d’un texte de France Quatromme, Élan Vert (2013), que nous avons chroniqué ici.
- Au pied de ma lettre, illustration d’un texte de Virginie Otwinoski, Millepages (2013), que nous avons chroniqué ici.
- L’orphelinat du bout du monde, album illustré par Emna, Les P’tits Bérets (2012).
- Le petit pot de Zaza, illustration d’un texte de France Quatromme, Élan Vert (2012), que nous avons chroniqué ici.
- Jour de grève chez les marmottes, illustration d’un texte de Nicole Snitselaar, Balivernes (2012), que nous avons chroniqué ici.
- Un pour tous, tous poussins !, illustration d’un texte de Géraldine Collet, 400 Coups (2012).
- Le tout premier doudou, texte et illustration, 400 Coups (2012).
- Tous ensemble !, illustration d’un texte de Géraldine Collet, 400 Coups (2011),que nous avons chroniqué ici.
- S’échapper d’une île, illustration d’un texte de Géraldine Collet, Millefeuille (2011), que nous avons chroniqué ici.
- Ma classe de A à Z, album illustré par Mayana Itoïz, Les P’tits Bérets (2011), que nous avons chroniqué ici.
- Tout seul !, illustration d’un texte de Géraldine Collet, 400 Coups (2010),que nous avons chroniqué ici.
- 101 Moutons au chômage, illustration d’un texte de Nicole Snitselaar, Balivernes (2009), que nous avons chroniqué ici.
Retrouvez la bibliographie complète de Coralie Saudo et plus d’informations sur elle sur son site : http://www.coraliesaudo.com
Comme je vous le disais avant cette interview, grâce aux éditions du Seuil je vais faire un chanceux ! Je vous propose de me dire en commentaire quel est l’argument le plus farfelu qu’un de vos enfants ait trouvé pour ne pas faire quelque chose (dans Et si je mangeais ma soupe… l’enfant donne toutes sortes de raisons pour ne pas la manger). Bien entendu si rien ne vous vient vous pouvez tout de même participer en disant « j’ai rien à proposer mais je veux quand même participer ». Je tirerai au sort parmi vos réponses et l’heureux élu recevra un exemplaire de l’album. Vous avez jusqu’à lundi 20h !
Concours réservé aux habitants de France métropolitaine, à la Suisse et à la Belgique.
Parlez moi de… Un jour mon grand-père m’a donné un ruisseau
Une fois par mois on revient sur un livre qu’on a aimé avec son auteur, éventuellement son illustrateur et son éditeur. L’occasion d’en savoir un peu plus sur un livre qui nous a plu. Cette semaine c’est Un jour mon grand-père m’a donné un ruisseau, le livre de Gaëlle Perret (illustré par Aurélia Fronty) sur lequel j’ai eu envie de revenir.
Gaëlle Perret (auteur)
Tous les livres ont une histoire c’est certain et c’est même assez banal de le dire, pourtant Un jour grand père m’a donné un ruisseau mérite qu’on connaisse la petite histoire derrière l’album. Elle est si jolie et si improbable.
Sur les conseils de Rebecca Dautremer que j’ai eu la chance d’interviewer pour Ricochet il y a quelques années, j’ai soumis un texte à Brigitte Leblanc, l’éditrice de Gautier Languereau. Un texte qu’elle n’aurait pas reçue, renvoyé ensuite par mail. Après une longue attente, on attend toujours trop longtemps n’est-ce pas, et un peu de harcèlement téléphonique de ma part :) Brigitte m’a dit qu’elle ne pouvait pas publier un tel texte, il lui avait fendu le cœur, il n’était pas pour les enfants, mais quelle écriture m’a t-elle avoué.
Alors, j’ai rebondi en lui répondant, et bien donnez moi un mot, une phrase et je vous promets de vous écrire une histoire que vous aurez envie de publier. Et c’est comme ça, qu’elle m’a offert cette phrase un peu énigmatique, celle qui est devenue les premiers mots du livre et qui lui a donné son titre : Un jour grand-père m’a donné un ruisseau.
C’est la confidence d’un de ses proches qui lui trottait en tête avec ce projet mis de côté d’en faire un jour quelque chose. Je me suis emparée de cette phrase, je l’ai d’abord écrite sur un cahier puis j’ai laissé passé un peu de temps. Je suis partie une semaine à la montagne, et au cours d’une après midi, le temps de la sieste de mon petit garçon, j’ai écrit d’une traite le texte d’un jour grand-père. Sans aucune ponctuation. Je voulais de l’espace, que rien n’arrête mon ruisseau et sa transformation.
L’année passée, j’avais perdu mes deux grands-parents maternels, que j’adorais, bien sûr ce texte est pour eux, il est arrivé au bon moment, j’avais accompli moi aussi ce qu’on appelle le travail de deuil même si je n’aime pas du tout ce terme, je voulais écrire aussi pour que tout ce que j’avais reçu d’eux ne disparaisse pas et que le fleuve poursuive son chemin. Ce texte est aussi pour le grand-père de celui qui a donné cette phrase à Brigitte Leblanc, un grand-père qui a lu le livre. Une boucle qui se boucle mais c’est aussi avant tout une histoire de transmission, ce qu’on donne n’est pas perdu.
C’est mon premier album, c’est un texte de commande que j’ai écrit avec une liberté et un plaisir immense. Brigitte Leblanc a été très enthousiaste, Aurélia Fronty a donné un écrin magnifique à ce ruisseau, encore une histoire de cadeau et de don.
Brigitte Leblanc (éditrice)
C’est bien sûr avec grand plaisir que je vais vous parler de ce projet, tant ce livre, si personnel, me tient à cœur tout particulièrement.
C’est, en effet, une « jolie histoire d’éditeur » avant même d’être le si bel album que vous connaissez…
L’histoire commence un soir, lors d’un dîner de famille avec ma petite sœur et son mari.
Nous évoquons notre enfance, et soudain, mon beau-frère raconte : « un jour, mon Grand-Père m’a donné un ruisseau… ».
Je l’arrête, saisie, touchée, lui fait répéter la phrase et m’exclame : ma parole, c’est le début d’une histoire, ça !!
La force évocatrice de cette simple phrase, sa poésie, son émotion me frappent comme une évidence… Il y a vraiment quelque chose à faire avec ce début-là !
De retour au bureau, je contacte un de mes auteurs, lui raconte la scène… Il décline, se sentant incapable d’écrire une histoire sur une commande aussi précise.
Quelques semaines passent, la phrase tourne toujours dans ma tête, je suis persuadée de sa force, de son évidence de formidable début d’histoire.
J’en parle alors à un second auteur, qui ressent le même coup de foudre que moi, s’en empare et travaille de son côté.
Mais malgré tous ses efforts et son évidente envie, ça ne « donne » rien. Cela arrive parfois, ainsi va la vie de l’édition.
Je range cette phrase dans un coin de mon cœur et cesse de vouloir à toute force la proposer à quelqu’un d’autre. Tant pis, me dis-je, elle n’est pas destinée à devenir un album.
Peut-être un jour, moi-même, dans quelques années, aurais-je le courage de m’atteler à essayer moi-même d’en faire quelque chose, qui sait.
Le temps passe à nouveau. Une de mes, nombreuses, tâches, consiste à lire les manuscrits qui me parviennent directement, via nos auteurs et illustrateurs-maison.
Une de nos illustratrices me recommande la lecture d’un manuscrit qu’elle a reçu et « qui vaut vraiment quelque chose ». Son auteur, Gaëlle Perret.
Je le lis, suis très séduite par l’écriture, la poésie simple et discrète qui s’en dégage, et j’écris à cet auteur pour l’encourager à persévérer… Et aussi pour refuser cette histoire-là, dont le propos me semble trop triste.
Un second texte me parvient, formidablement maîtrisé : une réécriture du Joueur de flûte de Hamelin. Beaucoup de poésie, de simplicité et de fluidité dans l’écriture, mais là encore une poignante tristesse qui me le fait refuser.
Lorsque l’écriture en vaut la peine, j’explique toujours la raison de mon refus par un mail le plus personnel et honnête possible.
Gaëlle Perret me répond, touchée, et me demande, pour mieux cibler ses prochains envois, si j’attends des histoires sur des thématiques précises.
L’évidence me frappe alors d’un coup, et je lui parle de la fameuse phrase… Un jour, Grand-Père m’a offert un ruisseau.
Comme moi, Gaëlle est saisie de la puissance poétique de cette phrase, et très peu de temps plus tard, je reçois une première version de ce qui deviendra l’album.
Déjà superbe, puissante et qui touche au cœur. Cette idée du ruisseau qui figure la vie, et les souvenirs heureux portés par la présence pleine d’amour du Grand-Père, c’est formidable !
Mais la fin me gêne, car elle reste « en l’air », sur le héros narrateur qui a grandi, et je trouve cette fin trop « adulte » et, d’une certaine façon, inachevée.
Je lui propose de la modifier, en faisant revenir la boucle sur l’enfant du narrateur, pour que, d’un enfant, le récit revienne à un autre enfant, et que la transmission entre les générations soit plus affirmée, plus complète aussi. Je crois que ces 3 dernières lignes permettent au livre de prendre tout son sens, toute son ampleur.
Ensuite, l’univers d’Aurélia Fronty s’impose de façon évidente à mon esprit. Ce texte « crie » qu’il est pour elle.
Je l’appelle et lui annonce un texte très touchant, fort d’un message qui fera sûrement mouche auprès d’elle.
Il lui faut moins d’une demi-journée pour m’appeler après l’avoir reçu et me déclarer : c’est un des plus beaux textes qui m’aient été proposés d’illustrer.
Rapidement, il devient évident pour Aurélia qu’elle traitera ce livre « comme le cours d’un ruisseau », c’est-à-dire dans un format à l’italienne, avec l’eau qui coule au cours des pages à côté de l’enfant qui grandit.
Et il nous apparaît évident que seul un très grand format lui donnera toute sa mesure.
Le résultat de ces évidences donne cet album superbe, que je chéris tout particulièrement.
Un jour grand père m’a donné un ruisseau est le premier livre de Gaëlle Perret, un autre, La soupe aux épices, sortira en octobre chez Les P’tits Bérets.
En attendant, elle m’a gentiment fait une proposition pour les lecteurs du blog qui ne se refuse pas ! Si vous êtes intéressés par ce magnifique album, elle vous propose de le lui acheter directement pour au prix de 10€ et elle vous l’enverra dédicacé. Vous pouvez le commander à son adresse mail : perret.gaelle@orange.fr



























