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Interview

Les invité·e·s du mercredi : Ella Charbon, Marie-Thérèse Davidson et Mélanie Decourt

Par 16 mai 2018 Les invités du mercredi

C’est un entretien avec Ella Charbon que je vous propose aujourd’hui, c’est quelqu’un que j’aime beaucoup et je suis ravi qu’elle ait accepté de répondre à mes questions sur son travail et son parcours. Ensuite, c’est à une nouvelle question bête, notre nouvelle rubrique, que Marie-Thérèse Davidson et Mélanie Decourt (Nathan) ont bien voulu répondre : « Quelle est la différence entre une éditrice et une directrice de collection ? » Bon mercredi à vous.


L’interview du mercredi : Ella Charbon

Pouvez-vous nous raconter votre parcours ?
Je me suis pas mal cherchée avant de devenir illustratrice.
J’ai coché la case étudiante en Droit, puis en Histoire de l’art à l’école du Louvre. Ensuite, je suis devenue assistante photo dans le milieu de la mode.
Puis, avec l’arrivée de mon premier fils, je me suis lancée dans l’illustration.
Ma mère était sculpteur, j’ai donc quand même pas mal baigné dans un milieu créatif, ça vous rattrape !

J’aimerais que vous nous parliez de Mes petits moments choisis qui vient de sortir à l’école des loisirs. Comment est né cet album ?
Un jour, j’ai vu un clip de Cassius, Go upsur internet, qui m’a beaucoup amusée. À l’écran deux vidéos qui n’ont rien à voir ensemble sont associées, chacune occupe la moitié de l’écran et ça fonctionne.
Ma fille avait alors 2 ans et demi et à cet âge on veut tout faire très vite et si possible en même temps.
A germé alors l’idée d’associer sur une même double deux moments importants pour les enfants, mais qui n’ont, au premier abord, aucun rapport entre eux. On les découvre alors séparément, en ouvrant un volet après l’autre et enfin on associe les deux moments en ouvrant les deux volets en même temps.

Son concept est totalement original, sur chaque double, grâce aux flaps, on a quatre illustrations différentes, comment avez-vous travaillé sur ce projet ?
J’ai fait beaucoup d’essais, de crayonnés afin de voir si ça marchait.
Je suis partie de l’idée de Goûter/Jardiner. J’adore les cactus et je me suis dit que ça pouvait être rigolo de le retrouver dans un cône de glace. C’est parti de là. J’ai commencé le pliage, réalisé une maquette papier, fait les dessins sur les flaps, à l’intérieur, ça fonctionnait.
Une fois, le mécanisme trouvé pour une double, c’était plus évident d’imaginer les autres moments.
J’ai alors décidé de couvrir la journée d’un enfant du petit déjeuner au coucher (en passant par le jeu, le déjeuner, la sieste, le goûter, le bain, l’histoire du soir). Il y a ainsi un fil conducteur.

Quelles techniques d’illustration utilisez-vous ?
Je réalise d’abord un crayonné très détaillé : les expressions, les attitudes, tout est prévu à cette étape.
Ensuite, je redessine sur l’ordinateur avec illustrator.

C’est votre deuxième projet solo, je crois, vous trouvez ça plaisant de travailler seule sur un album ou ça vous manque de partager avec quelqu’un ?
J’avais déjà réalisé deux projets seule (chez Gautier-Languereau), quand j’ai commencé l’illustration, il y a quelque temps déjà.
Et puis, j’ai eu la chance de rencontrer Gwendoline [Raisson, NDLR], avec qui j’ai fait plusieurs livres, et plus récemment Jean [Leroy, NDLR].
J’adore travailler avec eux, à deux.
Le projet évolue grâce aux échanges. Chacun donne ses idées. C’est un vrai travail d’équipe. C’est très riche.
Quand on a des doutes, on peut les partager. On n’est pas seul face à soi-même.
Ces derniers temps, est revenue l’envie de développer un projet solo, ça m’a pas mal obsédée, j’avais besoin de me prouver que je pouvais le faire. J’ai eu l’idée de Caché-Trouvé, paru l’été dernier à l’école des loisirs, collection Loulou et Cie. Je revenais à ma première passion, la photo, ça m’a sûrement aidé à passer le cap. Caché-Trouvé, ce sont mes premiers mots d’auteur (c’est un livre sur les contraires), comme des premiers pas. J’ai aussi eu la chance que le projet plaise à Grégoire Solotareff [éditeur de la collection Loulou & Cie, NDLR]. Ça m’a beaucoup touchée qu’il le prenne, ce projet me tenait tellement à cœur.
J’ai l’impression que ça m’a débloquée (en tout cas pour le moment), j’ai enchaîné avec Mes petits moments choisis.
Ça m’a un peu décomplexée, je peux maintenant m’autoriser à imaginer des choses, seule.
Mais c’est très important pour moi de faire des projets en duo. Tout se complète, se nourrit.
Donc, si je peux continuer à faire les deux, ça m’ira très bien.

Pour revenir sur Gwendoline Raisson, vous avez réalisé de nombreux livres ensemble, parlez-nous de votre collaboration
Ah Gwendoline, ma très chère Gwendoline !
C’est une amie commune (Hélène pour ne pas la citer) qui nous a mises en contact. Je démarrais en tant qu’illustratrice, je me posais pas mal de questions, Gwendoline avait déjà publié de nombreux livres. Elle a été très à l’écoute, très généreuse… L’idée de travailler ensemble est venue naturellement. Et naturellement aussi, on est devenues amies.
On s’est créé un bureau dans un espace coworking… euh non, en fait, on se retrouve dans un salon de thé se situant exactement entre chez elle et chez moi (on habite à côté). C’est donc là, entourées de pâtisseries, tartes salées, sucrées que nous échangeons sur nos projets.
Le projet peut démarrer d’un texte que Gwendoline m’envoie, d’une idée que je lui propose, de dessins… tout est possible.
Et bien sûr, on part de cette idée et au fil de la discussion on en développe d’autres, c’est trop bon.
Mais toutes les bonnes choses ayant une fin, au bout d’un moment chacune rentre chez soi.
Je travaille alors les crayonnés à partir de son texte, on en discute cette fois par mail, par téléphone, on se renvoie le projet avec nos remarques, une agréable partie de ping-pong s’installe et enfin, quand on est satisfaites, on se dit que là, on peut présenter le projet.
Et voilà.

Où trouvez-vous votre inspiration ?
Un peu partout. Mes enfants, des expos, un film, une image, un livre, des mots…

Quelles étaient vos lectures d’enfant, d’ado ?
Un livre qui me vient tout de suite à l’esprit, que j’ai gardé et que je lis encore à mes enfants : Drôle de zoo de Mc Hargue et Foreman. Partir d’une situation du quotidien et la transformer en quelque chose d’extraordinaire grâce à l’imaginaire enfantin. L’enfant arrive à ses fins par ses propres moyens, sa frustration l’amène à trouver une solution.
Les ombres des personnages humains deviennent des animaux aux yeux de l’enfant, j’adore ce côté « transformation ».
J’adore aussi Le grand livre vert, les illustrations de Maurice Sendak sont incroyables, à la fois drôles et élégantes.
Héloïse de Kay Thompson, le dessin est aussi étonnant, le livre impertinent.
Dans ces livres, l’enfant est plein de ressources, intelligent, vif, malin.
J’ai aussi été bercée par Roald Dahl, j’écoute d’ailleurs ses histoires audio en travaillant.
Sinon, ado, je dévorais la BD, je la dévore encore maintenant.

Y a-t-il des illustrateurs ou des illustratrices dont le travail vous touche ou vous inspire ?
Maurice Sendak, Quentin Blake, Anthony Browne (Anna et le gorille, les cadrages sont très proches de ceux de la photo)… et beaucoup beaucoup d’autres… j’adore quand on sent un grain de folie, une malice dans les expressions.
Des auteurs de BD : Richard Thompson (Cul de sac), Emmanuel Guibert (L’enfance d’Alan…), Anouk Ricard, Jiro Taniguchi…
Je vais m’arrêter là, la liste serait trop longue…

Sur quels projets travaillez-vous actuellement ?
À l’automne, va sortir dans la collection Loulou et Cie, éditions l’école des loisirs, Nous, on répare tout ! On y retrouvera les personnages de La soupe aux frites, avec bien évidemment Jean pour le texte. On travaille aussi sur une nouvelle histoire.
Gwendoline et moi avons quelques projets en préparation… Surprise…
Et dans le coin de ma tête et d’un carnet, des projets persos… À moi de les mettre en forme, toute seule, comme une grande.

Allez une dernière question (tirée de Mes petits moments choisis)… Faire la sieste ou s’évader ?
Haha, et pourquoi pas les deux? Faire la sieste pour mieux s’évader…

Bibliographie sélective :

  • Mes petits moments choisis, texte et illustrations, l’école des loisirs (2018).
  • Caché-Trouvé, texte et illustrations, l’école des loisirs (2017).
  • Dodo, Super !, illustration d’un texte de Gwendoline Raisson, l’école des loisirs (2017).
  • La soupe aux frites, illustration d’un texte de Jean Leroy, l’école des loisirs (2017).
  • Un gâteau comment ?, illustration d’un texte de Gwendoline Raisson, l’école des loisirs (2017).
  • Raspoutine se déguise, illustration d’un texte de Jean Leroy, l’école des loisirs (2016).
  • La montagne, illustration d’un texte de Delphine Huguet, Milan (2016).
  • D’un côté… et de l’autre, illustration d’un texte de Gwendoline Raisson, l’école des loisirs (2014), que nous avons chroniqué ici.
  • Félix à Paris, illustration d’un texte de Géraldine Renault, Éditions Tourbillon (2014).
  • Debout, Super !, illustration d’un texte de Gwendoline Raisson, l’école des loisirs (2014).
  • Vite !, illustration d’un texte de Gwendoline Raisson, l’école des loisirs (2013), que nous avons chroniqué ici.
  • Le grand voyage d’un petit escargot, illustration d’un texte de Gwendoline Raisson, Circonflexe (2013).
  • De toutes les couleurs, illustration d’un texte de Gwendoline Raisson, Circonflexe (2012).
  • Des flots de bisous, texte et illustrations, Gautier-Languereau (2009).
  • Ani’gommettes, texte et illustrations, Gautier Languereau (2008).

Le site d’Ella Charbon : http://ellacharbon.ultra-book.com.
Une vidéo pour aller plus loin : https://www.youtube.com/watch?v=sFWcoWj53xM.


Ma question est peut-être bête, mais…

Régulièrement, on osera poser une question qui peut sembler un peu bête (mais l’est-elle vraiment ?) à des auteur·trice·s, illustrateur·trice·s, éditeur·trice·s… Histoire de répondre à des questions que tout le monde se pose ou de tordre le cou à des idées reçues. Cette fois-ci, j’ai demandé à Marie-Thérèse Davidson (directrice de collection chez Nathan) et à Mélanie Decourt (éditrice chez Nathan) « Quelle est la différence entre une éditrice et une directrice de collection ? ». Je vous propose de lire leurs réponses. Si vous avez des questions bêtes, n’hésitez pas à nous les proposer !

Marie-Thérèse Davidson
NOTE LIMINAIRE 1 : de même qu’autrefois, on utilisait les noms de métier au masculin même pour désigner des femmes exerçant ce métier, ici j’ai choisi de suivre l’exemple de l’auteur de la question et d’utiliser la forme féminine des noms de métier – ce qui ne signifie absolument pas que je souhaite l’exclusion des hommes encore présents dans le domaine de l’écriture et de l’édition !!
NOTE LIMINAIRE 2 : tout ce qui suit correspond à et seulement à ma propre expérience de directrice de collection (Histoires Noires de la Mythologie et Histoires de la Bible) des éditions Nathan.
La directrice de collection n’intervient que s’il y a collection (et encore, pas toujours : une éditrice peut en être chargée). Une collection, c’est un ensemble d’ouvrages reconnaissables à leur présentation identique, souvent réunis par leur genre (poésie, BD…), leur thème (souvenirs d’enfance, mythologie…), etc.
La première différence – de taille ! – entre l’éditrice et la directrice que je suis est que je ne suis pas une salariée de l’entreprise mais une contractuelle, rémunérée en droits d’auteur – droits qui ne sont pas en rapport avec le temps consacré au travail, mais avec le succès de l’œuvre. Par ailleurs, la rédaction d’une partie documentaire qui venait compléter le roman mythologique était incluse dans mon travail de directrice. Puis ce travail de rédaction, nettement plus important que ce qui avait été prévu, a été reconnu comme excédant les exigences de mon rôle, et méritant donc une rémunération supplémentaire.
Par ailleurs, j’interviens davantage comme « experte » dans les domaines couverts par mes collections, Bible ou mythologie, et moins dans le travail « littéraire » sur le manuscrit. C’est-à-dire que mon rôle principal consiste à veiller à ce que les mythes (ou la Bible) ne soient pas « trahis »*, qu’il n’y ait pas d’anachronismes, etc.
Mais en dehors de cela, j’ai les mêmes tâches que l’éditrice (choix des sujets, contact avec les auteurs, relecture et commentaire des manuscrits) et le plus souvent, c’est moi qui sers de médiateur entre l’autrice et l’éditrice (que je ne remplace donc pas). De même, je suis consultée quand il s’agit de choisir le titre ou l’illustration de couverture, mais les décisions se prennent toujours à deux, trois (en incluant l’autrice), voire davantage (d’autres employés de Nathan). Enfin, je n’interviens pas du tout dans la mise en page et les étapes finales de la publication.
Bref, je n’ai pas tant l’impression de diriger que de participer à l’élaboration de « mes » deux collections !

* Il faudrait un plus long développement pour préciser ce que peut signifier trahir un mythe (!) ou ce qu’est un anachronisme dans un récit notoirement fictif…
Marie-Thérèse Davidson est directrice de collection (Histoires noires de la mythologie) chez Nathan.

Mélanie Decourt:
L’éditrice, comme son nom l’indique, édite les livres : c’est-à-dire qu’elle permet à une œuvre d’être publiée sous forme de livre. Le travail sur le texte est le cœur de sa mission, mais elle ne se limite pas à cela.
La mission commence par le choix des manuscrits. L’équipe éditoriale choisit un projet selon de nombreux critères, à commencer par sa valeur littéraire et artistique (est-il bien écrit, bien illustré, bien raconté, bien construit ? a-t-il un style, un ton, une voix, un enjeu ? apportera-t-il quelque chose à ses lecteurs ?), l’adéquation à la ligne éditoriale de la maison d’édition ou de la collection (ce projet rentre-t-il dans la charte de la collection ? est-il en phase avec les valeurs de la maison ? fait-il doublon avec le catalogue ? ou au contraire apporte-t-il quelque chose de nouveau ? pourra-t-il être bien porté par nos équipes éditoriales et de diffusion ? sommes-nous la bonne maison pour le défendre ?), mais aussi le potentiel commercial, les risques éventuels, la notoriété de l’auteur, la qualité du sujet, etc. Dans le cas d’une collection, la directrice de collection intervient à ce stade pour donner son avis sur le texte et son potentiel.
Une fois le projet retenu, on entre dans la phase d’édition à proprement parler, à savoir la transformation du manuscrit en texte bon à publier. À cette étape, s’il y a une directrice de collection, c’est elle qui travaille avec l’auteur·trice. Plusieurs allers-retours sont nécessaires pour caler le texte : en passant du papier de verre gros grain (réécrire des chapitres entiers, revoir la structure narrative) au grain ultra fin (peaufiner le style, supprimer les répétitions).
Une fois le texte établi, l’éditrice le prépare pour la mise en page : chasse aux dernières fautes de grammaire, d’orthographe, de typographie.
Ensuite l’éditrice coordonne le travail de mise en page avec le ou la graphiste, l’illustrateur·trice, le relecteur ou la relectrice, jusqu’à ce que le texte soit bon pour l’impression.
C’est aussi elle qui s’occupe des choix de format et de papier avec l’équipe de fabrication.
Elle discute aussi des conditions de mise en vente du livre, en collaboration avec l’équipe marketing (date de sortie, prix, rayon, promotion, etc.)
C’est elle qui présente le projet à l’équipe de diffusion qui proposera l’ouvrage aux libraires.
On le voit son travail s’apparente à celui d’une chef d’orchestre : sans elle, rien ne fonctionne dans les temps (et dans le budget !).
L’éditrice est le plus souvent salariée d’une maison d’édition. (Certaines travaillent en freelance, auquel cas elles sont payées au forfait, sur facture.) Les auteur·trice·s ou directeur·trice·s de collection sont payé·e·s en droit d’auteur, proportionnel aux ventes du livre.
Mélanie Decourt est directrice éditoriale fictions découvertes chez Nathan.

 

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Les invité·e·s du mercredi : Anne-Fleur Multon et Émilie Chazerand

Par 9 mai 2018 Les invités du mercredi

Aujourd’hui, on a rendez-vous avec Anne-Fleur Multon, autrice de la série Allô Sorcières. Ensuite, c’est avec Émilie Chazerand que l’on part pour des petites vacances. Bon mercredi à vous !


L’interview du mercredi : Anne-Fleur Multon

Pouvez-vous nous dire quelques mots sur votre parcours ?
Quand, à l’âge de dix-sept ans, j’ai commencé à considérer sérieusement la question rituelle du « tu-veux-faire-quoi-plus-tard-Anne-Fleur », il n’y avait pas encore vraiment, en France, d’études pour devenir écrivaine, puisque ce n’est pas encore considéré comme un véritable métier dans notre pays – sinon, je m’y serais bien évidemment RUÉE (il existe d’ailleurs maintenant un tout nouveau master de creative writing qui s’est ouvert au Havre !).
Ma formation d’écrivaine s’est donc faite sans études, par la pratique, dès mon plus jeune âge (soit en me racontant des histoires dans ma tête, soit en les faisant taper à super-papa). Mais comme il fallait bien faire quelque chose de sérieux qui rassure les adultes, j’ai un peu avancé dans les études au hasard de mes autres vocations : après un cursus scientifique jusqu’au lycée parce que je voulais peut-être devenir astrophysicienne ou médecin dans la marine marchande (surtout pour le côté bateau), j’ai poursuivi par une prépa littéraire à Henri IV parce que je me voyais bien vivre dans une bibliothèque, donc pourquoi pas devenir conservatrice, n’est-ce pas, puis j’ai continué sur des études littéraires, parce que finalement les livres les livres les livres, et je n’ai jamais passé l’agreg parce que j’avais eu ma dose de concours pour la vie – à la place, j’ai écrit mon premier roman publié !

Parlez-nous de votre série Allô Sorcières, dont les deux premiers tomes sont parus aux éditions Poulpe Fictions. D’où est venue cette histoire ?
Cette histoire, elle est née d’un désir commun avec mon éditrice de mettre en scène des ados comme on les connaît, c’est à dire pas nunuches-crucruches à la sauce pestouille-poney, mais des ados qui en veulent, qui ont des rêves, de l’ambition, qui savent où elles vont et sur qui elles peuvent compter. Je voulais une vraie histoire d’amitié bienveillante et constructive, parce qu’il me semble que le trope de la dispute, très présent dans la littérature pour les filles, est révélateur d’un mécanisme patriarcal vieux comme le monde qui empêche les femmes d’accéder aux sphères de pouvoir (diviser pour mieux régner, une stratégie éprouvée pour conserver le pouvoir !). L’importance de la sororité, de l’entraide et de la solidarité, c’étaient des valeurs féministes qui étaient pour moi essentielles à transmettre à mes lecteur·trices. Aussi, ayant grandi en Afrique et dans le Pacifique, je savais depuis toute petite qu’on parlait et qu’on lisait le français bien au-delà des frontières de la métropole. Pourquoi aucune histoire ne s’y passe-t-elle jamais ? Je voulais parler de francophonie, et montrer à quel point ces territoires boudés de la fiction peuvent apporter une richesse narrative et sont nécessaires en termes de représentation.
Si on pense à mon histoire comme un collier, je dirais que les questions de représentations et les questions féministes sont comme le fil sur lequel les perles de l’intrigue sont venues ensuite se rajouter tout naturellement. Personnellement, j’adore les histoires, les histoires qui bougent, qui déménagent, les histoires qui vous prennent à l’estomac : j’ai donc écrit une histoire que j’aurais aimé lire, avec des personnages que j’aurais aimé rencontrer ado ou pré-ado. Allô Sorcières, ce sont avant tout des romans, pas des essais !

Vos romans mettent en scène des personnages de tous horizons, avec beaucoup de diversité. Est-ce un thème qui vous est cher ?
Comme je le disais plus haut, la question de la représentation est centrale dans mes romans. Je pense que tout le monde a envie de lire des textes avec des personnages surprenants et complexes, comme dans la vraie vie. Je vois donc ça comme un enrichissement de mon texte, et pas comme une contrainte. Par défaut, on imagine toujours un personnage qui nous ressemble, ou qui ressemble aux personnages qu’on a croisés dans nos lectures (et je ne vous apprends rien, les héros et héroïnes, leur famille, les ami·e·s, tout ça est souvent très blanc, très hétéro, très métropolitain, voire parisien, et plutôt middle class – même si énormément d’auteur·trices font bien heureusement avancer les choses). Quand je pense à un personnage, je me pose toujours cette question : pourquoi ? Pour la famille d’Aliénor, par exemple, j’avais évidemment imaginé, au début, que c’était son papa qui était astrophysicien. Pourquoi pas sa maman ? J’ai donc interchangé les rôles, ce qui m’a en plus apporté les personnages vraiment chouettes des parents d’Aliénor, qui sont très complémentaires, très encourageants et positifs. On me dit parfois que ce que j’écris n’est « pas possible », que c’est une vision bien trop « bisounours » de la société. Déjà, c’est faux : je ne cache pas les problèmes de sexisme, de racisme, les jugements classistes et validistes, le poids de la grossophobie, les angoisses d’ado… Simplement, dans un livre, les dragons peuvent voler : moi, je crée un monde avec des règles différentes, avec certaines familles idéales qui servent de modèle positif à mes lecteur·trices, et qui permettent d’aborder toutes ces questions de manière bienveillante et positive, sans pour autant en cacher l’injuste et dangereuse réalité.

Comment s’est passée la collaboration avec Diglee, qui a illustré vos romans ?
Merveilleusement bien. Je connaissais Maureen avant l’écriture du roman, j’avais donc toute confiance dans ses intentions (c’est, en plus d’être une dessinatrice hors pair, une féministe convaincue et convaincante, allez la suivre sur son Instagram, @diglee_glittering_bitch, elle y partage ses réflexions toujours pertinentes et ses lectures). Elle a donné un sens à mon roman : pour moi, l’illustrateur·trice fait autant partie de la création d’une œuvre que son auteur·trice. Elle a donné à mes héroïnes un visage (tellement craquant !), de la volonté, elle les représente dans des situations de pouvoir, totalement badass, drôles et formidablement ado dans chaque dessin. Elle fait aussi souvent des propositions que j’intègre dans mon écriture : elle a représenté Azza avec des poils sous les bras, et son dessin du majordome du grand-père d’Aliénor dans le tome 1 m’a fait mourir de rire et a complètement inspiré le personnage du majordome, plus présent, dans le tome 2.
Je ne serai jamais assez reconnaissante pour son travail – trop de fierté et d’amour !

Quelles étaient vos lectures d’enfant, d’adolescente ?
Je lisais tout ce qu’on me donnait à dévorer, littérature de jeunesse ou littérature adulte. Il y a eu du Marie-Aude Murail, du Philip Pullman, Harry Potter évidemment (je suis Serdouffle, mi Serdaigle mi Poufsouffle), Claude Ponti que j’ai continué à relire ado (Ma vallée est un must-have d’imaginaire pour moi), Zola et Nabokov (au lycée, j’adorais les grandes fresques mélodramatiques), Les Orphelins Baudelaire, les Tintin et les Yoko Tsuno, Le Club des cinq chez ma grand-mère, les J’aime lire et les D-Lire, relus infiniment… J’ai passé une bonne partie de ma vie à lire, j’imagine que c’est aussi un peu comme ça qu’on devient écrivain·e.

Quelques coups de cœur à nous faire partager ?
J’ai récemment dévoré Libre et affamés, de David Arnold : c’est à mi-chemin entre du John Green et du Jonathan Safran Foer, c’est donc très américain, haletant, à fleur de peau et héroïquement adolescent. Je l’ai lu en une nuit et je le recommande chaudement (en prime, chouettes persos féminins). Sinon, le magistral Là où tombent les anges de Charlotte Bousquet (évidemment indétrônable dans mon cœur, un roman foisonnant, déchirant, lesbien, inventif dans la forme et le fond, historiquement irréprochable, relu déjà sept fois, acheté en multiples exemplaires pour les faire tourner – lisez tout de Charlotte Bousquet). J’ai aussi adoré, en adulte, Ma reine de Jean-Baptiste Andréa, qui approche l’adolescence d’une façon lumineuse et douloureuse (car un ado, n’est-ce pas un enfant coincé dans un corps trop grand ?). Presque un conte, cruel, fantastique, brillant, pur. Un petit chef-d’œuvre très cinématographique.

Pouvez-vous nous en dire plus sur vos prochains projets ? Une suite à Allô Sorcières ?
La suite d’Allô Sorcières est en écriture, et elle est prévue pour août, normalement ! Drôlement hâte de vous montrer où mes petites sorcières vont vous emmener, cette fois.
J’écris aussi un thriller YA à quatre mains avec la formidable écrivaine Samantha Bailly, et d’autres projets un peu plus secrets sont aussi en route ! Stay tuned !

Bibliographie :

  • Sous le Soleil exactement, Poulpe Fictions, 2018.
  • Viser la Lune, Poulpe Fictions, 2017, que nous avons chroniqué ici.


En vacances avec… Émilie Chazerand

Régulièrement, nous partons en vacances avec un·e artiste. Je ne sais pas si vous êtes comme moi, mais moi j’adore partir comme ça avec quelqu’un, on apprend à la·le connaître notamment par rapport à ses goûts… cet·te artiste va donc profiter de ce voyage pour nous faire découvrir des choses. On emporte ce qu’elle·il veut me faire découvrir. On ne se charge pas trop… Des livres, de la musique, des films… sur la route on parlera aussi de 5 artistes qu’il·elle veut me présenter et c’est elle·lui qui choisit où l’on va… 5 destinations de son choix. Cette fois-ci, c’est avec Émilie Chazerand que nous partons ! Allez, en route !

5 albums jeunesse :

  • Extra doux, Jon Klassen et Mac Barnett
  • Herman et Dominique, Alexandra Pichard
  • Quand je serai grand, je serai le père Noël, Grégoire Solotareff
  • Le plus grand livre du monde, Richard Scarry (parce qu’on s’éclate avec, ma fille et moi)
  • Tous les imagiers rétro de Ingela Peterson Arrhenius (parce que mon bébé-fils crie de plaisir en les voyant)

5 romans :

  • Tout Kundera, avec un faible, bizarrement, pour L’identité.
  • La Mecque-Phuket, Saphia Azzedine.
  • L’Antigone d’Anouilh (même si ce n’est pas un roman.)
  • Persépolis, Marjane Satrapi (roman graphique, roman quand même)
  • Der Vorleser (ou Le liseur) de Bernhard Schlink.

5 DVD :

  • Un long dimanche de fiançailles, de Jean-Pierre Jeunet
  • Le vieux fusil, de Robert Enrico
  • Élisa, de Jean Becker
  • Snowcake, de Marc Evans
  • Rainman, de Barry Levinson

5 CD :

  • No need to argue, The Cranberries
  • Lungs, Florence and the machine
  • Bridge over troubled water, Simon and Garfunkel
  • Toutes les compilations possibles et imaginables de la Motown
  • Out of time, R.E.M.

5 artistes :

  • Le Bernin
  • Toutes les frangines Brontë
  • Sempé
  • John Lennon
  • Florence Welch

5 lieux :

  • Le resto Jacob soul food à Harlem, New York. On y sert une cuisine des états du Sud et des revisites en live des standards de la Motown.
  • Les pubs de Galway, les pubs de Kilkenny, les pubs de Killarney. Je vous ai parlé des pubs ?
  • Prague à Pâques, Pâques à Prague. Pour les odeurs, le froid, l’Histoire palpable, le folklore religieux et les souvenirs que j’y ai.
  • Rome, la ville où je DOIS aller au moins une fois par an pour être heureuse. Avec la galerie Borghèse, le glacier San Crispino, la librairie française, le jardin botanique du Trastevere, les fontaines, la lumière et l’art, partout, tout le temps, même chez Dino et Tony, ce petit resto familial où le concept de la carte n’existe pas mais où ça chante, rit et mange sérieusement.
  • Strasbourg, ma petite patrie, qui me manque atrocement alors que j’habite à 30 minutes. Mais, où que l’on soit, on est toujours trop loin de Strasbourg, de toute façon.

5 artistes

Émilie Chazerand est autrice

Bibliographie :

  • La fourmi rouge, roman, Sarbacane (2017).
  • L’ours qui ne rentrait plus dans son slip, livre-CD illustré par Félix Rousseau, Benjamins Médias (2017).
  • Le génie de la lampe de poche, roman illustré par Joëlle Dreidemy, Sarbacane (2017).
  • Série Suzon, albums illustrés par Amandine Piu, Gulf Stream éditeur (2017), que nous avons chroniqués ici et .
  • Y en a qui disent…, album illustré par Maurèen Poignonec, L’élan vert (2017), que nous avons chroniqué ici.
  • Le bébé s’appelle Repars, album illustré par Isabelle Maroger, Gautier-Languereau (2017), que nous avons chroniqué ici.
  • Les papas de Violette, album illustré par Gaëlle Soupard, Gautier-Languereau (2017), que nous avons chroniqué ici.
  • L’horrible madame mémé, album illustré par Amandine Piu, L’élan vert (2016), que nous avons chroniqué ici.
  • Jean-Jean à l’envers, album illustré par Aurélie Guillerey, Sarbacane (2016), que nous avons chroniqué ici.
  • La petite Sirène à l’huile, album illustré par Aurélie Guillerey, Sarbacane (2015), que nous avons chroniqué ici.

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Les invité·e·s du mercredi : Sophie Adriansen et Claire Fauvel

Par 2 mai 2018 Les invités du mercredi

Aujourd’hui, c’est tout d’abord avec l’autrice Sophie Adriansen que l’on a rendez-vous, pour parler de son très beau roman Lise et les hirondelles mais aussi de ses autres ouvrages et de son parcours. Ensuite, c’est Claire Fauvel qui nous ouvre les portes de son atelier. Bon mercredi à vous !


L’interview du mercredi : Sophie Adriansen

Vous venez de sortir un très beau roman, Lise et les hirondelles, j’aimerais que vous nous disiez quelques mots sur Lise et ce qu’elle traverse dans cette histoire.
Lise est entrée simultanément dans l’adolescence et dans la guerre. Juive, elle porte une étoile sur ses vêtements et ses parents jugent plus prudent de la cacher chez des voisins… Et en ce mois de juillet 1942, c’est de leur fenêtre qu’elle assiste, impuissante, à l’arrestation de sa famille. Téméraire et déterminée, Lise prend son destin familial en main et décide de défier l’occupant…
Le roman la voit se cacher dans Paris puis quitter la capitale pour les plages du nord de la France, où la guerre prend un tout autre visage sans que la menace ne s’éloigne pour autant… On suit l’héroïne jusqu’au lendemain de la Libération.

Pouvez-vous nous raconter comment est née cette histoire ? Vous aviez déjà abordé la Seconde Guerre mondiale et la rafle du Vel d’Hiv dans le magnifique Max et les poissons, c’est un sujet que vous intéresse particulièrement ?
À l’adolescence, j’ai pendant une longue période lu uniquement des romans se déroulant pendant la Seconde Guerre mondiale. Ma fascination était liée, je crois, à mon incrédulité quant aux comportements dont les hommes se révèlent capables les uns vis-à-vis des autres…
Adulte, j’ai recueilli les confidences de la grand-mère d’un ami, qui a échappé à la rafle du Vel’ d’Hiv’. La force de ses souvenirs m’a fait imaginer le personnage de Max, le héros de Max et les poissons. À la parution du roman, en février 2015, j’ai réalisé que j’avais encore besoin d’écrire sur les événements de juillet 1942. Car si Max est forcé à quitter Paris, Hélène, elle, y est restée avec ses jeunes frères… C’est d’elle cette fois que je me suis plus directement inspirée pour camper le personnage de Lise, en mêlant à la trame, comme presque toujours dans mes livres, des souvenirs personnels. Ce choix m’a permis d’aborder également un sous-thème qui me tenait à cœur : la construction en tant qu’adolescente en l’absence des parents.
Après ces deux romans, je n’en ai pas pour autant terminé avec ce sujet. Parce qu’il continue, hélas, de résonner aujourd’hui, on le retrouvera sous d’autres formes dans d’autres de mes textes…

Vous citez de nombreux lieux qui n’existent plus, des marques de l’époque, des événements historiques peu connus… on imagine que tout ça vous demande énormément de recherche.
Pour Lise et les hirondelles comme pour Max et les poissons, je dois avouer qu’avoir passé des mois à discuter avec une dame née en 1926 m’a sacrément aidée. J’avais également en tête les souvenirs liés à mes lectures sur la période de la Seconde Guerre mondiale, et ceux liés à ma curiosité personnelle (visite de Drancy, des camps d’Auschwitz et Birkenau en Pologne, du Struthof en Alsace…). J’ai complété cela par des recherches, facilitées par les archives disponibles en ligne (j’aime utiliser les archives vidéo ou radio pour me replonger dans l’ambiance et la façon de s’exprimer d’une époque). Certains points du roman m’ont cependant donné du fil à retordre ; je pense par exemple aux stations de métro ouvertes en 1942 – la liste et les plans diffèrent selon les sources, pas simple de s’y retrouver même si l’on connaît bien le réseau RATP actuel. Ces difficultés font aussi partie du travail de romancière : je n’envisage pas, même dans une fiction, de ne pas coller au plus près à la réalité historique.

Pouvez-vous nous parler de votre parcours et nous raconter comment vous êtes venue à l’écriture ?
Je dis parfois que dans une précédente vie, je travaillais dans la finance d’entreprise… en réalité, c’était bien dans cette vie-là. Mais c’était il y a une éternité : je me consacre totalement à l’écriture depuis sept ans maintenant. L’écriture est ma passion de petite fille, à laquelle j’ai décidé de donner sa chance à la parution de mon deuxième livre, après quelques années à écrire en catimini, le soir tard ou le week-end…
En revanche, je ne me suis autorisée à écrire pour la jeunesse que plus récemment, lorsque j’ai pris conscience de la présence toujours forte en moi de celle que j’étais à huit ans, à treize ans… Il m’a suffi de tendre l’oreille pour retrouver ces voix antérieures, et avec elles les façons dont je voyais le monde à mes différents âges.

Qu’est-ce qui vous inspire ? Parlez-nous de votre processus d’écriture.
J’écris quand je suis touchée par quelque chose. C’est un événement, une rencontre, une colère qui initie le processus. Ce point de départ est comme un flocon auquel se collent d’autres flocons, souvenirs, projections, espoirs, sentiments, cela fait boule de neige et donne de la consistance à l’idée initiale, l’emmenant parfois dans une direction absolument imprévue.
Je ne me mets devant l’ordinateur que quand l’histoire est prête à l’intérieur. J’écris le premier jet poussée par une forme d’urgence, d’impérieuse nécessité. Ensuite, le retravail du texte est plus long, mais nécessaire. Après cela, je laisse généralement reposer le livre un moment (de durée variable), car seul le recul me permet alors de déceler les ultimes points d’amélioration. J’arrive enfin au stade où je ne suis plus capable de quoi que ce soit sur mon texte sans un regard extérieur. Cela correspond à l’envoi soit à quelques lecteurs-test soigneusement choisis, soit à un éditeur…

Quelles étaient vos lectures d’enfant, d’adolescente ?
Je lisais tout le temps, et de tout. Des classiques (La Comtesse de Ségur, Alain-Fournier, Hugo…), des contemporains publiés notamment à l’école des loisirs (une passion pour les romans de Marie-Aude Murail, démarrée avec la série des Émilien, ou encore pour ceux de Susie Morgenstern), des bandes dessinées…
J’ai conservé tous mes livres de jeunesse, ils occupent désormais un pan de ma vaste bibliothèque. Et j’en relis certains de temps à autre, puisque l’enfance n’est jamais loin…

Que lisez-vous en ce moment ?
J’ai découvert (des années après tout le monde semble-t-il) De mal en pis d’Alex Robinson (Rackham), formidable roman graphique qui se lit comme on regarde une série et conte, sur 600 pages, les mésaventures d’un écrivain et libraire et de son entourage.
Côté roman, je viens d’achever Une ombre au tableau, une troublante histoire de voisinage signée Myriam Chirousse.
Deux lectures que je recommande chaudement. Ainsi que toute la collection des imagiers de Jane Foster (Kimane éditeur), dans lesquels je suis plongée quotidiennement pour des raisons personnelles 🙂

Sur quoi travaillez-vous actuellement, quelles seront vos prochaines histoires que l’on pourra découvrir bientôt ?
Mes prochains romans à paraître traitent de sujets contemporains. À la rentrée de septembre, trois livres paraîtront : chez Nathan, Papa est en bas, le récit d’une jeune fille qui apprend à vivre avec la maladie dégénérative dont son papa est atteint ; chez Gulf Stream éditeur, mon premier roman graphique, Rackette-moi si tu peux (illustré par Clerpée), autour du racket à l’école primaire ; enfin, chez Slalom, le quatrième tome de la série Quart de frère quart de sœur, qui emmènera les deux héros à Londres pour un séjour scolaire riche en imprévus et autres catastrophes !
En 2019 paraîtra chez Nathan un roman dont le narrateur est un adolescent qui quitte son pays d’Afrique pour venir chercher de l’instruction et de quoi vivre décemment en France.
J’ai aussi quelques projets en cours en « littérature vieillesse » 😉 Et j’écris actuellement un roman pour adolescents autour de l’influence des mouvements sectaires…

Bibliographie jeunesse :

  • Lise et les hirondelles, roman, Nathan (2018), que nous avons chroniqué ici.
  • Hors piste, roman, Slalom (2017).
  • Série Lucien et Hermine apprentis chevaliers, romans, Gulf Stream Éditeur (2017-2018).
  • Où est le renne au nez rouge ?, album illustré par Marta Orzel, Gulf Stream Éditeur (2017), que nous avons chroniqué ici.
  • série Quart de frère quart de sœur, romans, Slalom (2017).
  • La vache de la brique de lait, album illustré par Mayana Itoïz, Frimousse (2017).
  • Les grandes jambes, roman, Slalom (2016), que nous avons chroniqué ici.
  • Max et les poissons, roman, Nathan (2015), que nous avons chroniqué ici.
  • Musiques diaboliques, roman, Nathan (2015).
  • La menace des fantômes, roman, Nathan (2015).
  • L’attaque des monstres animaux, roman, Nathan (2015).
  • Drôles d’époques !, roman, Nathan (2015).
  • Drôles de familles !, roman, Nathan (2014).
  • Le souffle de l’ange, roman, Nathan (2013).
  • J’ai passé l’âge de la colo !, roman, Éditions Volpilière (2012), que nous avons chroniqué ici.


Quand je crée… Claire Fauvel

Le processus de création est quelque chose d’étrange pour les gens qui ne sont pas créateur·trice·s eux-mêmes. Comment viennent les idées ? Et est-ce que les auteur·trice·s peuvent écrire dans le métro ? Les illustrateur·trice·s, dessiner dans leur salon devant la télé ? Peut-on créer avec des enfants qui courent à côté ? Faut-il de la musique ou du silence complet ? Régulièrement, nous demandons à des auteur·trice·s et/ou illustrateur·trice·s que nous aimons de nous parler de comment et où ils·elles créent. Cette semaine, c’est Claire Fauvel qui nous parle de quand elle crée.

Je travaille dans un atelier (Marsopolis), avec 5 autres dessinateurs à Montreuil. Ce sont des amis, mais aussi des artistes que j’admire, et c’est un plaisir de bosser à leur côté.

Pour illustrer une BD, mon travail se fait en plusieurs étapes. D’abord ce qu’on appelle le « storyboard » qui consiste à dessiner de façon schématique la totalité de la BD afin de travailler la mise en scène et la mise en page. C’est un travail de concentration, j’aime le réaliser dans un endroit calme, le plus silencieux possible, seule chez moi si je peux. Ensuite vient le moment de dessiner et colorier les planches, ça demande moins de réflexion et je peux le faire à mon atelier. Cette fois-ci, c’est l’inverse, j’aime les ambiances animées, discuter avec les autres, ou écouter de la musique ou la radio, pour ne pas m’endormir et être efficace. J’aime par exemple écouter la « NovaBookBox » sur Radio Nova qui mêle musiques et extraits de romans insolites.

Comme pour beaucoup d’auteurs, la musique a une place importante dans mon processus de création. Pour chaque album, je réalise une playlist pour entrer dans l’ambiance/l’époque de la BD. En plus de cette playlist, j’écoute ponctuellement des musiques qui m’aident à m’immerger dans une scène en particulier, pour essayer d’en retranscrire au mieux les émotions. Cela crée une sorte de « B.O. » pour l’histoire, et ça va de pair avec ma façon de penser la mise en scène de chaque séquence, qui est assez cinématographique. Le risque, c’est que certaines scènes fonctionnent parfois moins bien sans la musique censée les accompagner !

C’est dur de dire quelles musiques j’écoute, car j’aime tous les genres et cela varie justement en fonction de chaque projet. On va dire que j’ai une préférence pour la pop et le rock, avec un faible pour les vieilleries pop, folk, et psyché des 60’s, la new wave et le post punk de la fin des années 70, début 80, et puis bien sûr un paquet de groupes plus récents, ce serait infini de tous les citer (Radiohead, Sufjan Stevens, the National, Chassol, King Krule, Django Django, Beach House, Frustration, Sleaford Mods, Parquet Courts…)

Enfin, c’est souvent un événement personnel, une rencontre, un livre lu, et/ou un sujet qui me touche qui sont à l’origine de projets personnels. Une fois l’histoire générale définie, je m’accorde du temps pour en imaginer les détails, ce qui implique avoir en permanence son histoire dans un coin de la tête, de jour comme de nuit. C’est sans doute un des privilèges du métier d’auteur de pouvoir être affalé dans un canapé à rêvasser et déclarer qu’on est en plein boulot !

Claire Fauvel est autrice et illustratrice.

Bibliographie :

  • Phoolan Devi, reine des bandits, scénario et dessins, Casterman (à paraître 30 mai 2018).
  • La guerre de Catherine, dessins d’après un scénario de Julia Billet, Rue de Sèvres (2017), que nous avons chroniqué ici.
  • Une Saison en Égypte, scénario et dessins, Casterman (2015).
  • Sur les pas de Teresa la religieuse de Calcutta, illustration d’un roman de Marie-Noëlle Pichard, Bayard Jeunesse (2016).

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Les invité·e·s du mercredi : Cléa Dieudonné et Annabelle Buxton

Par 25 avril 2018 Les invités du mercredi

Ce mercredi, je vous propose une rencontre avec Cléa Dieudonné que j’ai eu la chance de pouvoir interviewer. Elle nous parle de ses albums que je trouve incroyables et revient sur son parcours. Ensuite, Annabelle Buxton nous révèle les secrets de son atelier…


L’interview du mercredi : Cléa Dieudonné

J’ai adoré votre album complètement fou La Pyramide des animaux ! Comment avez-vous conçu ce livre-fresque qui fourmille d’animaux et autres détails ?
Tout est parti de l’idée un peu absurde d’empiler des animaux dans un livre au format similaire à La Mégalopole. J’ai fait beaucoup de recherches et établis une liste d’espèces des plus connues aux plus étranges, puis j’ai dessiné une première version très droite et ordonnée. Les animaux étaient rangés du plus gros en bas au plus petit en haut, avec un animal par page. Guillaume Griffon, mon éditeur, m’a fait remarquer que cela serait plus amusant de tous les mélanger. J’ai donc dessiné une nouvelle version beaucoup plus complexe et chaotique. J’ai rendu la pyramide plus instable puis j’ai construit sa charpente avec les plus gros animaux et quelques piles de plus petits. En parallèle, j’ai défini une scène par page de la pyramide et écrit le texte. J’ai aussi ajouté des saynètes de second plan, qui ne sont pas mentionnées dans l’histoire. Puis j’ai comblé les vides avec d’autres animaux.
Et ensuite, j’ai pris soin que chacun soit en mouvement même s’ils ne prennent pas part à l’histoire : certains font des selfies, mange du pop-corn, joue avec un hélicoptère télécommandé par exemple. Je voulais que l’ensemble soit foisonnant et que, peu importe où le lecteur pose ses yeux, il ait toujours quelque chose à découvrir.
J’ai porté un soin particulier à ajouter des animaux méconnus ou mal-aimés comme le couscous tacheté, le glouton, le pangolin ou l’araignée, la hyène, le vautour. Au total, il y a plus de 150 espèces différentes et 200 animaux, ça en fait du monde à dessiner !

Quel parcours avez-vous suivi avant de réussir à créer des livres toujours plus surprenants les uns que les autres ?
J’ai étudié le graphisme puis la conception de projets multimédias à Paris pendant 5 ans à l’école Estienne puis à Gobelins. Une fois diplômée, je suis partie travailler à Amsterdam dans une agence de communication où je me suis plutôt orientée sur l’illustration. Pendant tout ce temps, j’ai écrit des histoires pour enfants, rien de bien abouti. Puis un jour, j’ai commencé à concevoir un livre comme mes projets multimédias, j’ai réalisé qu’on pouvait jouer avec la forme du livre, son volume, la façon dont on le manipule et dont on le lit. Cela a donné naissance à mon premier livre La Mégalopole imaginé pour les supports numériques et papier. Le projet s’est concrétisé grâce à ma rencontre avec la maison d’édition L’Agrume. Il m’a aidé à créer ce livre démesuré qui se déplie sur 3,75 m. La pyramide est beaucoup plus petite, seulement 2 m de long !

Vous avez aussi conçu un livre numérique, Avec quelques briques, avec Mathilde Fournier, est-ce que le travail est très différent de la création d’un album papier ?
Pour moi pas vraiment, mais je crois que je pense plus comme une designer que comme une auteure. Je conçois un livre avant de l’écrire et il peut s’incarner à l’écran ou sur le papier. Par contre pour le numérique il faut aussi gérer la production (un peu le rôle de l’éditeur en fait) et travailler en équipe avec un développeur et un sound designer. C’est ce que j’ai fait pour l’app Avec quelques briques qui est l’adaptation du livre pop-up de Vincent Godeau, publié (sur papier) par L’Agrume. C’est une interprétation de son livre et une expérimentation sur la lecture à l’écran. Avis aux amateurs elle est gratuite dans l’App Store !

Quand on regarde votre production, on se dit que la forme du livre est quasiment aussi importante que l’intérieur. Comment décidez-vous de la forme que va prendre une de vos créations ?
C’est exactement ça. L’histoire s’impose d’elle même quand je trouve la forme du livre et de la façon de le lire. Mais ce n’est pas facile de trouver une forme originale qui fonctionne, il faut que le livre soit surprenant, mais lisible et aussi réalisable par l’imprimeur. Pour La Mégalopole j’avais cherché un système de pliage qui me permettrait d’avoir une image panoramique et une histoire à la fois. Mais il fallait que ce vaste espace soit utilisé judicieusement. J’ai repensé à une frustration ressentie lorsqu’on essaie de prendre en photo un gratte-ciel qui dépasse du cadre. D’où l’idée d’une ville géante qui ne peut être regardée en un regard et qui sort du cadre. Pour mon prochain livre, j’ai cherché à jouer avec un système d’ouverture, puis tourner ces pages m’a évoqué le fait d’ouvrir une porte. C’est devenu un livre-maison et les pages sont ses pièces.
Je développe d’autres idées de livres, plusieurs à la fois. Je fais des petites maquettes papier, je réfléchis à la pertinence et de la faisabilité, réfléchi au thème de l’histoire. Quand on décide qu’un projet est mûr, je me lance dans les illustrations et l’écriture. Mais je ne suis pas pressée, je fais seulement un livre par an et j’ai déjà les idées pour les deux prochains.

Quelles sont vos techniques de création ?
Je dessine toujours sur papier puis je scanne mes croquis et les redessine en vectoriel sur le logiciel « Illustrator ». Cela me permet de modifier indéfiniment mes illustrations pour rajouter des couches successives de détails et aboutir à des scènes fourmillantes.

Quand vous étiez enfant et adolescente, lisiez-vous plutôt des albums, des BD, des romans… ?
J’ai lu énormément de BD et de contes et légendes du monde entier, ensuite pas mal de mangas. Très peu de romans en fait, à part Roald Dahl que j’adore toujours et Harry Potter comme tous ceux de ma génération !

Et quel genre de projets explosifs avez-vous pour les mois à venir ?
Je suis en train de finir un nouveau livre qui sortira à la rentrée, un livre maison. On suit les pas d’une petite fille qui explore la villa de sa tante archéologue et évidemment elle vit plein d’aventures loufoques. Il y a encore une fête avec une grande parade plus folle que celle de La Mégalopole. Après ce projet, je pense travailler à un cahier d’activité sur l’architecture. Puis un livre à déplier avec un autre système et la version numérique de La Mégalopole qui est toujours en incubation.

Bibliographie francophone :

  • La Pyramide des animaux, L’Agrume (2017), que nous avons chroniqué ici.
  • 10 Animaux et leurs voisins, L’Agrume (2016)
  • 10 Véhicules et leurs cousins, L’Agrume (2016).
  • Ville magique, Kimane (2016).
  • La Mégalopole, L’Agrume (2015), que nous avons chroniqué ici.

Son site : http://www.cleaplatre.com


Quand je crée… Annabelle Buxton

Le processus de création est quelque chose d’étrange pour les gens qui ne sont pas créateur·trice·s eux-mêmes. Comment viennent les idées ? Et est-ce que les auteur·trice·s peuvent écrire dans le métro ? Les illustrateur·trice·s, dessiner dans leur salon devant la télé ? Peut-on créer avec des enfants qui courent à côté ? Faut-il de la musique ou du silence complet ? Régulièrement, nous demandons à des auteur·trice·s et/ou illustrateur·trice·s que nous aimons de nous parler de comment et où ils·elles créent. Cette semaine, c’est Annabelle Buxton qui nous parle de quand elle crée.

Dans mon processus de création, dessin et écriture marchent côte à côte. Un dessin peut m’apporter une idée de scénario et une idée de scénario un dessin. J’ai beaucoup de difficultés à être linéaire, je vois le monde en petits morceaux. Cela se retranscrit aussi dans ma manière de travailler.
Je commence toujours le travail avec mon rituel café, que je pose tant bien que mal entre une trousse débordante de crayons, deux trois pots de pinceaux, un pot d’eau sédimentaire, une palette, des encres, des carnets, des post-its (partout) une table à découper sous une table lumineuse, sous une tablette graphique et un sèche-cheveux sur la droite qui est très important pour faire sécher plus rapidement la peinture. Je travaille le plus souvent à la maison, car mon matériel est compliqué à déplacer. Le silence le matin me plaît et m’aide à me concentrer, il m’arrive très souvent d’allumer la radio et d’aller choisir mes podcasts de mes émissions fétiches que j’écoute l’après-midi et le soir. France inter, France culture et Arte radio composent la playlist. Connaissez-vous le podcast Écoutez le monde Le chasseur de silence… ? Une pépite.
Après avoir écouté avec la tête j’écoute avec le cœur, vient alors le tour de Joe Strummer, des Talking Heads, ou encore des petites histoires de Mathieu Boogaerts.
Beaucoup de styles se confondent, le fil conducteur ? Leur voix.

Il y a plusieurs étapes dans mon travail et celle qui à ma préférence est l’esquisse. Un cahier et quelques crayons suffisent et voilà que je m’échappe dans des cafés parisiens vers Bastille ou Laumière. J’ai un peu mes adresses préférées où les décibels s’alignent, la lumière est belle et le décor est chargé, voire poussiéreux. Je m’arrange toujours pour être près d’une fenêtre. L’agitation mesurée et les bruits de porcelaine, des rires étouffés, des serveurs et des personnes qui vont et qui viennent, m’apportent de bonnes conditions pour rester concentrée dans mon travail sans être frustrée d’être contenue sur ma chaise.
Les trains me font aussi cet effet, l’immobilité mobile fonctionne bien pour moi.

Annabelle Buxton est autrice-illustratrice.

Bibliographie  :

  • Tom et Tow, texte et illustration, Albin Michel Jeunesse (2017), que nous avons chroniqué ici.
  • Système solaire, illustrations d’un texte d’Anne Jankeliowitch, De la Martinière Jeunesse (2017)
  • La Pointeuse botanique, illustration d’un texte de Caue De L’Essonne, avec photos de Gérard Arnal, Actes Sud Junior (2016).
  • Le livre-tapis des jouets, texte et illustrations, Actes Sud Junior (2015).
  • Archicubes, illustrations d’un texte de Sandrine le Guen, Actes Sud Junior (2014), que nous avons chroniqué ici.
  • Le Rhinocéros de Wittgenstein, illustrations d’un texte de Françoise Armengaud, Les Petits Platons (2013).
  • Le Tigre blanc, texte et illustrations, Magnani (2012).

Son site : http://annabellebuxton.com

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Les invité·e·s du mercredi : Coline Pierré et Øyvind Torseter

Par 18 avril 2018 Les invités du mercredi

C’est un mercredi un peu spécial pour moi aujourd’hui. On commence par une longue interview avec une autrice que j’apprécie beaucoup, tant pour son travail que pour sa personnalité, Coline Pierré, ensuite on part en vacances avec l’un de mes illustrateurs préférés, Øyvind Torseter. À travers ces deux rencontres, j’espère vraiment vous donner envie de connaître leur travail. Bon mercredi à vous !


L’interview du mercredi : Coline Pierré

Pouvez-vous nous dire quelques mots sur votre très bel album Le jour où les ogres ont cessé de manger des enfants ?
Après avoir illustré la couverture de mon second roman, L’immeuble qui avait le vertige, Loïc m’a contactée pour me dire qu’il l’avait aimé et me demander si ça m’intéresserait de monter un projet de livre ensemble. Je connaissais et j’aimais son travail donc j’étais ravie.
J’avais justement cette idée d’histoire en tête. Je ne sais plus comment elle est née, mais je me souviens très bien où : j’étais devant ma cuisinière.
J’en ai parlé en quelques mots à Loïc et il a été curieux. J’ai écrit l’histoire, elle lui a plu et on s’est lancés. On l’a proposée à Olivier Douzou, qui est l’éditeur des albums au Rouergue. Il a été tout de suite intéressé, et il y a apporté des choses vraiment intéressantes, un regard extérieur qu’on n’avait pas.
C’est une sorte de conte moderne humoristique, qui aborde notre rapport à l’alimentation et à la consommation. C’est aussi un livre qui milite de manière pas vraiment dissimulée pour le végétarisme. Pour la petite anecdote, j’ai écrit ce texte avant de cesser de manger de la viande. Et je n’en ai vraiment saisi la portée que lorsque Loïc, puis Olivier, y ont posé leur regard. Il faut croire que quelque chose infusait sans doute déjà en moi. 🙂

Comment avez-vous travaillé sur ce projet avec Loïc Froissart ?
J’ai écrit une première version du texte à partir de laquelle Loïc a fait de premières images. Puis j’ai écrit mille versions du texte et Loïc a refait mille versions des images. Parfois en parallèle, parfois en rebondissant sur le travail et les idées de l’autre. Loïc a apporté des idées et de nouvelles dimensions au texte. On a un peu le même fonctionnement, je crois, on tâtonne, on recommence, on n’est pas satisfait, on améliore petit à petit. Il s’est passé plus de trois ans entre la première version du texte et la publication du livre, donc on a eu tout le loisir d’hésiter et de parfaire les choses.
Entre temps, on a monté une lecture dessinée et sonore ensemble (une histoire d’oiseau dont personne ne comprend le chant), on prépare une lecture dessinée et musicale à partir des Ogres, et on réfléchit à de nouveaux projets de livres.

Vous avez créé Monstrograph avec votre compagnon Martin Page, pouvez-vous nous parler de ce projet ?
Nous avons monté il y a quelques années cette maison de micro-édition pour y publier des livres courts et hors-normes, impubliables ailleurs ou refusés partout, et auxquels nous tenons. Ce sont souvent des textes un peu bizarres et très personnels. Pour l’instant, il s’agit surtout de livres illustrés et d’essais. (au départ, on faisait aussi un peu de sérigraphie mais on n’a plus vraiment le temps pour ça).
On ne se donne aucun objectif en termes de régularité, on fait les livres que l’on veut, quand on a envie. C’est un plaisir de pouvoir travailler sur des formats un peu différents, et de réfléchir à tous les aspects du projet, de penser quelque chose de global : écriture, illustration, maquette, choix du format, du papier, vente. Et puis ça permet de s’affranchir du temps parfois trèèèès long de l’édition.
Mais c’est aussi un sacré travail (et un investissement financier personnel) donc on en fait très peu. Mais ils font aussi parfois naître de beaux projets : J’ai par exemple fait un atelier d’écriture sur la base d’un de mes livres illustrés, et une classe de collégiens avait monté une lecture musicale à partir d’un de ces textes.
On aimerait aussi un jour s’ouvrir à des publications d’amis, ou traduire des textes courts d’auteurs qu’on aime.

L’engagement prend une grande place aussi dans votre travail à vous et dans celui de Martin, j’ai l’impression. Pouvez-vous nous en parler ?
Je n’ai pas l’impression d’être une fille très engagée (je manifeste très rarement, je ne fais pas partie d’associations), je culpabilise même souvent de cette inaction quand je vois les autres qui agissent concrètement. Alors pour donner le change, j’essaie d’être engagée avec mes armes à moi, là où je me sens plus à l’aise : dans ma vie quotidienne (véganisme, écologie…), dans mon langage, dans mes rapports aux autres, dans mes votes, dans ce que je dis aux élèves que je rencontre, et puis j’essaie de faire des livres qui véhiculent (souvent clandestinement, parfois plus frontalement) les valeurs auxquelles je crois : féminisme, antispécisme, humanisme…
Martin et moi sommes radicaux dans différents domaines 🙂

Parlez-nous de votre parcours
J’écris depuis l’enfance. Adolescente, j’écrivais aussi des chansons, mais l’idée de monter sur scène me terrorisait. J’avais envie que la création fasse partie de ma vie d’adulte, sans vraiment me décider pour un art. J’oscillais entre musique et écriture, j’ai fait un peu de vidéo, de dessin…
J’ai suivi des études d’information et communication à la fac, avec la vague intention de devenir journaliste, car c’était le compromis que j’avais trouvé pour à la fois rassurer mes parents avec le spectre d’un « vrai métier », et vivre de l’écriture. J’ai abandonné en cours de route parce qu’au fond, ce n’était pas ça que j’avais envie de faire. Je suis devenue rédactrice indépendante, et en parallèle, j’ai continué à essayer d’écrire des livres (j’ai écrit beaucoup de débuts de romans). Un jour, j’ai fini par réussir à terminer une histoire, et L’école des loisirs l’a publiée [NDLR Apprendre à ronronner sorti en 2013]. Assez vite, j’ai développé des activités annexes qui m’intéressent beaucoup (animation d’ateliers d’écriture, lectures musicales, création de projets mêlant écriture, son, vidéo…) et qui m’ont permis d’en faire mon métier. 
Maintenant, je reviens doucement à la musique en la mêlant à ma pratique de la littérature, je compose des musiques qui accompagnent des lectures, et j’ose enfin monter sur scène pour les jouer.

Où trouvez-vous votre inspiration ?
Dans mes souvenirs d’enfance et d’adolescence, dans mes sentiments d’adulte, dans ce que vivent mes proches, dans mes angoisses, mes colères, mes doutes et mes incapacités, dans le monde partout autour de moi, en essayant de décaler légèrement mon regard sur la réalité, d’ouvrir des portes dérobées, de renverser des situations, de faire entrer en collision des choses qui s’opposent pour créer des mini big bang intimes. Et puis dans les œuvres d’art des autres, parce qu’elles me donnent de l’énergie et des envies. Mais aussi dans celles que j’aurais aimé aimer mais qui ne me plaisent pas, parce qu’elles me donnent envie de les réécrire.

Est-ce quand on vit avec un·e auteur·trice ça inspire ou au contraire c’est parfois compliqué de ne pas se piquer l’un l’autre des idées ? Est-ce que Martin est votre premier lecteur et inversement ? Intervenez-vous l’un·e sur le travail de l’autre ? (je précise que j’aurai posé la même question à Martin)
Oui, nous sommes le premier lecteur l’un de l’autre, on se fait toujours relire nos livres au moins deux fois. Nos écritures et nos goûts sont plutôt proches, nos idées aussi, donc je pense qu’on comprend bien ce que l’autre veut faire dans ses textes, c’est quelque chose de très précieux pour l’un comme pour l’autre. On sait qu’on peut être franc dans nos remarques et nos corrections, et on est capables d’accepter les critiques de l’autre sans y mettre trop d’ego, c’est important (cela dit, on est très bienveillants). Et c’est pareil quand on écrit des livres ensemble.
En ce qui concerne les idées, ce n’est pas une guerre ! Parfois, une idée naît au cours d’une conversation ou d’une blague commune, et alors la grande question de « à qui appartient cette idée ? » apparaît, mais c’est rare. C’est comme ça par exemple qu’on a décidé de co-écrire un projet de série jeunesse, parce qu’on ne savait plus qui en avait eu l’idée. Mais le partage des idées n’est pas source de scènes de ménage, il y en a assez d’autres dans l’univers. 🙂
C’est au contraire plutôt inspirant d’être au contact des idées et de l’enthousiasme de l’autre (parce qu’on n’a pas les mêmes périodes creuses), on s’épaule, on se stimule. Et c’est un sacré confort de vivre avec quelqu’un qui fait le même métier que soi, qui comprend vraiment nos problématiques, qui a le même rythme de travail. Il n’y a que lorsque l’un de nous a un texte accepté par un éditeur qui a refusé un texte à l’autre, que c’est un peu frustrant. Mais ça n’arrive pas souvent.

Quelles étaient vos lectures d’enfant, d’adolescente ?
Enfant, je ne faisais pas très attention aux noms des auteur.trice.s qui étaient écrits sur les livres (honte à moi). Je lisais en vrac ce qui m’interpellait, par le ton, l’histoire, les idées. Je me souviens avoir adoré (et désastreusement tenté de plagier à 11 ans) la série des « Enquête au collège » de Jean-Philippe Arrou-Vignod, je me souviens avoir relu mille fois « Les cacatoès » de Quentin Blake, avoir dévoré une bonne partie de la collection des « Chair de poule », avoir grandi avec les abonnements à L’école des loisirs et avoir lu un paquet de bandes dessinées : les classiques de la bande dessinée franco-belge, et puis les magazines Disney (Le journal de Mickey, Super Piscou Géant…) 
Adolescente, je me suis construite avec les livres de Boris Vian, Howard Buten, Virginie Despentes, Manu Larcenet, Roald Dahl, Hubert Selby Jr, Oscar Wilde, Marjane Satrapi, Bill Watterson… (argh, je réalise que ce sont majoritairement des hommes).

Que lisez-vous en ce moment ?
Je viens de lire un livre réjouissant de Sophie G. Lucas, une sorte d’essai poétique qui s’appelle Assommons les poètes. Dernièrement, j’ai aussi beaucoup aimé Inséparables, de Sarah Crossan, et adoré Handi-gang de Cara Zina (un roman qui met en scène un groupe d’adolescents souffrants de différents handicaps, qui décident d’agir pour dénoncer les injustices dont ils sont victimes). Et parmi l’amoncellement de livres en cours à côté de mon lit, il y en a qui sont extras : Je suis le genre de fille, de Nathalie Kuperman, La vie effaçant toutes choses de Fanny Chiarello, Ces hommes qui m’expliquent la vie, de Rebecca Solnit, et Olympe de Gouges, la bande dessinée de Catel et Bocquet. (tiens, cette fois, ce ne sont presque que des femmes !)

Quelques mots sur vos prochains ouvrages ?
Mon nouveau livre paraît au Rouergue aujourd’hui (youhou !). C’est un roman pour enfants qui s’intitule La révolte des animaux moches. Il met en scène un groupe d’amis composé de quatre animaux, dans un monde très légèrement futuriste où animaux et humains vivent en paix (c’est-à-dire sans se manger). Seulement, les animaux « nobles » (chevaux, chiens…) sont désormais les alliés des humains, et les animaux moches sont déconsidérés, méprisés, ils sont devenus les nouveaux prolétaires de ce monde. Alors les quatre héros du livre décident de mener une révolte pour faire advenir plus de justice et être reconnus à leur juste valeur.
Chez Monstrograph, la maison de micro-édition que j’ai créée avec mon compagnon, Martin Page, nous publions aussi deux livres ce printemps. 
Un livre collectif que nous éditions tous les deux et qui interroge 31 artistes sur les conditions de leur création. Il s’intitule : Les artistes ont-ils vraiment besoin de manger ? Actuellement, il est en souscription via un financement participatif [NDLR plus d’info ici].
Et puis un court essai que j’ai écrit, qui parle de la littérature, de la fiction, et du rôle politique et social de l’imagination et des fins heureuses, intitulé : Éloge des fins heureuses.

Bibliographie : 

  • La révolte des animaux moches, roman illustré par Anne-Lise Combeaud, Rouergue (2018).
  • Le jour où les ogres ont cessé de manger des enfants, album illustré par Loïc Froissart, Rouergue (2018), que nous avons chroniqué ici.
  • La Folle rencontre de Flora et Max, roman coécrit avec Martin Page, l’école des loisirs (2016).
  • Ma fugue chez moi, roman, Le Rouergue (2016), que nous avons chroniqué ici.
  • L’immeuble qui avait le vertige, roman, Le Rouergue (2015).
  • N’essayez pas de changer, le monde restera toujours votre ennemi, roman coécrit avec Martin Page, Monstrograph (2015).
  • Petite encyclopédie des introvertis, roman, Monstrograph (2015).
  • Apprendre à ronronner, roman illustré par José Parrondo, l’école des loisirs (2013).

Le site de Coline Pierré : http://www.colinepierre.fr.


En vacances avec… Øyvind Torseter

Régulièrement, nous partons en vacances avec un·e artiste. Je ne sais pas si vous êtes comme moi, mais moi j’adore partir comme ça avec quelqu’un, on apprend à la·le connaître notamment par rapport à ses goûts… cet·te artiste va donc profiter de ce voyage pour nous faire découvrir des choses. On emporte ce qu’elle·il veut me faire découvrir. On ne se charge pas trop… Des livres, de la musique, des films… sur la route on parlera aussi de 5 artistes qu’il·elle veut me présenter et c’est elle·lui qui choisit où l’on va… 5 destinations de son choix. Cette fois-ci, c’est avec Øyvind Torseter que nous partons ! Allez, en route !

5 albums jeunesse :  

  • Asbjørnsen and Moe : Norwegian folktales [NDLR sorti en France sous le titre Contes populaires norvégiens]
  • Tove Jansson : Moomin [NDLR sorti en France sous le même titre]
  • Jockum Nordstrom: Sailor and Pekka [NDLR sorti en France sous le titre Sailor et Pekka font les courses]
  • Jan Loof : The red apple
  • Astrid Lindgren : Emil [NDLR sorti en France sous le titre Les farces d’Emil]

5 romans :

  • Jon Fosse : Trilogien
  • Haruki Murakami : Colorless Tsukuru Tazaki [NDLR sorti en France sous le titre L’Incolore Tsukuru Tazaki et ses années de pèlerinage]
  • Lars Saabye Christensen : The half brother
  • Vigdis Hjorth : Wills and Testament
  • Karl Ove Knausgård : My struggle

5 DVD

  • Vertigo [NDLR sorti en France sous le titre Sueurs froides]
  • Twin Peaks [NDLR sorti en France sous le titre sous le même titre]
  • Lost in translation [NDLR sorti en France sous le titre sous le même titre]
  • Fanny and Alexander [NDLR sorti en France sous le titre Fanny et Alexandre]
  • Bladerunner [NDLR sorti en France sous le titre sous le même titre]

5 CD

  • Talk Talk : Laughing stock
  • Joanna Newsom : Ys
  • Robert Wyatt : Rock bottom
  • Biosphere : Substrata
  • Bill Callahan : Dream River

5 BD

  • Tove Jansson : Moomin, The complete Tove Jansson Comic Strip
  • Lars Fiske and Steffen Kverneland : Kanon
  • Pushwagner : Soft City [NDLR sorti en France sous le même titre]
  • Chris Ware : Jimmy Corrigan [NDLR sorti en France sous le même titre]
  • Joost Swarte : Is that all there is?

5 lieux

  • Shanghai, China
  • Lofoten, Norway
  • Reykjavik, Iceland
  • Cornwall, UK
  • Nordmarka, Oslo

5 artistes

  • David Hockney
  • Brian Eno
  • Saul Steinberg
  • David Shrigley
  • Vanessa Baird

Øyvind Torseter est auteur et illustrateur

Bibliographie française :

  • Noirbert, illustration d’un roman de Håkon Øvreås, La joie de Lire (2017), que nous avons chroniqué ici.
  • Tête de mule, BD, texte et illustrations, La joie de Lire (2016), que nous avons chroniqué ici.
  • Maarron, illustration d’un roman de Håkon Øvreås, La joie de Lire (2015), que nous avons chroniqué ici.
  • Socrate et son papa, illustration d’un roman de Einar Øverenget, La joie de Lire (2015), que nous avons chroniqué ici.
  • Ina et Aslak opération dynamique, illustration d’un album de Tore Renberg, Didier Jeunesse (2014), que nous avons chroniqué ici.
  • Pourquoi les chiens ont la truffe humide, illustration d’un album de Kenneth Steven, Cambourakis (2013), que nous avons chroniqué ici.
  • Ina et Aslak apprentis bûcherons, illustration d’un album de Tore Renberg, Didier Jeunesse (2013), que nous avons chroniqué ici.
  • Le trou, album, texte et illustrations, La joie de Lire (2012), que nous avons chroniqué ici.
  • Gravenstein, album, texte et illustrations, La joie de lire (2011).
  • Detours, album, texte et illustrations, La joie de lire (2009).
  • Mr Randpy, album, texte et illustrations, Rouergue (2002).

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