La mare aux mots
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Interview

Les invité·e·s du mercredi : Guillaume Perreault et Fabrice Parme

Par 19 septembre 2018 Les invités du mercredi

Aujourd’hui, je suis heureux de recevoir Guillaume Perreault, un auteur/illustrateur dont j’aime beaucoup le travail. Avec lui, nous revenons sur certains de ses titres, sur son parcours et sur son travail. Puis on part en vacances avec l’auteur de la géniale série Astrid Bromure, Fabrice Parme ! Bon mercredi à vous.


L’interview du mercredi : Guillaume Perreault

J’aimerais que vous nous disiez quelques mots sur votre dernier album, le très singulier Dans mon immeuble, il y a…
Dans mon immeuble était un petit projet bijou si on peut dire. Le format peu conventionnel du leporello m’intriguait et posait un beau défi de création et le texte simple et comique me parlait beaucoup. Pour bien couronner le tout, la collaboration s’est déroulée comme un charme et j’ai eu carte blanche au niveau créatif, bref le genre de projet idéal !
Le livre tombait à point aussi, je sortais d’un projet de longue haleine un peu exigeant. Je me suis donc permis de m’amuser et de me relâcher un peu avec ce titre. J’y ai caché plein d’éléments pour faire sourire petits et grands, la création a été fluide et tellement amusante. Je crois que le lecteur peut justement bien le voir et l’apprécier.
En parlant de détails, on tombe justement dans le sujet de l’album. Le jeune garçon qui nous fait découvrir son immeuble qui abrite toute sorte de gens et d’histoire. Le texte de Mélanie nous guide au travers des étages et nous dévoile la vie qui s’y trouve. J’aurais pu me contenter d’illustrer simplement ces moments, mais je me suis permis d’ajouter à la vie de cet immeuble et d’y ajouter des petits regards entre voisins, des objets insolites qui laissent place à l’imagination ou des liens entre les pièces et des secrets pour les fins observateurs.

Pouvez-vous nous parler aussi du génial Le facteur de l’espace, pour lequel vous avez reçu une pépite au Salon de Montreuil ?
Le facteur de l’espace est l’accomplissement dont je suis le plus fier à ce jour. Évidemment j’adore tout projet dans lequel je m’implique, mais ce titre m’est tout particulièrement cher.
L’idée m’est venue en griffonnant des petits astronautes par hasard dans mon calepin et de fil en aiguille Bob le facteur est né. J’ai laissé ce petit croquis de côté, mais l’idée me restait toujours en tête et un jour entre deux séances de dédicaces en salon je me suis posé à un café et j’ai tout jeté l’histoire de ce facteur sur un bout de papier. C’est comme si l’histoire s’était écrite toute seule !
Avec cette histoire, je voulais explorer l’importance de sortir de sa zone de confort. D’essayer de nouvelles choses, de faire face au changement. Bob n’aime pas sortir de sa routine casanière, mais se rend vite compte que l’inconnu, quoiqu’il soit effrayant, apporte sa dose de découvertes et de belles rencontres. J’ai aussi voulu présenter le livre sous forme de bande dessinée pour les jeunes lecteurs. J’ai souvent l’impression qu’on ne touche que l’album chez les jeunes et la bande dessinée dans cette tranche d’âge touche souvent l’humour et le « strip » classique. C’est donc un hybride entre la mise en page et la structure d’un album classique et la bande dessinée. J’adore la flexibilité que je me suis créée !
Bob me ressemble un peu en fait. Je crois que c’est pour ça que le projet me tient à cœur autant. C’est aussi un projet que je chapeaute à 100 %, j’assure le texte, l’image et même la mise en page de A à Z, c’est en quelque sorte mon bébé.
Quand j’ai eu terminé la production de ce livre, je me suis rendu compte que Bob, notre facteur, devait vivre d’autres aventures. Ça ne peut pas se terminer ainsi ! Je me suis donc mis à la production du tome 2 et je peux aussi annoncer qu’on travaille actuellement à la production d’une série animée et d’un jeu vidéo du facteur ! Les aventures de Bob ne font que commencer !

Qu’est-ce qui vous inspire ?
Je suis un fan de cinéma, je dirais d’emblée que mes inspirations se trouvent du côté du grand écran. J’adore la structure et la lenteur des films de Kubrick, les personnages et les couleurs de Wes Anderson, la tension des frères Coen. Je parle souvent d’une illustration en terme cinématographique, comme si j’imaginais mes dessins à la manière d’une capture d’écran d’un film qui joue dans ma tête. J’adore regarder un film et me dire « wow ce plan est hyper original, comment est-ce que je pourrais l’adapter dans ma pratique ? ». Je termine souvent un film en créant des petits croquis de plan, scènes ou décor qui m’ont marqué. Ou parfois je dessine l’intérieur d’une maison par exemple et je me dis « tiens, comment Wes Anderson aurait décoré cet intérieur ? ». Il y a beaucoup de lien entre nos domaines respectifs, je crois.

Qui sont vos premiers lecteurs ?
J’ai mes personnes-ressources. J’alterne en fonction de mes angoisses du moment haha !

Quelles techniques d’illustrations utilisez-vous ?
Je varie beaucoup. Parfois à la main uniquement ; crayon de plomb simple, crayon de couleur. À d’autres moments je débute à la main, par exemple pour encrer et la couleur est mise à l’ordinateur. Je travaille aussi beaucoup à l’ordinateur directement. En Photoshop principalement. Mais pour les croquis, pour développer des personnages ou pour explorer ça reste à la main dans un petit calepin. Y’a rien qui bat le spontané d’un coup de crayon.

Pouvez-vous nous raconter votre parcours ?
J’ai étudié en design graphique et j’y ai travaillé pendant quelques années. Je dessine depuis que je suis tout jeune et c’est ce qui m’a poussé vers ce choix de carrière. En agence, j’étais le graphiste spécialiste en illustration, c’était impossible pour moi de travailler à partir de photo ou autre chose, non merci ! J’ai eu mon premier contrat d’illustration pour un roman jeunesse grâce à une amie qui m’a référé et le reste a fait boule de neige. Je suis devenu travailleur autonome et j’ai accepté plusieurs contrats d’illustrations pour éventuellement sauter dans le monde de l’édition. J’ai écrit Cumulus, il y a quelques années, comme un défi personnel. Je n’aurais jamais cru avoir un talent en écriture (surtout à voir mes notes à l’école !), mais finalement j’ai eu la piqûre. Je collabore beaucoup avec d’autres auteurs afin de donner la vie à leurs histoires, mais je vise à prioriser ma carrière d’auteur/illustrateur à partir de maintenant.

Quelles étaient vos lectures d’enfant, d’adolescent ?
Rien d’extravagant. Les mêmes classiques que tous ; Tintin, Astérix, Les tuniques bleues… J’avoue avoir été un grand fan de jeux vidéo dans ma jeunesse. Je crois que la plupart de mon temps se passait dans ces univers fantastiques plutôt que dans les livres ou la réalité ! Mais bon, j’ai tout de même réussi à être auteur non ?

Quelques mots sur les prochaines histoires que vous nous proposerez ?
Comme j’ai mentionné, la série de dessin animé du facteur m’occupe énormément ! C’est un projet très embryonnaire pour le moment, mais je suis si fier et stimulé, c’est un rêve d’enfant qui se réalise.
Sinon j’ai quelques projets sur la table, mais c’est trop tôt pour en parler. Quelque chose de plus adulte, en bande dessinée.

Bibliographie jeunesse (sélective) :

  • Dans mon immeuble, il y a…, illustration d’un texte de Mélanie Perreault, Les 400 coups (2018), que nous avons chroniqué ici.
  • Petite histoire pour effrayer les ogres, illustration d’un texte de Pierrette Dubé, Les 400 coups (2017).
  • Même pas vrai, illustration d’un texte de Larry Tremblay, Les éditions de bagnole (2017).
  • Le facteur de l’espace, texte et illustrations, La Pastèque (2016), que nous avons chroniqué ici.
  • Le bedon de madame Loubidou, illustration d’un texte de Marie-Francine Hébert, Les 400 coups (2015).
  • Petit Poulet, illustration d’un texte de Maxime Lapointe, Les éditions de bagnole (2014).
  • Cumulus, texte et illustrations, Mécanique Générale (2014).
  • Grand vent, petit vent, illustration d’un texte de Rhéa Dufresne, les éditions de l’Isatis (2013).

Le site de Guillaume Perreault : http://www.guillaumeperreault.com.


En vacances avec… Fabrice Parme

Régulièrement, nous partons en vacances avec un·e artiste. Je ne sais pas si vous êtes comme moi, mais moi j’adore partir comme ça avec quelqu’un, on apprend à la·le connaître notamment par rapport à ses goûts… cet·te artiste va donc profiter de ce voyage pour nous faire découvrir des choses. On emporte ce qu’elle·il veut me faire découvrir. On ne se charge pas trop… Des livres, de la musique, des films… sur la route on parlera aussi de 5 artistes qu’il·elle veut me présenter et c’est elle·lui qui choisit où l’on va… 5 destinations de son choix. Cette fois-ci, c’est avec Fabrice Parme que nous partons ! Allez, en route !

J’ai privilégié des œuvres, des auteurs et des artistes qui m’inspirent pour Astrid Bromure. Sinon, impossible de faire des sélections car il me faudrait remplir plusieurs annuaires !

5 albums jeunesse

  • I Can Fly de Mary Blair (1951)
  • Mad about Madeline de Ludwig Bemelmans (the complete tales- – 1953…)
  • Eloïse de Kay Thompson et Hilary Knight (1955)
  • This is London de Miroslav Sasek (1959)
  • Les Trois Brigands de Tomi Ungerer (1962)

5 romans pour la jeunesse

  • Alice Adventure’s in Wonderland de Lewis Carroll (1865)
  • The Strange Case of Dr. Jekyll and Mister Hyde de Robert Louis Stevenson (1886)
  • Le Petit Nicolas de René Goscinny et Jean-Jacques Sempé (1960)
  • The Canterville Ghost d’Oscar Wilde  (1887)
  • Matilda de Roald Dahl (1988)

5 romans pour la vieillesse

  • Dedalus / A Portrait of the Artis as a Young Man / Stephen Hero de James Joyce (1916-1944)
  • Tales of the Jazz Age de F. Scott Fitzgerald (1922)
  • Leave it to Psmith de P.G. Wodehouse (1923)
  • My Ten Years in a Quandary, and How They Grew,  de Robert Benchley (1936)
  • Laments for the Living de Dorothy Parker (1930)

5 films parmi 500

  • Modern Times de Charlie Chaplin (1936)
  • Some Like It Hot de Billy Wilder (1959)
  • My Fair Lady de George Cukor (1964)
  • The Great Gatsby de Jack Clayton (1974)
  • The Grand Budapest Hotel de Wes Anderson (2014)

5 morceaux de musique plutôt « savante »

  • Brandenburg Concerto NO.2 in F Major BWV 1047: I. (Allegro) de Jean Sebastian Bach (1721)
  • Ragtime for Eleven Instruments d’Igor Stravinsky (1915)
  • Rhapsody in Blue de George Gershwin (1924)
  • It Don’t Mean a Thing de Duke Ellington / Irving Mills interprété par Ivie anderson (1932)
  • ‘S Wonderful de Ira et George Gerswin par Ella Fitzgerald et Nelson Riddle & His Orchestra (1946)

5 morceaux de musique plutôt « pop »

  • Eleanor Rigby de The Beatles (Paul McCartney) (1966)
  • Penny Lane de The Beatles (Paul McCartney) (1967)
  • See Emily Play de Pink Floyd (Syd Barrett) (1967)
  • Raspberry Beret de Prince and The Revolution (1985)
  • You’re a Cad de The Bird and The Bee (2009)

5 artistes parmi 555 (au moins)

  • Antoine Bourdelle (1861-1929)
  • Gustav Klimt (1862-1918)
  • Frank Lloyd Wright (1867-1959)
  • Charles Rennie Mackintosh (1868-1928)
  • Maurice Denis (1870-1943)

5 bandes dessinées américaines très difficiles à se procurer chez son libraire :

  • The Kind-der-Kids de Lyonel Feininger (publiées entre 1906-1907)
  • Bringing Up Father de George McManus (publiées entre 1913-1954)
  • Merely Margie, an Awfully Sweet Girl de John Held Jr. (publiées vers 1920)
  • Gasoline Alley de Frank King (publiées entre 1918-1959)
  • The Peanuts de Charles M. Schulz (publiées entre 1950-2000)

5 lieux
Immédiatement, je pense à Oxford (à cause d’Alice de Carroll).

  • Lieu 1 : The Covered Market Oxford avec ses plafonds en bois peints en rose et blanc.
  • Lieu 2 : La librairie du Centre national d’art et de culture Georges-Pompidou à Paris. Astrid m’est apparue à l’esprit dans la librairie qui se tenait au rez-de-chaussée en 1985 pendant que je regardais des cartes postales.
  • Lieu 3 : rue et Villa Santos-Dumont dans le XVe arrondissement de Paris parce que la majeure partie des personnages d’Astrid Bromure y sont nés là à la fin des années 80.
  • Lieu 4 : Bloomsbury Square Garden à Londres parce que lorsque je pense à Londres, je pense d’abord à ce lieu précis.
  • Lieu 5 : Le Parc de la Pépinière à Nancy parce que c’est probablement le premier parc où je me sois promené puisque mes parents habitaient à 25 mètres.

Fabrice Parme est auteur et dessinateur.

Bibliographie  :

  • Série Astrid Bromure, scénario et dessin, Rue de Sèvres (2015-2018), que nous avons chroniqué ici.
  • Série Le Roi Catastrophe, dessin, scénario de Lewis Trondheim, Delcourt (2001-2015).
  • Série Famille Pirate, dessin, scénario co-écrit avec Aude Picault, Dargaud (2012-2014).
  • Jardins sucrés, dessin, scénario de Lewis Trondheim, Delcourt (2011).
  • Panique en Atlantique, Une aventure de Spirou et Fantasio par…, dessin, scénario de Lewis Trondheim, Dupuis (2010).
  • Série Les Enfants du Nil, dessin, scénario d’Alain Surget, Père Castor (2004-2009).
  • Garde à vous, les poux !, illustration d’un texte de Charlotte Moundlic, Père Castor (2007).
  • OVNI, dessin, scénario de Lewis Trondheim, Delcourt (2006).
  • Venezia, dessin, scénario de Lewis Trondheim, Delcourt (2001-2002).
  • Walter Polo, scénario et dessin, Zenda (1991).

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Les invité·e·s du mercredi : Erik Poulet-Reney

Par 12 septembre 2018 Livres Jeunesse

Cette semaine, c’est avec l’auteur d’un roman dont je vous ai parlé il y a peu que l’on a rendez-vous. Erik Poulet-Reney a sorti juste avant l’été Transparente, j’avais envie de lui poser quelques questions sur ce roman et sur son parcours. Exceptionnellement, cette semaine, il n’y a qu’un seul invité. Bon mercredi à vous !


L’interview du mercredi : Erik Poulet-Reney

J’aimerais que vous nous parliez de votre très beau roman, Transparente et que vous nous racontiez d’où vous est venue cette histoire.
Quand j’étais en Inde, il y a sept ans, j’ai croisé à Delhi des Hijras, des créatures de troisième genre, ni homme ni femme, avec un physique à la base masculin mais offrant l’image, l’apparence d’une femme vêtue d’un sari, maquillée et coiffée… La Cour Suprême en Inde a reconnu officiellement les Hijras comme « troisième genre » en avril 2014. J’ai eu envie de m’inspirer de leur identité en l’adaptant aux transsexuels occidentaux. D’évoquer cette différence au sein de notre société actuelle, avec l’espoir de la banaliser au quotidien. C’était mon pari en créant le personnage de Lucia dans mon roman Transparente. L’idée étant de confronter une adolescente à une personne transsexuelle grand-parent… Amener à la réflexion avec infiniment de délicatesse et à l’encontre de tout cliché. J’ai voulu faire battre des cœurs avant que l’on s’arrête sur l’image. Tout humain a droit à sa part, son lieu, ses droits, son cheminement… J’aimerais que ce petit roman permette d’ouvrir des portes, des esprits, une forme d’intelligence, d’empathie, de reconnaissance pour celles et ceux qui font le choix de leur identité quand scientifiquement il y a eu maldonne, sans qu’aucun ne puisse juger.

Vous abordez régulièrement les sujets LGBTQA+ dans vos romans jeunesse. Depuis quelque temps, les livres sur le sujet sont de plus en plus nombreux. Comme vous êtes chroniqueur (sur Triage FM), vous avez dû en lire certains, que pensez-vous de ces nouveaux romans ? Il y en a qui vous ont plu particulièrement ?
Je pense être le premier auteur de littérature jeunesse à avoir osé aborder, consacrer une fiction pour ados « Les roses de cendre », aux Triangles roses, les déportés homosexuels de la Seconde Guerre mondiale. Les manuels scolaires faisant souvent l’impasse sur ce tabou qui entache l’Histoire de France. À l’époque, ma courageuse éditrice de chez Syros, Françoise Mateu, d’ailleurs décédée cet été, m’avait vivement encouragé. Puis ensuite quelques auteurs ont repris chez d’autres le thème. Mon amie Claire Mazard a abordé quant à elle avec délicatesse l’homosexualité féminine dans ses premiers romans de la collection Confessions. On doit aussi à Christophe Honoré des textes forts sur le sujet. Certains auteurs que je ne nommerai pas ont tenté des textes trop clichés que je n’ai pas aimés…
Je reçois de nombreux services de presse pour ma chronique littéraire radiophonique, mais je lis moins de livres jeunesse pour justement ne pas être influencé, et je souhaite que nombreux romans continuent à aborder directement ou en filigrane à travers des personnages même secondaires, la différence, l’homosexualité, avec intelligence, sensibilité et adresse, ne serait-ce que pour contrer les aberrations et l’hérésie d’un pape qui invite sans aucun scrupule les parents à présenter leurs enfants à sensibilité différente chez un psychiatre pour « régler ça »…

On en parlait, vous êtes chroniqueur, n’est-ce pas difficile de lire autant de romans jeunesse sans que ça n’influence votre écriture ?
Je lis et je défends en priorité dans ma chronique « Couleur Papier », les premiers romans des jeunes auteurs. Pour me préserver et ne pas être influencé donc, je ne lis que l’essentiel en littérature jeunesse, ce qui me nourrit encore, apporte quelque chose sorti des sentiers battus, ce qui peut surtout amorcer l’espérance. Je refuse en revanche toute violence gratuite et la vulgarité. Je laisse la médiocrité aux faits d’actualité qui nous inondent chaque jour sur les ondes avec leur batterie d’horreurs !
Mon écriture a toujours eu son identité, qu’on l’aime ou pas, elle possède toujours les mêmes ingrédients. Elle est ce que je suis depuis l’enfance, avec cette dose d’hypersensibilité qui me permet de traiter des sujets graves avec une approche maîtrisée et délicate, pour que chaque élément, chaque mot se coule naturellement dans l’histoire, sans aspérité mais avec une palette de couleurs qui tente d’envelopper le lecteur, un peu comme dans les illustrations de mon amie Nathalie Novi.

Parlez-nous de votre processus d’écriture. Comment naissent vos histoires ?
Depuis toujours, et les professionnels du livre le savent, mon bâton de pèlerin est de défendre la ou les différences chez les êtres souvent mis à l’index, afin de trouver les mots pour les banaliser dans le regard des autres. Je sème des petites graines de tolérance et les arrose d’une extrême sensibilité à fleur de vécu, pour que le Vivant, l’Humain se reconnaisse en chacune et chacun de mes personnages. Dans l’écriture, dans mes thèmes de prédilection, j’aime être et rester le témoin d’une époque. Je rebondis sur les choses qui me dérangent, que j’entends. J’aime transgresser les tabous, aider celles et ceux à ne plus rester sur la berge, mais à oser s’imposer, mettre en avant la richesse justement de leur différence face à leurs contemporains qui les jugent parce qu’ils ont peur de ce qu’ils ne connaissent pas. On ne leur a pas appris. Alors je tends l’oreille, je scrute, je vole aux inconnus des paroles, des gestes… J’isole ensuite mon sujet, je l’encage en moi des mois avant de le transcender dans l’écriture.

Pouvez-vous nous raconter votre parcours ?
Mon parcours ? Il est si atypique ! J’ai toujours préféré la formation des nuages et la liberté des oiseaux derrière les fenêtres de l’école, du collège puis du lycée. Je suis un rêveur invétéré, alors j’ai dû imposer mon handicap dans ma vie d’adulte partout où j’ai marché, respiré, aimé, travaillé. Je suis entré dans la fameuse vie active à 19 ans pour mettre en scène au cœur d’une société, ce que je suis encore, un homme-enfant ! J’ai été fleuriste, libraire, figurant dans une série télé pour ados chez AB Productions, aide aux personnes âgées, et aujourd’hui bibliothécaire ! J’ai eu le privilège d’avoir sur mon chemin Andrée Chedid, poète et romancière qu’on ne présente plus, et qui fut pour moi une grand-mère, et ma marraine d’écriture jusqu’à sa mort. Et en 1999, l’illustre Thierry Magnier m’a donné ma chance à la création de sa maison d’Édition, en publiant mon premier roman « Jusqu’au Tibet », et un second « Comme un gitan ». Puis à mon grand regret ensuite, il n’était plus en osmose avec mon écriture. Je suis passé chez Syros, L’école des Loisirs, Magnard, Nathan, Seuil, Oskar…

Quelles étaient vos lectures d’enfant, d’adolescent ?

J’habitais un petit village de campagne dans l’Yonne, à quinze kilomètres d’Auxerre. Dans mon école il n’y avait aucun budget ni aucune initiative pour développer une bibliothèque. À la maison, milieu ouvrier, la priorité n’était pas dans l’achat de livres, au profit en revanche de tout ce dont on avait besoin. Je dois beaucoup à mes parents partis trop tôt. Surtout le sens des valeurs et le respect. J’ai donc vécu mes premiers âges sans livres ! J’écrivais déjà dans ma tête. Je m’inventais des histoires, des horizons où je rêvais de mer, de montagnes. J’apprenais à vivre avec les éléments, les parfums du dehors et des saisons. Je regardais du haut du jardin en pente passer les trains au loin en me projetant dans des voyages, m’identifiant aux voyageurs qui bientôt allaient pouvoir s’adonner aux vagues. Déjà des livres étaient en gestation en moi et sans titre ! J’ai découvert la littérature vers seize ans environ sur les conseils d’une prof de lettres épatante. J’ai commencé par le journal d’Anne Franck, puis « l’Herbe bleue », avant de tomber amoureux des œuvres de Stefán Zweig, Hermann Hesse et Thomas Mann… Et aujourd’hui je ne voyage plus uniquement dans ma tête mais en avion, je passe ma vie entre ma Bourgogne et le Maroc. Un mur dans chaque pièce de ma maison est tapissé de livres, des centaines, partout, toujours !

Sur quelle nouvelle histoire travaillez-vous actuellement ?

Comme disait Marguerite Duras, cette petite bonne femme énigmatique des Roches Noires que j’ai photographiée, (voir la couverture du Folio Gallimard n° 3503 Yann Andréa Steiner) dérangeante pour certains, mais qui a, quant à elle, OSÉ inventer un style et que j’admire justement pour cette audace (alors qu’elle avait écrit « la Douleur » dans une forme académique, classique) elle répondait souvent aux journalistes qui lui demandaient : « Il ne faut jamais parler d’un projet d’écriture, ça porte la poisse ! » (et je l’ai moi-même vérifié avec le temps)
Je viens en revanche de terminer l’écriture d’un petit ouvrage poétique en hommage à Andrée Chedid et j’ai totalement repris et revisité cet été un petit roman pour adultes qui se passe à Delhi. Un recueil de poésie contemporaine « Feuilles de thé » préfacé par Sylvie Germain et illustré par Judith Wolfe doit sortir prochainement. Côté jeunesse, depuis six mois j’engrange sans vraiment savoir si mon nouveau thème choisi aboutira ou non. Chaque livre à écrire est une aventure nouvelle et surtout une remise en question !

Bibliographie jeunesse sélective :

  • Transparente, roman, Oskar (2018), que nous avons chroniqué ici.
  • Cœur d’ortie, roman, Passage(s) (2016).
  • L’arabesque, roman, Oskar (2013).
  • Le visage retrouvé, roman, Seuil jeunesse (2008).
  • Ned a des tics, roman illustré par Magali Le Huche, Magnard Jeunesse (2006).
  • Le rose de cendre, roman, Syros (2005).
  • Egoïste !, roman illustré par Éric Gasté, Nathan (2005).
  • L’été d’Anouk, roman, Syros (2003).
  • Le gang des râteliers, roman, l’école des loisirs (2002).
  • Comme un gitan, roman, Thierry Magnier (2001).
  • Jusqu’au Tibet, roman, Thierry Magnier (1999).

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Les invité·e·s du mercredi : Thomas Gerbeaux et Raphaële Frier

Par 5 septembre 2018 Les invités du mercredi

Une nouvelle saison commence à La mare aux mots, et pour la débuter j’avais envie de mettre en avant deux très beaux romans que j’ai lus ces derniers mois. J’ai donc posé quelques questions à l’auteur du très bon L’incroyable histoire du mouton qui sauva une école, Thomas Gerbeaux puis j’ai proposé à Raphaële Frier de nous parler du très beau C’est notre secret. Bon mercredi à vous !


L’interview du mercredi : Thomas Gerbeaux

Comment est née l’histoire de L’incroyable histoire du mouton qui sauva une école ?
J’étais au restaurant, à Los Angeles. En attendant un ami, je regardais la presse française sur mon téléphone et je suis tombé sur un petit article qui parlait de ce mouton inscrit dans une école de Saint-Nazaire, pour sauver une classe de la fermeture. Immédiatement, j’ai eu envie de raconter l’histoire de cette histoire, tellement drôle et absurde. Le titre s’est tout de suite imposé et je me suis demandé ce que pourrait être « l’incroyable histoire du mouton qui sauva une école »… l’adjectif incroyable permettant toutes les libertés, évidemment.

Est-ce que vous qualifieriez votre roman de militant ?
Est-ce que ce roman prend le parti des écoliers ? Oui. Mais le terme militant est fort et je ne crois pas que ça soit le rôle d’un livre pour les enfants ou les jeunes ados. Maintenant, une fois qu’un livre est publié, il n’appartient plus à son auteur. L’auteur raconte une histoire ; le lecteur est libre d’y voir le message qu’il souhaite.

L’histoire « vraie » qui vous a inspiré s’est déroulée à Saint-Nazaire, pourquoi avoir placé la vôtre sur une île ?
Situer l’histoire sur une île permet de créer un huis clos, un monde fermé où les personnages sont obligés de se rencontrer, de se débrouiller entre eux… Cela dit, le vrai mouton de Saint-Nazaire était un mouton de l’île d’Ouessant, une race de très beaux moutons couleur chocolat, et l’Île aux Moutons existe vraiment. Pauline et moi y avons souvent été lorsque nous avions l’âge de Jeanne, la petite fille du roman.

Je crois que vous connaissiez l’illustratrice du roman, Pauline Kerleroux, de longue date. Comment s’est passée votre collaboration ?
Pauline et moi sommes des amis d’enfance. Les illustrations sont nées en même temps que le texte et, même s’il ne s’agit pas d’un album, les mots et les images sont imbriqués, comme dans le Petit Nicolas. Les couleurs et le style des illustrations sont inspirés par la Bretagne : le bleu de l’océan, le orange des bouées de secours… Pauline est née à Quimper, elle est naturellement influencée par les peintres et céramistes locaux. La force des illustrations vient aussi, je crois, du mélange entre le trait un peu rétro et les couleurs très fortes.

Parlez-nous de votre parcours.
Le Mouton est mon premier roman. Jusqu’ici, je m’exerçais en écrivant des histoires et des textes pour la publicité. Pauline travaille aussi pour la pub. Sous le nom de Polinko, elle a créé les assiettes Service de Famille, qui invitent les enfants à jouer avec la nourriture en complétant des portraits à moitié dessinés !

Quelles étaient vos lectures d’enfant, d’adolescent ?
Roald Dahl évidemment. Maurice Sendak. Chez les Français, Le Petit Nicolas, Raymond Queneau, Jacques Prévert… des auteurs qui parlent autant aux futurs adultes qu’aux anciens enfants.

C’est votre premier roman jeunesse, êtes-vous déjà sur l’écriture du prochain ?
Oui. Toujours une histoire de l’Île aux Moutons et toujours avec Pauline.

Bibliographie :

  • L’incroyable histoire du mouton qui sauva une école, roman illustré par Pauline Kerleroux, La joie de Lire (2018), que nous avons chroniqué ici.


Parlez-moi de… C’est notre secret

Régulièrement, on revient sur un livre qu’on a aimé avec son auteur·trice, son illustrateur·trice et/ou son éditeur·trice. L’occasion d’en savoir un peu plus sur un livre qui nous a interpellés. Cette fois-ci, c’est sur C’est notre secret, que nous revenons avec son autrice (Raphaële Frier). L’éditrice n’a malheureusement pas pu nous répondre.

Raphaële Frier (autrice) :
Cette histoire m’est venue après un court séjour loin de chez moi, où j’ai vécu d’étranges rencontres, de curieux instants, comme si j’étais dans un rêve où des lieux et des personnages insolites, parfois effrayants, m’interpelaient.
J’y ai croisé un maître d’hôtel obséquieux dont l’établissement douteux regorgeait d’immondes objets de décoration (comme cette sorte de tombeau orné de fleurs en plastique qui trônait dans la salle du petit déjeuner), une femme dans une posture laissant penser qu’elle allaitait son chien à la terrasse d’un café, la photo terrifiante d’un prêtre accusateur sur une immense silhouette cartonnée disposée dans l’église, une boutique de toilettage pour chiens d’un autre temps, la vitrine étonnamment fournie d’un magasin d’armes… Bref, cette succession d’épisodes inquiétants aurait dû m’encourager à prendre mes jambes à mon cou. Or… si rien de tout cela ne me donnait envie de rester, j’en garde pourtant un très bon souvenir car j’ai aussi et surtout, lors de ce séjour, rencontré de très belles personnes. Et c’est cette idée que j’ai eu envie de partager avec mes lecteurs : quoi qu’il advienne, ce sont les belles rencontres qui font que la vie vaut le détour, où que l’on se trouve. Partagez vos frissons et vos déboires en toute fébrilité, et vous êtes certain·e de prendre des fous rires, de vous lancer dans des confidences, de vous rapprocher de vos compagnons de route. Prendre une saucée en plein bivouac, dormir dans une grange infestée de puces, réparer un pneu de vélo sur un chemin désert avec un kit de rustines périmées, faire tomber sa chaussure dans un torrent, etc, etc. sont des galères que l’on n’aimerait pas vivre seul·e. À deux (ou plus), elles font partie de l’aventure et les désagréments partagés sont parfois le moteur d’une alchimie imprévisible. Toutes les rencontres ne sont pas magiques. Certaines seulement laissent perplexe, et c’est comme si l’on était alors témoin d’une valeur ajoutée, quelque chose de précieux qui n’existait pas avant et que l’on se sent heureux et chanceux de vivre. On dirait que je parle d’écriture, là ! Les embuches, les difficultés, les grains de sable ou les gros cailloux, tout cela fait partie de la vie, mais aussi de l’écriture. On peut avoir réussi un très bon texte après avoir surmonté, dans l’écriture, quantité d’obstacles plus ou moins prévus. Ce que l’on retiendra au final, c’est la joie que l’on a ressentie en avançant malgré tout, et la ligne d’arrivée qui vous dit : tu as réussi, tu es allé·e au bout, tu n’es plus la même (la fameuse valeur ajoutée !)

Dans cette histoire, j’ai pris le parti de ne pas déterminer le sexe du narrateur.  Tout en l’écrivant, j’ai compris que ce serait au lecteur d’en décider (ou pas !). Je n’ai pas voulu me positionner, afin que tous les lecteurs puissent se reconnaître dans cette histoire d’amour entre deux enfants. Lorsque je rencontre des classes qui ont lu ce livre, on me pose toujours la question : « Alors, est-ce que c’est un garçon ou une fille ? »
Je réponds que je n’en sais rien. Que c’est aux lecteurs de choisir.
« - Mais Jeanette est une fille, commence l’un d’eux. Donc le narrateur est forcément un garçon ! »
– Non, répond un autre, ça se peut aussi que ce soit une fille qui tombe amoureuse d’une autre fille.
– Hein ?! C’est bizarre !
– Ben moi je pense que c’est une fille, je pourrais pas dire pourquoi mais c’est ce que j’imaginais.
– Pas moi. Pour moi c’est un garçon.
Etc, etc. Le débat est lancé. Alors je souris, comme chaque fois que je vois mes lecteurs s’interroger et débattre à propos de mes histoires. Mon texte ferait réfléchir ? En voilà, un joli compliment !

Quant à ce qui se passe dans la grange obscure ? Cela aussi reste un secret et là encore je compte sur l’imagination du lecteur pour trouver une réponse.
Car il y a quantité de versions possibles de C’est notre secret !

Un grand merci la mare aux mots, merci Gabriel !


C’est notre secret

de Raphaële Frier
Sorti chez Thierry Magnier (2018).
Retrouvez notre chronique ici.

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Du berger à la bergère : Christophe Mauri et Jean-Philippe Arrou-Vignod

Par 29 août 2018 Les invités du mercredi

Cet été encore, on vous a proposé à nouveau la rubrique du berger à la bergère tous les mercredis. Cette rubrique vous avait tellement plu les deux derniers étés, nous nous devions de la reprendre (il faut dire qu’à nous aussi elle plaît beaucoup) ! Donc tous les mercredis jusqu’à celui-ci, ce sont des auteur·trice·s et des illustrateur·trice·s qui ont posé trois questions à un·e auteur·trice ou un·e illustrateur·trice de leur choix. Puis c’est l’interviewé·e qui en a posé trois à son tour à son intervieweur·euse d’un jour. Après Rémi Courgeon et Albertine, Martin Page et Éric Pessan, Alexandre Chardin et Lucie Pierrat-Pajot, Franck Prévot et Hélène Delbart, Jonathan Garnier et Mélanie Allag, Cathy Ytak et Jo Witek, Magdalena Guirao-Jullien et Susie Morgenstern on termine ces mercredis de l’été avec Christophe Mauri qui a choisi de poser des questions à Jean-Philippe Arrou-Vignod.

Christophe Mauri : J’ai toujours pensé, en regardant Blanche Neige, que c’était une prouesse technique de gérer sept nains qui se ressemblent tous. Dans ta famille aux petits oignons, il y a six frères qui, non contents de vivre sous le même toit, s’appellent tous Jean-Quelque-Chose, de Jean A à Jean F. Comment fais-tu pour faire exister chacun d’eux ?
Jean-Philippe Arrou-Vignod : C’était en effet un pari que de mettre en scène six frères, tous prénommés Jean-Quelque-chose, sans que le lecteur s’y perde. Les classer par ordre alphabétique m’a paru à la fois drôle et efficace pour situer les membres de la fratrie, des plus grands aux plus petits. Un jeu de mots sur le prénom de chacun met en avant un trait de caractère distinctif : Jean-A., c’est Jean-Ai-marre, le frère aîné râleur, Jean-C. devient Jean-Sais-rien, le distrait de la famille, etc. Au fond, on retrouve là un peu tes sept nains, avec Atchoum, Prof ou Grincheux… Chacun des frères a son indicatif, ses tics de langage et de comportement. Et les retrouver inchangés, livre après livre, participe un peu, je crois, du plaisir de la lecture.

Christophe Mauri : Dans ton conte Le prince Sauvage et la renarde, une renarde est au chevet d’un prince prisonnier de l’un de ses propres pièges à loup. Longtemps, j’ai pensé que la renarde finirait par le délivrer. Pourquoi as-tu choisi que le prince se défasse lui-même de ses chaînes ?
Jean-Philippe Arrou-Vignod : Mon prince Sauvage a été élevé comme un enfant roi, un petit prédateur habitué à piller, à détruire et à tuer, qui considère le monde qui l’entoure comme son terrain de chasse. Pris dans un piège qu’il a lui-même posé, contraint à l’immobilité, il va apprendre au contact d’une renarde à voir le monde autrement, à en découvrir la beauté et à s’émerveiller du miracle de la vie. Amaigri par le jeûne, il peut enfin se libérer de la mâchoire d’acier qui le cloue au sol. C’est bien évidemment une métaphore du chemin intérieur qu’il a parcouru, se délestant peu à peu de sa morgue, de sa violence et de son goût du sang. Il me semble que le sens du conte aurait été moins fort si la renarde l’avait elle-même libéré par quelque formule magique.

Christophe Mauri : Suis-tu certains rituels avant d’écrire ?
Jean-Philippe Arrou-Vignod : Mon premier rituel est lié au lieu où j’écris : impossible de commencer un roman ailleurs que chez moi, à ma table de travail habituelle. C’est là que j’ai toujours écrit, là que je me sens dans mon élément pour m’enfoncer dans mon imagination librement. Je pourrais poursuivre ailleurs, si nécessaire, mais pas lancer un livre, opération compliquée, qui me demande de me sentir en confort.
Le deuxième rituel consiste à formater ma page sur l’ordi afin qu’elle ressemble au maximum à ce que sera la page imprimée. J’en ai besoin pour juger à mesure de ce que j’écris, et que le premier jet ne ressemble pas à un brouillon échevelé et décourageant à la relecture.

Jean-Philippe Arrou-Vignod : Les héros de tes différents livres, Peter Pan, Poucet et même Mathieu Hidalf, pour lequel tu revendiques l’héritage de Harry Potter, semblent venir tout droit de ta bibliothèque idéale. Écrire, pour toi, est-ce revisiter le territoire féérique de tes lectures d’enfance ?
Christophe Mauri : Je crois qu’il s’agit moins d’un bonheur à revisiter les univers de mon enfance, qu’un besoin de m’appuyer sur les récits qui m’ont fait aimer la lecture. Ma plus grande source de motivation pour écrire est ma bibliothèque. Quand je doute, ou que la passion bute sur les obstacles, je me tourne vers les livres que j’aime. Mais je crois que le moment est venu de me détacher, au moins pour un temps, de cette bibliothèque idéale. Le roman jeunesse que je viens de commencer ne lui ressemble pas, et j’en suis très heureux !

Jean-Philippe Arrou-Vignod : Quand tu commences un roman, as-tu en tête l’intégralité de ton histoire, un plan, peut-être ? Ou, au contraire, découvres-tu ton histoire à mesure, en l’écrivant ?
Christophe Mauri : Je me situe entre ces deux modèles. J’envisage un plan assis dans un fauteuil, mais écrire, c’est être sur le terrain. Et le terrain l’emporte toujours sur les idées. J’imagine que c’est un peu comme annoter une carte à la veille de traverser la jungle. Une fois qu’on est dans la jungle, on met de côté le planning idéal pour se confronter aux réalités. Je passe mon temps à rebrousser chemin, à errer aux carrefours et à emprunter des voies de traverses.

Jean-Philippe Arrou-Vignod : Te sens-tu à l’étroit dans le champ de la littérature jeunesse ? Aspires-tu à écrire un jour pour les adultes ?
Christophe Mauri : S’il m’arrivait de me sentir à l’étroit, je crois qu’il me suffirait d’ouvrir un roman de Roald Dahl ou d’un autre pour me dire : « Comment puis-je me sentir à l’étroit dans un monde où l’on a écrit James et la grosse pêche ? » C’est un retour à la bibliothèque idéale. Si j’écris pour les adultes, ce sera parce qu’une envie impérieuse imposera un projet. Je serais ravi que cela arrive un jour !

Bibliographie sélective de Jean-Philippe Arrou-Vignod :

  • Série Histoires des Jean-Quelque-chose, romans, Gallimard Jeunesse (2000-2018), que nous avons chroniqué ici et .
  • Le prince Sauvage et la renarde, album illustré par Jean-Claude Götting, Gallimard Jeunesse (2017), que nous avons chroniqué ici.
  • Vous écrivez ? Le roman de l’écriture, essai adulte, Gallimard (2017).
  • Série Rita et Machin, albums illustrés par Olivier Tallec, Gallimard Jeunesse (2006-2016), que nous avons chroniqué ici, et ici.
  • Mimsy Pocket et les enfants sans nom, roman, Gallimard Jeunesse (2015), que nous avons chroniqué ici.
  • Série Enquête au collège, romans, Gallimard Jeunesse (1989-2012), que nous avons chroniqué ici, et ici.
  • Magnus Million, roman, Gallimard Jeunesse (2011).
  • Louise titi, album illustré par Soledad Bravi, Gallimard Jeunesse (2004), que nous avons chroniqué ici.
  • L’invité des CE2, roman illustré par Estelle Meyrand, Gallimard Jeunesse (2002).
  • Agence Pertinax : Filatures en tout genre, roman illustré par Philippe Munch, Gallimard Jeunesse (1996).

Bibliographie de Christophe Mauri :

  • Série La famille royale, romans, Gallimard Jeunesse (2016 – 2018).
  • Série Mathieu Hidalf, romans, Gallimard Jeunesse (2011- 2017), que nous avons chroniqué ici.
  • Les saisons de Peter Pan, illustré par Gwendal Le Bec, Gallimard jeunesse (2017), que nous avons chroniqué ici.
  • Le Petit Poucet c’est moi, album illustré par Marie Caudry, Casterman (2017), que nous avons chroniqué ici.

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Du berger à la bergère : Magdalena Guirao-Jullien et Susie Morgenstern

Par 22 août 2018 Les invités du mercredi

Cet été encore, on vous propose à nouveau la rubrique du berger à la bergère tous les mercredis. Cette rubrique vous avait tellement plu les deux derniers étés, nous nous devions de la reprendre (il faut dire qu’à nous aussi elle plaît beaucoup) ! Donc tous les mercredis jusqu’à la rentrée, ce sont des auteur·trice·s et des illustrateur·trice·s qui posent trois questions à un·e auteur·trice ou un·e illustrateur·trice de leur choix. Puis c’est à l’interviewé·e d’en poser trois à son tour à son intervieweur·euse d’un jour. Après Rémi Courgeon et Albertine, Martin Page et Éric Pessan, Alexandre Chardin et Lucie Pierrat-Pajot, Franck Prévot et Hélène Delbart, Jonathan Garnier et Mélanie Allag, Cathy Ytak et Jo Witek on continue ces mercredis de l’été avec Magdalena Guirao-Jullien qui a choisi de poser des questions à Susie Morgenstern.

Magdalena Guirao-Jullien : Si tu n’étais pas venue en France penses-tu que tu serais devenue quand même écrivain ?
Susie Morgenstern : Je pense que oui puisque j’ai toujours été écrivain depuis que je sais écrire. Des poèmes, des nouvelles, mon journal intime, j’étais rédactrice en chef du journal de mon lycée. Je lisais mes créations à ma mère qui pensait que j’étais Madame Shakespeare. Mais je ne suis pas sûre que j’aurais eu autant besoin de me pousser pour combler le vide et l’éloignement. J’aurais passé de douces journées de shopping avec mes sœurs et ma mère au lieu de me lever le matin pour crier ma solitude et mon manque, les produits de mon exil. Écrire est mon oxygène alors j’ai du mal à imaginer vivre sans où que je sois. D’abord, il y a 51 ans il n’y avait pas le moyen de se parler sans écrire (téléphone trop cher et pas d’internet). J’écrivais trois lettres par semaine à ma mère et chacune de mes sœurs. C’est déjà une musculation. Quand mon mari est mort, ma mère m’a renvoyée la boîte avec 30 années de lettres. Elles sont mal écrites et toutes pareilles : Je suis allée au travail, cherché les enfants de l’école, préparé le diner et déniché le billet le moins cher pour Newark. Je les relis petit à petit pour cueillir un détail croustillant dans mon travail autobiographique comme La petite dernière (Nathan). Une chose est certaine, je serais pas venue en France, je ne serais pas devenue un écrivain français. Oh la la ça aurait été tellement plus simple d’écrire en anglais !

Magdalena Guirao-Jullien : Quand tu écris un roman as-tu déjà la fin en tête, fais-tu un plan, fais-tu des fiches pour tes persos ?
Susie Morgenstern : J’aimerais que quelqu’un fasse un plan pour moi, un plan que je suivrais sans avoir besoin de réfléchir à chaque tournant. Mais je suis incapable de voir plus loin que ma phrase. Bordélique, si j’écrivais des fiches, je suis sûre que je les perdrais. Dans un atelier d’écriture j’ai demandé aux enfants de décrire leur personnage en posant des douzaines de questions, mais je ne pratique pas ce que je prêche. (Je donne des idées comme ça dans Le carnet de l’apprenti écrivain.) Dès fois j’ai des bribes d’idées sur l’avenir de mes personnages, mais d’habitude j’ai juste assez d’avenir pour une journée de travail. Et les nuits sont occupées à creuser ma tête pour préparer la journée du lendemain. Je savais la fin du Club des crottes mais c’est le seul livre. J’ai toujours hâte de terminer un livre pour savoir comment ça va finir. Je suis comme le lecteur. C’est une aventure et je ne sais jamais quels seront les accidents du parcours.
Ne pas savoir est mon moteur pour continuer.

Magdalena Guirao-Jullien : De quoi as-tu le plus peur dans la vie ?
Susie Morgenstern : J’ai peur de tout, peur de bouger de l’écran de mon ordinateur ou de mon lit, peur des transitions et des changements, peur de la vitesse, peur de la guerre en Israël où tous mes petits neveux et nièces sont soldats, peur de perdre mes amis puisque nous vieillissons, peur de tomber (ce que je fais souvent), peur de la douleur, peur de louper une miette de cette vie adorable.
Je n’ai pas peur de mourir (mais je préfère pas).
Et ce dont j’ai le plus peur est pour mes enfants et mes petits enfants que rien de grave ne leur arrive.

Susie Morgenstern : Quelles sont tes zones d’ombre, toi toujours si souriante (comme moi !) ?
Magdalena Guirao-Jullien : Ouille !
Mes zones d’ombre, si je ne m’accrochais pas au sourire, au rire, et à la vie, sans doute que j’aurais un fâcheux penchant pour la mélancolie, et la mélancolie est une zone d’ombre où il ne faut pas aller traîner trop longtemps, pour éviter d’y être englouti comme dans des sables mouvants.
L’ombre qui plane au-dessus de ma tête est l’ombre de mes peurs, qui sont nombreuses et variées mais que j’arrive à chasser justement en souriant à la vie.

Susie Morgenstern : Qu’est-ce que tu peux dire sur le CP, son importance, ta fascination ? Et ton CP à toi ? Et pourquoi s’être arrêtée ?
Magdalena Guirao-Jullien : Mon CP a été une mauvaise expérience, je l’ai mal vécu.
Je me souviens que j’étais la seule que la maîtresse appelait par mon nom de famille et non par mon prénom.
Je me souviens que j’étais très, trop timide.
Et que le monde de l’école me semblait hostile !
Devenue adulte le CP a été ma classe préférée peut être par résilience, j’ai adoré y enseigner en essayant que cette année en CP laisse une empreinte positive dans la tête de mes élèves.
Je suis fascinée par la capacité qu’ont les enfants d’apprendre pour peu qu’on sache leur enseigner avec le cœur.
J’ai enseigné avec passion 16 ans en CP, j’ai arrêté avant d’en perdre le goût, c’est comme en amour ceux qui préfèrent quitter de peur d’être quittés un jour.
Maintenant quand je suis invitée dans les classes, j’ai pour mission de leur transmettre mon goût de lire, semer une graine pour qu’elle devienne un haricot géant.

Susie Morgenstern : Pourquoi tu n’écris pas de romans ?
Magdalena Guirao-Jullien : Je n’ai pas encore passé le pas du Roman, je suis sur la passerelle qui y mène.
Avec un projet non encore édité…
J’ai écrit 100 chroniques Monologue avec mon psy qui sont autant d’instantanés, de pensées sur les petits riens de la vie comme sur les incontournables.
Des monologues teintés d’humour qui questionnent sur ce qui fait l’essentiel de nos existences.
Mais ce n’est pas un roman !
Il me reste donc à écrire un roman…

Bibliographie sélective de Susie Morgenstern :

  • Be Happy ! Mes plus belles comédies musicales, album illustré par Sébastien Mourrain, Didier Jeunesse (à sortir en octobre 2018).
  • Mon chez moi n’est plus chez moi, le déménagement, album illustré par Serge Bloch, Gallimard Jeunesse (2018).
  • Série La famille trop d’filles, romans illustré par Clotka, Nathan (2012-2018).
  • La petite dernière, roman, Nathan (2017).
  • Carnet de l’apprenti écrivain, album illustré par Theresa Bronn De La Martinière Jeunesse (2016), que nous avons chroniqué ici.
  • Le carnet à secrets, album illustré par Séverine Cordier, Nathan (2016).
  • La valise rose, album illustré par Serge Bloch Gallimard Jeunesse (2015), que nous avons chroniqué ici.
  • Yoyo : Je ne veux pas dormir, album illustré par Marie Quentrec Lito (2010), que nous avons chroniqué ici.
  • La liste des fournitures, roman, L’école des loisirs, que nous avons chroniqué ici.
  • Joker, roman, L’école des loisirs (1999).
  • Lettres d’amour de 0 à 10, roman, L’école des loisirs (1996).
  • La sixième, roman, L’école des loisirs (1984).

Bibliographie sélective de Magdalena Guirao-Jullien :

  • Vite vite, album illustré par Isabelle Maroger, Père Castor (2018), que nous avons chroniqué ici.
  • Louna & la petite Tahitienne, album illustré par Christine Davenier, Kaléidoscope (2018).
  • Bébé Boule et Bébé Brioche, albums illustrés par Christine Davenier, Kaléidoscope (2017).
  • Série Je suis en CP, romans première lecture illustrés par divers·es illustrateurs·trices, Père Castor (2011-2017), que nous avons chroniqué ici.
  • Série Je suis en CE1, romans première lecture illustrés par divers·es illustrateurs·trices, Père Castor (2015-2017), que nous avons chroniqué ici.
  • Les monstres de la nuit, album illustré par Christine Davenier, Père Castor (2016), que nous avons chroniqué ici.
  • Série Les contes du CP, romans première lecture illustrés par divers·es illustrateurs·trices (2014-2016), que nous avons chroniqué ici.
  • Dans le noir de la nuit, album illustré par Christine Davenier, Père Castor (2015), que nous avons chroniqué ici.
  • Louna et la chambre bleue, album illustré par Christine Davenier, Kaléidoscope (2014), que nous avons chroniqué ici.
  • La princesse Tralala. Une histoire qui joue avec les voyelles, album illustré par Gwen Keraval, Père Castor (2014), que nous avons chroniqué ici.
  • Pipi Caca Popot, album illustré par Claire Frossard, Père Castor (2014), que nous avons chroniqué ici.
  • La petite fille du tableau, album illustré par Elsa Huet, Kaléidoscope (2011), que nous avons chroniqué ici.
  • Série Bali, albums illustrés par Laurent Richard, Père Castor (2009-2015), que nous avons chroniqué ici.
  • 24 petites souris vont à l’école, album illustré par Nadia Bouchama, Père Castor (2004), que nous avons chroniqué ici.
  • La semaine de souris chérie, album illustré par Maïté Laboudigue, Kaléidoscope (2001).

Retrouvez Magdalena Guirao-Jullien sur Facebook, Instagram et sur son site : magdalena-auteur.com.

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