La mare aux mots
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Interview

Du berger à la bergère : de Taï-Marc Le Thanh à Flore Vesco

Par 16 août 2017 Les invités du mercredi

Cet été, on vous propose à nouveau la rubrique du berger à la bergère tous les mercredis. Cette rubrique vous avait tellement plu l’été dernier, nous nous devions de la reprendre (il faut dire qu’à nous aussi elle plaît beaucoup) ! Donc tous les mercredis jusqu’à la rentrée, ce sont des auteur.trice.s et des illustrateur.trice.s qui posent trois questions à un auteur.trice ou une illustrateur.trice de leur choix. Puis c’est à l’interviewé.e d’en poser trois à son tour à son intervieweur.euse d’un jour. Après Régis Lejonc et Janik Coat, Stéphane Servant et Madeline Roth, Patrick Pasques et Sévérine Vidal, Thanh Portal et Maurèen Poignonec, Coline Pierré et Loïc Froissart, cette semaine c’est Taï-Marc Le Thanh qui a choisi de poser des questions à Flore Vesco !

Taï-Marc Le Thanh : Mais… mais… Pourquoi ?
Flore Vesco : Parce que dans l’Intermonde d’Aube’r’Djinn, l’Archiduc de FeuNooyes avait promis de ne se remarier qu’avec une femme plus difficile encore avec la nourriture que sa précédente épouse, laquelle était morte lapidée par des goules ectoplasmiques alors qu’elle tentait de s’enfuir du Monde des Conques-Ombres où elle était prisonnière, enfermée là lorsqu’elle était enceinte, suite à son enlèvement par le frère adoptif et presbyte de l’Archiduc, qui était jaloux de leur bonheur, si bien que l’Archiduc ne pouvait pas savoir que la séduisante jeune servante aux trois estomacs était en réalité sa fille.

Taï-Marc Le Thanh : Pourrais-tu cependant préciser dans quelles circonstances ?
Flore Vesco : Mais enfin Taï-Marc, tu suis ou quoi ? Les circonstances sont celles des tensions politiques entre l’Intermonde et le monde des Conques-Ombres, et des complots qui se trament à la cour Gète, qui plongeront l’Archiduc et sa famille dans la tourmente.

Taï-Marc Le Thanh : Mais t’arrive-t-il de penser à autre chose ?
Flore Vesco : À autre chose qu’au destin du peuple des Six Trooyes, maintenant qu’un convecteur spatiotemporel a ouvert un portail entre les mondes ? Oui, des fois, je pense aux garçons. (*)

Flore Vesco : Quelle est la première question que je vais te poser ? 
Taï-Marc Le Thanh : Dans la catégorie des petites malines, il y a les petites malines-et-demi, et les petites malines-trois-quart. Ce qui m’intéresse présentement se situe dans ces micro-portions de malice. C’est ce qui fait le sel de la communication selon moi. Les embûches sont nombreuses et les pièges tendus d’une subtilité à toute épreuve. Et je pense que c’est à travers une micro-portion de cette même malice que tu as opté pour cette mise en abîme de toute beauté. Je te répondrai donc par la suivante : ta première question est celle qui antécède à la première réponse de ce questionnaire.

Flore Vesco : Whoa !! Mais comment as-tu fait pour deviner du premier coup ?
Taï-Marc Le Thanh : Avant d’être auteur, j’étais policier (la résolution de l’affaire du Titanic c’est moi), puis j’ai été mentalist (la résolution des chaussettes orphelines c’est moi également), et enfin je suis devenu profiler (la résolution de la tartine de confiture a été un jeu d’enfant). Alors tu penses, résoudre une mise en abîme, trop fastoche.

Flore Vesco : Hey, t’as vu, j’ai entrepris avec une grande subtilité de déclarer ma flamme à un jeune homme. Des conseils ?
Taï-Marc Le Thanh : Feindre l’indifférence. Se montrer grossière et capricieuse, jusqu’à attirer l’attention. Une fois que le jouvenceau a mordu à l’hameçon : feindre l’indifférence, se montrer grossière et capricieuse. Pratiquer la technique du comique de répétition, du déjà-vu (pronounce didja-vou’), et surtout, surtout : opter pour la mise en abîme (si le technicien au son pouvait juste me coller un peu d’écho sur les derniers mots, façon Les cochons dans l’espace, ça serait parfait). La mise en abîme est LA solution, elle libère l’espace des opportunités, élargit le champ des possibles. Et le vide finit par se combler, et le cœur par battre au diapason avec celui de l’être aimé. Mais je pense que la mise en abîme n’a aucun secret pour toi.
Une dernière chose : toujours avoir avec soi un technicien du son pour ajouter de l’écho à tes phrases de-ci de-là. Ça fait toujours un peu plus classe, surtout si tu fais référence aux Cochons dans l’espace (ça rime donc c’est vrai).

(*) Surtout ceux qui aiment le gruyère de France, et font un usage immodéré des parenthèses et points-virgules.
(y a plus qu’à espérer qu’il va tomber sur cette page et se reconnaitre)
(la Mare aux mots = le lieu idéal pour avouer sa flamme en toute discrétion).

Bibliographie de Flore Vesco :

  • Louis Pasteur contre les loups-garous, roman, Didier Jeunesse (2016).
  • De cape et de mots, roman, Didier Jeunesse (2015).

Retrouvez la sur son site : florevesco.com

Bibliographie (sélective) de Taï-Marc Le Thanh :

  • Les 7 de Babylone – Tome 1 : La mémoire des Anciens, roman, Slalom (à paraître en septembre 2017)
  • série Le Jardin des épitaphes, romans, Didier Jeunesse (2016-2017), que nous avons chroniqué ici.
  • Le Carnaval Jazz des animaux, livre-CD, illustré par Rose Poupelain, raconté par Édouard Baer, musique de The Amazing Keystone Big Band d’après Camille Saint-Saëns, Gautier-Languereau (2015), que nous avons chroniqué ici.
  • Yéti, album illustré par Rebecca Dautremer, Gautier-Languereau (2015), que nous avons chroniqué ici.
  • série Jonah, six tomes, Didier Jeunesse (2013-2015), que nous avons chroniqué ici et .
  • À fond la caisse, album illustré par Christophe Merlin, Seuil Jeunesse (2009).
  • Elvis, album illustré par Rebecca Dautremer, Gautier-Languereau (2008).
  • Tout nu, album illustré par Benjamin Chaud, Gautier-Languereau (2008).
  • Mon père en slip, album illustré par Barroux, Gautier-Languereau (2008).
  • Série Séraphin Mouton, albums illustrés par Rebecca Dautremer, Gautier-Languereau (2007-2008).
  • Cyrano, album illustré par Rebecca Dautremer, Gautier-Languereau (2005),
  • Le voleur et le magicien, album illustré par Aurélia Fronty, Gautier-Languereau (2005).
  • Babayaga, album illustré par Rebecca Dautremer, Gautier-Languereau (2003), que nous avons chroniqué ici.

Retrouvez le sur son site http://www.taimarclethanh.fr .

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Du berger à la bergère : de Coline Pierré à Loïc Froissart

Par 9 août 2017 Les invités du mercredi

Cet été, on vous propose à nouveau la rubrique du berger à la bergère tous les mercredis. Cette rubrique vous avait tellement plu l’été dernier, nous nous devions de la reprendre (il faut dire qu’à nous aussi elle plaît beaucoup) ! Donc tous les mercredis jusqu’à la rentrée, ce sont des auteur.trice.s et des illustrateur.trice.s qui posent trois questions à un auteur.trice ou une illustrateur.trice de leur choix. Puis c’est à l’interviewé.e d’en poser trois à son tour à son intervieweur.euse d’un jour. Après Régis Lejonc et Janik Coat, Stéphane Servant et Madeline Roth, Patrick Pasques et Sévérine Vidal et Thanh Portal et Maurèen Poignonec, cette semaine c’est Coline Pierré qui a choisi de poser des questions à Loïc Froissart !

Coline Pierré : J’ai l’impression que les écrivains deviennent écrivains pour régler (ou au moins questionner) le problème qu’ils entretiennent avec le langage. Alors as-tu toi aussi un problème existentiel avec lequel tu tentes de dialoguer quand tu dessines ?
Loïc Froissart : Je crois que ce que tu dis concerne aussi les dessinateurs même si les moyens sont différents, je pense qu’on ne crée pas si on n’éprouve pas à l’origine une difficulté pour exprimer sa pensée. Sinon, le questionnement existentiel dans mon travail, c’est d’abord essayer de comprendre comment donner de la vie à mes images.

Coline Pierré : Comment sais-tu qu’un dessin est terminé ?
Loïc Froissart : Je ne m’acharne jamais sur ma feuille mais je peux recommencer un dessin dix fois. J’ai l’impression que certains des dessins qui sont dans mes livres ne sont pas vraiment finis, que j’aurais pu chercher encore mais il m’arrive d’abandonner et de passer à la suite quand je vois la quantité de papier et de temps que je viens de gâcher.

Coline Pierré : Il y a quoi dans ton atelier ou sur ton bureau ? (d’utile, d’inspirant, d’inutile mais pourtant indispensable, d’encombrant…)
Loïc Froissart : J’ai deux bureaux, le premier est chez moi, je ne laisse personne y entrer car c’est un foutoir, le second dans l’atelier que je partage avec d’autres dessinateurs est presque vierge de toute trace de vie. D’un côté ou de l’autre, je m’arrange pour qu’il n’y ait pas trop d’images autour de moi parce que ça crée des interférences.

Loïc Froissart : À qui est adressé ce que tu écris ?
Coline Pierré : J’écris avant tout pour ceux qui se sentent en décalage avec les autres, pas à leur place dans les groupes, pas à leur place dans les rapports de force, pas à leur place à l’école, pas à leur place dans la réalité. Ceux pour qui les livres sont parfois des amis plus réconfortants que ceux de la vie réelle. D’une certaine manière c’est aussi à moi que je m’adresse, à l’adolescente pas à sa place que j’étais. Je tente de la faire rire, de la réconforter, de la toucher, de l’encourager, de la rendre fière.

Loïc Froissart : Depuis quand écrire est un besoin ? Y a-t-il eu événement déclencheur ?
Coline Pierré : Écrire est un besoin avant tout parce que c’est ma manière de penser. J’ai besoin de prendre le clavier ou le stylo pour formuler mes idées, parfois même pour savoir ce que je pense. Je ne suis pas quelqu’un de très spontané. J’imagine que ça fait longtemps que je fonctionne comme ça, mais je ne me le suis formulé qu’à l’adolescence, quand écrire est devenu une sorte d’échappatoire, et la possibilité d’inventer une alternative plus absolue à la réalité, que je trouvais molle et décevante. Avant le roman, ça passait par des journaux intimes, des blogs, des chansons, des nouvelles. L’écriture était (et est toujours) un des rares endroits où je me sens fidèle à moi-même ?

Loïc Froissart : As-tu le temps de lire ?
Coline Pierré : J’adore lire mais je suis une mauvaise lectrice. Je m’endors sur les livres au bout de quelques pages le soir, j’abandonne les livres en cours de route (même parfois quand ils m’intéressent), je me laisse happer par tous les textes qui m’interpellent puis je les oublie aussi vite, je lis très peu de classiques, de livres primés, de livres recommandés, je relis les mêmes livres, je ne sais pas bien « lire vite », et j’achète bien plus de livres que je n’en lis vraiment. Et quand j’ai le choix entre lire et écrire (dans un train, par exemple, ou quand mon fils fait la sieste), je choisis très souvent l’écriture. Il y a presque toujours une vingtaine de livres au pied de mon lit mais je les lis peu. Je les regarde, je les feuillette, je les soupèse, parfois je les convoque, je les corne ou les souligne. Je m’entoure de livre, c’est ma manière de lire.

Bibliographie de Coline Pierré :

  • La Folle rencontre de Flora et Max, roman coécrit avec Martin Page, l’école des loisirs (2016).
  • Ma fugue chez moi, roman, Le Rouergue (2016), que nous avons chroniqué ici.
  • L’immeuble qui avait le vertige, roman, Le Rouergue (2015).
  • N’essayez pas de changer, le monde restera toujours votre ennemi, roman coécrit avec Martin Page, Monstrograph (2015).
  • Petite encyclopédie des introvertis, roman, Monstrograph (2015).
  • Apprendre à ronronner, roman illustré par José Parrondo, l’école des loisirs (2013).

Le site de Coline Pierré : http://www.colinepierre.fr.

Bibliographie (sélective) de Loïc Froissart :

  • Ma cabane, album, texte et illustrations, Le Rouergue (2016).
  • Enfants cherchent parents trop bien. Pas sérieux s’abstenir, album, illustration d’un texte d’Elisabeth Brami, Seuil Jeunesse (2014).
  • Une indienne dans la vie, roman, illustration d’un texte d’Alex Cousseau et Valie Le Gall, Le Rouergue (2014).
  • Je voulais un chat et j’ai une sœur, album, illustré par Karine Dupont-Belrhali, Milan (2013).
  • En piste, les dés !, livre jeu, illustration d’un texte de Madeleine Deny, Tourbillon (2012), que nous avons chroniqué ici.
  • Londres, documentaire, illustration d’un texte de Stéphanie Ledu, Milan (2012).
  • Aujourd’hui, en Suède, documentaire, illustration d’un texte d’Alain Gnaedig, Gallimard Jeunesse (2011), que nous avons chroniqué ici.

Le site de Loïc Froissart : http://www.loicfroissart.com.

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Du berger à la bergère : de Thanh Portal à Maurèen Poignonec

Par 2 août 2017 Les invités du mercredi

Cet été, on vous propose à nouveau la rubrique du berger à la bergère tous les mercredis. Cette rubrique vous avait tellement plu l’été dernier, nous nous devions de la reprendre (il faut dire qu’à nous aussi elle plaît beaucoup) ! Donc tous les mercredis jusqu’à la rentrée, ce sont des auteur.trice.s et des illustrateur.trice.s qui posent trois questions à un auteur.trice ou une illustrateur.trice de leur choix. Puis c’est à l’interviewé.e d’en poser trois à son tour à son intervieweur.euse d’un jour. Après Régis Lejonc et Janik Coat, Stéphane Servant et Madeline Roth et Patrick Pasques et Sévérine Vidal, cette semaine c’est Thanh Portal qui a choisi de poser des questions à Maurèen Poignonec !

Thanh Portal : Maurèen, tu as déjà un univers bien à toi à travers ton trait et tes couleurs particulières, les petits détails récurrents d’album en album, éprouves-tu l’envie ou le besoin de raconter une histoire dont tu serais l’auteure ?
Maurèen Poignonec : Merci pour ta question, oui, maintenant que je suis parvenue à trouver un univers dans lequel je suis bien installée (j’ai quand même encore des doutes sur les personnages que je dessine), j’aimerais beaucoup me poser quelques instants et réfléchir à des histoires qui seront vraiment les miennes… J’aimerais énormément écrire mes propres récits. Mais ça demande vraiment une maîtrise particulière d’écrire joliment, pour ne pas qu’il y ait de redondance, que l’histoire soit efficace et pas lourde… J’aurais un peu peur si jamais je parvenais à faire éditer un texte et que je doive lui apporter des modifications. Car corriger une illustration je suis habituée, mais corriger un texte quand on n’est pas auteur, ça doit être plus difficile… En tout cas je suis certaine que la première histoire que j’écrirai mettra en scène plein de petits animaux/monstres un peu bizarres probablement habillés et accessoirisés (lunettes et tout), dans une atmosphère bucolique et douillette, et surtout ce sera joyeux. Et je pense que j’écrirai plutôt des histoires contemplatives, sans véritable narration ni de personnage principal… Maintenant il faut plus que je m’y mette, l’année prochaine j’espère… mais j’ai hâte !

Thanh Portal : Nous vivons un métier dans lequel il est difficile d’exercer, qui n’est pas vraiment confortable. Au-delà de nos contraintes, as-tu un rêve éditorial ?
Maurèen Poignonec : J’apprécie d’avoir un rythme de travail assez dynamique et condensé, mais c’est un peu contraignant car je manque de temps pour m’approprier les textes au maximum. Du coup dans les années qui viennent, je rêverais vraiment de travailler sur un album tous les 3-4 mois. Cela me permettrait de vraiment bien cibler un récit qui me correspondrait à 200 %, et prendre le plus de temps possible sur chacune des illustrations : vraiment m’imprégner du récit et des personnages. Donc si un jour je parviens à mieux m’organiser et à donc avoir plus du temps, mon grand rêve éditorial serait de faire un album géant, les illustrations grouilleraient de détails, il y aurait plein de petites choses à découvrir dans les pages, de la végétation partout, des insectes, des animaux bizarroïdes, pourquoi pas des grandes bâtisses où on pourrait apercevoir plein de bonhommes et de monstres aux fenêtres, des planètes dans le ciel, des soucoupes volantes… Oui, vraiment avoir le temps de faire un très grand album serait le summum de la perfection ! J’aimerais bien aussi faire un roman graphique pour les adultes, plus sombre et plus froid, quelque chose qui changerait de mes albums pour les enfants… J’espère ne jamais me lasser de mon métier mais au cas où c’est vrai que ce serait plaisant d’avoir un jour la possibilité d’illustrer un livre pour les adultes, voir si j’en suis capable ou si je serais prise de pulsions à rajouter des cochons et des girafes partout. Au moins je serai fixée.

Thanh Portal : Qu’est-ce qui te motive pour accepter un texte ? Son sujet, le défi qu’il représente, la musique du texte ?
Maurèen Poignonec : D’abord, je lis très vite le texte et il faut que des images me viennent en tête, sinon je sais que ça va pas marcher et que j’aurai dû mal à être inspirée. Je sens à l’avance, avant même d’avoir commencé à poser mon crayon sur la feuille si je vais être contente de ce que je vais faire, car je ressens comme un bourdonnement en moi quand j’ai lu un récit qui m’a convaincu. Ce qui va me motiver dans un texte, ce sera vraiment l’aspect émotionnel entre les personnages, s’il y a un brin d’humour, le contexte de l’histoire, et évidemment si le texte fonctionne parfaitement, si je sens que les paragraphes vont bien se marier avec les futures illustrations… Quand il y a un « défi » comme tu dis ça m’attire, car j’aime bien quand il y a une prise de risque, c’est absolument pas apaisant mais très motivant.

Maurèen Poignonec : Thanh, comme je parlais d’un probable futur récit joyeux avec des animaux et de la nature qui grouille de partout, il y a des thèmes en particulier que tu aimes illustrer ? Et pourquoi ?
Thanh Portal : Nous avons des points communs dans nos univers, j’aime également les animaux, la nature, les petits détails que personne ne voit. Cela m’apaise.
J’aime aussi beaucoup illustrer les moments de solitude mais également les tâtonnements des premiers instants d’une rencontre, de l’amitié qui surgit. Je suis très attachée à la notion de joie qui me paraît essentielle pour supporter le monde à n’importe quel âge.
J’espère parvenir à mettre de l’humour dans certaines illustrations, j’aime aussi les choses simples et un peu « bébêtes ».

Maurèen Poignonec : Dans ta deuxième question, tu introduisais que nous étions sujets à des difficultés et contraintes, donc en période de stress, ou en période de travail tout court, comment tu fais pour dessiner et t’aérer l’esprit en même temps ? Musique, films, séries, écouter les oiseaux chanter ?
Thanh Portal : Je suis incapable de regarder un film ou une série pendant que je travaille. J’ai dû mal à me concentrer de manière générale, pour cela j’ai besoin de m’isoler avec mon casque audio : j’écoute de la musique au début d’un projet afin de lui donner un ton, j’associe chaque livre à une playlist. Puis j’écoute des podcasts de toutes sortes lorsque j’exécute : beaucoup de documentaires et quelques émissions critiques. J’habite en hauteur, je vois la cime des arbres de mon bureau ce qui m’apaise et m’inspire beaucoup.

Maurèen Poignonec : Tu es illustratrice autodidacte, est-ce que tu vois ça comme une vraie chance qui t’aurait évité d’être formatée ou conditionnée dans un style, ou au contraire tu aurais apprécié avoir fait une école en lien avec l’édition, le graphisme ou l’art en général ?
Thanh Portal : Je ne sais pas si c’est une chance ou pas, le fait est que je n’ai pas eu l’impression d’avoir eu le choix : plus jeune je n’avais ni les moyens financiers ni le temps nécessaire pour envisager une école. J’ai donc mis le désir de devenir illustratrice de côté et j’ai cessé de dessiner, bêtement.
Puis il y a quelques années, j’ai repris mes crayons et ma peinture, au départ simplement pour moi, et très rapidement j’ai eu le besoin de créer des illustrations au service d’un texte et je me suis lancée dans ce métier en formant des binômes notamment.
J’aurais aimé connaître le plaisir de former un groupe réuni pour apprendre, de fréquenter des gens qui partagent la même passion, d’être dirigée, guidée et formée.
C’est une vision un peu idéale de l’école d’art que j’ai ! J’apprends donc sur le tas et grâce à internet je rencontre des personnes du monde de l’illustration avec lesquelles je partage expériences, aides et avis. Cela forme une sorte d’émulation, cette communauté m’est très précieuse.

Bibliographie (sélective) de Mauréen Poignonec :

  • On n’a pas allumé la télé, illustration d’un texte de Bénédicte Rivière, L’élan vert (2017).
  • Série Quart de frère, quart de sœur, illustration de textes de Sophie Adriansen, Slalom (2017).
  • Le Saule rieur, illustration d’un texte de Pog, Sarbacane (2017)
  • Le doudou de la directrice, illustration d’un texte de Christophe Nicolas, Didier Jeunesse (2017), que nous avons chroniqué ici.
  • La grande inconnue, illustration d’un texte de Pog, Maison Eliza (2016), que nous avons chroniqué ici.
  • Tout le monde sait faire du vélo, illustration d’un texte d’Ingrid Chabbert, Kilowatt (2016), que nous avons chroniqué ici.
  • Les tourterelles, illustration d’un texte de Karine Guiton, La palissade (2016), que nous avons chroniqué ici.
  • Série La Famille Cerise, illustration de textes de Pascal Ruter, Didier Jeunesse (2016-2017), que nous avons chroniqué ici.
  • Chrysalide, illustration d’un texte de Pog, Cépages éditions (2016).
  • Histoires pour bien dormir, Collectif, Milan éditions (2016).
  • Lola et la machine à laver le temps, illustration d’un texte de Rolland Auda, Sarbacane (2016).
  • La classe de mer de Monsieur Ganèche, illustration d’un texte de Jérôme Bourgine, Sarbacane (2016).
  • Une histoire chaque soir, Collectif, Gautier-Languereau (2015).
  • 10 petites souris cherchent une maison, illustration d’un texte de Pog, Gautier-Languereau (2015).
  • Le Vilain Petit Canard, illustration d’un texte de Magdalena, Castor Poche (dans la collection Contes du CP – 2015).

Son site : http://www.maureenpoignonec.com
Son book : http://maureenpoignonec.ultra-book.com

Bibliographie (sélective) de Thanh Portal :

  • La couleur du vélo, illustration d’un texte de Sandra Le Guen, La Palissade (2017).
  • Le jour où on a mangé tous ensemble, illustration d’un texte de Thierry Lenain, Nathan (2017).
  • Le jour où la France est devenue la France, illustration d’un texte de Thierry Lenain, Nathan (2017).
  • Un jour dans la forêt Toc Bou Toc Zoï / Une nuit dans la forêt Toc Bou Toc Zoï, coloriage, La maison est en carton (2015), que nous avons chroniqué ici.
  • Les petits secrets, illustration de textes de Natalie Tual, Didier Jeunesse (2015), que nous avons chroniqué ici.
  • La compète, illustration d’un texte de Benoît Charlat, Talents Hauts (2014).
  • Loup s’y perd, illustration d’un texte d’Isabelle Wlodarczyk, Les 400 coups (2014).
  • Sous le signe de la mouette, illustration d’un texte d’Arnaud Jomain, Orphie (2014).
  • Le petit principe : Voyageur des trous noirs, illustration d’un texte d’Eva Almassy, l’école des loisirs (2014).
  • Histoires de renards, illustration d’un texte d’Annie Caldirac, Rue des enfants (2014).
  • Léo et Célestin, illustration d’un texte d’Isabelle Wlodarczyk, L’escamoteur (2013), que nous avons chroniqué ici.
  • Oh les loups !, illustration d’un texte de Céline Alix, Paquet (2013).
  • Madoulaine, illustration d’un texte de Mary Aulne, Apeiron (2013).
  • Renardot et le souvenir volé, illustration d’un texte d’Isabelle Wlodarczyk, Éditions du Caïman (2013).
  • Sur mon arbre perché, illustration d’un texte d’Isabelle Wlodarczyk, Vert pomme (2013), que nous avons chroniqué ici.

Retrouvez Thanh Portal sur son book : http://thanh.ultra-book.com.

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Du berger à la bergère : de Patrick Pasques à Séverine Vidal

Par 26 juillet 2017 Les invités du mercredi

Cet été, on vous propose à nouveau la rubrique du berger à la bergère tous les mercredis. Cette rubrique vous avait tellement plu l’été dernier, nous nous devions de la reprendre (il faut dire qu’à nous aussi elle plaît beaucoup) ! Donc tous les mercredis jusqu’à la rentrée, ce sont des auteur.trice.s et des illustrateur.trice.s qui posent trois questions à un auteur.trice ou une illustrateur.trice de leur choix. Puis c’est à l’interviewé.e d’en poser trois à son tour à son intervieweur.euse d’un jour. Après Régis Lejonc et Janik Coat et Stéphane Servant et Madeline Roth, cette semaine c’est Patrick Pasques qui a choisi de poser des questions à Sévérine Vidal !

Patrick Pasques : Après avoir écrit le premier jet d’une histoire, tu dois sans doute passer par une étape de correction-réécriture-modification. Si ce n’est pas le cas, passe directement à la question 2. Si c’est le cas, quel signal, ou quels signaux, te disent que cette étape est terminée, car on peut modifier-peaufiner un texte à l’infini si on veut… C’est la satisfaction, l’ennui, le renoncement, le délai, l’appel du large… ?
Séverine Vidal : Salut Patrick, merci pour ces questions !
Je ne fais pas de brouillon, tout est dans ma tête. J’écris de façon très compulsive, intense, nuit et jour après avoir tourné et retourné l’histoire dans tous les sens dans des carnets, sur des post-its ou des feuilles accrochées sur les poutres de mon bureau. Ce que j’envoie à l’éditeur est toujours mon tout premier jet.
Je relis juste après l’écriture tous les chapitres à haute voix pour voir si la langue est fluide, si les dialogues « coulent », si c’est naturel.
Ensuite, il y a finalement très peu de corrections. Ou en tout cas rien de déterminant. Quand c’est le cas, c’est très mal parti ! C’est ce qui m’est arrivé avec mon roman en cours, un roman de science-fiction pour la collection Exprim’ chez Sarbacane, Les Perséides. Mon éditeur a repéré des problèmes de narration, des incohérences temporelles, bref : le premier jet était bancal. Une trop grande importance accordée aux personnages, au détriment de l’histoire elle-même. Et bien… je suis coincée depuis novembre avec ce roman. On en a reporté la parution et je suis en train de le reprendre cet été. Très déstabilisant… heureusement, j’avais des tas d’autres choses à écrire.

Patrick Pasques : Surgit l’idée d’un thème, ou l’ombre d’une trame, ou la silhouette d’un personnage… Tu sais rapidement, d’instinct, si c’est une bonne ou une mauvaise piste pour une nouvelle histoire ? Et au final pour toutes ces pistes, plus de bonnes pistes que de mauvaises pistes ? À moins qu’il n’y ait, en fait, pas de bonnes ou de mauvaises pistes et qu’il n’y ait que des pistes que l’on a envie de suivre ou pas…
Séverine Vidal : C’est ça !
L’ombre d’une trame (c’est joli !)… Une idée notée sur un carnet, qui grandit, s’étoffe, s’enrichit… ou meurt de sa belle mort. Une sorte de sélection naturelle 😉
Il est très rare que je commence un texte pour l’abandonner en cours d’écriture. Ça m’est arrivé pour un roman dans lequel je voulais régler des comptes avec quelqu’un, un texte assez autobiographique. Finalement, je l’ai laissé de côté un temps, en pensant le reprendre plus tard. Et puis j’ai réglé cette histoire autrement et la nécessité d’écriture s’est estompée.
Quelques albums aussi. Pas de mauvaises pistes, non : juste un manque d’envie.

Patrick Pasques : Si j’étais auteur, je serais sans doute un peu angoissé à l’idée qu’une maison d’édition confie, sans trop me demander mon avis, un de mes textes à une illustratrice ou un illustrateur qui va en faire des p’tits gribouillis qui seront ensuite qualifiés de superbes images trop trop belles, trop classe, même que j’veux la même au-dessus de mon lit. Alors que toi… ben non, tu la mettrais pas au-dessus de ton lit. Comment tu gères ça ? Ce décalage éventuel entre l’image visuelle que tu te fais de tes histoires et celle de proposée ?
Séverine Vidal : Hum… Aucune angoisse de mon côté ! Au contraire, je le vis très bien. C’est même un des moments que je préfère : recevoir les images par mail et découvrir ce que mes mots ont inspiré à l’illustrateur ou à l’illustratrice. Il y a toujours un décalage et j’aime ce décalage.
C’est une autre lecture, une interprétation, un regard.

Séverine Vidal : J’aimerais savoir ce qui t’a amené à cette technique de découpage, de travail autour du papier. Est-ce que c’est ce que tu as toujours fait ? Es-tu un collectionneur ?
Patrick Pasques : En fait, j’ai découvert les papertoys grâce à ma fille. On en a téléchargé quelques-uns sur internet. Mais, très vite, je me suis dit que ce serait plus intéressant de créer mes propres modèles plutôt que de monter ceux des autres. Et puis, je me suis pris au jeu et j’ai étendu mon champ de création : j’ai créé des modèles de toutes sortes (pas seulement des personnages isolés) pour constituer des saynètes et en faire des illustrations. Je me suis lancé dans l’aventure du papier et de l’illustration à 50 ans passés, sans aucun passé ni aucune culture d’illustrateur.
Je ne suis pas vraiment collectionneur, mais quand je tombe sur un vieux modèle de montage en papier, comme en faisaient les éditions Pellerin à la fin des années 1890, je craque !

Séverine Vidal : Et d’ailleurs… comment présentes-tu tes projets aux éditeurs ? Fais-tu des photos de tes réalisations ? Leur envoies-tu des maquettes de tes constructions ? Fais-tu d’abord des dessins ? Ou procèdes-tu directement à la réalisation en 3D ? (oui je sais ça fait 154 questions)
Patrick Pasques : Pour les éditeurs, je fais comme tout le monde, du moins je le crois : 2 ou 3 doubles pages finalisées, donc avec tous les éléments des saynètes pris en photo. Les éditeurs n’ont jamais souhaité voir les « originaux » en vrai avant de se décider à accepter un projet d’album. C’est compréhensible : c’est l’image finale qui les intéresse. Dans le cas particulier les livres d’activité, où il s’agit de monter un modèle en papier, leur démarche est évidemment différente, ils ont besoin de voir en vrai. Je fais toujours des croquis pour avoir les lignes générales et l’organisation du modèle avant de passer à la 3D, sauf dans le cas de modèles très simples.

Séverine Vidal : Sur ton blog, tu dis « qu’on peut tout faire en papier, ou presque ». Parle-moi de ce « presque » : quels sont les projets que tu as dû abandonner parce que la technique du papier était un obstacle. Bon, et puis, quel est le projet sur lequel tu travailles en ce moment ?
Patrick Pasques : Le plus dur à faire en papier est de réaliser des formes rondes. Le papier ne pouvant s’arrondir que dans un seul sens à la fois, faire une sphère est une vraie galère au niveau du montage. La technique n’est jamais un obstacle, mais il faut parfois (et même souvent) adapter les formes aux contraintes du papier et gérer le niveau de détail car les temps de conception et de montage grimpent de manière exponentielle avec la complexité. Je peux théoriquement donner n’importe quelle forme à un personnage et avec une foultitude de détails. Mais s’il me faut 3 semaines pour réaliser un seul exemplaire et qu’il m’en faut plusieurs dans différentes positions, sans compter tous les autres modèles, je vais mettre 2 ou 3 ans pour réaliser un album. Il est donc impératif de trouver des compromis.
Je travaille sur le postquel du Corbeau et du renard après avoir fait le prequel paru chez Points de Suspension.

Bibliographie de Patrick Pasques :

  • Rétro mobiles, loisir créatif, Mango (2017), que nous avons chroniqué ici.
  • Vroooom, texte et illustrations, L’atelier du poisson soluble (2016), que nous avons chroniqué ici.
  • J’ai perdu un truc, texte et illustrations, Points de suspension (2015), que nous avons chroniqué ici.
  • 14-18 La grande guerre, loisir créatif, Tutti Frutti (2015), que nous avons chroniqué ici.
  • Princesses du monde, loisir créatif, Tutti Frutti (2015), que nous avons chroniqué ici.
  • Les dinosaures, loisir créatif, Tutti Frutti (2014), que nous avons chroniqué ici.
  • Le corbeau et les trois poules, texte et illustrations, Points de suspension (2013), que nous avons chroniqué ici.
  • Animaux de la savane, loisir créatif, Tutti Frutti (2013).
  • L’imagier de Patrick, texte et illustrations, La joie de lire (2013), que nous avons chroniqué ici.
  • Compter avec un monstre, texte et illustrations, Points de suspension (2012), que nous avons chroniqué ici.
  • Robots, loisir créatif, Tutti Frutti (2012).
  • Voitures de course, loisir créatif, Tutti Frutti (2012), que nous avons chroniqué ici.
  • Les animaux de la ferme, loisir créatif, Tutti Frutti (2011).
  • Les animaux menacés, loisir créatif, Tutti Frutti (2010).

Retrouvez Patrick Pasques sur son blog : http://3pbook.blogspot.fr.

Bibliographie (sélective) de Séverine Vidal :

  • Le jour où je suis devenu détective, roman illustré par Vincent Sorel, Auzou (2017).
  • J’ai vu un lion, album illustré par Laurent Simon, Milan (2017).
  • Gustave et Céleste, avec Anne-Gaëlle Balpe, roman illustré par Terkel Risbjerg, La Palissade (2017).
  • Nos cœurs tordus, avec Manu Causse, roman, Bayard (2017).
  • Sur mon fil, album illustré par Louis Thomas, Milan (2017).
  • Un pas puis mille, album illustré par Julien Castanié, La Pastèque (2016), que nous avons chroniqué ici.
  • L’attrape lune, album illustré par Barroux, Mango jeunesse (2016), que avons chroniqué ici.
  • La drôle d’expédition, roman illustré par Marion Puech, Sarbacane (2016), que nous avons chroniqué ici.
  • Gamine et son roi, album illustré par Claire Le Meil, Sarbacane (2015), que nous avons chroniqué ici.
  • La drôle d’évasion, roman illustré par Marion Puech, Sarbacane (2016), que nous avons chroniqué ici.
  • Le petit dodophobe en 27 leçons, album illustré par Lynda Corazza, Frimousse (2014), que nous avons chroniqué ici.
  • Wilo et Mi, la légende de La Grise, album illustré par Christine Roussey, L’élan vert (2014), que nous avons chroniqué ici.
  • Petit minus, album illustré par Cécile Vangout, L’élan vert (2013).
  • Le laboureur des nuages et autres petits métiers imaginaires, album illustré par Flambi, Frimousse (2012), que nous avons chroniqué ici.
  • La grande collection, album illustré par Delphine Vaute, Philomèle (2012), que nous avons chroniqué ici.
  • Prune, tome 4 : Prune cherche son style, album illustré par Kris di Giacomo, Frimousse (2012), que nous avons chroniqué ici.
  • Mon papa est zarzouilleur, album illustré par Eléonore Thuillier, Les p’tits bérets (2012), que nous avons chroniqué ici.
  • Clovis & le pain d’épices, album illustré par Anne Hemstege (2012), que nous avons chroniqué ici.
  • 5h22, album illustré par Estelle Billon-Spagnol, Frimousse (2012), que nous avons chroniqué ici.
  • Rien qu’une fois, album illustré par Csil, Winioux (2012), que nous avons chroniqué ici.
  • La meilleure nuit de tous les temps, roman, Rouergue (2012), que nous avons chroniqué ici.

Retrouvez Séverine Vidal sur son blog : http://severinevidal.blogspot.fr.

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Du berger à la bergère : de Stéphane Servant à Madeline Roth

Par 19 juillet 2017 Les invités du mercredi

Cet été, on vous propose à nouveau la rubrique du berger à la bergère tous les mercredis. Cette rubrique vous avait tellement plu l’été dernier, nous nous devions de la reprendre (il faut dire qu’à nous aussi elle plaît beaucoup) ! Donc tous les mercredis jusqu’à la rentrée, ce sont des auteur.trice.s et des illustrateur.trice.s qui posent trois questions à un auteur.trice ou une illustrateur.trice de leur choix. Puis c’est à l’interviewé.e d’en poser trois à son tour à son intervieweur.euse d’un jour. Après Régis Lejonc et Janik Coat, cette semaine c’est Stéphane Servant qui a choisi de poser des questions à Madeline Roth !

Stéphane Servant : Voilà une question que l’on me pose régulièrement (et à laquelle j’ai du mal à répondre) : Où se situe la frontière entre la littérature estampillée ado et la littérature générale ?
Madeline Roth : Moi aussi j’ai du mal à répondre à cette question ! Je pense que l’élément qui définit sans doute la littérature dite pour ado est l’existence d’un ou plusieurs personnages adolescents. C’est sans doute le cas de presque la totalité des romans publiés en littérature jeunesse, pour qu’il puisse y avoir identification du lecteur au narrateur, ou au personnage, je présume. Mais la littérature ado est très jeune, les éditeurs n’en publient que depuis peu. Quand moi j’étais ado, j’ai lu des romans « jeunesse » (surtout ceux publiés à l’école des loisirs) mais très vite j’ai été piquer des livres dans les étagères des adultes. Aujourd’hui il y a une offre gigantesque en littérature ado, dans tous les genres. La frontière, à mon avis, c’est l’éditeur qui la place, en choisissant de publier un texte dans une collection destinée à une tranche d’âge. Mais on peut espérer que cette frontière bouge, et qu’il y ait, par exemple, à l’avenir, de plus en plus de lecteurs adultes qui viennent chercher des textes à lire en littérature dite « jeunesse », parce que c’est une mine de richesse, d’imagination et de liberté.

Stéphane Servant : Ton écriture est sensible, sensuelle, avec toute l’intensité et la violence des premières fois. Est-ce la jeune fille en toi qui tient parfois le stylo ?
Est-ce que tu as gardé tes carnets d’adolescente (tu avais des carnets, n’est-ce pas ?) ? Est-ce que tu vas piocher dans ces textes pour construire tes personnages ?
Madeline Roth : Oui, j’avais des carnets, mais où je recopiais principalement des citations de livres que je lisais ou des paroles de chansons. J’ai écrit beaucoup de lettres d’amour, aussi ! Et bien sûr, j’ai gardé ces carnets, et il m’arrive de les relire, mais c’est plutôt dans mes écrits récents que je pioche. Il y a une douzaine d’années, j’ai participé à plusieurs ateliers d’écriture, et à l’époque, j’essayais d’écrire chaque jour (ce qui n’est plus du tout le cas aujourd’hui !). Alors oui, ta question est belle, c’est souvent la jeune fille en moi qui tient le stylo, parce qu’encore aujourd’hui, j’aime profondément l’espèce de démesure que les adolescents mettent dans tout : leur premier amour, leur première peine, tout est immense, insurmontable, neuf, violent. Et puis un texte, ça doit faire naître des sensations : ça fait ralentir ou accélérer le souffle, ça donne envie de toucher, de respirer, d’entendre, ça ancre dans la vie, dans ce qu’elle a de puissant, ça bouscule le corps (enfin pour moi). La littérature que j’aime lire, et celle que j’essaie d’écrire, elle est près du corps, elle bouscule, interroge, réveille, mais tout ça, c’est très physique, ça ne se passe pas juste dans la tête, ça vient gratter des plaies sur votre peau.

Stéphane Servant : Tu écris court. Pour aller droit au cœur ? Est-ce que l’intensité des sentiments peut résister à la longueur ?
Madeline Roth : J’écris court parce que j’écris peu, pour les raisons dont je viens de parler : écrire m’épuise, physiquement. J’ai toujours mille livres à lire au lieu de me mettre à écrire, ils sont ma meilleure excuse. Et puis j’aime le silence. Rien ne m’effraie plus que « les bavardages », cette manière de remplir le silence. Lorsque je commence l’écriture d’un texte, je sais assez vite que je ne tiendrais pas longtemps en sa compagnie, qu’il faut que je le termine vite. C’est très difficile pour moi d’être à la fois dans la vie et dans l’écriture. J’ai longtemps eu cette citation de Duras affichée sur mes murs : « Quand je pense à ma vie, je pense que j’ai été très absente […]. Il n’y a pas d’écriture qui laisse le temps de vivre, ou alors il n’y a pas d’écriture, vous ne pouvez pas faire l’économie de ça. On n’est personne dans la vie vécue, on n’est quelqu’un que dans les livres ».
Avec le temps, je suis de moins en moins d’accord avec sa dernière phrase, mais je sépare encore la vraie vie de l’écriture. Alors j’écris vite. Et l’intensité, tu sais, ce n’est jamais très long…

Madeline Roth : Il y a souvent, dans tes romans ados, un rapport charnel, brutal, avec la nature, la terre, et les animaux. Est-ce qu’ils sont là pour dire quelque chose de l’homme, de notre part animale ?
Stéphane Servant : Effectivement, je conçois la nature comme un miroir face auquel mes personnages ne peuvent pas tricher.
Elle révèle leur violence, leurs désirs et leurs peurs.
Tout ce qui se cache au plus profond d’eux est mis en lumière dans ce rapport-là.
Ainsi, mes personnages bataillent souvent avec les espaces sauvages, non domestiqués. Ils s’y égarent, ils tentent d’y survivre, ils s’y réfugient. Mais c’est en fait avec eux-mêmes qu’ils luttent. Avec leur propre nature.
C’est une mise à nu.
Parce que c’est aussi ce qui se joue à l’adolescence.
On tente de domestiquer cet élan sauvage qui vient de l’enfance.
On cherche à canaliser ce bouillonnement nouveau de désirs et de peurs.
Parce qu’on sait qu’au bout nous attend le monde en apparence si policé des adultes.
En parallèle de ce motif, je mets souvent en scène le besoin impérieux des hommes de dominer le vivant, le sauvage.
Dans Le cœur des louves, les hommes éradiquent les loups. Dans La langue des bêtes, ils rasent la forêt.
Et ce processus de domination est à l’œuvre, de la même manière, dans la société : les femmes indociles deviennent putains ou sorcières, les marginaux sont changés en ogres,…
Dès lors, mes personnages sont amenés à se questionner sur la norme et à se demander s’il faut vraiment éteindre tout ce qui palpite en eux.
Enfin, confronter mes personnages à la nature, de façon charnelle et brutale, me permet d’interroger l’homme d’aujourd’hui.
Une fois dépouillés de notre vernis civilisé, de nos prodiges technologiques, de notre confort matériel, que reste-t-il de nous ? Sommes-nous encore des hommes ? Ou plus tout à fait ? Sommes-nous capables de survivre ? Où se situe l’humanité ?

Madeline Roth : Tu mets en mots aussi, il me semble, la fuite, ou la quête : la fuite face à la violence des liens familiaux, la quête d’un autre rapport à son passé, pour pouvoir écrire un autre futur, peut-être. Est-ce qu’écrire répond aux questions que tu te poses en tant qu’homme ? Ou est-ce qu’au contraire, écrire pose toujours d’autres questions ?
Stéphane Servant : Alors, premièrement, sur cette notion de fuite ou de quête, sur ce rapport au passé et sur la manière d’écrire un futur, c’est vrai que c’est un motif central dans la plupart de mes textes.
Il me semble que c’est là aussi quelque chose qui se joue à l’adolescence.
Si on envisage l’adolescence comme un carrefour où tu viens d’arriver, imagine plusieurs chemins qui s’ouvrent devant toi. Tu ne sais pas vraiment où aller, il fait sombre, tu ne vois pas où les chemins te mèneront.
Imagine, en plus, tu portes des bagages. Ceux légués par ta famille. Tu sais que la route est encore longue. Que certains sentiers sont très étroits, escarpés. Dès lors, tu ne peux pas tout emporter. Certains des bagages sont très lourds. D’autres plus légers. Et tous n’ont pas la même valeur. Que vas-tu garder ? Que vas-tu laisser ?
Et enfin, imagine que derrière toi sont lancés les monstres de ton enfance.
Il faut te décider. Vite !
Voilà ce qui m’intéresse : les choix que l’on fait à l’adolescence, ceux qui font de nous des adultes plus ou moins libres.
Pour certains le chemin s’apparente à une balade, pour d’autres, comme mes personnages, c’est plus une course… et c’est beaucoup plus palpitant !
En ce qui concerne l’écriture, j’écris avant tout pour m’interroger, moi, sur le monde actuel, et pour partager ces interrogations avec le lecteur.
Je ne crois pas qu’on trouve de réponses dans les livres (sinon, ce n’est pas de la littérature mais de la propagande ou des notices de montage Ikea) mais d’autres questions, d’autres chemins à explorer… sans fin.

Madeline Roth : Tu alternes l’écriture de romans ados et celle d’albums pour les petits. Est-ce que les albums sont une respiration ? Est-ce que tu aimes autant les deux ? Est-ce que tu écriras un jour un roman « adulte » ?
Stéphane Servant : Une respiration ? Oui, peut-être, mais une respiration complémentaire.
Dans les romans, j’essaie de travailler le souffle. Dans les albums, on est plus dans une respiration ténue, chantante.
L’écriture d’album s’apparente pour moi à l’écriture poétique. Un art de l’épure. Un jeu de rythme. Un fragile équilibre, qu’on soit dans l’humour ou dans des motifs plus intimistes. C’est une mécanique très particulière, où il existe une très grande liberté dans le fond mais la forme, elle, est très contraignante. Premièrement, de par la pagination et le rythme qu’elle induit. Deuxièmement parce que beaucoup de choses ont été dites et très bien dites alors autant s’abstenir de publier de pâles copies. Et enfin parce qu’il faut toujours laisser une place à une écriture graphique qui n’existe pas au moment où tu écris.
Mais la magie toujours renouvelée, c’est de voir les mots prendre vie entre les mains d’un illustrateur ou d’une illustratrice. Ce moment-là est toujours très troublant. Deux imaginaires qui se rencontrent. Il y a de la joie, souvent, de la frustration, parfois. De la surprise, tout le temps. Voir les premières illustrations, c’est déjà accepter que le texte ne t’appartient plus tout à fait. Que tu le partages. Qu’il est devenu autre chose. Un album. Où texte et images sont intimement mêlés et racontent ensemble une histoire inédite.
Il y a un aspect très ludique dans la création d’un album. Un swing. Une effervescence.
L’écriture romanesque est a contrario un travail de longue haleine, solitaire et laborieux. Ce sont des centaines d’heures passées à batailler avec les mots. Où tu construis toi-même personnages, décors, costumes,… Tu n’es pas contraint par la forme. Tout est ouvert. Terriblement ouvert, parfois. Chaque nouveau roman est une aventure hasardeuse. Il y a du plaisir, bien sûr, mais beaucoup plus d’appréhension. Parce que tu ne sais pas pour combien de temps tu embarques. Un an ? Deux ans ? Tu ne peux pas vraiment savoir avant de commencer et pourtant, tu es le seul capitaine du navire. À toi d’inventer la route pour arriver jusqu’au livre… en essayant de ne pas t’échouer sur un iceberg !
Quant au roman « adulte »… ah ah ! Écoute, aujourd’hui, j’écris vraiment ce que j’ai envie d’écrire. Je ne triche pas. Je ne maquille pas. J’écris. Ce qui me plaît. Comme ça me plaît. Et il se trouve que je suis publié dans une collection jeunesse. Certains le regrettent. On pourrait discuter de la frontière ado/adulte, de la place dans les rayonnages. Mais là, ce n’est plus mon boulot, c’est celui de l’éditeur, des libraires, des prescripteurs. Et avant tout celui du lecteur. Moi, j’écris. Tout simplement.

Bibliographie sélective de Stéphane Servant :

  • Purée de cochon, album illustré par Laëtitia Le Saux, Didier Jeunesse (2016), que nous avons chroniqué ici.
  • Cinq minutes et des sablés, album illustré par Irène Bonacina, Didier Jeunesse (2015), que nous avons chroniqué ici.
  • Ma mère, album illustré par Emmanuelle Houdart, Thierry Magnier (2015).
  • La langue des bêtes, roman, Le Rouergue (2015).
  • Chat par-ci/chat par-là, roman, Le Rouergue (2014).
  • Cheval océan, roman, Actes Sud Junior (2013), que nous avons chroniqué ici.
  • Le gros goûter, album illustré par Cécile Bonbon, Didier Jeunesse (2014), que nous avons chroniqué ici.
  • Nos beaux doudous, album illustré par Ilya Green, Didier Jeunesse (2013), que nous avons chroniqué ici.
  • Le cœur des louves, roman, Le Rouergue (2013), que nous avons chroniqué ici.
  • Boucle d’Ours, album illustré par Laëtitia Le Saux, Didier Jeunesse (2013), que nous avons chroniqué ici.
  • Le loup sous le lit, roman illustré par Benoît Morel, Oskar (2012)
  • Le crafougna, album illustré par Anne Montel, Didier Jeunesse (2011), que nous avons chroniqué ici.
  • Le masque, album illustré par Ilya Green, Didier Jeunesse (2011), que nous avons chroniqué ici.
  • La culotte du loup, album illustré par Laëtitia Le Saux, Didier Jeunesse (2011), que nous avons chroniqué ici.
  • Ti Poucet, album illustré par Ilya Green, Rue du monde (2009)
  • Le machin, album illustré par Cécile Bonbon, Didier Jeunesse (2007), que nous avons chroniqué ici.

Retrouvez Stéphane Servant sur son blog : http://stephaneservant.over-blog.com.

Bibliographie de Madeline Roth :

  • Tant que mon cœur bat, roman, Thierry Magnier (2016).
  • À ma source gardée, roman, Thierry Magnier (2015), que nous avons chroniqué ici.
  • L’été de Léa, roman, Sarbacane (2015).

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