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Le coup de cœur et le coup de gueule de

Les invité·e·s du mercredi : Alexandre Chardin et Thomas Gornet

Par 11 avril 2018 Les invités du mercredi

Aujourd’hui, je vous propose de partager avec vous l’une de mes plus belles rencontres de ces derniers mois… Alexandre Chardin. J’ai rencontré tout d’abord son écriture qui m’a instantanément séduit (mais Sarah m’en avait dit tant de bien que je n’ai pas été étonné), puis l’auteur qui est une personne extrêmement sympathique, chaleureuse, passionnée… Je lui ai donc posé quelques questions et je vous propose de lire ses réponses. Ensuite, c’est avec un autre auteur que j’aime beaucoup que je vous propose de continuer, Thomas Gornet partage avec nous ses coups de cœur et coups de gueule. Bon mercredi à vous !


L’interview du mercredi : Alexandre Chardin

Vous venez de sortir un roman absolument magnifique, Mentir aux étoiles, j’aimerais que vous nous le présentiez, que vous nous disiez comment il est né et qui est Léon, le jeune héros de cette histoire.
Pour commencer, merci pour l’adjectif qualifiant mon dernier roman qui prend une place particulière dans mon cœur et mon imaginaire. Il est difficile de se lancer dans une histoire avec des personnages aussi « vivants » et forts que Léon et Salomé, mais ils avaient une telle envie d’être écrits que je leur ai fait confiance. L’origine de cette histoire, cette fois, n’est pas un lieu, mais une situation qui m’a bouleversé. Il y a quelques années, j’ai eu deux élèves dans deux classes différentes (je suis enseignant) : un « Léon » en sixième, apeuré, fragile, sensible, et une « Salomé », en quatrième, ronde, brûlante de colère, de gros mots et de violence, mais avec qui je m’entendais très bien. Et puis, un jour, des « grands » ont fait tomber Léon dans le couloir et lui ont mis le sac sur la tête avant de partir avec des rires gras. Salomé m’a devancé pour réparer la barbarie. Elle a fondu sur Léon, l’a relevé, rassuré avec une empathie et une douceur de maman. J’ai laissé faire, ému. Ensuite, Léon « ramassé », elle est allée mettre quelques pifs-pafs aux grands qui n’ont pas répliqué… Et je n’ai rien vu, ou bien j’étais trop loin, ou bien…
Le sujet était là : une très grosse fille à l’immense sensibilité, et un « petit » garçon qui avait besoin d’elle pour s’émanciper, s’ouvrir, se découvrir et prendre courage. Le reste, n’est que fiction…

Ça veut dire que votre travail d’enseignant a une influence sur votre travail, que vos élèves vous inspirent ?
Mes élèves m’inspirent peu, généralement, mis à part pour Mentir aux étoiles, mais ils m’apportent de la matière, des regards, des mots, des attitudes, des postures, des rôles, des agacements, une énergie, des rires. Je me nourris de leur force, parfois aussi de leur mollesse, qui m’agace ou me fait rire (en fonction de ma forme…)
Une chose est certaine : enseigner et écrire, pour moi, vont de paire, comme se nourrir et nourrir en retour. Je reste donc un enseignant heureux, très heureux !

D’où vous vient votre inspiration alors ?
Mon inspiration vient le plus souvent de lieux que je traverse en courant dans la montagne, de parfums, de choses vues ou entendues, de voyages. J’appelle ça les pièces de mon puzzle. J’en ai des centaines, peut-être des milliers dans la tête. Elles s’accumulent jusqu’à ce qu’un jour un personnage se mette à placer des pièces et me révèle une histoire. Il ne me reste plus qu’à l’écouter pour transmettre au mieux ce qu’il veut raconter au lecteur. Je me considère comme un intermédiaire à l’écoute. Parfois, c’est délicieux de combler les trous du puzzle en faisant turbiner mon imaginaire, mais c’est difficile d’être à la hauteur des personnages…

Quand vous écrivez un roman, savez-vous à l’avance comment va se terminer votre histoire ?
J’écris en funambule. Je ne monte sur la corde, entre deux falaises, que lorsque je vois le bout de la corde. Écrire est vertigineux, je vise le bout, la fin, et ne regarde que très peu mes pieds pour éviter de tomber (ce qui m’est arrivé quelques fois). Une fois, la corde passée, je la reprends, me relis, jusqu’à la fluidité, avec l’aide de mes éditrices, précieuses et brillantes personnes, qui me rassurent quand je tremble. Et je doute beaucoup.

Parlez-nous de votre parcours, comment êtes-vous venu à l’écriture ?
J’ai passé un bac F7, biochimie, un BTS de biotechnologie, j’ai redoublé deux fois, je détestais lire, j’avais zéro à toutes mes dictées et j’ai toujours exécré l’école. Et… Je suis professeur et auteur… Cherchez l’erreur… La faute à JMG Le Clézio qui m’a offert lumière, chaleur et parfums avec Désert : ma révélation, ma première grande histoire d’amour littéraire ! Oui, cet écrivain a ouvert une porte en moi que je ne connaissais pas. Je lui dois beaucoup.

Quelles étaient vos lectures d’enfant, d’adolescent ?
Enfant, lire était une corvée, une souffrance. J’aimais les forêts, courir, faire du vélo, pêcher et rêver. J’ai découvert, bien plus tard, que je ressemblais à un personnage d’André Dhôtel ou de Giono… en rêveur éveillé. J’ai un très beau souvenir de Tistou les pouces verts de Maurice Druon ! Et de BD comme Boule et Bill, Les Schtroumpfs (Gargamel, j’adore !)

Que lisez-vous en ce moment ?
Actuellement, je suis un mauvais lecteur. Je lis comme un cuisinier, je picore, je n’arrive plus à finir de plat, parce que chaque livre que je commence me donne trop envie d’écrire ! C’est terrible ! Mais j’ai commencé Elena Ferrante, L’amie prodigieuse et c’est vraiment très bon ! J’ai envie de me laisser emporter, naïvement, délicieusement !

Je crois que vous avez quelques beaux projets qui arrivent, pouvez-vous nous en dire quelques mots ?
Concernant mes projets, deux albums sont à paraître le mois prochain chez L’Élan Vert (pour les 3-6 ans), un roman Les Larmes de Avalombres, chez Magnard jeunesse en juin (un grand roman d’aventures illustré par l’immmmmense Régis Lejonc !) et un roman très mystérieux chez Thierry Magnier, La Fosse au loup, un peu dans la veine de Mentir aux étoiles quant à l’atmosphère… qui paraîtra en janvier 2019. Et puis quelques romans non envoyés et cinq ou six romans qui voudraient être écrits…
Bref, la vie est belle, passionnante, surtout quand l’écriture me permet de multiplier les ombres du réel.
Merci pour ces questions. J’ai peur d’avoir été bavard… Je l’avoue…

Bibliographie :

  • Mentir aux étoiles, roman, Casterman (2018), que nous avons chroniqué ici.
  • Des vacances d’Apache, roman, Magnard (2017), que nous avons chroniqué ici.
  • Jonas dans le Ventre de la Nuit, roman, Thierry Magnier (2016).
  • Le goût sucré de la peur, roman, Magnard (2016), que nous avons chroniqué ici.
  • Adélaïde, ma petite sœur intrépide, album illustré par Mylène Rigaudie, Casterman (2015).
  • Petit lapin rêve de gloire, album illustré par Mylène Rigaudie, Casterman (2013).


Le coup de cœur et le coup de gueule de… Thomas Gornet

Régulièrement, une personnalité de l’édition jeunesse (auteur·trice, illustrateur·trice, éditeur·trice…) nous parle de deux choses qui lui tiennent à cœur. Une chose qui l’a touché·e, ému·e ou qui lui a tout simplement plu et sur laquelle il·elle veut mettre un coup de projecteur, et au contraire quelque chose qui l’a énervé·e. Cette semaine, c’est Thomas Gornet qui nous livre ses coups de cœur et ses coups de gueule.

Mon coup de cœur du moment est un coup de cœur qui dure depuis maintenant plus de 25 ans.
C’est un coup de cœur que je partage avec des millions d’autres personnes.
(on a toujours envie d’être un peu original, quand on parle d’un coup de cœur, non ? Genre on va faire découvrir un truc unique. Mais là, non. C’est pas original.)
C’est David Lynch. Ou plus exactement c’est le cinéaste David Lynch.
Et plus particulièrement Twin Peaks : The Return, aussi nommée parfois « troisième saison de Twin Peaks ».
C’est d’ailleurs plus qu’un coup de cœur, c’est une obsession.
Au-delà de la joie de revoir des acteurs et des actrices que j’ai connu·e·s il y a 25 ans, j’ai été estomaqué, à chaque épisode, par la liberté totale que se permet d’avoir Lynch.
Rien à faire des codes sériels d’aujourd’hui
Rien à faire de la linéarité
Rien à faire du rythme unifié et uniforme qu’ont tous les films et toutes les séries d’aujourd’hui
Aux chiottes les intrigues qui se ferment
À la poubelle les clifhangers
Rarement, en regardant un film ou un objet télévisuel, j’ai été traversé par autant de sentiments différents : l’exaltation, la terreur, la tristesse, la joie, l’impatience…
Et tout cela me redonne un peu confiance en l’avenir du cinéma et, pourquoi pas, du théâtre.
Car si Lynch peut se permettre ça, alors on doit toutes et tous pouvoir se le permettre aussi : créer ce qu’on veut, ce qu’on sent, sans penser à rien d’autre qu’à être fidèle à ce qu’on a dans la tête.

Je m’énerve tout le temps sur tout. Alors du coup, j’ai décidé de me calmer et d’arrêter de m’énerver sur tout et tout le temps.
Donc, finalement, mon coup de gueule, c’est moi-même.

Thomas Gornet est auteur.

Bibliographie :

  • Qui suis-je ? (nouvelle édition), Rouergue (2018), que nous avons chroniqué ici.
  • Sept jours à l’envers, Rouergue (2013), que nous avons chroniqué ici.
  • Je porte la culotte / Le jour du slip, coécrit avec Anne Percin, Rouergue (2013), que nous avons chroniqué ici.
  • À bas les bisous, Rouergue (2012).
  • Mercredi c’est sport, Rouergue (2011).
  • L’amour me fuit, l’école des loisirs (2010).
  • Je n’ai plus dix ans, l’école des loisirs (2008).
  • Qui suis-je ?, l’école des loisirs (2006), que nous avons chroniqué ici.

Retrouvez Thomas Gornet sur son blog : http://thomasgornet.blogspot.fr.

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Les invité·e·s du mercredi : Christophe Mauri et Éric Pessan

Par 21 mars 2018 Les invités du mercredi

Christophe Mauri fait partie de mes plus belles découvertes de ces derniers mois, aussi après l’avoir découvert j’ai lu plusieurs de ses ouvrages et naturellement j’ai eu envie d’en savoir plus sur lui, il a accepté de répondre à mes questions. Ensuite on a rendez-vous avec Éric Pessan, un auteur dont j’aime l’écriture et l’engagement, tout naturellement j’ai eu envie de lui proposer de partager avec nous ses coups de cœur et coup de gueule. Bon mercredi à vous !


L’interview du mercredi : Christophe Mauri

Pouvez-vous nous parler de votre parcours ?
J’ai commencé à écrire à l’adolescence, comme on découvre un jeu. Très vite, ce jeu est devenu une passion et je n’ai plus cessé d’écrire. Pendant des années, j’ai envoyé mes manuscrits à des éditeurs ; parmi eux, Gallimard Jeunesse m’a toujours répondu et encouragé. C’est mon éditeur depuis le premier tome de la série Mathieu Hidalf.

Comment est né le personnage Mathieu Hidalf ?
Mathieu Hidalf est né quand j’avais treize ou quatorze ans. Mais c’est à vingt-et-un ans que je suis revenu à ce personnage. J’étais devenu adulte, Mathieu était resté enfant. Cette distance m’a permis de regarder mon héros avec davantage de recul et d’affection, et d’introduire l’humour dans son univers. C’était beaucoup plus difficile à l’époque où je marchais dans son ombre.

En fin d’année dernière, alors que la série semblait terminée, vous avez proposé un prequel… ce héros vous manquait ?
Je voudrais dire que non, mais j’imagine que oui ! Mathieu, je le connais par cœur. Il aura toujours une place particulière. Pendant des années, au téléphone, mes proches me demandaient : « Et comment va Mathieu ? » Ça voulait dire, bien sûr : « Comment va l’écriture de ton roman ? »

D’où est venue l’idée de vous attaquer à Peter Pan ?
Un jour, je me suis demandé comment Peter Pan réagirait s’il trouvait une Belle au bois dormant au milieu de l’Île imaginaire. J’ai pensé que peut-être Peter Pan finirait alors par céder à la tentation du changement ; car pour comprendre le mystère de cette belle endormie, je suis persuadé qu’il faut grandir. C’était mon point de départ, pourtant mon récit a très vite emprunté un autre chemin. Écrire, c’est se confronter au terrain de l’imaginaire. Pour moi, c’est le terrain qui révèle une histoire.

Parler d’un héros créé par quelqu’un d’autre, ça ne doit pas être évident, comment avez-vous travaillé sur cette histoire ?
Quand on s’attaque à des héros si universels, je crois qu’on peut très vite se les approprier, avec insouciance et passion, car ces héros ont en eux le germe des préoccupations de mille lecteurs, de mille consciences. Ce que je veux dire, c’est que dès lors que j’ai été plongé dans l’univers de Peter Pan, je n’ai plus pensé à James Matthew Barrie. Et c’est sans doute parce que mes souvenirs du véritable Peter étaient flous et indistincts, que j’ai pu l’aborder avec cette insouciance. Quand vous écrivez ou que vous lisez, peu à peu, tout vous appartient, non ? Il n’y a plus d’auteurs derrière les grands héros.

On peut reprocher à l’œuvre de Barrie d’être sexiste (Wendy a pour passion le ménage et la couture, reste à la maison…), dans votre roman à vous Peter et les garçons font le ménage, Wendy est plus aventurière, c’était voulu ou c’est venu naturellement ?
Je ne sais pas si l’œuvre de Barrie est sexiste mais je n’y ai jamais pensé. J’ai toujours imaginé que Peter et Wendy, en singeant le monde des adultes, en dénonçaient les conventions plutôt qu’ils les incarnaient véritablement. Je n’ai pas eu l’intention de décrire une Wendy aventurière. Mais je crois que la Wendy de mon histoire a une conscience profonde d’elle-même et des autres, contrairement à Peter qui ne voit rien ni personne. Je pense que c’est l’humanité de Wendy qui la rend libre, plus libre que Peter et les garçons perdus.

Pouvez-vous nous dire quelques mots sur votre série La famille royale ? Est-ce différent d’écrire pour les tout·es jeunes lecteur·trice·s ?
C’est très différent, pour moi en tout cas ! Je m’attache de plus en plus à cette petite famille royale, qui rêve de vivre comme tout le monde mais qui fait tout de travers dès qu’elle sort de son château. Ce qui me plaît, c’est que le roi, la reine, Alice et Louis-Junior vont toujours de l’avant ensemble et qu’ils bouillonnent de curiosité. Ce qu’on connaît par cœur, pour eux, c’est une aventure extraordinaire. Rien de plus incroyable que de déguster des pâtes au beurre pour le dîner !

Quelques mots sur les prochaines histoires que vous nous proposerez ?
Sincèrement, je ne les connais pas encore. Je viens de finir un nouvel épisode de la Famille royale. À présent, je suis entre deux projets, dans ces moments où tout est possible mais où il peut aussi bien ne rien arriver avant longtemps.

Bibliographie :

  • Série La famille royale, romans, Gallimard Jeunesse (2016 – 2018).
  • Série Mathieu Hidalf, romans, Gallimard Jeunesse (2011- 2017), que nous avons chroniqué ici.
  • Les saisons de Peter Pan, illustré par Gwendal Le Bec,  Gallimard jeunesse (2017), que nous avons chroniqué ici.
  • Le Petit Poucet c’est moi, album illustré par Marie Caudry, Casterman (2017), que nous avons chroniqué ici.


Le coup de cœur et le coup de gueule de… Éric Pessan

Régulièrement, une personnalité de l’édition jeunesse (auteur·trice, illustrateur·trice, éditeur·trice…) nous parle de deux choses qui lui tiennent à cœur. Une chose qui l’a touché·e, ému·e ou qui lui a tout simplement plu et sur laquelle il·elle veut mettre un coup de projecteur, et au contraire quelque chose qui l’a énervé·e. Cette semaine, c’est Éric Pessan qui nous livre ses coups de cœur et ses coups de gueule.

Préférant finir sur une note positive, je vais commencer par mon coup de gueule.

Jeudi 8 mars, un chiffre était à la une du journal Le Monde : 93 400 000 000 €. Il faut un temps d’arrêt pour le lire, ce chiffre-là, il faut réfléchir, compter les zéros, les regrouper par trois, et enfin se formuler que cela signifie 93,4 milliards d’euros. Une fois qu’on l’a apprivoisé, il paraît moins impressionnant. Quand on le regarde à nouveau, avec ses huit zéros, la tête tourne encore un peu. Mais de quoi s’agit-il ? Ce chiffre est celui du bénéfice de quarante des plus grandes entreprises. Attention, on ne parle pas de chiffre d’affaires (qui comprendrait des recettes et des dépenses) mais bien de bénéfice, de profits, d’argent gagné par des banques, des sociétés pharmaceutiques, des fournisseurs d’énergie… 93 400 000 000 d’euros de profits pour les entreprises du CAC 40. Le chiffre m’a donné une gifle. Et, plus bas, l’article précisait qu’il est en progression de 24 % par rapport à l’année dernière.
Je ne sais pas ce que l’on peut s’acheter avec 93,4 milliards d’euros. Pour 200 millions de dollars, on a un Airbus A380, le plus grand avion du monde. Si on fait la conversion dollar/ euros, c’est 576 avions d’un coup que l’on peut s’offrir. Ou 31 porte-avions à propulsion nucléaire. C’est un chiffre que l’on ne sait pas utiliser tellement il est énorme. C’est un chiffre qui me blesse. Il me fait mal parce que j’entends partout répéter que c’est la crise, que les temps sont durs, qu’il faut être réaliste, que les entreprises doivent pouvoir licencier plus facilement leurs employés, que le droit protège trop les salariés, qu’il faut travailler plus et plus longtemps, que l’on doit se déshabituer à certains acquis sociaux, qu’il est normal que certains médicaments soient moins remboursés, que ça va mal, très mal. Je relis le chiffre en une, et je vois un homme gras, couvert d’or et de diamants qui fait un bras d’honneur à un enfant affamé.

Heureusement, dans ce monde terriblement déséquilibré, il y a mille raisons d’avoir des coups de cœur. Des coups de cœurs, je pourrais en distribuer chaque jour : dans la rue, dans les écoles où je suis invité, sur les plateformes coopératives d’internet. Des coups de cœurs pour les gens qui – le soir, au retour du travail – logent un ou plusieurs réfugiés, ceux qui – une fois par semaine – préparent un repas collectif. Des coups de cœurs pour les profs ou les bibliothécaires qui glissent un livre entre les mains d’un enfant qui va rechigner un peu et se laisser emporter dans un monde dont il ignorait l’existence quelques minutes auparavant. Des coups de cœurs pour la personne qui propose de porter la trop lourde valise d’une vieille dame sur le marchepied d’un train. Des coups de cœurs pour un sourire aperçu par la vitre d’un bus. Des coups de cœurs pour une main tendue sans recherche de profit, sans calcul, sans recherche d’enrichissement, simplement parce qu’il ne tient qu’à chacun d’agir en humain. Je sais que tout ceci peut paraître très naïf, alors je donne un coup de cœur aux gens naïfs qui préfèrent aider que compter et amasser.

Éric Pessan est auteur.

Bibliographie jeunesse :

  • Les étrangers, roman co-écrit avec Olivier de Solminihac, L’école des loisirs (à paraître, avril 2018).
  • Dans la forêt de Hokkaïdo, roman, L’école des Loisirs (2017).
  • Pebbleboy, théâtre, L’école des loisirs (2017).
  • La plus grande peur de ma vie, roman, L’école des loisirs (2016).
  • Aussi loin que possible, roman, roman, L’école des Loisirs (2015).
  • Cache-cache, théâtre, L’école des loisirs (2015).
  • Et les lumières dansaient dans le ciel, roman, L’école des Loisirs (2014).
  • Plus haut que les oiseaux, roman, L’école des loisirs (2012).
  • Quelque chose de merveilleux et d’effrayant, album illustré par Quentin Bertoux, Thierry Magnier (2012).

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Les invité·e·s du mercredi : Claudia Bielinsky et Hélène Vignal

Par 21 février 2018 Les invités du mercredi

Aujourd’hui, c’est avec Claudia Bielinsky que je vous propose de passer un moment. Autrice-illustratrice qui séduit les tout-petits (et les plus grands), elle nous parle de son parcours et de son travail. Ensuite, on a rendez-vous avec Hélène Vignal qui nous livre ses coups de gueule et ses coups de cœur, accrochez-vous ! Bon mercredi à vous !


L’interview du mercredi : Claudia Bielinsky

Parlez-nous de votre parcours.
Je suis Argentine, et je vis à Paris depuis 1987.
Dans ma « première » vie, après avoir fait mes études aux Beaux-Arts de Buenos Aires, la peinture et la gravure étaient mon quotidien.
Pendant mes études et aussi après, j’ai travaillé dans le domaine de l’art avec les enfants. Je ne sais pas pourquoi, communiquer avec les tout-petits a toujours été naturel et facile pour moi.
Quand j’ai décidé de « changer de métier » (ma deuxième vie) pour faire des livres jeunesse, travailler pour les enfants de 0-5 ans était une évidence pour moi.

Pouvez-vous nous parler de Valise surprise, sorti il y a peu aux éditions Casterman ?
J’essaye avec Valise surprise de faire un mini parcours où dans chaque page il y a un seul personnage (toujours des animaux anthropomorphisés) avec chacun une caractéristique et une surprise à l’intérieur de la valise qu’il porte.
Je travaille avec les flaps de façon à introduire la notion du temps et d’animation (avant- après, intérieur-extérieur) et dans le pop-up final la notion du groupe, un chouette voyage avec les amis !
Ce qui m’intéresse c’est que mes livres puissent avoir plusieurs « lectures », toujours avec de l’humour…

La maison des bisous est un classique chez moi ! C’est le livre dont on vous parle le plus ?
La maison des bisous c’est un livre que j’aime beaucoup et j’ai eu la chance qu’il ait été traduit dans plusieurs langues.
C’est très émouvant pour moi de savoir que des enfants d’autres pays, de cultures différentes, certaines que je ne connais même pas, peuvent lire mes livres, par exemple en Espagne, Italie Chine, Corée, Japon, etc., etc.
J’ai eu la chance récemment d’avoir reçu la demande de mes éditeurs de le refaire 10 ans après la première version, et je l’ai redessiné en entier en changeant un peu le texte.
Je dois vous avouer que maintenant la nouvelle version est ma préférée !
J’adore raconter La maison des bisous aux enfants quand je suis dans les écoles ou dans les bibliothèques.

Quelles techniques d’illustration utilisez-vous ?
Les premiers livres ont été faits de façon « traditionnelle » papier/pinceaux/acrylique.
Après j’ai commencé à travailler avec des collages et aux crayons de couleur sur papier, avec une petite intervention numérique sur les fonds (Le plus beau cadeau du monde), et, à partir de là, je me suis lancée à travailler complètement sur ordinateur, je scanne des textures qui m’intéressent et je mélange tout.
Je ne travaille pas en « vectorielle », mais je dessine, je coupe, je colle à l’ordi.
Les résultats me procurent de la satisfaction pour le moment…

Où trouvez-vous votre inspiration ?
Généralement en marchant, et c’est parfois une image ou une phrase qui déclenche une idée…

Quelles étaient vos lectures d’enfant et d’adolescente ?
Enfant et adolescente en Argentine, comme toutes les mômes de ma génération, Maria Helena Walsh (merveilleuse auteure et musicienne), mais aussi Monteiro Lobato (auteur brésilien). Adolescente, Julio Cortazar, Gabriel Garcia Marquez….

Parlez-nous de vos prochains ouvrages
En mars va sortir 1,2, 3 Varicelle !!! (chez Casterman), un livre animé pour apprendre à compter avec les boutons de varicelle (qui n’épargne aucun enfant à l’école). En même temps, on découvre une partie du corps et c’est très drôle, j’espère… !
Depuis 2017, je travaille pour Bayard Presse : je sors une histoire par an dans le magasin Tralalire. Cette année va sortir aux éditions Bayard (l’équivalent, côté livre) La rentrée de Roudoudou. Une petite bande de copains de maternelle, tous différents, mais complémentaires, pas de héros, chacun les problèmes selon ses caractéristiques, avec de l’humour et ses propres idées !

Bibliographie :

  • 1, 2, 3 Varicelle, texte et illustrations, Casterman (à paraître, mars 2018).
  • La maison des bisous, texte et illustrations, Casterman (nouvelle édition 2017).
  • Valise surprise, texte et illustrations, Casterman (2017), que nous avons chroniqué ici.
  • Prêt pour le grand jour ?, texte et illustrations, Bayard Jeunesse (2017).
  • C’est la ronde des saisons, texte et illustrations, Casterman (2016).
  • Au dodo doudou !, texte et illustrations, Casterman (2016).
  • 1, 2, 3… j’enlève tout !, texte et illustrations, Casterman (2015).
  • Le plus beau cadeau du monde, texte et illustrations, Casterman (2013), que nous avons chroniqué ici.
  • Poisson, poissons !, texte et illustrations, Casterman (2010).
  • Cache-cache à l’école, texte et illustrations, Casterman (2006).


Le coup de cœur et le coup de gueule de… Hélène Vignal

Régulièrement, une personnalité de l’édition jeunesse (auteur·trice, illustrateur·trice, éditeur·trice…) nous parle de deux choses qui lui tiennent à cœur. Une chose qui l’a touché·e, ému·e ou qui lui a tout simplement plu et sur laquelle il·elle veut mettre un coup de projecteur, et au contraire quelque chose qui l’a énervé·e. Cette semaine, c’est Hélène Vignal qui nous livre ses coups de cœur et ses coups de gueule.

Un seul coup de gueule c’est pas assez pour dénoncer nos vicissitudes, voici une courte liste de 10 coups de gueule (dans le désordre parce que je déteste aussi les classements)  :

  • L’État français qui continue de nier ses responsabilités en matière d’accueil de migrants et en particulier de mineurs étrangers.
  • Les internautes qui se croient obligés d’écrire tous leurs posts sur un ton enjoué, qui finit par donner la nausée (particulièrement développé chez certaines autrices jeunesse, les filles reprenez-vous !)
  • Le manque de place d’accueil d’urgence pour les adolescents en crise.
  • La non-reconnaissance du burn-out comme maladie professionnelle.
  • Les droits d’auteurs en dessous de 10 % et les à-valoir ridicules pour les auteurs jeunesse.
  • Les media où les journalistes s’expriment comme si la France entière vivait à Paris.
  • Les parents qui répondent à la place de leur enfant.
  • Les arbres coupés pour des motifs futiles.
  • Ceux qui achètent des prestations sexuelles.
  • L’entre-soi.

Et un seul coup de cœur pour embrasser le monde, c’est bien trop peu, en voici 10 :

Hélène Vignal est autrice.

Bibliographie :

  • Manuel d’un garçon invisible, Rouergue (2016), que nous avons chroniqué ici.
  • Qui es-tu Morille ? /D’où viens-tu Petit-Sabre, Rouergue (2016), que nous avons chroniqué ici.
  • Casseurs de solitude, Rouergue (2014), que nous avons chroniqué ici.
  • Plan B pour l’été, Rouergue (2012), que nous avons chroniqué ici.
  • La Fille sur la rive, Rouergue (2011).
  • La Nuit de Valentine, Rouergue (2011).
  • L’Ébouriffée, Rouergue (2009).
  • Sorcières en colère, Rouergue (2008).
  • Zarbi, Rouergue (2008).
  • Gros dodo, Rouergue (2007).
  • Trop de chance, Rouergue (2007).
  • Bière Grenadine, Rouergue (2007).
  • Les Rois du Monde, Rouergue (2006).
  • Passer au rouge, Rouergue (2006).
  • Le Grand Concours, Rouergue (2005).

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Les invité·e·s du mercredi : Marianne Zuzula et Martin Page

Par 7 février 2018 Les invités du mercredi

C’est une éditrice dont on aime l’engagement que l’on reçoit aujourd’hui, Marianne Zuzula des très bonnes éditions La ville brûle. Puis on a proposé à l’auteur Martin Page de nous livrer ses coup de cœur et coup de gueule. Bon mercredi à vous !


L’interview du mercredi : Marianne Zuzula

Pouvez-vous nous parler de votre parcours ?
Je viens de l’édition scolaire, je travaille sur des manuels scolaires et parascolaires de SES et histoire-géo (et à la différence de pas mal de monde, j’adore ça !).

Et donc en 2009, vous créez La ville brûle, pourquoi avoir créé cette maison d’édition ?
Raphaël Tomas (qui vient lui aussi du scolaire, il est éditeur scientifique) et moi avons eu envie de faire des livres qui, tout en se situant aussi dans une démarche de transmission des savoirs, prennent parti, sont plus engagés, moins neutres. Nous avions aussi envie de mener des projets éditoriaux de bout en bout, d’être seuls maîtres à bord !

Pourquoi ce nom « La ville brûle »
Alors… on a eu beaucoup de mal à trouver un nom pour cette maison d’édition, quelle galère !!!! Et moi, j’avais vu et adoré, quand j’étais au lycée, Prénom Carmen de Godard, et j’avais été notamment complètement subjuguée par la dernière réplique du film. J’ai revu le film et noté cette phase sur un petit bout de papier, puis j’ai fait des recherches pour voir d’où ça venait, je sentais que cette phrase avait un statut différent dans le film, que c’était peut-être une citation, mais ce n’était pas évident… Donc j’ai fait des recherches (et là je parle de faire des recherches en 1983, hein, avant Internet, avant Google, avant YouTube, je vous jure que ce n’était pas une mince affaire…) et j’ai découvert que c’était la phrase finale de Electre, de Giraudoux.
Voici la citation en question : Comment cela s’appelle-t-il quand le jour se lève, comme aujourd’hui, et que tout est gâché, que tout est saccagé, et que l’air pourtant se respire, et que tout est perdu, que la ville brûle, que les innocents s’entretuent, mais que les coupables agonisent, dans un coin du jour qui se lève ?? […] Cela s’appelle l’aurore. (Jean Giraudoux, Électre, 1937.)
Cette phrase, finalement j’y suis revenue quand il a fallu baptiser notre maison d’édition, et j’ai réussi à convaincre Raphaël de ce qui n’était pas la meilleure idée du monde : ça fait un peu autonome prêt à tout faire péter, et ça nous place sous le patronage d’un auteur pas très progressiste (euphémisme, Giraudoux était carrément collabo !), mais bon ça laisse aussi transparaître une forme d’urgence, et cette urgence à se remettre à penser collectivement, elle est bien réelle !

Quelle est votre ligne éditoriale ?
Elle est la même en jeunesse et pour les adultes : nous faisons pas (ou peu) de littérature, et nous publions des essais, des livres qui prennent parti, qui affirment un point de vue, et qui visent à susciter le débat. Nos livres jeunesse (enfants et ados) sont ceux qui fonctionnent le mieux, et c’est rassurant pour l’avenir !

Qui compose l’équipe ?
Nous sommes deux, Raphaël Tomas et moi. Chacun de nous suit ses propres ouvrages du 1er contact avec les auteur·es aux relations presse et librairies quand le livre est achevé (les sciences pour Raphaël, les SHS et la jeunesse pour moi). Sinon, Raphaël suit plus particulièrement la fabrication, et moi la partie administrative et comptable.

Quelles étaient vos lectures d’enfant, d’adolescente ?
Ma mère était une grande fan de Christian Bruel et de la collection Le sourire qui mord, on les avait tous et je les adorais, donc c’est vraiment les livres dont je me souviens le plus, ceux qui m’ont construite… Et mon livre fétiche parmi eux, c’est L’Histoire de Julie qui avait une ombre de garçon, j’ai vraiment grandi avec, je le connais par cœur… J’aimais aussi beaucoup Ce que mangent les maîtresses, et les livres d’Agnès Rosenstiehl aux éditions des femmes J’adorais Les Filles et surtout De la coiffure, ce livre me fascinait… Un autre souvenir marquant, c’est un livre jeunesse de Françoise Mallet-Joris, qui s’appelle Les feuilles mortes d’un bel été, et qui racontait l’histoire d’enfants cruels, qui faisaient du mal aux animaux et osaient se réjouir de la mort (de leur grand-mère ? ou du jardiner de celle-ci ? je ne sais plus, mais je me souviens que j’aimais être un peu scandalisée par ces héros cyniques et fascinants, et je revois encore les illustrations de ce livre avec beaucoup de précision…). Et je me souviens du premier essai que j’ai lu, c’était Du côté des petites filles, j’étais au collège, et c’était une vraie révélation : des livres qui ne racontent pas d’histoires peuvent être passionnants !

Quelques mots sur les prochains ouvrages jeunesse que vous allez sortir ?
Nous publierons deux chouettes albums au printemps, ils sont presque finis, et j’ai hâte de les voir arriver en librairies !
Le premier s’appelle Grotoni à tout prix. C’est notre premier album jeunesse qui raconte une histoire. Il est écrit et illustré par Benoît Préteseille, un dessinateur que j’adore et qui fait surtout de la BD (il collabore également au journal Biscoto). Le livre parle des produits dérivés, du merchandising, de la surconsommation. En fait on voulait faire un livre sur ces questions depuis pas mal de temps, dans notre collection d’albums-essais, qui aborde les sujets de façon très directe, sans la médiation de la fiction. On a essayé avec plusieurs auteurs et ça ne fonctionnait pas du tout ! C’était hyper donneur de leçons, culpabilisant et limite anxiogène, et grosso modo ça revenait à dire aux enfants qu’ils étaient des gros nuls de vouloir un sac à dos des Minions ou des Legos Star Wars, ou bien que leurs parents étaient des gros nuls de leur acheter ça. Bref, ça ne marchait pas ! Heureusement, Benoit est arrivé, tel Zorro, avec son Grotoni, et là ça fonctionne très très bien, vous verrez… (et moi qui clame partout haut et fort qu’on n’a pas besoin de la fiction, que tous les thèmes peuvent être abordés très frontalement, comme des essais, y compris avec les enfants, et bien j’ai mangé mon chapeau !).
Le deuxième, s’appelle On n’est pas au centre du monde, et c’est un essai jeunesse qui va paraître dans la collection Jamais trop tôt. L’auteur des textes, Jean-Loïc Le Quellec est anthropologue, et il est illustré (superbement !) par Claire Cantais. C’est un livre qui parle de culture, de transmission, du fait qu’il n’y a pas de culture supérieure aux autres ni de culture « normale », qu’il y a différentes façons de voir le monde, de dire le monde, et qu’aucune n’est supérieure aux autres. Bref, un manifeste anti-ethnocentrisme et un véritable premier manuel d’anthropologie accessible dès 3-4 ans.

Bibliographie (jeunesse) sélective de La ville Brûle :

  • Les règles… quelle aventure !, d’Élise Thiébaut et Mirion Malle (2017).
  • Ici, de Gaëtan Dorémus (2017).
  • Antigone, de Yann Liotard et Marie-Claire Redon (2017), que nous avons chroniqué ici.
  • L’Homme est-il un animal comme les autres, de Jean-Baptiste de Panafieu et Étienne Lécroart (2017), que nous avons chroniqué ici.
  • Osons la politique !, de Caroline De Haas et Camille Besse (2016), que nous avons chroniqué ici.
  • Blanche Neige ou la chute du Mur de Berlin, de Métilde Weyergans et Samuel Hercule (2016), que nous avons chroniqué ici.
  • On n’est pas des moutons, de Claire Cantais et Yann Fastier (2016), que nous avons chroniqué ici.
  • On n’est pas si différents, de Sandra Kollender et Claire Cantais (2015), que nous avons chroniqué ici.
  • Mon super cahier d’activités antisexiste, Claire Cantais (2015), que nous avons chroniqué ici.
  • Le choix, de Désirée et Alain Frappier (2015), que nous avons chroniqué ici.
  • De baraque en baraque, de Cendrine Bonami-Redler (2014), que nous avons chroniqué ici.
  • Pourquoi les riches sont-ils de plus en plus riches et les pauvres de plus en plus pauvres ?, de Monique Pinçon-Charlot, Michel Pinçon et Étienne Lécroart (2014), que nous avons chroniqué ici.
  • On n’est pas des super héros, de Delphine Beauvois et Claire Cantais (2014), que nous avons chroniqué ici.
  • On n’est pas des poupées, de Delphine Beauvois et Claire Cantais (2013), que nous avons chroniqué ici.

Le site de La ville brûle : https://www.lavillebrule.com.


Le coup de cœur et le coup de gueule de… Martin Page

Régulièrement, une personnalité de l’édition jeunesse (auteur·trice, illustrateur·trice, éditeur·trice…) nous parle de deux choses qui lui tiennent à cœur. Une chose qui l’a touché·e, ému·e ou qui lui a tout simplement plu et sur laquelle il·elle veut mettre un coup de projecteur, et au contraire quelque chose qui l’a énervé·e. Cette semaine, c’est Martin Page qui nous livre son coup de cœur et son coup de gueule.

Coup de cœur.
Mon coup de cœur d’écrivain de littérature jeunesse va aux adultes qui ont fait le choix de travailler pour et avec les enfants. Je peux être assez critique à l’égard de l’éducation nationale et du monde de l’édition, mais j’ai la preuve tous les jours que dans ces milieux souvent hostiles, des adultes considèrent les enfants sans paternalisme ni condescendance. Ils sont leurs alliés et ils se donnent, entre autres, pour mission de favoriser leur rencontre avec des livres originaux.
Donc gros coup de cœur pour ceux qui sont du côté des enfants et des adolescents, et qui voient en eux les êtres passionnants et profonds qu’ils sont.

Mon coup de gueule.
Je crois qu’il faut être juste et cohérent : si on écrit pour les enfants, alors la moindre des choses c’est de les écouter, de les défendre, de se battre pour qu’ils soient traités comme des individus libres. Malheureusement je trouve que c’est rarement le cas.
Par exemple, nous sommes à une époque et dans un pays où les châtiments corporels sont encore la règle, c’est-à-dire que des enfants sont frappés dans le cadre de leur famille. Frappés. Aujourd’hui, il y a réprobation sociale si un homme frappe une femme. Mais pas si un parent frappe son enfant. Pourquoi ? Et pourquoi les autrices et auteurs jeunesse se taisent sur ce sujet ? Pourquoi ne pas prendre la parole collectivement pour défendre les enfants qui reçoivent fessées et gifles ?
Deuxième chose. Des enfants auront tout et d’autres rien. Là encore, silence sidérant de ceux qui consacrent leur vie aux enfants.
Cet hiver des enfants ont froid. Ils ont froid parce que leurs parents n’ont pas les moyens de payer le chauffage. Des enfants vont mal manger. Des enfants ne vont pas avoir accès à des villes dotées d’équipements culturels. Des enfants seront logés dans des appartements insalubres.
Et qu’est-ce que nous disons en tant qu’écrivains et écrivaines jeunesse ? Pourquoi ne prenons-nous pas position publiquement pour défendre celles et ceux qui nous lisent et sans qui nous ne ferions pas ce métier ? Sommes-nous vraiment attachés à eux, les respectons-nous vraiment si nous nous taisons alors qu’ils souffrent ?
Notre passivité à l’égard du mépris et de l’oppression subies par les enfants et les adolescents me révolte. Bien sûr nous parlons de sujets graves dans nos livres et nous aidons des enfants et des adolescents. Je crois que certains d’entre nous leur donnons des armes ou des moyens de s’en forger eux-mêmes. C’est bien. Mais ça ne suffit pas. J’aimerais que nous nous engagions davantage.
Ce n’est pas simple. Ça veut dire nous faire remarquer. Ça veut dire nous opposer. Ça demande du courage. Et je sais bien : il est très difficile de porter socialement une voix critique. Le contrôle social est là, la censure et la réprobation.
Mais est-ce que défendre les enfants ne devrait pas être le minimum pour des gens qui écrivent et dessinent pour eux ?

Martin Page est auteur.

Bibliographie (jeunesse) :

  • La recette des parents, album illustré par Quentin Faucompré, Rouergue (2016), que nous avons chroniqué ici.
  • La folle rencontre de Flora et Max, roman coécrit avec Coline Pierré, l’école des loisirs (2016).
  • Le zoo des légumes, roman illustré par Sandrine Bonini, l’école des loisirs (2013), que nous avons chroniqué ici.
  • Plus tard, je serai moi, roman, Rouergue (2013).
  • La bataille contre mon lit, album illustré par Sandrine Bonini, Le Baron Perché (2011).
  • Le club des inadaptés, roman, l’école des loisirs (2010).
  • Traité sur les dragons pour faire apparaître les miroirs, roman, l’école des loisirs (2009).
  • Je suis un tremblement de terre, roman, l’école des loisirs (2009).
  • Conversation avec un gâteau au chocolat, roman illustré par Aude Picault, l’école des loisirs (2009).
  • Juke-box, roman, collectif, l’école des loisirs (2007).
  • Le garçon de toutes les couleurs, roman, l’école des loisirs (2007).

Retrouvez Martin Page sur son site : http://www.martin-page.fr.

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Les invité·e·s du mercredi : Ghislaine Roman et Alice Brière-Haquet

Par 25 octobre 2017 Les invités du mercredi

On adore les livres de Ghislaine Roman, pourtant on ne l’avait jamais interviewée ! C’était une grave lacune, aujourd’hui comblée. Ensuite, c’est une autre de nos autrices chouchous qui nous a livré ses coups de gueule et coup de cœur : Alice Brière-Haquet. Bon mercredi à vous.


L’interview du mercredi : Ghislaine Roman

Plusieurs de vos histoires semblent venir d’ailleurs (La poupée de Ting Ting, La princesse à la plume blanche, Bagdan ou encore votre tout dernier album, La princesse aux mille et une perles), comment travaillez-vous sur ces histoires ? Lisez-vous des contes issus de ces pays ?
Je ne suis pas une grande voyageuse. Je n’ai jamais eu l’impression que le monde m’appartenait et qu’il fallait tout voir sur notre terre. Je ne dis pas que c’est bien, ni que c’est mal d’ailleurs, c’est comme ça. Un truc intime avec l’espace. Je suis beaucoup plus fascinée par le temps. Mais ça, c’est une autre histoire. Étrangement, j’adore regarder des documentaires comme ceux qui sont diffusés par la 5 ou Arte. Ces films où l’on voit des gens cultiver la terre, aller au marché, faire la cuisine, préparer une fête. Les images sont souvent magnifiques et les personnes dont on suit la vie quotidienne parlent de ce qui les touche, de leurs difficultés, de leurs espoirs. Je peux pleurer devant un de ces films. Souvent, cela me donne envie d’en savoir plus. Alors je vais à la médiathèque et je me plonge dans des livres pour prolonger ce plaisir. Internet est aussi mon ami dans ces moments-là, bien sûr. Et parfois, il y a un petit rien qui m’accroche. Une tradition que je trouve symboliquement très forte, un paysage que j’ai envie de décrire, un mode de vie qui me parait faire écho au nôtre… et la machine à fiction se met en route. Et si l’enfant était seul ? Et si le grand-père était malade ? Et si la terre tremblait ? À partir de là, j’accumule de la documentation qui parfois ne me servira pas. Mais j’ai toujours besoin d’en savoir beaucoup sur mes personnages. Plus que ce que j’en dis dans le texte. C’est ce qui leur donne de la profondeur, je crois. Enfin, en tout cas, c’est ce qui donne de l’intensité dans le travail d’écriture. J’espère que cela se sent. Pour aller plus loin, il m’arrive de lire des recueils de contes des pays en question. Mais c’est juste pour y puiser une atmosphère. La structure de mes récits remonte à mon enfance, aux contes traditionnels, au patrimoine enfantin. La Princesse à la plume blanche prend racine dans le Blanche Neige que je lisais quand j’étais petite. Mon dernier album a quelque chose à voir avec un recueil que j’adore Contes d’orient. Un jour, je l’ai vu dans les mains d’un petit garçon dans le film Il y a longtemps que je t’aime, de Philippe Claudel. Cela m’a émue. J’adore ces petits clins d’œil de la vie. Dans mon dernier album, il y a un personnage qui s’appelle Kamar. Ce prénom vient de ce livre.

Pouvez-vous nous en dire un peu plus sur ce superbe album, La princesse aux mille et une perles ?
Merci pour l’adjectif ! Il faut y associer les images de Bertrand Dubois !
Tout a commencé par cette histoire de perles… J’ai aimé imaginer un rite initiatique qui s’adresse à une princesse. L’idée qu’un bijou, objet futile par excellence, soit témoin et garant de la sagesse et de l’intelligence de mon héroïne, cela m’intéressait. Le royaume décrit dans l’histoire n’existe pas, bien sûr. Mais les questions que se pose la future souveraine sont bien d’actualité. Comment gérer les ressources, protéger notre environnement, ménager un espace pour chacun… j’aimerais être sûre que tous les dirigeants de notre terre soient capables de ce discernement.
Il s’agit d’un conte très traditionnel dans sa structure et dans sa narration. Un méchant avide de pouvoir, une trahison infâme, une amitié amoureuse entre deux gamins qui grandissent ensemble, ce sont des ressorts qu’on a l’impression d’avoir toujours connus. Je les traite comme des ingrédients pour proposer une nouvelle histoire.

L’écologie y tient aussi une place importante, on y parle de surpêche ou de l’utilité des abeilles notamment, ce sont des sujets importants pour vous ?
Oui, ce sont des sujets qui me préoccupent beaucoup. J’ai grandi dans une petite ville, très proche de la campagne. Mon père créait des jardins. Il me parlait de biodiversité bien avant que le terme soit connu du grand public. Il ne comprenait pas qu’on plante une haie composée d’une seule espèce par exemple. J’ai donc toujours eu un regard sur ce qui se passe dans le domaine de l’environnement et de sa protection. Je suis de ceux qui pensent que l’écologie est un humanisme, que nature et culture doivent cohabiter, coexister pour que nous avancions, pour que notre monde trouve un équilibre entre la nécessaire promotion de l’humain et l’indispensable respect des espèces autour de nous, végétales et animales. C’est la raison pour laquelle j’ai écrit en guise de dédicace : Notre terre sera ce que nous en ferons.

Comment naissent vos histoires ?
Il me semble que chaque histoire est un confluent où se rencontrent différentes sources. Certaines coulent de très loin, de mes montagnes natales, des livres que j’avais étant enfant, de souvenirs familiaux et d’autres beaucoup plus proches, de lectures récentes par exemple. Quand j’en parle dans les classes ou les médiathèques qui m’invitent, j’utilise une métaphore : ce sont des graines… avec cette dynamique du végétal, cette volonté de pousser, de grandir. Quand une idée d’histoire se forme dans ma tête, je ne la lâche plus. Parfois, cela va très vite mais il arrive que cela mette très longtemps, des années. J’admire les gens qui écrivent vite et beaucoup. Ce n’est pas mon cas. Je fignole. J’ai un vrai problème avec le point final. Même au moment du BAT [NDLR Bon à tirer], je continue à modifier des choses. Cela m’a longtemps culpabilisée mais maintenant, je sais que c’est ma façon de faire. Un jour, une bibliothécaire m’a dit, au sujet d’un de mes textes « Chaque mot est à sa place ». Je crois que c’est le plus beau compliment qu’on puisse me faire parce que c’est le fruit d’un long travail. Je l’ai déjà dit, je ne crois pas à l’inspiration. Je ne crois qu’au travail. Ce n’est pas avec des idées qu’on écrit mais dans un corps à corps avec les mots. Cela peut paraître prétentieux. Après tout, ce ne sont que des livres pour enfants, diront certains. Non, ce sont des livres. Et le moins qu’on puisse faire, c’est respecter celui qui va le lire, quel que soit son âge.

Parlez-nous de votre parcours et de comment est venue cette envie d’écrire pour les enfants
Cela s’est fait par hasard. Un jour, la rédactrice en chef de Wakou (Milan presse) m’a demandé d’écrire des contes pour son magazine. Elle avait vu qu’il m’arrivait d’en écrire pour ma classe. À l’époque, j’étais maîtresse en grande section de maternelle. J’en ai écrit un, sans grande conviction, persuadée qu’elle allait me dire que bon, c’était bien gentil mais pas assez ceci ou trop cela. Mais à ma grande surprise, elle a aimé ce que j’avais écrit et elle l’a publié. C’était au début des années 90. Puis un jour, un texte est passé d’un couloir à l’autre, de la presse à l’édition… et cela a donné Un Noël d’écureuil, illustré par Bruno Pilorget. Depuis, je n’ai pas arrêté d’écrire. Les rencontres avec les jeunes lecteurs me donnent envie, m’encouragent, me stimulent. Je ne suis pas blasée. Voir un de mes albums en vitrine, dans les mains d’un enfant, sur un blog, dans la presse… cela me fait toujours un effet incroyable.

Quelles étaient vos lectures d’enfant, d’adolescente ?
J’ai lu énormément de contes. Pas étonnant que ce soit ma forme de prédilection, aujourd’hui. J’habitais face à une maison de la presse qui possédait une grande étagère consacrée à la bibliothèque verte. Comme je n’avais pas d’argent, je l’ai utilisée comme une bibliothèque pendant plusieurs années. J’achetais un livre, je le lisais très vite et je redescendais le changer. La patronne n’était pas dupe mais elle me laissait faire. J’ai lu aussi bien le Capitaine Fracasse que l’inévitable Alice et le fantôme. Je crois que ma première vraie rencontre avec un texte, ce fut Le grand Meaulnes. Ensuite j’ai lu beaucoup de pièces de théâtre, Molière, Beaumarchais… Puis évidemment, les auteurs au programme. J’ai gardé de cette époque le goût des extraits choisis. J’aime cette impression d’inachevé, de question en suspend qu’ils laissent au lecteur.
Je relis régulièrement Les lettres de moulin et Les souvenirs d’enfance de Marcel Pagnol. Mon parrain me les avait offerts sous forme de beaux livres illustrés. Je les ai encore. Ils m’emportaient. C’est pour ça que je suis désolée quand j’entends un parent dire à un enfant « Non, pas celui-là, il y a des images, c’est pour les petits ». Je défends les albums sur de beaux formats avec des images fortes qui embarquent les gamins. Ce souci de rentabiliser la lecture me rend malade.

Que lisez-vous en ce moment ?
J’ai lu récemment la trilogie écossaise de Peter May. Dans la foulée, j’ai écrit un conte qui se passe sur une île du Nord. Sa description des ciels et des paysages est extraordinaire. Puis j’ai découvert l’amie prodigieuse, d’Elsa Ferrante. Elle y parle d’un sujet qui me touche beaucoup : le conflit de loyauté avec son milieu d’origine et du sentiment d’illégitimité, mon éternel compagnon. Il faut aussi que je parle de Syrius, de Stéphane Servant, que j’ai adoré. Son écriture me bouleverse. Et enfin du merveilleux Les attachants de mon amie Rachel Correnblit. Ce qu’elle y raconte du métier d’instit dans un quartier difficile ne peut que me toucher. Et son écriture est d’une légèreté et d’une précision qui fait mouche. Elle dit avec élégance et humour des choses essentielles sur l’enfance.

Pouvez-vous nous dire quelques mots de vos prochains ouvrages ?
2018 va voir la parution de trois albums, chez trois éditeurs différents. D’abord Le cerf-volant de Toshiro avec Stéphane Nicolet aux éditions Nathan. Il y est question de la complicité entre un vieil homme et son petit-fils. L’enfant est mutique. Le désir de faire partager sa vision du monde à son grand-père va lui permettre de retrouver le langage. C’est une histoire née d’une remarque du plus jeune des fils de Stéphane. Quand je vous dis qu’il s’agit de confluence !
Ensuite viendra un texte dont le titre devrait encore changer, aux éditions Cipango. Cette fois-ci, on part pour le Bhutan, petit royaume de l’Himalaya. Mes héros sont deux jumeaux, garçons et filles, Lune et Soleil… Bénédicte Némo est déjà au travail pour les images.
Et enfin, aux toutes nouvelles éditions Saltimbanque, le conte né de mon envie de paysages de lande et de bruyère. Pas de princesse cette fois, mais une petite gardeuse d’oies (hommage à ma mère) qui va sauver son pays du chaos lié à la découverte de filons d’or. Encore un conte écolo qui questionne notre envie de richesse. Je retrouve Sophie Lebot pour les illustrations. Ses crayonnés sont à couper le souffle.
D’autres textes sont prévus pour 2019. Mais c’est encore un peu tôt pour en parler.

Bibliographie :

  • La princesse aux mille et une perles, album illustré par Bertrand Dubois, De la Martinière Jeunesse (2017).
  • Bagdan et la louve aux yeux d’or, album illustré par Régis Lejonc, Seuil jeunesse (2016), que nous avons chroniqué ici.
  • J’veux pas y aller, album illustré par Csil, Frimousse (2016), que nous avons chroniqué ici.
  • Ouf !, album illustré par Tom Schamp, Milan (2015), que nous avons chroniqué ici.
  • Le Grand Livre des peut-être, des si et des petits pourquoi, album illustré par Tom Schamp, Milan 2015.
  • Un jour, deux ours, album illustré par Antoine Guilloppé, Gautier-Languereau (2015).
  • La poupée de Ting-Ting, album illustré par Régis Lejonc, Seuil Jeunesse (2014), que nous avons chroniqué ici.
  • Contes d’un roi pas si sage, album illustré par Clémence Pollet, Seuil Jeunesse (2013), que nous avons chroniqué ici.
  • Un Noël d’écureuil, album illustré par Bruno Pilorget, Milan, (2012).
  • Mystère au palais, album illustré par Bérengère Delaporte, Milan (2010).
  • Amani faiseur de pluie, album illustré par Anne Romby, Milan 2010
  • Carnavalphabet, album illustré par Tom Schamp, Glénat (2007).
  • Le livre des petits pourquoi, album illustré par Tom Schamp, Milan (2006).
  • Tukaï, l’enfant-sorcier, album illustré par Frédéric Pillot, Milan (2005).
  • Le pirate de la bouteille, album illustré par Freddy Dermidjian, Milan (2005).
  • Le livre des si, album illustré par Tom Schamp, Milan (2004).
  • La pêche aux nuages, album illustré par Vincent Bourgeau, Milan (2003).
  • Le parapluie volant, album illustré par Vincent Bourgeau, Milan (2003).
  • Les 4 saisons. Deux histoires par mois et des jeux pour toutes les saisons, album illustré par Olivier Latyk, Milan (2003).
  • Le livre des peut-être, album illustré par Tom Schamp, Milan (2003).
  • Bientôt Noël ! Une histoire par jour et des jeux pour attendre Noël, album illustré par Olivier Latyk, Milan (2001).

Retrouvez Ghislaine Roman sur son site : http://www.ghislaineroman.fr.


Le coup de cœur et le coup de gueule de… Alice Brière-Haquet

Régulièrement, une personnalité de l’édition jeunesse (auteur·trice, illustrateur·trice, éditeur·trice…) nous parle de deux choses qui lui tiennent à cœur. Une chose qui l’a touché·e, ému·e ou qui lui a tout simplement plu et sur laquelle il·elle veut mettre un coup de projecteur, et au contraire quelque chose qui l’a énervé·e. Cette semaine, c’est Alice Brière-Haquet qui nous livre son coup de cœur et son coup de gueule.

Coup de gueule
Merci la Mare aux mots pour ce bout de tribune ! J’y ai pas mal réfléchi, les sujets de grogneries ne manquant pas aujourd’hui, ça m’a tracassée quelques semaines, et puis je me suis dit, allons-y franco, attaquons-nous aux rouages du système. Alors pas de révélation, pas d’accusation, pas de nom… C’est la grande roue de l’édition que j’ai envie de faire grincer aujourd’hui, notamment l’une de ses chevilles ouvrières : le droit d’auteur. C’est que la notion superpose des réalités très diverses :

  • N° 1 : Le droit d’être respecté en tant qu’auteur : il s’agit du droit moral, inaliénable, il garantit l’intégrité de notre œuvre et notre reconnaissance.
  • N° 2 : Le droit d’être diffusé : il s’agit des droits patrimoniaux que nous cédons par contrat à notre éditeur, et qui l’autorise à commercialiser notre œuvre pour nous (et il faut bien comprendre que quand le SNE fait campagne pour le droit d’auteur, c’est de ce droit-là qu’on parle).
  • N° 3 : Le droit d’être rémunéré pour son travail : c’est une facette du droit patrimonial, celle dont parlent les auteurs quand ils évoquent leurs « droits d’auteur ». Concrètement, il s’agit d’un pourcentage sur les ventes du livre (en moyenne 3 % dans mon cas), le montant est calculé une fois par an.

Le premier est un droit symbolique, qui comme tous les symboles est extrêmement important et terriblement dérisoire. Le second fait tourner l’industrie du livre. Pour notre secteur, la jeunesse, Pierre Dutilleul annonçait en octobre à la BNF un chiffre d’affaires de 364 millions d’euros pour 2016, soit 13,5 % du total de l’édition, avec une croissance de 5,2 %. Le troisième est ce qui nous permet de vivre, enfin, un peu. Je me considère comme une autrice chanceuse : depuis 8 ans j’écris à plein temps, j’ai publié quelque 70 livres, nombre d’entre eux ont été remarqués par la critique et traduits. L’un d’eux a même reçu un New York Times Award. Bref, ça va. Pourtant mes droits d’auteur (au sens n° 3) ne constituent chaque année qu’un demi-revenu… L’autre demi-revenu provient des rencontres scolaires, de l’argent public, le vôtre donc, merci.
Soyons clairs : je n’accuse pas ici mes éditrices (ce sont presque exclusivement des femmes) qui font un boulot formidable, souvent comme employée de grands groupes, ni les petites maisons qui couvent leurs micro-catalogues, ni même les moyennes maisons qui développent leur entreprise. En fait je vous l’ai dit : je n’accuse personne ici.
Ce que je veux pointer, c’est le système qui fait que dans tous les travailleurs de la chaîne du livre, l’auteur est le seul à n’avoir pas de rémunération pour son travail. Le droit d’auteur (n° 3) étant simplement un intéressement aux ventes. Le problème en réalité est que le travail intellectuel n’est pas reconnu, mais remplacé par la notion de propriété intellectuelle. Une propriété qu’on ne nous accorde que pour pouvoir la céder.
Ce choix n’est pas un produit de la Nature, mais bien de l’Histoire : la propriété intellectuelle est à l’origine une invention des libraires (alors imprimeurs), « le privilège » étant un monopole accordé par le roi – bien content au passage de décider de ce qui peut ou non être imprimé. Au 18e siècle, Beaumarchais lui oppose le droit d’auteur pour tenter d’imposer la voix des créateurs. Ce n’est que depuis 1957 que les deux notions se confondent. Lorsqu’en 1936, Jean Zay reprend le travail de Beaumarchais pour mettre en place de véritables droits pour l’auteur comme travailleur, le vent de l’opposition se lève chez certains éditeurs. La guerre renverse les cartes, et le dossier est repris sous Vichy par l’un des adversaires de Zay. Quand la loi passe en 1957, il ne reste pour l’auteur que le droit moral (le sens n° 1), le renforcement des droits patrimoniaux étant tout à l’avantage des industriels du livre.
Il en ressort un système foncièrement déséquilibré. Un système qui nous fait aujourd’hui signer des monopoles à sens unique : tandis qu’un éditeur peut solder ou pilonner un livre qui ne marche pas au bout de deux ans et nous rendre nos droits (sens n° 2 cette fois), nous lui cédons, nous, notre « propriété » pour 70 ans après notre mort… même le mariage est moins contraignant ! En Italie, je signe des contrats pour 10 ans. En cas de succès, j’ai au moins la possibilité de renégocier.
En France, la notion de propriété intellectuelle est très puissante et repose sur une foule de fantasmes… Notamment celle de léguer à nos enfants les bénéfices (n° 1 et 3) de nos œuvres. Combien d’héritiers cela concerne-t-il réellement ? Et est-ce que je devrais payer le fils de mon plombier ou de mon architecte pour l’usage de ma maison ? Non, je vais plutôt payer correctement plombier et architecte pour qu’ils s’achètent leur propre maison à léguer à leurs enfants… De la même manière, dois-je payer plombier et architecte si je prête ma maison pour un week-end ? Ou si je décide de l’ouvrir au tout-venant ? Revenons au concept de travail intellectuel, payons les artistes pour ce qu’ils font : le partage en ligne ne sera plus un danger.
Cela éviterait aussi ces dérives qui se font au nom du droit d’auteur… Je pense notamment à « l’affaire SCELF » qui réclame un minimum de 30 euros par extrait lu aux organisateurs de lectures publiques gratuites : bibliothèques, associations, auteurs. La pétition est toujours en ligne et si les réponses en coulisse se veulent rassurantes, on attend toujours la prise de position officielle qui enlèverait l’épée de Damoclès de la tête de tous ces gens qui, chaque jour, font vivre nos livres…
Si vous n’avez pas encore signé, c’est ici : https://www.change.org/p/administration-scelf-fr-contre-les-pr%C3%A9l%C3%A8vements-scelf-sur-les-lectures-sans-billetterie-sh%C3%A9h%C3%A9razade-en-col%C3%A8re
Merci.

Coup de cœur
Pour mes collègues qui, malgré ces conditions, offrent aux nouvelles générations des œuvres belles, riches, drôles, tendres, intelligentes, émouvantes, surprenantes, énervantes, grinçantes, palpitantes, et parfois tout ça à la fois. Je ne sais pas trop de quoi, au final, hériteront nos enfants… Mais ils seront bien armés question imagination !

Alice Brière HaquetAlice Brière-Haquet est autrice.

Bibliographie sélective :

  • Tangram, album illustré par Sylvain Lamy, 3oeil (2017), que nous avons chroniqué ici.
  • il elle lui, album illustré par Raphaële Enjary et Olivier Philipponneau, 3oeil (2017), que nous avons chroniqué ici.
  • Nuage, album illustré par Monica Barengo, PassePartout (2016), que nous avons chroniqué ici.
  • On déménage !, album illustré par Barroux Little Urban (2016), que nous avons chroniqué ici.
  • Bonne nuit, mon petit, album illustré par Aurélie Abolivier, Flammarion jeunesse (2015), que nous avons chroniqué ici.
  • Nina, album illustré par Bruno Liance Gallimard Jeunesse (2015), que nous avons chroniqué ici.
  • Mme Eiffel, album illustré par Csil, Frimousse (2015), que nous avons chroniqué ici.
  • Le bonhomme et l’oiseau, album, illustré par Clotilde Perrin, Père Castor (2014), que nous avons chroniqué ici.
  • Mélina, album illustré par Leïla Brient, Les p’tits bérets (2013), que nous avons chroniqué ici.
  • Une vie en bleu, album illustré par Claire Garralon, Océan Jeunesse (2013), que nous avons chroniqué ici.
  • Pouce !, album illustré par Amélie Graux, Père Castor (2013), que nous avons chroniqué ici.
  • Aliens mode d’emploi, album illustré par Mélanie Allag, P’tit Glénat (2013), que nous avons chroniqué ici.
  • Dis-moi, l’oiseau…, album illustré par Claire Garralon, Thierry Magnier (2013), que nous avons chroniqué ici.
  • Le peintre des drapeaux, album illustré par Olivier Philipponneau, Frimousse (2012), que nous avons chroniqué ici.
  • Paul, album illustré par Csil, Frimousse (2012), que nous avons chroniqué ici.
  • Mon voyage en gâteau, album illustré par Barroux, Océan Éditions (2012), que nous avons chroniqué ici.
  • Perdu ! album illustré par Olivier Philipponneau, MeMo (2011), que nous avons chroniqué ici.
  • À quoi rêve un pissenlit ?, album illustré par Lydie Sabourin, Points de Suspension (2011), que nous avons chroniqué ici.
  • Le Chat d’Elsa, album illustré par Magali Le Huche, Père Castor (2011), que nous acons chroniqué ici.
  • Mademoiselle Tricotin, album illustré par Célia Chauffrey, Les p’tits bérets (2011), que nous avons chroniqué ici.
  • Rouge !, album illustré par Élise Carpentier, Motus (2010), que nous avons chroniqué ici.
  • La princesse qui n’aimait pas les princes, roman illustré par Lionel Larchevêque, Actes Sud (2010), que nous acons chroniqué ici.
  • Le petit prinche, album illustré par Camille Jourdy, Père Castor (2010), que nous avons chroniqué ici.
  • Pierre la lune, album illustré par Célia Chauffrey, Auzou (2010), que nous avons chroniqué ici.

Retrouvez Alice Brière-Haquet en interview sur notre blog et sur son blog.

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