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Les invité·e·s du mercredi : Eloïse Rey, Fred Fivaz et Olivier Douzou

Par 20 juin 2018 Les invités du mercredi

Aujourd’hui on rencontre Eloïse Rey, illustratrice et graphiste, qui nous parle avec passion et enthousiasme de son activité et puis, dans un deuxième temps, on revient avec Fred Fivaz et Olivier Douzou, l’auteur et éditeur d’Hyper Bien, sur ce drôle de petit album poétique et farfelu sur l’enfance… Bon mercredi !


L’interview du mercredi : Eloïse Rey

Pouvez-vous nous parler de votre parcours ?
Et bien, j’ai d’abord étudié la littérature, le design textile puis le graphisme, sans vraiment oser affirmer ma pratique du dessin. Ce n’est qu’avec le début de ma collaboration avec le journal pour enfants Biscoto en 2013 que j’ai commencé à me positionner en tant qu’illustratrice. L’édition fait également partie intégrante de mon travail, puisque j’ai été pendant 5 ans graphiste et directrice artistique d’un journal de poésie et d’illustration, La Tribune du Jelly Rodger, créé en collaboration avec mon ami poète Seream.

À côté de votre activité de graphiste, que vous apporte l’illustration de littérature jeunesse ?
C’est une belle récréation ! (Même si bien sûr, c’est un travail sérieux et prenant.) Le travail de graphiste consiste à rendre lisible un contenu, en choisissant le bon ton certes, mais en restant suffisamment discret pour laisser passer l’information au premier plan. L’illustration me permet de m’exprimer plus pleinement et plus librement sur le plan artistique, mais aussi de transmettre des messages qui me sont propres. L’image est un langage. Comme les mots, elle véhicule des idées et engage donc celle ou celui qui la crée. Travailler pour la jeunesse est donc pour moi une forme d’engagement d’autant plus grande qu’elle implique sa part de responsabilité : les images lues et regardées par un enfant auront une influence sur sa manière de voir et de comprendre le monde. Tout l’enjeu pour moi est donc de proposer et d’encourager un bel imaginaire, tout en délivrant un message qui me semble bon et bienveillant.

Parlez-nous de votre travail sur Anna qui chante de Sonia Paolini, et sur ce qui vous a donné envie d’illustrer le texte.
Quand Biscoto m’a proposé le texte de Sonia, je savais déjà que j’étais entre de bonnes mains et face à vrai engagement éditorial. Étant moi-même très attentive aux questions de genres et de défense des droits des femmes, j’avais déjà adopté le texte avant même de l’avoir lu ! Un texte mettant en avant une pléiade de fillettes et comptant deux héroïnes, c’est déjà tellement rare en littérature jeunesse… Les montrer si fortes, libres et maîtres de leur destin, voilà un message que j’avais hâte de délivrer moi aussi. Le texte de Sonia est très beau parce qu’il prend la tournure d’un conte initiatique classique (il y a un roi, une princesse enfermée dans le château…), tout en y mêlant une voix et des préoccupations très actuelles. Le défi pour moi sur ce livre était de rester dans l’univers symbolique du conte tout en montrant à quel point il est contemporain, et de permettre à ses lecteurs et lectrices de se projeter intimement dans l’histoire d’Anna et Judith. Le choix d’utiliser des couleurs très vives va dans ce sens, et apporte également la lumière et la force nécessaire pour traverser les parties sombres de récit.

Quelles étaient vos lectures d’enfant et d’adolescente ? Qui étaient vos héros et vos héroïnes enfant ?
Je garde plus de souvenirs de lectures du soir que de livres en particulier, mais je crois que je lisais un peu de tout : du Journal de Spirou au Grand Meaulnes d’Alain Fournier, en passant par la collection de romans Fais-moi peur et autres bandes dessinées de science-fiction qui peuplaient les étagères de la maison ! Les images qui m’ont néanmoins le plus marquée sont celles de Chien bleu de Nadja, et la petite bouille de Yok-Yok dessinée par Étienne Delessert. J’en garde un souvenir très poétique et sensoriel.

Avez-vous de nouveaux projets d’albums ?
Pas pour l’instant malheureusement. Mais j’ai hâte de trouver le temps pour me consacrer à un album dont j’aimerais également écrire l’histoire…

Bibliographie : 

  • Anna qui chante, illustration d’un texte de Sonia Paolini, Biscoto (2017), que nous avons chroniqué ici

Son site : http://www.eloiserey.fr


Parlez-moi de… Hyper bien !

Régulièrement, on revient sur un livre qu’on a aimé avec son auteur·trice, son illustrateur·trice et/ou son éditeur·trice. L’occasion d’en savoir un peu plus sur un livre qui nous a interpellés. Cette fois-ci, c’est sur Hyper bien !  – un drôle de petit album déluré et attachant qui nous conte les tribulations de Charles – que nous revenons avec son auteur Fred Fivaz, qui nous livre ses secrets de fabrication…. et Olivier Douzou l’éditeur

Fred Fivaz (auteur):
Bonjour la mare aux mots. Voilà 5 secrets, bien gardés, à propos du livre Hyper Bien.
1 : Hyper bien n’a pas toujours été Hyper Bien, et non. Son premier nom était Ça dépend des jours. Il était plus petit, il n’avait que 16 pages, couverture comprise. Il était imprimé en sérigraphie, à la main, avec cette petite odeur de solvant si romantique. Un tirage très très limité, 100 exemplaires seulement. Avis au collectionneur de petits livres de 16 pages imprimés en sérigraphie à la main, il en reste en circulation.
2 : La construction graphique de mes images se fait en 2 étapes. Première étape, je réalise tous les dessins à la main, sur du papier, à l’aide de feutres noirs, plumes pinceaux et encre de Chine, c’est le meilleur moment du processus. Deuxième étape, je numérise toute cette matière. La couleur et le montage des images se font ensuite à l’aide d’un ordinateur… c’est aussi le meilleur moment du processus.
3 : Je n’ai fait qu’un seul et unique dessin pour le personnage de Charles, Il n’y a que sa bouche et ses « vêtements » qui changent. Certains diront que c’est de la flemmardise… mauvaises langues.
4 : La rumeur court que Charles serait un enfant. Un enfant qui vit seul et qui est souvent au volant de sa voiture, pourquoi pas.
5 : D’ailleurs en parlant de Charles, c’est lui qui aurait dû écrire ces quelques mots, mais il vient de me quitter pour un concert de Black Metal.
6 : Alors le point six, c’est juste un prétexte pour remercier quelques personnes qui m’ont beaucoup aidé dans la création de ce livre, Dans le désordre : Mélanie, Mirjana, Olivier, Benoit, Cécile, Julien, Cyril. Bisous et merci à eux. Merci et bisous La mare aux mots.

Olivier Douzou (éditeur) : Charles ne s’appelait pas Charles, le titre était « ça dépend des jours ». C’est ainsi que j’ai reçu ce petit objet sérigraphié de 16 pages que Fred Fivaz souhaitait voir éditer sous la forme d’un album. Il a fallu ensemble réfléchir au Rythme de l’album, à sa durée, compléter son récit en glissant par exemple dans les images des indices qui permettaient au lecteur (comme à Charles) d’enchaîner les séquences. Puis l’idée d’en faire une histoire en boucle s’est imposée l’histoire de l’ennui, comme de l’hyper activité étant une histoire sans fin. Cette histoire de déconcentration a été ainsi dé-concentrée pour répondre au mieux à son sujet.

Hyper bien, de Fred Fivaz sorti chez Le Rouergue (2018), chroniqué ici.

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Les invité·e·s du mercredi : Adèle Tariel, Myriam Ouyessad, Arnaud Nebbache et Brigitte Cazeaux

Par 30 mai 2018 Les invités du mercredi

Aujourd’hui, on reçoit l’autrice Adèle Tariel, avec elle on revient sur son travail et son parcours. Ensuite, c’est avec Myriam Ouyessad, Arnaud Nebbache et Brigitte Cazeaux que nous avons rendez-vous pour la rubrique Parlez-moi de… Ensemble, elles et il reviennent sur leur magnifique album, Moi, mon papa. Bon mercredi à vous !


L’interview du mercredi : Adèle Tariel

Parlez-nous de votre parcours.
J’ai fait des études de communication à Angers puis Rennes jusqu’à la maîtrise (aujourd’hui master), puis l’école de journalisme à Lille. Après 5 ans en presse régionale, je travaille depuis 11 ans chez Playbac presse, éditeur du Petit quotidien, Mon Quotidien et L’actu, quotidiens d’actualité pour les enfants.
J’ai commencé à écrire des histoires après la naissance de ma fille en 2009. Depuis, l’envie est grandissante !

J’aimerais que vous nous présentiez Carnivore qui vient de sortir aux éditions du Père Fouettard.
C’est l’histoire d’un grillon qui se rend compte un jour que tous les insectes disparaissent un par un. Il décide de mener l’enquête pour débusquer le coupable. C’est un récit à la croisée des genres, entre polar et documentaire, écrit en rimes.
L’origine de ce livre est un mélange de plein de choses. Dans un restaurant, j’ai remarqué un jour une plante étrange, portant de petits « sacs ». Je l’ai repérée car j’en avais eu une chez moi il y a une quinzaine d’années. Il faut lire le livre pour comprendre sa place dans l’histoire. Je savais que Jérôme Peyrat, l’illustrateur, était passionné par les insectes, leurs morphologies, leurs couleurs… Il m’a fait observer les reflets bleutés des bousiers de longues minutes (sur une bouse donc !). Je venais de lire Os court, un album de Jean-Luc Fromental et Joëlle Jolivet, que j’avais beaucoup aimé. Je trouvais le texte en rimes très beau. Je ne pourrais pas vous dire comment, tout ça s’est connecté une nuit dans mon cerveau, et j’ai écrit le texte dès le lendemain.

Avez-vous fait des recherches pour ce livre ou le monde des insectes n’a aucun secret pour vous ?
Jérôme les connaissait bien mieux que moi. J’ai fait quelques recherches mais j’avoue que je suis allée vers les noms les plus mystérieux, qui m’attiraient. Doryphore, ténébrion, lucane… ça sonne tellement bien !

Vous êtes journaliste en plus d’être autrice, est-ce que cela a une influence sur votre travail d’écriture ?
Oui bien sûr. Dans mon travail, je suis touchée par certains sujets d’actualité. Et à travers des recherches ou des interviews de spécialistes, j’apprends chaque jour sur l’espace, l’histoire, la biologie, les animaux… Tout ça m’inspire parfois. La rédaction d’un article sur les kangourous par exemple a donné naissance à l’album C’est dans la poche ! (Talents Hauts).
Mon travail de journaliste joue sans doute aussi sur la forme, quand je cherche le mot juste ou à construire des phrases simples. Mais j’essaie de m’en détacher. Pour moi, l’intérêt d’écrire de la fiction, c’est justement de passer outre les règles strictes et les formats restrictifs. D’être libre, de transmettre des émotions, voire parfois des messages. L’inverse du « zéro opinion » prôné dans nos journaux.

Votre album Un air de violoncelle est finalement un pont entre ces deux activités, vous parlez d’un événement historique mais dans une fiction
Oui tout à fait, les genres peuvent se mêler dans les albums. L’enjeu de cette collection Un jour ailleurs aux éditions Kilowatt est d’inscrire une fiction dans un événement majeur du XXe siècle (La chute du mur de Berlin pour Un air de violoncelle). Il faut donc respecter un contexte historique très précis, et pour cela faire un travail documentaire préalable. Inventer l’histoire de personnes qui auraient pu vivre à cette époque a été un exercice passionnant. Cette collection est une très belle idée pour une approche différente de l’histoire. D’ailleurs, quand je le présente dans des classes, les élèves sont souvent assez captivés, même dès le CP.
Par ailleurs, j’ai aussi écrit des documentaires comme des fictions. Les albums Les étoiles stars chez Ricochet ou Maisons, chez Kilowatt, sont une première approche de ces grands sujets, mais à lire comme une histoire.

Qu’est-ce qui vous inspire ?
Un peu tout ! La nature, les gens que j’aime, la peinture, l’art contemporain… Et certains thèmes particulièrement : l’égalité filles/garçons, l’écologie, l’environnement, les dérives de notre société moderne…

Quelles étaient vos lectures d’enfant, d’adolescente ?
J’ai beaucoup lu, relu, rerelu les magazines de chez Bayard : Pomme d’Api, J’aime Lire et Je Bouquine. Quelques livres m’ont beaucoup marquée : Mimi-Cracra, La Belle Lisse Poire du Prince de Motordu ou le roman L’histoire d’Helene Keller (une jeune fille sourde, muette et aveugle), réédité récemment.

Avez-vous eu des coups de cœur récents en littérature jeunesse ?
Je lis beaucoup d’albums jeunesse, mais je me suis mise depuis peu aux romans ados. L’Aube sera grandiose d’Anne-Laure Bondoux est magistral. J’ai aussi lu récemment Quand vient la vague de Jean-Christophe Tixier et Manon Fargetton, je l’ai beaucoup aimé. La transcription des émotions adolescentes est si juste et maîtrisée, une histoire qu’on ne peut pas lâcher. Ma fille de 9 ans lisait en même temps Dix minutes de dingue, également de Jean-Christophe, et elle l’a adoré aussi !

Quelques mots sur les prochaines histoires que vous nous proposerez ?
En fin d’année, je publie un album aux éditions Utopique intitulé Un vent meilleur qui raconte la rencontre dans le nord de la France entre un enfant migrant et une petite fille. Il évoque la solidarité, la désobéissance civile, un autre thème qui me tient à cœur. En fin d’année également, nous signons un nouvel album chez Père Fouettard avec Jérôme Peyrat : Cargo. Il évoque la relation entre un petit garçon et son père, capitaine de cargo, parti en mer. Les premières illustrations sont déjà magnifiques ! Et en début d’année prochaine, de retour sur l’égalité filles-garçons avec un chouette projet en compagnie d’Estelle Billon-Spagnol aux éditions Talents Hauts, ainsi qu’un nouveau livre avec Jérôme dans la jeune et jolie maison d’édition L’étagère du bas.

Bibliographie :

  • Carnivore, texte illustré par Jérôme Peyrat, Père Fouettard (2018).
  • 1000 vaches, texte illustré par Julie de Terssac, Père Fouettard (2017).
  • Un air de violoncelle, texte illustré par Aurore Pinho E Silva (2016), que nous avons chroniqué ici.
  • La fosse aux lions, texte illustré par Jérôme Peyrat, Les éditions du Ricochet (2016), que nous avons chroniqué ici.
  • Maisons, texte illustré par Aude Brisson, Kilowatt (2015).
  • Mon papi peuplier, texte illustré par Jérôme Peyrat, Talents Hauts (2015).
  • Les étoiles stars, texte illustré par Céline Maniller, Les éditions du Ricochet (2014).
  • C’est dans la poche, texte illustré par Jérôme Peyrat, Talents Hauts (2012).
  • La révolte des Cocottes, texte illustré par Céline Riffard, Talents Hauts (2011).


Parlez-moi de… Moi, mon papa

Régulièrement, on revient sur un livre qu’on a aimé avec son auteur·trice, son illustrateur·trice et/ou son éditeur·trice. L’occasion d’en savoir un peu plus sur un livre qui nous a interpellés. Cette fois-ci, c’est sur Moi, mon papa, que nous revenons avec son autrice (Myriam Ouyessad), son illustrateur (Arnaud Nebbache) et son éditrice (Brigitte Cazeaux des éditions Points de suspension).

Myriam Ouyessad, autrice :
Ce livre a une genèse un peu particulière. Au départ, il y a d’abord une envie graphique d’Arnaud : représenter une réalité qui enfle, se déforme par exagération… Très vite, nous pensons à ces fameuses discussions entre enfants sur leur fantastique papa « qu’est le plus fort » ! L’idée nous amuse, et nous poussons un peu… Nous voyons bien comment l’histoire pourrait progresser, devenir extravagante… mais comment finir ? Dans ce toujours encore plus qui marque la rivalité entre les deux garçons, il faudrait une fin qui soit aussi une chute : inattendue, drôle, ou décalée.
Mieux qu’un papa encore plus ceci ou cela… Deux papas ! C’est la seule fin possible ! Et c’est aussi celle qui instantanément nous amuse le plus !
De là à en faire un album…
Commencer à écrire pour de bon cette histoire, c’est sentir que ce texte qui évoque l’homoparentalité sur un ton léger et décalé, peut aussi avoir, mine de rien, quelque chose à apporter. J’ai l’impression que c’est justement sa légèreté, son absence de gravité qui rend ce texte particulier.
Un premier éditeur auquel nous avions soumis le texte l’avait refusé en regrettant qu’il s’arrête au moment où il devenait « intéressant » : avant de parler clairement de la vie d’une famille homoparentale. Certes, cela risquait de rendre le texte un peu moins drôle, mais…
Mais justement. Le but n’était pas de faire un texte qui porte un message didactique, qui expliciterait des arguments. En posant qu’on n’a pas nécessairement besoin d’en passer par là, ce texte s’ancre dans un monde où cette simple réalité est déjà acquise, admise.
Selon moi, c’est ce positionnement qui confère à ce texte son côté jubilatoire.
Pour les autres jeunes lecteurs, ce texte est plus modestement une fenêtre ouverte sur une réalité qu’ils ignorent encore souvent, une invitation à la discussion, à la réflexion.
Ma profession me fait côtoyer de jeunes enfants et à plusieurs reprises, ces dernières années, il m’est arrivé d’assister à des discussions entre eux sur l’homosexualité ou l’homoparentalité. À chaque fois, ce qui m’a frappé, c’est l’incrédulité des enfants. Non pas le rejet, mais l’incrédulité. Ainsi, lorsque l’un d’eux racontait que deux copines de ses parents voulaient se marier, plusieurs avaient ri parce que leur copain disait n’importe quoi ! Deux femmes qui s’aiment et se marient, c’était juste « pas possible » !
Mais si. C’est possible. Un petit garçon peut aussi avoir deux papas, ou deux mamans…
Permettre que l’ignorance ne soit pas le début de l’intolérance.

Arnaud Nebbache, illustrateur :
Le projet Moi mon papa a trouvé naissance en discutant avec Myriam Ouyessad autour d’une signature lors d’un salon littéraire.
Les occasions sont (trop) rares de faire naître un livre en collaborant directement avec les auteur·e·s. Ça a déjà été le cas avec Myriam pour Tibouli rêve de couleurs (éditions Circonflexe). Je lui faisais part de mon envie de travailler sur la surenchère des enfants pour décrire leurs parents. Mon intérêt était purement graphique, je voulais réfléchir sur l’accumulation et sur une narration qui fonctionnerait sur l’absurde des exagérations, voir des mensonges des enfants pour se faire valoir aux yeux de leurs copains.
Myriam a réagi assez rapidement en proposant la chute avec les deux papas… qui donnait réellement sens à ce texte. Et comme souvent, le projet est resté en gestation pour quelques mois. Nous avons repris l’histoire un peu plus tard et Myriam a travaillé le texte notamment en définissant le contexte. Les deux enfants devaient discuter sur la plage en construisant un château de sable de plus en plus haut, afin d’appuyer sur la surenchère et de faire écrouler le château en fin d’histoire.
Nous avons également défini ensemble les choix graphiques où deux techniques se juxtaposent pour aider à la bonne différentiation de la partie réelle (encre pour la page de gauche) et de la partie fantasmée (pochoirs pour la page de droite).
Les éditions Points de suspension ont été les premiers à vouloir accueillir ce livre et le projet qu’ils proposaient dans son ensemble était cohérent par rapport à nos intentions et à nos envies. Le résultat correspond à nos attentes grâce au bon travail qui a été fait sur l’impression. Je suis content et assez fier d’aller « défendre » ce livre dans les écoles ou les salons quand j’en ai l’occasion.

Brigitte Cazeaux, éditrice :
Lorsque j’ai reçu par mail le projet d’Arnaud et Myriam, j’avoue que ce sont d’abord les images qui m’ont séduite.
En lisant le texte, je me disais, c’est une histoire qui a déjà été racontée, j’avais en tête Moi, ma grand-mère de Pef, et Le fils du tailleur de pierre de Moon-hee Kwon, un régal de palabre entre deux enfants.
Tout en lisant, j’essayais d’imaginer quelle serait la fin et ce à quoi je pensais n’avait rien à voir avec le texte de Myriam et cette chute géniale qui m’a convaincue de la nécessité de publier ce livre.
Ce n’est pas tous les jours que l’on reçoit un projet bien traité, sur un sujet important qui nous tient à cœur et qui colle parfaitement à nos ambitions éditoriales : faire découvrir le monde tel qu’il est et non pas tel que certains voudraient qu’il soit.
De plus, le travail avec Myriam et Arnaud a été d’une simplicité incroyable, je n’ai quasi pas eu à mettre mon grain de sel, tout avait été réfléchi et travaillé en amont, ce qui m’a permis de publier assez rapidement cet album indispensable, de mon point de vue.
J’espère que cet album aidera à connaître et accepter toutes les formes de parentalité ou au moins d’en discuter.
Il fait partie de la bibliographie « Parent quelle aventure », sélection de L’Atelier des Merveilles, un projet soutenu par la CAF de l’Ardèche.


Moi, mon papa

Texte de Myriam Ouyessad, illustré par Arnaud Nebbache.
Sorti chez Points de suspension (2017).
Retrouvez notre chronique ici.

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Les invité·e·s du mercredi : Johan Leynaud, Élise Thiébaut, Mirion Malle et Marianne Zuzula

Par 28 mars 2018 Les invités du mercredi

Il y a quelques semaines, j’ai découvert la série Dou de Johan Leynaud, et j’ai trouvé ce nouveau personnage pour tout-petits vraiment réussi. J’avais envie d’en savoir plus sur son auteur, il a accepté de répondre à mes questions. Ensuite, c’est avec Élise Thiébaut, Mirion Malle et Marianne Zuzula que nous avons rendez-vous pour la rubrique Parlez-moi de… Ensemble, elles reviennent sur leur album, Les règles… quelle aventure ! Bon mercredi à vous !


L’interview du mercredi : Johan Leynaud

Pouvez-vous nous parler de Dou, votre série sortie chez Sarbacane ? Comment est-il est né ? D’où est venu ce héros ?
Dou est un petit ornithorynque qui vit avec tendresse et humour les aventures quotidiennes d’un enfant de 2 ans, environ. L’idée est apparue lors de mon premier rendez-vous chez Sarbacane. J’y allais pour parler du projet de mon premier album, et j’avais pris avec moi quelques dessins. Parmi ces dessins, il y avait un ornithorynque assez malicieux. Un corps de loutre, un bec et des pattes de canard, une queue de castor, je trouvais que ce drôle d’animal en construction résonnait particulièrement avec les enfants qui grandissent, petit bout par petit bout. Ce n’était pas encore Dou, mais j’ai vu que mes éditeurs l’aimaient bien. Ça m’a donné envie de le retravailler et de leur proposer ce petit héros. Ça m’a pris plus d’un an et demi pour les convaincre. Ils étaient intéressés, mais aussi réticents, car ce n’est pas facile de lancer une série pour les tout-petits. Après de nombreux allers-retours, tout s’est concrétisé quand ils ont été touchés par le design presque définitif de Dou. Je pense que ça a été l’élément déclencheur pour qu’on se lance tous ensemble dans l’aventure.

En plus d’être auteur/illustrateur, vous êtes aussi graphiste et réalisateur, parlez-nous de votre parcours.
J’ai fait mes études aux Beaux-arts de Marseille. Bien que j’y ai dessiné, j’y ai aussi découvert, avec passion, la vidéo. Après ma formation, j’ai travaillé dans l’audiovisuel à Paris, en tant qu’assistant monteur, puis monteur et graphiste vidéo, principalement dans le milieu de la publicité. Puis j’ai commencé à réaliser des petits films graphiques, avant de me lancer dans des projets d’animation. De mon métier de graphiste j’ai appris à être efficace. Et le montage et la réalisation m’ont permis d’exercer mon sens de la narration et du rythme. J’essaie de mettre toutes ces choses dans mes albums.

Quelles techniques d’illustrations utilisez-vous ?
Je travaille en équilibre entre le papier et la tablette graphique. Mes premières recherches et mes crayonnés se font toujours sur papier, puis mes couleurs finales et mon encrage se font sur tablette. Ça me permet de marier le plaisir des feutres et du crayon avec le contrôle très précis des lignes et des couleurs. Je ne cherche pas à avoir quelque chose de parfait, et je ne veux pas non plus quelque chose de maladroit. À ma manière j’essaie de trouver quelque chose de parfaitement imparfait.

Quelles étaient vos lectures d’enfant, d’adolescent ?
Mes premières amours furent pour la BD. Beaucoup de comics, mais aussi Rahan, Gaston Lagaffe, Achille Talon. Puis j’ai grandi avec des auteurs comme Loisel, Comès, Moëbius, Bilal.
Du côté album jeunesse, mon premier souvenir de lecture seul est : Le dictionnaire des mots tordus. Ça a été un ravissement ! J’ai aussi été très marqué par un recueil des contes de Ceylan publié chez Gründ, qui était totalement envoûtant et magnifiquement illustré par Marian Capka.

Il y a-t-il des illustrateurs et des illustratrices dont le travail vous touche ou vous inspire ?
Il y en a plein ! Venant plutôt de la BD et de l’animation, beaucoup de ma culture de l’illustration est à faire et reste à faire. Grâce au Prince des mots tordus, j’ai un attachement particulier pour le travail de Pef. Puis, au-delà des classiques que j’adore comme Sempé et Tomi Ungerer, j’aime aussi beaucoup la générosité émotionnelle de Benoît Charlat, l’intelligence de Yusuke Yonezu et le sens de la forme de Janik Coat. J’ai aussi été très impressionné par l’élégance du travail d’Alexandra Pichard sur l’album Puisque c’est comme ça je m’en vais ! (écrit par Mim). Récemment j’ai eu deux coups de cœur pour le travail de Laurent Simon et d’Audrey Spiry. Le travail de Laurent Simon est plein d’énergie et de fraîcheur, et celui d’Audrey Spiry est un véritable tourbillon !

Quelques mots sur vos prochains ouvrages ?
Mes prochains albums seront de nouveaux épisodes de Dou. D’ailleurs en juin de cette année, on le retrouvera à la crèche ! En parallèle je pense aussi à d’autres projets pour les tout-petits mais aussi pour les plus grands ! Ce n’est pas les idées qui manquent, c’est le temps !

Bibliographie :

  • Dou s’habille, texte et illustration, Sarbacane (2018), que nous avons chroniqué ici.
  • Dou et son doudou, texte et illustration, Sarbacane (2017), que nous avons chroniqué ici.
  • Ma maman arc-en-ciel, texte et illustration, Sarbacane (2017).
  • Mon papa est un soleil, texte et illustration, Sarbacane (2015).


Parlez-moi de… Les règles… quelle aventure !

Régulièrement, on revient sur un livre qu’on a aimé avec son auteur·trice, son illustrateur·trice et/ou son éditeur·trice. L’occasion d’en savoir un peu plus sur un livre qui nous a interpellés. Cette fois-ci, c’est sur Les règles… quelle aventure !, que nous revenons avec son éditrice (Marianne Zuzula), son autrice (Élise Thiébaut) et son illustratrice (Mirion Malle).

Marianne Zuzula, éditrice :
J’ai lu et adoré Ceci est mon sang, le livre d’Élise Thiébaut paru à la Découverte en début d’année 2017, et j’étais vraiment super enthousiaste à l’issue de cette lecture, avec tout de suite l’envie de faire un livre de ce style pour les préados. En effet parler des règles, c’est parler de féminisme, c’est parler du corps des femmes, c’est parler du patriarcat, c’est parler de sexualité, c’est parler de politique, bref, il me semblait indispensable de sensibiliser les ados à cette question, de leur montrer que les règles ce n’est pas juste un truc pénible qui arrive une fois par mois, mais que c’est un VRAI sujet dont il faut se saisir. J’ai regardé ce qui existait sur le sujet en jeunesse et là c’était vite vu : rien !!! Tous les livres sur la puberté, les bons comme les mauvais, traitent des règles, et consacrent une ou deux pages, voire même un petit chapitre, à ce sujet, mais c’est tout. Je me suis dit qu’il fallait y remédier immédiatement, et proposer un livre qui ne soit pas un documentaire, mais un essai, un livre qui prend parti, qui donne son avis et qui questionne. Donc j’ai contacté Élise, qui était partante (ouf !). Sur un tel sujet, où la question de la représentation est centrale, il ne fallait pas se louper dans le choix de l’illustratrice (je dis illustratrice car honnêtement ça ne nous est jamais venu à l’idée de proposer à un homme de faire les dessins !), c’est pourquoi j’ai proposé à Mirion Malle, la meilleure du monde si vous voulez mon humble avis, d’illustrer ce livre, et elle a accepté (ouf !). À l’arrivée, le livre est juste parfait, il est vraiment utile, il fonctionne bien et il fait son chemin… et ce n’est pas fini !

Élise Thiébaut, autrice :
Quand j’ai publié Ceci est mon sang, de nombreuses personnes me disaient « Ah si j’avais su ça quand j’étais ado, j’aurais bien mieux vécu mes règles ! » Pourtant, je n’envisageais pas d’écrire de nouveau sur le sujet, alors que j’avais déjà publié trois livres documentaires pour ados chez Syros. C’est uniquement parce que Marianne Zuzula m’a contactée avec ce projet que j’ai commencé à me dire que c’était une bonne idée, surtout quand j’ai vu les précédents livres de la collection Jamais trop tôt, écrits par les Pinçon-Charlot ou Caroline de Haas, qui sont géniaux… Mais ce qui m’a vraiment enthousiasmé dans cette aventure (ah ah), c’est de savoir que Mirion Malle allait illustrer le livre. J’aime beaucoup ses dessins et sa façon d’aborder les choses, avec une puissance et une originalité totalement bluffantes. Je pensais au départ adapter Ceci est mon sang pour un public jeune, mais très vite, j’ai compris qu’on était en train de faire quelque chose de plus audacieux, presqu’un manuel de féminisme : on a essayé de s’adresser à tout le monde, sans stéréotype et sans faux semblant, avec humour, pour que chacune, chacun soit à l’aise avec cette histoire qui produit encore aujourd’hui trop de honte. Ce n’est pas sain d’avoir honte de soi parce qu’on a ses règles, ça empêche d’avoir confiance en soi, de se respecter, de prendre soin de soi. Parler des règles de façon positive, c’est créer les conditions pour qu’elles se vivent mieux, et pour qu’on aborde ensuite la sexualité et la vie en général avec plus de confiance… Sang peur et sang reproche !

Mirion Malle, illustratrice :
Quand Marianne m’a contactée pour me demander si, éventuellement, si jamais l’autrice était d’accord, si le sujet m’intéressait, je voudrais bien illustrer un livre jeunesse sur les menstruations, je me suis dit que c’était trop beau : je voulais travailler avec La ville brûle depuis un bout, j’avais entendu parler du livre d’Élise, Ceci est mon sang, et faire de l’illustration jeunesse était pour moi un joli nouveau défi. Et en plus sur, tout simplement, le meilleur sujet !!! Ça me semble tellement incongru que ce soit le premier livre jeunesse entièrement consacré aux règles, alors que c’est quelque chose qu’il est nécessaire d’aborder le plus tôt possible, de façon claire, précise, sans mystère ou menace qui planent autour. Je repense toujours à ma grand-mère, à qui on n’avait jamais parlé des règles, qui en rentrant des courses quand elle était une toute jeune fille s’est rendu compte qu’elle saignait du sexe. Ses parents étaient absents, alors elle s’est ruée chez la voisine en hurlant qu’elle allait mourir, qu’elle perdait son sang, qu’elle était blessée ; elle était perdue et paniquée. Je ne sais pas ce que la voisine lui a dit exactement, je sais qu’elle l’a rassurée, mais des fois je me demande comment cette dame a réagi… J’imagine qu’elle n’avait pas plus envie de parler de ça à ma mamie que mes arrières-grands-parents, et qu’elle a dû se dépatouiller maladroitement avec cette tâche ingrate. Je pense à ma mamie qui devait ne rien comprendre et sur qui cette nouvelle assommante (tu vas saigner tous les mois pendant environ 40 ans) est tombée d’un coup. C’est crucial de parler de ça à celles et ceux qui sont concerné.e.s, aux jeunes filles, aux jeunes garçons, pour que les tabous et le dégoût qui les entourent disparaissent, que ce soit plus facile. Quand j’ai lu les textes d’Élise, j’ai été tellement heureuse que ça marche et qu’on puisse faire ce livre. C’est celui que j’aurais aimé avoir à 10, 11,12, 13 ans et même après !


Les règles… quelle aventure !

Texte d’Élise Thiébaut, illustré par Mirion Malle.
Sorti chez La ville brûle (2017).

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Les invité·e·s du mercredi : Seng Soun Ratanavanh, Irène Cohen-Janca, Marc Daniau, Caroline Drouault et Ilona Meyer

Par 14 mars 2018 Les invités du mercredi

Aujourd’hui, on rencontre Seng Soun Ratanavanh qui nous plonge dans son univers singulier et onirique, et puis l’on parle du puissant Ruby tête haute, ode à l’émancipation et au combat pour l’égalité avec l’autrice Irène Cohen-Janca, l’illustrateur Marc Daniau et les éditrices Caroline Drouault et Ilona Meyer… Installez-vous confortablement… Bonne lecture !


L’interview du mercredi : Seng Soun Ratanavanh

Pouvez-vous nous parler de votre parcours ?
Je suis diplômée de L’École Nationale Supérieure des Beaux Arts de Paris, je suis peintre et dessinatrice, je travaille pour l’édition jeunesse depuis 2016, mon premier album est Attends Miyuki.

 Comment choisissez-vous les projets que vous illustrez ?
Je lis attentivement le texte et assez rapidement j’essaye de voir si c’est un texte dans lequel je peux projeter mon univers. En général, si c’est le cas, à la première lecture, j’ai déjà des images ou des idées qui viennent. Je suis aussi très sensible à l’écriture et si l’histoire me touche, les idées peuvent venir plus tard.

 Votre univers est très reconnaissable, à la fois poétique et onirique, qu’est-ce qui vous inspire ?
D’abord, merci pour ce joli compliment. C’est effectivement ce que j’essaye d’obtenir à travers mes illustrations. Tout d’abord, je puise mes idées dans le texte que je dois illustrer, j’essaye de partir du propos, du sens de l’histoire et trouver mon angle de vue, mon interprétation personnelle que j’essaye de retranscrire dans l’illustration. Pour réaliser mes images, tout m’inspire, bien sûr les tableaux, les illustrateurs/trices, la nature et tout ce qui m’entoure, mes enfants et bien sûr l’enfant que j’ai moi-même été.

Quand vous étiez enfant, qui étaient vos « héros et héroïnes » ?
Je n’avais pas vraiment de héros ou héroïnes…

Quelles étaient vos lectures d’enfants, adolescents ?
Toute petite, j’ai souvenir d’avoir lu en boucle : Sacrées sorcières de Roald Dahl, Le petit Nicolas de Goscinny, Les malheurs de Sophie de la Comtesse de Ségur et les contes, particulièrement ceux de Andersen. Plus tard, j’ai lu les classiques… et je continue d’ailleurs…

Quels sont vos prochains projets ?
Je suis en train de dessiner la suite de Miyuki… et j’ai d’autres projets en attente.

Bibliographie : 

  • Mon île, illustrations d’un texte de Stéphanie Demasse-Pottier, De la Martinière Jeunesse (2018), que nous avons chroniqué ici.
  • Au lit Miyuki, illustrations d’un texte de Roxane Marie Galliez, De la Martinière Jeunesse (2017), que nous avons chroniqué ici.
  • Fleurs de princesses, illustrations d’un texte de Christelle Huet Gomez, De la Martinière Jeunesse (2016).
  • Attends Miyuki ! illustrations d’un texte de Roxane Marie Galliez, De la Martinière Jeunesse (2016) que nous avons chroniqué ici.

Son site : http://cargocollective.com/sengsoun


Parlez-moi de… Ruby tête haute !

Régulièrement, on revient sur un livre qu’on a aimé avec son auteur·trice, son illustrateur·trice et/ou son éditeur·trice. L’occasion d’en savoir un peu plus sur un livre qui nous a interpellés. Cette fois-ci, c’est sur Ruby tête haute – un passionnant album qui nous raconte la lutte menée par Ruby Bridges contre la ségrégation raciale – que nous revenons avec son autrice Irène Cohen-Janca, son illustrateur Marc Daniau et ses éditrices Caroline Drouault et Ilona Meyer.

Irène Cohen-Janca (autrice):
D’abord il y a eu le tableau, découvert il y a quelques années. J’en avais gardé l’image très forte de cette petite fille qui avance encadrée par quatre policiers, dont, étrangement, on ne voit pas les visages, coupés à hauteur d’épaule, réduits ainsi à leur seule fonction de gardiens de la loi, de représentants de l’institution. Cette petite fille noire, vêtue d’une lumineuse robe blanche, tranchant ainsi sur ce mur gris, éclaboussé de rouge et d’insultes racistes m’avait impressionnée par sa solitude presque palpable, sa détermination et son indifférence à ce hors champ terrifiant que l’on devine. C’est une force qui va.  Et, ce qui est peu commun, une force d’enfant. Une petite guerrière n’ayant comme armes que sa robe immaculée, ses affaires d’écolière, son enfance, ce regard porté vers le lointain et déjà sa foi en un monde meilleur. Quelques années plus tard il y a eu sa voix. C’était une interview récente, cinquante ans ont passé. Aussitôt m’est revenu le tableau de Norman Rockwell. C’est à ce moment-là que j’ai eu envie d’écrire un texte qui lui soit consacré. Dans la douceur de sa parole, la fermeté de son engagement l’absence de pensée manichéenne, j’ai retrouvé la petite fille des années soixante qui affrontait le mal avec détermination mais sans haine, et du haut de ses six ans participait à une révolution des esprits. Lors de cette interview, Ruby Bridges évoquait ces premiers jours de rentrée mais aussi Barbara Henry, l’enseignante retrouvée des années plus tard et grâce à qui, explique Ruby Bridges devenue adulte, elle « ne voit pas les choses à travers le prisme de la race ».  Barbara Henry et d’autres blancs encore qui ont témoigné de leur solidarité et de leur répulsion face à ces foules déchaînées. Ruby Bridges vit toujours à La Nouvelle Orléans et la fondation qu’elle a créée pour lutter contre le racisme par le biais de l’éducation, et pour « la tolérance, le respect et l’appréciation des différences accorde aux livres une place essentielle ». Sa fondation a distribué plus de 20 000 ouvrages à des enfants pauvres. Elle s’est même offert les services d’ophtalmologues pour soigner ceux qui souffrent de problèmes oculaires. Sur un tee-shirt distribué aux enfants elle a porté l’inscription suivant : « Real men read » (« les vrais hommes lisent »). « Le racisme est une maladie d’adultes, dit confiante Ruby Bridges, les enfants, qui ne voient pas la couleur de peau, peuvent aider leurs aînés à s’en débarrasser ». Enfin j’ai beaucoup aimé ce qu’elle dit de cette rentrée de classe où les enfants noirs et blancs sont mélangés. Ruby pourrait considérer ça comme une victoire mais non Barbara Henry n’est plus là et Ruby se sent encore une fois mise à l’index, marginalisée. La nouvelle enseignante se moque d’elle et de cet accent « impossible » : c’est l’accent de Detroit d’où est originaire Barbara Henry et que Ruby a « attrapé »…

Marc Daniau (illustrateur):
Quand Caroline et Ilona m’ont proposé d’illustrer Ruby en 2016, je n’avais pas travaillé depuis 6 mois, pas fait d’album depuis Je suis le chien qui court paru en 2013, autant vous dire que je me suis accroché à cette bouée comme un naufragé paralytique, sans poser de questions. Caroline, m’avait juste demandé de travailler à la gouache. Technique que j’avais abandonnée en 2003 pour me mettre à la peinture à l’huile. Mes tubes n’étant pas tout secs, je me suis remis à la peinture à l’eau. Même avec des brosses neuves je me sentais tout rouillé, et ce pendant toute la réalisation des illustrations. En fait il s’agissait d’un malentendu, Caroline voulait seulement me demander de travailler en couleur contrairement à Je suis le chien qui court majoritairement en noir et blanc. Le hasard produit parfois de drôles de choses. J’ai eu beaucoup de bonheur à réinterpréter l’illustration de Norman Rockwell. C’est en découvrant son travail à l’humanisme communicatif que j’ai fait un grand pas vers le chemin sur lequel je continue d’avancer. J’ai tout de suite senti que les éditrices me faisaient totale confiance, ce qui me permet toujours de travailler dans les meilleures conditions. Je n’ai rencontré en vrai, Irène, qu’une fois le livre publié. Et c’était une très belle rencontre. Illustrer un texte, c’est d’abord une lecture en profondeur, et c’est donc déjà rencontrer son auteur. J’aime bien avoir la sensation de m’approprier totalement le texte quand je l’illustre. Après quand j’ai terminé je donne les illustrations et rend le texte, aux éditrices, à l’auteur, aux lecteurs, avec le sentiment que cela ne m’appartient plus, comme quand on tend un cadeau où l’on a mit tout son cœur et qu’on est pas sûr qu’il va plaire.

Caroline Drouault et Ilona Meyer (éditrices):
Nous avons un souvenir très précis de la première fois qu’Irène Cohen-Janca nous a parlé de Ruby. C’était au Mémorial de la Shoah, juste après une conférence menée autour du merveilleux Dernier voyage (NDLR : illustré par Maurizio A. C. Quarello, sorti également aux Éditions des Éléphants). Elle nous a parlé de ce tableau si célèbre de Norman Rockwell, où une petite fille marche en robe blanche dans La Nouvelle-Orléans des années 1960, escortée par quatre policiers. Irène nous a dit que cette petite fille avait existé, qu’elle s’appelait Ruby, et qu’elle était l’une des premières enfants noires à être entrée dans une école de Blancs aux États-Unis, à la fin de la Ségrégation. Elle nous a raconté la dispute, entre le père et la mère de Ruby, lui qui pensait que les choses ne changeraient jamais, elle qui voyait une chance pour sa fille et sa communauté. Et elle nous a raconté ensuite la première rentrée de la fillette, le chemin pour l’école encombré par les visages haineux, les cris, les menaces et les insultes. Et l’arrivée dans la classe, déserte, les autres élèves ayant été retirés de l’école par des parents outrés que la porte puisse être ouverte à une enfant noire. Nous avons été immédiatement emportées par cette histoire, touchées par le destin exceptionnel de cette fillette, devenue malgré elle un symbole de la lutte pour l’égalité. Dans la lignée du Dernier voyage, nous avons su que ce texte pourrait être le prochain titre de notre collection « Mémoire d’éléphant ». Et quand, quelque temps plus tard, le texte est arrivé, nous avons retrouvé tout le talent d’Irène qui, se basant sur les écrits de Ruby et sur ses nombreuses recherches, avait su regarder le monde à travers les yeux de cette petite fille, épousant ses questionnements, ses pensées les plus fines, laissant transparaître sa naïveté, sa tristesse et son angoisse devant une situation incompréhensible pour elle. Le texte était si juste, si bouleversant ! Pour en revenir à notre réalité d’éditrices, il était aussi bien plus long que nos textes d’albums habituels… Alors, quelle forme lui donner ? Nous avons décidé d’en faire un album très grand format, un grand texte illustré. Avec une pleine page blanche pour le texte en vis-à-vis d’une pleine page d’illustration. L’idée de faire appel à Marc Daniau pour l’illustration s’est rapidement imposée : cela faisait un moment que l’on guettait le bon texte à lui confier. Marc a un talent hors pair pour saisir les personnages et leur mouvement, pour poser des décors, urbains ou paysagers. Sous ses pinceaux, la foule déformée par la haine est presque devenue un tableau burlesque. Mais la violence est là, palpable. La candeur de Ruby au début du livre, sa plongée dans le désespoir et son courage pour avancer sont magnifiquement représentés.
Bref, nous sommes fières d’avoir allié ces deux grands talents pour la toute première fois. Nous espérons, bien sûr, que les occasions de retravailler avec ce même duo se représenteront !

Ruby tête haute, texte d’Irène Cohen-Janca, illustré par Marc Daniau, sorti chez Les éditions des éléphants (2017), chroniqué ici.

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Les invité·e·s du mercredi : Mélanie Rutten, Thierry Dedieu, Carole Fréchette et Loïc Jacob

Par 31 janvier 2018 Les invités du mercredi

Ce mercredi, je vous propose une rencontre avec la merveilleuse Mélanie Rutten que j’ai eu la chance de pouvoir interviewer. Elle nous parle de ses doux albums et revient sur son parcours. Ensuite, Carole Fréchette, Thierry Dedieu et Loïc Jacob nous parlent de l’album très engagé Si j’étais ministre de la Culture.


L’interview du mercredi : Mélanie Rutten

Vos albums sont d’une incroyable poésie, où puisez-vous autant de douceur et d’inspiration ?
Merci…
L’inspiration est un processus complexe à expliquer et qui nous échappe la plupart du temps.
Si certaines choses peuvent être nommées avec l’intellect, l’inspiration met en mouvement toutes nos perceptions sensorielles, nos souvenirs, nos désirs et affects… Les émotions sont souvent, chez moi, au cœur d’un projet. Dessus viennent se greffer des sensations, des couleurs, des lumières, peut-être des intentions plus formelles, une structure de narration… le tout formant une matière brute, une atmosphère floue, mais chatoyante. La littérature, la musique, la photographie ou toute autre forme d’art viennent étoffer ces idées et les faire rebondir.
Rêver d’un livre encore invisible est fantastique, ce sera toujours le plus beau livre du monde. Après il faut ménager la frustration, l’écart entre ses envies et la forme.
L’inspiration est ce moment traqué, mais inattendu, fugace où l’on se connecte avec son être le plus profond.
Tout le monde peut avoir accès à son inspiration, nous sommes remplis d’histoires. La nuit, chacun se raconte des histoires, c’est un besoin fondamental de pouvoir se projeter en arrière, en avant dans le temps.
La douceur, c’est important… surtout lorsque j’aborde des thématiques qui sont parfois complexes.

Comment êtes-vous devenue illustratrice jeunesse, quel a été votre parcours ?
J’ai commencé par entamer des études en psychologie que j’ai abandonnées pour faire un graduat en photographie spécialisé dans le reportage en noir et blanc. Mais à l’époque, j’hésitais aussi avec l’histoire de l’art, le dessin…
Lorsque je redécouvre la littérature jeunesse vers 24 ans, c’est une révélation : le monde de l’enfance, le rapport texte image et la grande liberté graphique que permet le support de l’album m’appellent.
Entourée de livres, je commence mon parcours d’autodidacte à travers lequel j’ai eu la chance de rencontrer et de suivre des ateliers avec des auteures illustratrices comme Montse Gisbert ou Kitty Crowther.

Qu’utilisez-vous comme techniques ?
Les techniques d’illustration varient d’un projet à un autre, car elles participent à la mise en place d’une ambiance graphique qui va porter la narration. Chaque élément participe à donner du sens à l’échelle de l’album.
J’aime aussi pouvoir me donner des défis et m’amuser en explorant d’autres médiums. Jusqu’à présent, j’ai principalement utilisé des crayons de couleurs, feutres, encre de Chine, brou de noix et aquarelle en les mixant parfois ensemble pour créer des accidents dans les matières.

Dans toute votre production, la Nature a une place extrêmement importante, elle est presque personnage. Pour quelles raisons ?
J’aime me sentir connectée avec les animaux, les arbres, la lumière, c’est une source de stabilité, de force. La nature me permet d’exprimer l’appartenance des personnages à un monde plus large qui les englobe et à questionner ce rapport au monde.
La nature, tantôt protectrice, tantôt menaçante, reflète les émotions du personnage et comme lui, est en perpétuel changement. Cela me permet d’introduire la notion du temps : celle du rythme des saisons, du cycle du cosmos, du jour et de la nuit offre un cadre rassurant pour aborder la question de l’impermanence, de la vie et de la mort. La nature nous parle de la grande histoire, celle de l’univers… et noue l’espace au temps, deux notions particulièrement difficiles à ménager dans un album.

Voilà maintenant plusieurs années que vous êtes fidèle aux Éditions MeMo, pouvez-vous nous parler de votre relation à cette belle maison nantaise ?
Lorsque les éditions MeMo ont publié mon premier album Mitsu, un jour parfait, je ne pouvais rêver mieux. J’ai toujours eu beaucoup d’admiration pour leur travail et la manière de le concevoir.
Depuis, je propose mes projets d’albums en toute liberté tant au niveau de la forme que du contenu.
MeMo est une petite maison d’édition menée par une petite équipe, passionnée et exigeante ; un soin infini est dédié à toutes les étapes de conception et de fabrication du livre. Je travaille donc en toute confiance avec eux, car un livre est un travail d’équipe.
Les éditions MeMo veulent défendre au sein de leur catalogue des « livres qui durent », depuis 20 ans tous leurs livres sont encore au catalogue, ce qui est très précieux aujourd’hui au sein d’un marché saturé.

Quelles étaient vos lectures favorites quand vous étiez enfant et adolescente ?
Quelques héros incontournables de mon enfance : Babar, Ranelot et Buffolet, Eloïse, Petzi, Ernest et Célestine, Matilda, le Bon Gros Géant…
Les auteurs que je préfère encore aujourd’hui sont ceux de mon enfance : Maurice Sendak, Arnold Lobel, Roald Dahl… mais aussi Tomi Ungerer, John Burningham.
La littérature « ado » n’était pas encore très développée à mon époque, on passait donc de l’univers des bandes dessinées à Racine ou Zola. Puis il y a eu Maupassant, Kundera, et William Boyd…

De beaux projets à nous dévoiler pour la suite ?
Sans doute une petite aventure à l’échelle de mon personnage pour les plus petits, Ploc.
Et puis, sur ma table de travail, des encres, du brou de noix, de la craie grasse, beaucoup de couleurs pour une histoire peuplée de séquoias géants, d’une montagne creuse, d’un Martin-pêcheur, d’un montreur d’ours et de deux enfants à la recherche du lien entre leurs rêves et leur passé.

Bibliographie sélective :

  • Ploc, éditions MeMo (2017).
  • La Forêt entre les deux, éditions MeMo (2015).
  • Les Sauvages, éditions MeMo (2015).
  • La Source des jours, éditions MeMo (2014).
  • L’Ombre de Chacun, éditions MeMo (2013).
  • Nour, le moment venu, éditions MeMo (2012).
  • Eliott et Nestor, l’heure du matin, éditions MeMo (2011).
  • Öko, un thé en hiver, éditions MeMo (2010).
  • Mitsu, un jour parfait, éditions MeMo (2008).

Son site : http://www.melanierutten.com


Parlez-moi de… Si j’étais ministre de la Culture.

Régulièrement, on revient sur un livre qu’on a aimé avec son auteur·trice, son illustrateur·trice et/ou son éditeur·trice. L’occasion d’en savoir un peu plus sur un livre qui nous a interpellés. Cette fois-ci, c’est sur Si j’étais ministre de la Culture que nous revenons avec Carole Fréchette, Thierry Dedieu et Loïc Jacob.

Carole Fréchette (autrice) :
L’histoire de cet album se déroule en deux temps.
Premier temps. Au printemps 2014, des élections provinciales sont en cours au Québec et, comme toujours, la campagne électorale fait peu de place aux enjeux culturels. Afin de remédier à ce silence, le Conseil Québécois du Théâtre (CQT) invite plusieurs personnalités publiques – artistes, écrivains, gestionnaires culturels – à écrire une lettre ouverte sur le thème « Si j’étais ministre de la Culture… »  En recevant l’invitation du CQT, j’ai d’abord pensé que je n’étais pas la meilleure personne pour élaborer sur cette question. Tout en étant convaincue de la pertinence de cette initiative, je ne me sentais pas les compétences pour me lancer dans des démonstrations socioéconomiques savantes ou pour élaborer des listes de priorités. Je n’avais pas envie, par exemple, de redire qu’il faut créer des ponts entre l’Éducation et la Culture et que l’accès aux arts dès le plus jeune âge est primordial. En 35 ans de pratique théâtrale, j’ai entendu ces revendications des centaines de fois, et même si je les trouve toujours justes, je ne voyais pas l’intérêt de les répéter sur le même ton, avec les mêmes arguments. J’étais donc sur le point de refuser, quand l’idée m’est venue d’un texte plus fantaisiste, entre opinion et fiction. Il y a longtemps, j’avais été frappée par le slogan publicitaire d’une maison d’édition : « Que seraient nos vies sans histoires ? » J’avais aimé cette approche par la négative qui incitait à réfléchir sur le rôle que joue la fiction dans nos vies. Au lieu de marteler l’importance des arts et de la littérature, essayer d’imaginer un monde d’où ils seraient totalement absents. J’ai commencé à faire l’exercice, pour m’amuser. Que seraient nos vies sans musique, sans lecture, sans art public ? J’ai senti que le jeu était vibrant, qu’il pouvait mener loin. Pour mettre en place ce monde desséché, sans élan artistique, je me suis inspirée d’une formidable manifestation qui existe au Québec : « Les Journées de la culture ». Chaque année, pendant un weekend de septembre, on célèbre la culture de mille façons – mini spectacles, visites d’ateliers, répétitions ouvertes, etc. J’en ai pris simplement le contrepied pour créer les « Journées sans culture » ! Beaucoup de gens ont réagi avec enthousiasme à ma petite fiction. Je ne sais pas si elle a eu un quelconque impact sur les politiciens, mais, en tous les cas, elle a fait parler. J’avais posé ma minuscule brique dans le grand édifice du débat démocratique. Je croyais que ça s’arrêterait là.
Deuxième temps. Printemps 2014, toujours. Mon texte commence à circuler. Quelqu’un le fait parvenir à Thierry Dedieu, illustrateur français au parcours impressionnant. Ce dernier s’emballe pour ma petite démonstration et caresse le projet d’en faire un album. Moi, je ne sais rien de tout cela. Je ne connais pas monsieur Dedieu, ni Yves Nadon, qui allait bientôt fonder les Éditions D’eux. En juin 2014, je reçois un courriel de Thierry Dedieu, qui me dit, en gros, qu’il a adoré mon texte, qu’il voudrait en faire un album jeunesse, et il m’envoie une maquette de la chose dans les jours qui suivent ! Je tombe des nues. Je ne savais pas que ce projet se tramait, et je n’avais jamais imaginé que ma lettre ouverte puisse s’adresser à des enfants. Je suis séduite par la force et la beauté du dessin, mais j’ai quelques questions sur certaines coupes opérées dans mon texte et sur la personnification que fait Dedieu du ministre de la Culture : un petit monsieur portant haut-de-forme et queue-de-pie. Je demande : pourquoi pas une femme ministre, puisque c’est moi qui m’imagine dans ce rôle ? D’abord réticent à cette idée, Thierry Dedieu me revient quelque temps après avec une toute nouvelle maquette, encore plus belle, plus percutante, et qui met en vedette une femme ministre à la fois sympathique et redoutable ! Je suis comblée. Voilà mon plaidoyer pour les arts devenu lui-même objet artistique ! Le livre sort aux éditions D’eux, au Québec, puis aux éditions HongFei, Cultures, en France. Double bonheur.

Thierry Dedieu (illustrateur) :
La lettre ouverte écrite par Carole Fréchette sur l’importance de la Culture m’a été envoyée par Gilles Baum, auteur avec lequel je travaille régulièrement, à sa lecture j’ai tout de suite été enthousiasmé par la fulgurance de la démonstration que faisait l’auteure.
Je l’ai contacté aussitôt et je lui ai soumis une adaptation pour en faire un album, je me sentais obligé, investi, j’avais le devoir de faire passer le message dans les écoles.
Comme Carole est canadienne j’ai eu l’opportunité de faire publier l’ouvrage au Canada aux éditions D’eux. Par ailleurs, je souhaitais qu’il soit publié en France et j’ai choisi de le proposer aux éditions Hong Fei.

Loïc Jacob (éditeur) :
En avril 2016, nous avons reçu un mail de Thierry Dedieu dont le sujet portait un unique mot intriguant : « OVNI ». Dans un message concis, Thierry, avec qui nous avons déjà publié plusieurs ouvrages, nous y présentait un projet qui « ne rentre pas dans [n]otre ligne éditoriale [mais qui] pourrait quand même [n]ous intéresser […], une sorte de manifeste en faveur de la culture, un livre engagé en ces temps particuliers. »
De fait, Si j’étais ministre de la Culture de Carole Fréchette et Thierry Dedieu, est un livre à part dans le catalogue HongFei ; mais Dedieu – qui ne manquait pas d’ambition en imaginant un livre possible pour la jeunesse (le texte ayant initialement été écrit en 2014, au Québec, lors d’une campagne électorale, pour bousculer un [é]lectorat adulte) – avait vu juste en nous soumettant le projet.
Maison engagée, nous le sommes, avec une ligne éditoriale qui fait la part belle à l’expérience de l’altérité et de l’interculturalité. Maison militante, non ! Dans la mesure où habituellement nous ne publions pas de livre dont le message précèderait sa lecture par le lecteur et serait porteur d’un mot d’ordre. Or, c’est pourtant bien le cas avec Si j’étais ministre de la culture, conçu autour d’un texte pamphlétaire, d’une image cinglante et complétés par une exhortation en 4e de couverture : « Lis et passe à ton voisin ! »
Alors pourquoi publier un tel ouvrage chez HongFei ? D’abord parce que nous avons été séduits et bluffés par un tour de force : l’autrice et l’illustrateur réussissaient avec une incroyable efficacité à faire sentir la suffocation d’un monde privé de culture et à nous faire rire en même temps par l’absurde de la situation et la drôlerie irritante des images. Ensuite parce que nous aimions voir exposée là une représentation large et ouverte de la « culture » entendue dans sa définition sociologique, laquelle inclut certainement ce qu’on a pris l’habitude de désigner comme la « haute culture » (les arts et lettres ou, pour faire court, une culture esthétisante) mais également le vaste ensemble des productions d’une collectivité valant pour elle expression d’un discours ou d’un imaginaire (où les contenus télévisés, les arts appliqués, le théâtre de Guignol, les créateurs de mode ont aussi droit de cité). Enfin, il faut avouer que nous avons trouvé audacieuse l’idée de Thierry Dedieu de saisir les enfants d’une question qui, tout en les concernant, ne ressort pas de leurs préoccupations ni de leur pouvoir d’agir. Or, il nous est revenu à l’esprit qu’enfants on nous avait sensibilisés à ne pas jeter papiers et cigarettes dans la rue. Pourtant nous ne fumions pas. Mais nos parents oui. Peut-être alors comptait-on un peu sur nous pour influer sur eux… C’est en partie dans cet esprit que, comme éditeur, nous avons travaillé.
Ajoutons que tout cela arrivait à quelques mois d’une campagne électorale présidentielle dont on pouvait pressentir qu’elle ferait peu de place à la question de la culture, et dont nous avons bien vite mesuré qu’elle composerait un environnement propice à la sortie d’un livre engagé.
Nous étions loin d’imaginer, à l’origine du projet, qu’après les élections le ministère de la Culture serait confié à Françoise Nyssen, l’éditrice de Carole Fréchette aux éditions Actes Sud.

 

Si j’étais ministre de la Culture
texte de Carole Fréchette, illustré par Thierry Dedieu, sorti chez HongFei, que nous avons chroniqué ici.

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