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Parlez moi de….

Les invité.e.s du mercredi : Francine Bouchet, Oulya Setti et Perrine Rempault

Par 5 avril 2017 Les invités du mercredi

Quel bonheur et quel honneur pour nous de publier aujourd’hui une interview de la fondatrice d’une des plus belles maisons d’édition Jeunesse, La joie de lire ! Avec Francine Bouchet, donc, nous revenons sur cette magnifique maison qui fête cette année ses 30 ans et sur son parcours personnel. Ensuite, c’est avec Oulya Setti et Perrine Rempault que nous avons rendez-vous pour la rubrique Parlez-moi de… Ensemble, elles reviennent sur leur album, Dis, c’est quoi un attentat. Bon mercredi à vous !


L’interview du mercredi : Francine Bouchet

Bonjour, vous avez créé les éditions La joie de lire il y a 30 ans cette année. Pourquoi avoir créé cette maison d’édition et d’où vient son nom ?
Le nom de La joie de lire vient de celle de la librairie genevoise (créée en 1937) que j’ai rachetée en 1981. Cette librairie avait publié des livres pour la jeunesse pendant la guerre. Je me suis vite rendue compte que ma voie était ailleurs. Les livres des autres m’ont beaucoup appris, mais j’ai ressenti que j’avais quelque chose à dire de différent.

Qu’est-ce qui a changé en 30 ans au sein de La joie de lire et comment avez-vous vu l’édition jeunesse évoluer ?
Ce qui a changé ? C’est passer de 1 à 700 titres, de 2/3 titres à 40 par année !
En 87, les tout grands étaient déjà là : Lionni, Ungerer, Sendak, Stevenson, Lobel, Janosh etc.  Des œuvres encore incontournables aujourd’hui. Depuis lors, la production a considérablement accéléré, au détriment parfois de la qualité. De nombreux talents émergent cependant, il faut savoir les débusquer.

Comment décririez-vous la ligne éditoriale de La joie de lire ? Comment choisissez-vous les projets que vous éditez ?
C’est une ligne exigeante qui ne se laisse pas enfermer dans un quelconque conformisme. Chaque projet a son histoire : une arrivée par la poste, par mail, une rencontre, une commande etc. Tous les cas de figure sont possibles. Vient alors le moment du programme et de son équilibre, le moment des vrais choix qui se font au sein de la très bonne équipe qui travaille avec moi. Les critères sont simples, d’abord qualité du texte et de l’illustration qui dépendent de la culture de chacun d’entre nous. Une question essentielle : qu’est-ce que le nouveau livre va apporter à son lecteur ? C’est là notre responsabilité d’adulte.

Je sais que la question n’est pas facile, mais si je vous demandais les livres phares qui ont marqué ces 30 premières années ou ceux qui représentent le mieux la maison, vous me citeriez lesquels ?
Je dirai simplement : Corbu comme Le Corbusier (qui reparaît cette année avec une nouvelle couverture), Mozart de Christophe Gallaz illustré par Georges Lemoine, les Marta d’Albertine et Germano Zullo, les Milton de Haydé, toute la littérature étrangère, en particulier les textes de Rodari, Alki Zei, Alice Viera, les œuvres complètes de S. Corinna Bille, plus récemment Diapason de Laëtitia Devernay, Il faut le dire aux abeilles de Sylvie Neeman avec les photographies de Nicolette Humbert, Les oiseaux d’Albertine et Germano Zullo, Drôle d’encyclopédie d’Adrienne Barman. Il y en a bien sûr beaucoup d’autres.

Il y a une belle fidélité des auteurs.trices à La joie de Lire (on les retrouve d’ailleurs dans le magnifique Petit répertoire du temps qui passe que vous avez édité pour l’anniversaire de la maison), c’est important pour vous ?
La vie est faite de rencontres qu’il s’agit de nourrir le mieux possible. Les écrivains et les artistes par la régularité de leur travail et nous par la conviction que nous mettons à les défendre.

Pouvez-vous nous parler de votre parcours personnel ?
J’ai fait du tourisme universitaire en lettres et en psychologie. J’étais « destinée » à l’enseignement lequel m’a laissée sur ma faim.
Mes trois enfants et La Joie de lire sont les œuvres de ma vie. La poésie (pour adultes) m’appelle parfois. J’ai peut-être une petite veine poétique. Mais je n’aspire aucunement à devenir écrivain. Ma vie se partage aujourd’hui entre agitation et silence.

Quel est votre rôle aujourd’hui au sein de La joie de lire ?
J’en suis encore le capitaine. Mais le navire a grandement besoin de tous ses marins…

Parlez-nous de l’anniversaire, comment allez-vous le fêter ?
Entrée en fanfare à la Médiathèque Françoise Sagan avec une très belle exposition (scénographie de Lénaïck Durel) qui dure jusqu’au 14 avril. Dans le même lieu, nous avons pu organiser un colloque sur la liberté dans le livre jeunesse qui fut un magnifique moment de réflexion sur notre travail.
Fin avril, la fête battra son plein au Salon du livre de Genève avec notamment une fête et un petit concert le samedi autour d’un livre patrimonial sur la montée à l’alpage, La Poya, illustré par Fanny Dreyer.
Nous serons très présents au Livres sur les quais à Morges tout début septembre.
La Bibliothèque universitaire de Genève consacrera à partir du 5 septembre, une exposition aux affiches que nous avons publiées au cours de ces 30 années. Un débat suivra « Robinsonnades et utopies », à l’occasion de la publication du Robinson suisse, dans une adaptation de Peter Stamm qui participera à ce débat aux côtés de Michel Porret, professeur d’histoire à l’université de Genève. Germano Zullo et Sylvie Neeman donneront chacun une conférence, l’un sur la voie de l’écrivain, l’autre sur l’œuvre pour la jeunesse de S. Corinna Bille.
Enfin, le 5 octobre sera inaugurée l’exposition La Joie de lire, la joie d’éditer au théâtre Am Stram Gram de Genève.
Un bal littéraire autour des textes de La Joie de lire suivra, mené par l’écrivain Fabrice Melquiot.
Par ailleurs, plusieurs libraires de France verront leur vitrine décorée par des illustrateurs de La Joie de lire.

Que peut-on vous souhaiter pour les 30 prochaines années ?
Voir une Joie de lire pérenne, généreuse, confiante et sans compromis.

Le site de La joie de lire : http://www.lajoiedelire.ch.

Les derniers livres de La joie de lire que nous avons chroniqués :

  • Moi je suis un cheval, texte de Bernard Friot, illustré par Gek Tessaro (2016), que nous avons chroniqué ici.
  • Tête de mule, d’Øyvind Torseter (2016), que nous avons chroniqué ici.
  • La danse de la mer, de Laëticia Devernay (2016), que nous avons chroniqué ici.
  • Alcibiade, de Rémi Farnos (2016), que nous avons chroniqué ici.
  • Mister Orange, de Truus Matti (2016), que nous avons chroniqué ici.
  • Mais qui dessine là ?, de Constance von Kitzing (2016), que nous avons chroniqué ici.
  • Socrate et son papa, texte d’Einar Øverenget (traduit par Aude Pasquier), illustré par Øyvind Torseter (2015), que nous avons chroniqué ici.
  • Mon tout petit, texte de Germano Zullo, illustré par Albertine (2015), que nous avons chroniqué ici.
  • Tant pis pour elle, de Valérie Dayre et Pierre Leterrier (2014), que nous avons chroniqué ici.
  • Les oiseaux, texte de Germano Zullo, illustré par Albertine (2010), que nous avons chroniqué ici.


Parlez-moi de… Dis… c’est quoi un attentat ?

Régulièrement, on revient sur un livre qu’on a aimé avec son auteur.trice, son illustrateur.trice et/ou son éditeur.trice. L’occasion d’en savoir un peu plus sur un livre qui nous a interpellés. Cette fois-ci, c’est sur Dis, c’est quoi un attentat ?, que nous revenons avec son autrice (Oulya Setti) et son illustratrice (Perrine Rempault). L’éditeur n’a pas souhaité s’exprimer.

Oulya Setti, autrice:

Dis, c’est quoi un attentat ? est un texte auquel je tiens particulièrement. Je l’ai écrit quelques semaines après les attentats du 13 novembre 2015.
Après les attentats de Charlie Hebdo de janvier 2015, comme beaucoup j’ai ressenti le besoin d’écrire et de m’exprimer. D’abord des textes personnels pour plus grands car ils renvoient à ce que j’avais déjà vécu et ressenti durant la décennie noire en Algérie.
J’ai deux enfants et nous avons décidé avec leur père de leur dire ce qui s’est passé. Tenter d’expliquer ce qu’est un attentat à des enfants est déconcertant car plus vous tentez d’expliquer plus vous avez des Pourquoi ?…
Après le 13 novembre, réexplication difficile. Surtout, ce qui importait c’est que les enfants ne perdent pas espoir…
La fin du livre m’est venue tout naturellement avant tout le reste ! Puis le titre. Je tenais à expliquer ce qu’est un attentat avec les mots de l’enfant, à l’aide de son imaginaire. L’enfant a une telle force en lui qu’il est capable de pleurer parce qu’il est triste et heureux une seconde après pour une chose insignifiante.
Il était compliqué pour un enfant d’échapper à toute cette psychose. Beaucoup d’entre eux se sont exprimés avec des dessins. J’ai voulu m’exprimer avec leurs mots et leur imaginaire. Quoi de mieux que les animaux et des scènes de la (leur) vie quotidienne pour décrire la méchanceté et la dureté de l’autre ?
Les mots se sont enchaînés en une nuit. Dis, c’est quoi un attentat ? est né avec des mots doux d’enfants pour parler de la terreur. L’enfant n’est pas seul car à la fin l’adulte (protecteur ?) reprend les mots de l’enfant et l’accompagne dans la compréhension de l’horreur de cet acte.

Perrine Rempault, illustratrice:

Travailler sur cet album a été un véritable challenge professionnel pour moi, par rapport au thème mais aussi parce qu’il m’a poussé à sortir de ma zone de confort au niveau de mon style. Julie, l’éditrice, m’a fait confiance tout de suite alors que nous n’avions jamais travaillé ensemble et que mon premier livre n’était même pas encore sorti. Nous avons beaucoup échangé au début du projet afin de trouver le bon « ton » pour accompagner les mots délicats d’Oulya Setti sur ce sujet sensible. Julie m’a incitée à me lâcher et  à explorer un nouveau style. Du coup j’ai évolué en même temps avec cet album.
Nous avons donc choisi de jouer avec les blancs, pas de décors, afin d’apporter de la légèreté, du souffle à ce sujet sensible. Et en même temps, comme c’est un album pour les 3-6 ans, j’ai choisi de travailler à la gouache, avec des couleurs simples mais intenses pour créer un équilibre avec les fonds blancs.
Pour trouver mes harmonies couleur, je m’inspire souvent de ce que je vois dans la rue, l’architecture, les vêtements ou encore les magazines déco.
La petite sœur a un rôle très important dans le livre. Par son attitude, elle apporte de la légèreté au sujet dans le sens où elle représente toutes ces personnes qui osent se dresser contre les terroristes au péril de leurs vies. On sort de la fatalité, de la violence de l’événement et on rappelle l’espoir d’un autre monde possible…
Le passage aux crayons cassés a été l’illustration la plus difficile à réaliser… Évidemment, c’est une référence à Charlie mais pas seulement. C’est un hommage à tous ces caricaturistes, dessinateurs de presse qui se font tuer partout dans le monde pour leur art et leur militantisme.

Le site de Perrine Rempault : http://rempault.ultra-book.com.


Dis, c’est quoi un attentat ?
Texte d’Oulya Setti, illustré par Perrine Rempault.
Sorti chez Bilboquet (2017).

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Les invité.e.s du mercredi : Gaëlle Mazars, Cécile Roumiguière et Natali Fortier

Par 22 février 2017 Les invités du mercredi

Aujourd’hui, j’ai eu envie d’en savoir plus sur l’auteure d’un album sorti il y a peu chez Hélium, Muséum Dinos : Gaëlle Mazars ! Ensuite, c’est avec Cécile Roumiguière et Natali Fortier que nous avons rendez-vous pour la rubrique Parlez-moi de… Ensemble, elles reviennent sur leur album, D’une rive à l’autre. Bon mercredi à vous !


L’interview du mercredi : Gaëlle Mazars

Présentez-nous de votre dernier album, Muséum Dinos, paru chez Hélium
Muséum Dinos est la suite de Cache-cache dinos. Ces deux histoires mettent en scène Yvette et Roger, des petits dinosaures malins à qui il arrive quelques (més)aventures. Ces livres sont des prétextes pour donner à voir aux enfants la réalité sous un autre angle.
Et si les gros dinosaures n’avaient pas vraiment disparu et dormaient sous les collines et les montagnes ?
Et si nos muséums étaient remplis d’animaux qui font semblant d’être immobiles pour qu’on les laisse tranquilles ?
Et si les enfants étaient finalement, eux aussi, de drôles d’animaux et qu’eux seuls avaient accès à ces secrets bien gardés ?

C’est le deuxième album que vous sortez avec Jean-Baptiste Drouot, pouvez-vous nous parler de cette collaboration ?
Jean-Baptiste est un ami. C’est en espérant qu’il l’illustre que j’ai écrit la première histoire. Et je n’ai pas été déçue : dès les premières ébauches, il a su apporter sa sensibilité, son humour et ses super idées.
Pour Cache-cache dinos, nous n’avions aucun impératif, nous avons pris notre temps. Nous avons beaucoup échangé, et finalement ce premier livre est le résultat d’un vrai travail d’équipe.
La conception du deuxième a été un peu différente. Nous avions un délai à respecter et de nouvelles contraintes. Concevoir une suite s’avère plus compliqué, je trouve, qu’écrire un album « unique ». Nous avons travaillé chacun de notre côté. Mais quand il y avait une difficulté, quand je bloquais sur le texte ou lui sur une image, on essayait de se trouver l’un l’autre des solutions, bien épaulés aussi par Gilberte Bourget notre éditrice.

Pouvez-vous nous dire quelques mots sur votre parcours ?
J’ai toujours aimé les livres, le papier, les histoires, mais après un bac littéraire, je ne savais pas vraiment ce que je voulais entreprendre. J’ai entamé des études d’Histoire et d’histoire de l’art. C’était passionnant. Mais je ne voyais pas d’application concrète et professionnelle à tout ça. Alors j’ai changé de cap avec un BTS édition. La bonne idée ! Il m’a ouvert les portes de l’école Estienne : l’école du livre, le support de toutes les histoires, le Saint Graal ! C’est là, qu’en plus de m’être nourrie de graphisme, d’images, de typographies, de concepts et de belles rencontres, je me suis mise, grâce à mon professeur de français, à écrire des nouvelles.
Aujourd’hui je suis graphiste. Je fabrique des images qui racontent des histoires, des images qui ont du sens, enfin, j’espère.

Quelles étaient vos lectures d’enfant, d’adolescente ?
Quand on était enfants, on se racontait beaucoup d’histoires avec mon petit frère ou avec mes ami.e.s, pour s’endormir, pour rêver, pour jouer. Des histoires qu’on avait lues et qui nous avaient plu, des histoires qu’on inventait aussi. Chacun notre tour, on essayait d’imaginer une histoire meilleure que la précédente.
Petite fille, je dévorais les Astrapi, J’aime lire et Je bouquine. Je me souviens aussi particulièrement d’un des premiers vrais livres que j’ai lus toute seule : Les Malheurs de Sophie. Ce livre était un très bel objet. Un livre relié comme un livre de grand, avec une couverture qui n’avait rien des codes enfantins, presque comme une tapisserie en toile de Jouy. Mais cette histoire, je ne l’ai pas du tout aimée. C’était la première fois que ça m’arrivait. (Note pour plus tard : il faudrait que je la relise aujourd’hui.)
Adolescente, je me suis prise de passion pour les romans historiques, les sagas, les gros livres, les pavés. Si, en plus de l’Histoire, j’y trouvais une histoire d’amour en filigrane, je n’en décrochais pas ! Entre deux, je piquais les BD de mes frères.

Quelques mots sur vos projets ?
J’ai récemment soumis quelques histoires à mon éditrice. Je croise les doigts ! D’autres sont encore en germination. Il est question de fées, de voyages, d’amour, de différence…
Je nourris aussi le défi secret de mener à terme un projet de A à Z : texte et illustrations. Mais il me faudra d’abord me débarrasser de quelques complexes. Ce n’est donc peut-être pas pour tout de suite !

Bibliographie :

  • Muséum dinos, texte illustré par Jean-Baptiste Drouot, Hélium (2016).
  • Cache-cache dinos, texte illustré par Jean-Baptiste Drouot, Hélium (2015).


Parlez-moi de… D’une rive à l’autre

Régulièrement, on revient sur un livre qu’on a aimé avec son auteur.e, son illustrateur.trice et/ou son éditeur.trice. L’occasion d’en savoir un peu plus sur un livre qui nous a plu. Cette fois-ci, c’est sur D’une rive à l’autre, que nous revenons avec son auteure (Cécile Roumiguière) et son illustratrice (Natali Fortier).

Cécile Roumiguière, auteure:

De « Entre deux rives, Noël 43 » à « D’une rive à l’autre »

Entre deux rives est mon premier album réédité, et j’en suis très heureuse ! Sa première version, D’une rive à l’autre, Noël 43, n’était plus disponible depuis un moment, et j’aime tellement le travail de Natali !

Revenons au commencement…

Il était une fois, une éditrice qui me demande si j’ai des idées pour une histoire de Noël. Je n’ai alors écrit qu’un album, À l’ombre du tilleul (illustré par Sacha Poliakova), et je suis ravie qu’on me demande d’en écrire un autre. Mais Noël n’est pas un sujet auquel j’aurais pensé toute seule, je ne suis pas très Père Noël, ni sapin enguirlandé, encore moins crèche ou santons. La demande reste quand même présente dans ma tête. Je réfléchis à ce que représente Noël. Au-delà du côté commercial, au-delà du religieux, Noël marque le passage d’une saison à une autre, la sortie de l’hiver, la (re)naissance, la réconciliation…
Quelques jours après, j’écris d’un jet ce qui allait devenir Entre deux rives… Un texte plus long que ce qu’on gardera dans l’album*, mais l’essentiel est là.

Du fin fond de l’enfance

L’histoire se passe en Aveyron, sur les terres de la famille de ma mère. Je lui fais lire l’histoire. Elle me téléphone, me demande comment je savais que « la Dourdou » était fâchée avec mon grand-père et qu’elle était « accoucheuse »… Je ne le savais pas. Ou plutôt, je ne savais pas le savoir. J’ai dû entendre les adultes parler de ces histoires de fâcheries toute petite, les enterrer tout au fond de ma mémoire d’enfant, elles ont refait surface avec l’écriture. Cette sensation d’avoir puisé dans des lieux insoupçonnés de l’enfance colore le lien que j’ai avec cet album. Un lien d’autant plus fort que ma demande côté illustrations est suivie : Natali Fortier va illustrer l’album !
Natali qui trace avec ses couleurs des dessins sur papier noir, qui gratte pour refaire naître le noir et éclabousser de douceur toute l’illustration. Natali qui cherche à la bibliothèque des intérieurs des années quarante pour rester au plus près de l’histoire et fait brouter un caribou près de l’église d’un village aveyronnais… Je ne pouvais rêver mieux !

Une vie d’album

L’album sort pour Noël 2006. Je découvre à cette occasion que les saisons sont courtes en librairie : dès Noël passé, le livre disparaît des tables, sauf chez quelques libraires qui le suivent et le mettent en avant longtemps (merci à « L’Oiseau Lire » à Évreux, entre autres belles librairies). Avec Natali, on reprend nos droits quelques années plus tard.
En 2013, Carole Chaix me présente Laurence Nobécourt qui monte sa maison d’édition « À pas de loups ». Elle n’a ni format ni idée préconçue, que l’amour des beaux livres, des illustrations fortes, atypiques, et des histoires où le sens et le style se font écho. Plus tard, en pleine création de S’aimer, je lui parle de Entre deux rives… Elle aime l’histoire, elle aime les illustrations… elle dit « banco ».

La renaissance

Natali est d’accord aussi. On a toutes les deux beaucoup d’interrogations. Le travail qu’on a fait en 2005 ne correspond plus à ce qu’on fait aujourd’hui. Nos styles, nos façons d’écrire, d’illustrer, bougent, évoluent. Faut-il retoucher le texte, l’image ? Ou laisser en l’état ? Avec Laurence, on se met d’accord assez vite sur le fait de garder texte et images tels qu’ils sont mais d’épurer la maquette, de donner plus d’air au livre, aux images, en enlevant des fonds. La couverture aussi sera retravaillée.

Et le titre…

Le titre de l’album de 2006 avait été sujet de discussions infinies, il était le résultat un peu bancal d’un compromis. Avec Natali, on a profité de cette nouvelle parution pour en trouver un plus évident, tout en gardant l’idée de « rive » pour préserver le lien avec la première version.
D’une rive à l’autre a retrouvé le chemin des librairies en octobre dernier. En juin prochain, avec Natali et Laurence, on ira le lire et le présenter au Mémorial de la Shoah…

D’une histoire l’autre

*Pour la petite histoire, cette partie du texte qui a été coupée, une histoire d’oiseau et de couteau, est en train de renaître dans un nouveau projet. Les histoires rebondissent les unes sur les autres, des surgeons naissent sur des branches coupées, des personnages font le lien entre un roman et un album, une toile se tisse… non pas d’une rive mais… « d’une histoire à l’autre ».

Natali Fortier, illustratrice:

Lorsque j’ai lu le texte de Cécile pour la première fois, j’en ai frissonné, et ce qui est encore plus fort, c’est qu’à chaque fois, il me fait le même effet.

Lors de la première parution, j’avais fait une quantité de dessins impressionnants car c’était un film qui se déroulait dans ma tête.

Les mouvements, les focus, plan en travelling, j’avais envie de tout balancer ce que je voyais.

Dix ans plus tard, Laurence, Cécile et moi on était toutes les trois d’avis qu’il fallait épurer, laisser respirer les mots de Cécile… du souffle dans l’image.

Des pages à suivre comme les pas d’Élise dans la neige.

Je suis très heureuse qu’il ait une seconde vie.

Les saisons ont passé entre les deux rives, entre les deux maisons d’édition, mais ce texte est au présent continuellement.


D’une rive à l’autre
Texte de Cécile Roumiguière, illustré par Natali Fortier.
Sorti chez À pas de loups (2016).

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Les invité.e.s du mercredi : Laurent Moreau, Xavier Salomó, Meritxell Martí et Justine de Lagausie (+ concours)

Par 25 mai 2016 Les invités du mercredi

Laurent Moreau fait partie de ces illustrateurs dont le travail me transporte, m’enchante. Je ne connaissais absolument pas la personne qui se cache derrière ces superbes illustrations, j’ai eu envie de savoir qui il était, il a accepté de répondre à mes questions. Ensuite, c’est avec Xavier Salomó, Meritxell Martí et Justine de Lagausie (des éditions Seuil Jeunesse) que nous avons rendez-vous pour la rubrique Parlez-moi de… Ensemble, il et elles reviennent sur leur album très original, L’histoire Perdue. Bon mercredi à vous !


L’interview du mercredi : Laurent Moreau

Laurent MoreauComment êtes-vous devenu illustrateur ? Parlez-nous de votre parcours
Comme beaucoup d’enfants, j’aimais beaucoup dessiner. Je ne dessinais pas forcément mieux que mes copains, mais en grandissant je ne me suis jamais arrêté de dessiner. Après le collège, j’ai fais des études professionnelles en industries graphiques. J’ai appris le métier d’imprimeur durant 6 ans. J’aime beaucoup les techniques d’impressions comme la gravure, la sérigraphie… J’adore observer un livre, toucher le papier, sentir l’encre, regarder les trames… Aujourd’hui, dans mon travail d’illustrateur ou de graphiste, lorsque je réalise une image, je sais comment elle va être imprimée et quelles sont les contraintes à prendre en compte. Mon travail aussi est influencé par mon goût pour l’imprimerie : couleurs restreintes, petits points, importance de la typographie… À la suite de cette formation, je me suis orienté vers le graphisme et l’illustration. J’ai eu la chance de pouvoir suivre les cours de l’École des Arts Décoratifs de Strasbourg. C’est là que j’ai vraiment découvert le métier d’illustrateur.

Laurent MoreauQuelles techniques d’illustration utilisez-vous ?
Je travaille presque exclusivement à la main, je ne suis pas très à l’aise avec l’ordinateur… Donc, je dessine aux crayons, je peins à la gouache, je découpe, je colle… Les techniques varient… Je dessine beaucoup dans des carnets, des idées, des recherches, des dessins personnels qui me servent ensuite pour mes projets de livres. Dans ces carnets, je m’amuse à utiliser différents outils. Je n’ai pas vraiment de technique préférée, j’aime la spontanéité, le geste, la ligne, les petits points… J’ai tout de même axé mon travail autour de l’utilisation de la couleur à la gouache.

Qui attend quiPouvez-vous nous parler de Qui attend qui ?, l’album qui vient de sortir chez Père Castor ?
C’est Laure Dufresne, l’éditrice, qui m’a proposé d’illustrer le texte de Jo Hoestlandt. J’avais déjà eu l’occasion de rencontrer Jo sur des salons et j’avais beaucoup apprécié nos échanges. Son texte m’a plu. Je le trouve extrêmement doux et j’aime beaucoup cette fin un brin cruelle. C’est l’éditrice qui a suggéré l’idée des volets à soulever. C’était une très bonne idée. Cela sert parfaitement le propos. Concernant le travail d’illustration, il s’agissait pour moi de ma première publication pour de très jeunes lecteurs, j’ai cherché à composer des illustrations très simples, graphiques et colorées, dans un univers assez symbolique et hors du temps.

ALMAJ’aimerais que vous nous parliez d’un de vos albums qui m’a particulièrement marqué, le superbe Alma.
C’est assez rare pour moi d’illustrer le texte d’un auteur. Je travaille principalement sur des projets personnels. Mais de temps en temps j’ai un coup de cœur ! Le texte de Stéphane Audeguy en fait partie ! J’ai été ému à la lecture de son texte et j’ai eu tout de suite envie de l’illustrer. En fait, je crois même que j’ai envisagé cette histoire comme si c’était moi qui l’avais écrite. Ça peut paraître étrange, mais je pense que c’est ce qui m’a permis de prendre énormément de plaisir à composer et réaliser les illustrations.

Quelles étaient vos lectures d’enfant, d’adolescent ?
Je n’étais pas un grand lecteur… Mais quelques lectures m’ont marqué. Enfant, j’ai adoré l’univers foisonnant de Richard Scarry. Adolescent, j’ai été subjugué par Laurent Moreaul’écriture de Charles Bukowski. Aujourd’hui, je suis un grand fan de Charles Schulz et ses Peanuts.

Et quel.le.s sont les illustrateurs.trices qui vous inspirent aujourd’hui ou dont le travail vous séduit, tout simplement ?
J’admire beaucoup d’illustrateurs aux univers variés… Je peux en citer certains : Atak, Blexbolex, Benoît Bonnemaison-Fitte, Katrin Stangl, Geoff McFetridge, Rachel Levit… Je pourrais en citer encore beaucoup, je vais m’arrêter là !

Quels sont vos projets ?
Je travaille sur l’écriture d’un nouveau projet d’album. Il s’agit d’un grand imagier panorama du monde. laurent MoreauUne déambulation d’un jeune garçon autour du monde. Ce personnage va traverser de grands paysages sans réellement les apprécier et les contempler…

Une dernière question, si quelqu’un qui ne vous connaît pas lit cette interview et veut vous découvrir avec un seul de vos ouvrages, lequel lui conseilleriez-vous
Je crois que je conseille de lire le livre Après paru chez Hélium. Je pense qu’il s’agit de l’ouvrage le plus personnel, autant pour le texte que pour les illustrations. Bonne lecture !

Laurent Moreau

Retrouvez Laurent Moreau sur son site : http://zeroendictee.free.fr.

Bibliographie sélective :

  • Qui attend qui, illustration d’un texte de Jo Hoestlandt, Père Castor (2016).
  • Le livre de la jungle, illustration d’un texte de Véronique Ovaldé d’après Rudyard Kipling, Gallimard Jeunesse, (2016).
  • Dans la forêt des masques, une histoire à raconter, texte et illustrations, Hélium (2015).
  • Ma famille sauvage, texte et illustrations, Hélium (2013).
  • Après, texte et illustrations, Hélium (2013).
  • Alma n’est pas encore là, illustration d’un texte de Stéphane Audeguy, Gallimard Jeunesse (2012), que nous avons chroniqué ici.
  • Nuit de rêve, texte et illustrations, Actes Sud Junior (2012).
  • À quoi penses-tu ?, texte et illustrations, Hélium (2011).
  • Mini Rikiki Mimi, illustration d’un texte de Christine Beigel, Benjamins Média (2011), que nous avons chroniqué ici.
  • Valentin…, texte et illustrations, Actes Sud Junior (2010).
  • L’enfant dans la tempête, texte et illustrations, Rouergue (2009).
  • Jour de pêche, illustrations, Actes Sud Junior (2008).

Concours :
Grâce aux éditions Père Castor, l’un.e de vous va pouvoir gagner Qui attend qui, le superbe dernier album de Laurent Moreau. Pour participer, il vous suffit juste de laisser un commentaire sous cet article. Le gagnant ou la gagnante sera tiré.e au sort parmi tous les commentaires. Vous avez jusqu’à mardi 20 h. Bonne chance à tous et à toutes !


Parlez-moi de… L’histoire perdue

Régulièrement, on revient sur un livre qu’on a aimé avec son auteur, son illustrateur.trice et/ou son éditeur.trice. L’occasion d’en savoir un peu plus sur un livre qui nous a plu. Cette fois-ci, c’est sur L’histoire perdue (chroniqué ici), un bel album plein d’humour mais surtout un album totalement original. Son auteure (Meritxell Martí), son illustrateur (Xavier Salomó) et son éditrice (Justine de Lagausie, des éditions Seuil Jeunesse) ont accepté de nous en parler.

Meritxell Martí, auteure :
L’histoire perdue est née de nos « luttes de créativité ».
Xavier et moi travaillons en tandem, il nous faut donc une bonne coordination des jambes pour choisir les décisions à prendre. Très souvent, nous allons dans le même sens. Pourtant, parfois, nous avons des doutes : On tourne à gauche ? Tu es sûre ? Je crois que oui. L'histoire perdue (croquis préparatoires)Et toi ? Non, c’est mieux par là…
Faire un album à deux, c’est un peu comme monter à deux sur une bicyclette. C’est vrai qu’il vaut mieux décider a priori où l’on va, mais c’est en avançant que l’on découvre de nouveaux chemins – des sentiers à demi cachés –  que l’on a envie d’emprunter. Et il n’est pas certain au départ que l’autre a aussi envie d’y aller.
On sait que les chemins bien tracés, bien définis, ne sont pas toujours ceux qui nous donnent la plus grande joie. Alors, laissons l’imprévu nous guider et nous inspirer ! L'histoire perdue (croquis préparatoires)C’est comme cela qu’Eva, l’héroïne de L’histoire perdue, perd le fil du récit. Et en le perdant, en se perdant, elle nous mène dans une autre histoire, cachée, perdue et – nous l’espérons – surprenante.
L’histoire perdue raconte ces expériences du duo qui, au final, se terminent bien, après avoir suscité des heures d’hésitation et de désaccord. Heureusement, pendant ces luttes, on s’amuse bien !

Xavier Salomó, illustrateur :
L’histoire perdue est l’album le plus difficile que nous ayons fait jusqu’à présent. Un vrai défi ! En fait, nous avons réalisé quatre maquettes avec quatre histoires différentes. L'histoire perdue (croquis préparatoires)Le plus rigolo, c’est que la deuxième histoire avait convaincu l’éditeur et que c’est nous qui avons dit « non ». Parce que nous voulions aller plus loin ! C’est ainsi que, deux semaines après avoir fini la maquette, nous avons refusé la proposition de l’éditeur et avons entamé une histoire encore mieux.
Je pense que, pour s’engager dans la création d’un album, il faut y être vraiment attaché, car c’est un travail énorme, surtout pour l’illustrateur (mais je ne voudrais pas commencer une nouvelle dispute avec l’auteure, ha, ha, ha !). Je croyais au départ qu’il suffisait que l’auteure écrive une histoire et l’illustrateur fasse ce que bon lui semble pour l’illustrer. Mais, pendant la construction de ce livre, 15-16_couleurnous nous sommes rendus compte que ce qui serait vraiment intéressant, ce serait de construire une histoire cachée que le lecteur ne découvrirait pas jusqu’à la fin, et dans laquelle toutes les pièces se réuniraient et prendraient soudain sens. C’est pour cela que nous avons travaillé et retravaillé beaucoup cet album… Enfin bref, j’espère que les lecteurs vont aimer cette histoire perdue.

Justine de Lagausie, éditrice :
J’adore travailler avec Xavier et Meritxell : ils ont un enthousiasme communicatif et chacun de leur nouveau projet est le résultat d’une sorte de ping-pong créatif d’où jaillissent sans cesse de nouvelles idées. 19-20 croquisIls ont un très grand respect de leurs lecteurs et cherchent toujours à leur offrir des albums soignés où aucun détail n’est laissé au hasard.
Quand j’ai reçu la première maquette de L’Histoire perdue, j’ai tout de suite été emballée par le projet : mettre en scène un dialogue conflictuel (et comique !) entre l’auteur et l’illustrateur, quelle bonne idée ! L'histoire perdue (croquis préparatoires) L’effet de surprise est immédiat et le lecteur se demande dès le début où tout cela va le mener.
La première version racontait une histoire très différente, avec moins de péripéties, mais le principe était déjà là, et il était suffisamment original pour donner envie d’avancer.

L'histoire perdue (croquis préparatoires)

Couv’ refusée

histoire perdue couv finale
L’histoire perdue
Texte de Meritxell Martí, illustré par Xavier Salomó.
Sorti au Seuil Jeunesse (2016).
Chroniqué ici.

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Les invité.e.s du mercredi : Amandine Piu et Philippe Lesgourgues (+ concours)

Par 13 avril 2016 Les invités du mercredi

C’est Amandine Piu qui a accepté de répondre à mes questions cette semaine. J’ai adoré Ce n’est pas l’histoire… et j’ai eu envie d’en savoir plus sur la façon dont elle a travaillé sur cet album, mais aussi sur son travail en général et sur son parcours. L’un.e de vous aura la chance de gagner cet album (rendez-vous après l’interview pour participer). Ensuite, c’est avec Philippe Lesgourgues des éditions L’édune que nous avons rendez-vous. Pour la rubrique Parlez-moi de… il revient sur le magnifique documentaire J’ai planté un arbre en montagne. Bon mercredi à vous !


L’interview du mercredi : Amandine Piu

Amandine PiuComment êtes-vous devenue illustratrice ? Parlez-nous de votre parcours
Aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours passé mon temps à dessiner (et bricoler, construire des cabanes, regarder des dessins animés, aller fouiner dans le grenier de mes grands-parents)… et comme je n’avais aucune envie de m’arrêter… mon papa m’a incitée à faire de ma passion, mon métier. J’ai donc passé un bac arts appliqués, ensuite un BTS communication visuelle (qui m’a donné les clefs pour la mise en page, la typo…) pour finir par la section illustration aux Arts Déco de Strasbourg. J’ai ensuite pris rendez-vous avec quelques DA (NDLR Directeurs.trices Artistiques) au Salon du livre de Montreuil à qui j’ai montré mon book, et j’ai commencé à travailler.

Quelles techniques d’illustration utilisez-vous ?
J’ai (presque) tout essayé, collage, peinture, crayon, fusain, volume… mais aujourd’hui je travaille essentiellement sur mes albums avec ma palette graphique (et depuis peu avec une cintiq, le luxe !!), mais je continue à faire mes premières recherches et crayonnés au crayon de papier, des recherches dans mes carnets avec tout ce qu’il me passe sous la main Hou ! Hou ! Prince charmant ?(feutres de mes enfants, stylo… etc.). Mes cartes postales « les fausses piubs » sont encore et toujours faites à l’acrylique et crayon de couleur, même le texte est entièrement peint (comme les vieilles publicités d’autrefois !) Du coup, je dois faire vraiment attention à ne pas faire de fautes d’orthographe !
J’aime bien varier les techniques, les supports, et les thèmes, aller vers de nouvelles choses… passer des albums aux jeux, aux affiches, aux cartes postales…

Ce n'est pas l'histoireJ’aimerais que vous nous parliez de votre travail sur Ce n’est pas l’histoire…, c’est un album impressionnant du point de vue graphique, car vous avez inventé de nombreuses couv’ avec des univers différents. Comment avez-vous travaillé sur ce projet ?
AAaH, le travail sur cet album a été un pur bonheur !
Ça faisait longtemps qu’on essayait de travailler ensemble Michaël Escoffier et moi, j’aime énormément son univers, son humour et les chutes de ses histoires ! Donc quand il m’a proposé Ce n’est pas l’histoire… j’étais plus que ravie !
Pour les couvertures, Michaël ne m’avait pas donné de titre, on a fait un ping-pong d’idées, je lui envoyais un tas de propositions de titres, avec des dessins, des jeux de mots sur nos noms, et il m’en renvoyait 2 fois plus (et des encore plus drôles bien sûr, on a bien rigolé !) Ensuite, j’ai travaillé toutes les images, comme des vraies couvertures, ou un peu comme mes fausses pubs, j’aime chercher les typographies, faire des faux logos, trouver des compositions différentes… J’ai essayé de varier le plus de choses possible pour qu’on ait vraiment l’impression d’avoir affaire à des livres très variés malgré le fait que le traitement « graphique » reste le même… et puis, il fallait que ça soit drôle et tendre, et que ça plaise à « mon testeur officiel », mon fils de 5 ans (d’où le côté caca – prout prout, j’avoue)

Quelles étaient vos lectures d’enfant, d’adolescente ?
Petite, j’étais abonnée à Toupie, puis Toboggan, et Diabolo (l’ancêtre de J’apprends à lire). J’attendais avec impatience chaque mois qu’ils arrivent dans ma boîte aux lettres, c’était une vraie fête pour moi ! (j’ai tous les exemplaires des histoires qui m’ont marquée dans Diabolo : Le réparateur de bêtisesLe12-13 piège à ennui, etc.) J’avais aussi pas mal d’albums divers et variés. Adolescente, je ne lisais pas beaucoup de roman, j’avais encore besoin d’images… du coup, je lisais des BD et entre autres, celle de mon père… de Reiser… (Hum, ça ne se ressent peut-être pas vraiment dans mes images… héhé)
J’ai vraiment commencé à lire des romans après le bac avec des gros coup de cœur pour Pennac, Boris Vian, Paul Auster… et Harry Potter bien sûr !! et des polars tout noirs aussi. J’ai aussi été marquée par Les histoires pressées de Friot et Coup de Gigot de Roald Dahl… et je reste une férue de dessins animés (pour le plus grand plaisir de mes enfants)

Et quel.le.s sont les illustrateurs.trices qui vous inspirent aujourd’hui ou dont le travail vous séduit, tout simplement.
OH, il y a tellement de gens dont j’admire le travail….
Mes premiers amours : Anne Herbault, Anne Laure Cantone, Lionel Le Néouanic, Muriel Kerba, Hou ! Hou ! Prince charmant ?Rebecca Dautremer, Élodie Nouhen, Delphine Durand, Christian Voltz, Claude Ponti… et plein d’autres !
– et puis j’adore aussi le travail : Élise Gravel, Samuel Ribeyrron, Béatrice Alemagna, Laurent Moreau, Violaine Leroy, Marie Desbon, Bérangère Delaporte, Clémentine Sourdais, Jérome Peyrat, Julia Wauters, Élisa Gehin, Matthias Piccard, Lucie Brunellière, Clément Lefèvre, Nikol, Joey Chou, Gilles Bachelet, Benjamin Chaud, Isabelle Arsenault… et tout plein d’autres aussi ! (entre autres grâce à facebook, qui permet de découvrir énormément d’illustrateurs talentueux dans le monde entier, ou comment voyager (un peu) devant son écran !)

Quels sont vos projets ?
Des albums qui vont bientôt paraître :

  • Le bateau rouge d'OscarLe bateau Rouge d’Oscar, sur un texte de Jo Hoestlandt aux éditions Flammarion, un album très poétique que j’ai pris beaucoup de plaisir à illustrer.
  • Hou ! Hou ! Prince Charmant ? écrit par Sylvie Misslin aux Éditions Amaterra, un album-jeu, où le lecteur doit faire des choix pour faire avancer l’histoire.
  • Et beaucoup d’autres en préparation (un autre album avec le super Michaël Escoffier, plusieurs avec la talentueuse et géniale Emilie Chazerand…)
  • Et une nouvelle série de cartes postales « fausses piubs » (tant que j’ai des idées qui me font rire, je continue…)

bref, une année remplie de super chouettes projets qui me réjouissent !

Une dernière question, si quelqu’un qui ne vous connaît pas lit cette interview et veut vous découvrir avec un seul de vos ouvrages, lequel lui conseilleriez-vous ?
Ce n'est pas l'histoire...Elle est dure cette question, euh, tous ? Ou celui que je n’ai pas encore fait ?
Chaque album fait parti de l’évolution de mon travail d’illustratrice et est souvent né d’une belle rencontre, qui s’est souvent transformé en véritable amitié (Sophie Cottin, ma « première auteur » devenue mon éternelle amie, Virginie Hanna « mon ananas »,  Sylvie Misslin……). J’ai essayé de donner le meilleur de moi-même à chaque fois, mais pour le moment, je dirais sûrement Ce n’est pas l’histoire…parce ce que c’est le dernier, qu’il est drôle et que j’ai vraiment aimé travailler avec Michaël et les éditions Frimousse.

Retrouvez Amandine Piu sur son blog (où l’on peut voir, notamment, ses super fausses piubs) : http://www.piupiu.fr.

Bibliographie :

  • Ce n’est pas l’histoire…, illustration d’un texte de Michaël Escoffier, Frimousse (2016), que nous avons chroniqué ici.
  • La maison des comptines, Collectif, Larousse (2015).
  • Sur la route de la musique, illustration d’un texte de Virginie Hanna, De la Martinière Jeunesse (2014)
  • Berlingot n’a peur de rien, illustration d’un texte de Virginie Hanna, Auzou (2014)
  • Qui veut jouer au ballon ?, illustration d’un texte de Sylvie Misslin, Amaterra (2013).
  • Comptines de Compère Loup, Larousse (2013), que nous avons chroniqué ici.
  • Le pré des bébêtes pas bêtes, illustrations d’un texte de Virginie Hanna, Mic_Mac (2013).
  • Sur la route des couleurs, illustration d’un texte de Virginie Hanna, De la Martinière Jeunesse (2013), que nous avons chroniqué ici.
  • Mes drôles de copains se promènent, illustrations d’un texte de Sylvie Misslin, Amaterra (2012).
  • Mes drôles de copains sont amoureux, illustrations d’un texte de Sylvie Misslin, Amaterra (2012).
  • Berlingot est un super héros, illustrations d’un texte de Virginie Hanna, Auzou (2012).
  • Le jardin des animaux zinzins, illustrations d’un texte de Virginie Hanna, Mic_Mac (2011).
  • Comptines à lire à deux : Comptines Rigolotes, Collectif, Lito (2009).
  • Le riz de Ly : Faisons danser les grains de riz !, illustrations d’un texte de Sophie Cottin, Petit à Petit (2007).
  • Les pâtes de Francesca,  illustrations d’un texte de Sophie Cottin, Petit à Petit (2006).

Concours :
Grâce aux éditions Frimousse, l’un.e de vous va pouvoir gagner Ce n’est pas l’histoire…, un super album original et plein d’humour. Pour participer, il vous suffit juste de laisser un commentaire sous cet article. Le gagnant ou la gagnante sera tiré.e au sort parmi tous les commentaires. Vous avez jusqu’à mardi 20 h. Bonne chance à tous et à toutes !


Parlez-moi de… J’ai planté un arbre en montagne

Régulièrement, on revient sur un livre qu’on a aimé avec son auteur, son illustrateur.trice et/ou son éditeur.trice. L’occasion d’en savoir un peu plus sur un livre qui nous a plu. Cette fois-ci, c’est sur J’ai planté un arbre en montagne (chroniqué ici), un très bel ouvrage entre le documentaire et l’album. Pour cet album assez particulier, c’est son éditeur français, Philippe Lesgourgues des éditions L’édune, qui nous raconte son aventure avec cet album.

Philippe Lesgourgues : Au mois de juin 2014, une dame est venue au bureau des éditions l’Édune. Corinne Bret – c’est son nom – voulait des renseignements sur la façon de se faire éditer en France. Native du Bassin d’Arcachon, elle avait passé son enfance à Andernos, ville où nous sommes installés. On lui avait parlé de nous et on s’était donné rendez-vous.

Nous avons discuté un long moment.

Elle avait passé près de 30 ans au Japon, après ses études de journalisme, où elle avait été correspondante pour Libération et avait écrit plusieurs livres en japonais, pour les adultes, mais aussi pour les enfants. Elle les avait amenés avec elle et me les montrait pendant qu’elle m’expliquait l’édition au Japon, qui n’a rien à voir avec l’édition que nous connaissons en France.

Parmi ces livres s’en trouvait un, qu’elle n’avait pas écrit, mais dont elle connaissait bien l’auteur, pour avoir écrit des articles sur lui : Shigeatsu Hatakeyama. Elle nous en traduisit le titre, « J’ai planté un arbre en montagne », et nous raconta l’histoire de son auteur et pourquoi il avait écrit ce livre.

Ostréiculteur et pêcheur de la Baie de Kesennuma, au Nord du Japon, M. Hatakeyama était venu en France dans les années quatre-vingt-dix, avait rencontré des ostréiculteurs et des scientifiques et était reparti avec une idée en tête.

Depuis plusieurs années, il constatait l’appauvrissement de la faune et de la flore de la baie où il travaille. Après son séjour en France, et nourri des discussions qu’il avait eues avec les personnes rencontrées, il a vite fait le rapprochement entre le désert aquatique que devenait la baie de Kesennuma et la déforestation à outrance des montagnes environnantes.

Aidé de ses collègues ostréiculteurs et des riverains, d’abord sceptiques, il entreprit une vaste campagne de reboisement de ces montagnes. Le résultat ne se fit pas attendre longtemps. Au bout de quelques années seulement, la vie renaissait dans la baie : les algues poussaient à nouveau, les poissons étaient plus nombreux et les coquillages prospéraient.

Shigeatsu Hatakeyama continua son travail de reboisement, fit connaître son travail, fut invité à l’étranger et, en 2012, fut élu « Héros de la forêt » pour le continent asiatique par l’ONU.

Entretemps, il avait fait des livres pour les adultes et les enfants, afin d’expliquer son travail, dont celui que nous montrait Corinne Bret pendant qu’elle nous racontait cette histoire.

Très vite mon âme d’écolo non-violent retrouva sa jeunesse et l’idée de le faire traduire et de l’éditer en France me gagna. De plus, la perspective de la Cop 21 de Paris en décembre 2015 était une opportunité à saisir.

Je demandai à Corinne le nom de l’éditeur japonais et si elle voulait bien assurer la traduction. Elle accepta et je me lançai dans le projet.

Mais les relations avec les éditeurs japonais, très pointilleux, ne sont pas simples, ni rapides ! Je pris néanmoins contact avec l’éditeur et nous avons négocié l’achat des droits de traduction et d’édition pour la France. Cela prit un an, pendant lesquels la traduction avançait et se finalisait, ce qui me permit d’en faire une maquette.

Se posa néanmoins un problème : Corinne Bret n’arrivait pas à traduire les noms de certaines algues, poissons ou coquillages propres au milieu aquatique asiatique, n’étant pas qualifiée pour trouver leur équivalent français.

Nous avons donc fait appel à Anne-Aurélie Raymond, chercheur en biologie, mais aussi sylvicultrice sur le Bassin d’Arcachon et, à ce titre, s’étant beaucoup intéressée et connaissant parfaitement les dessous de l’hydrographie. Elle fut notre conseillère scientifique et trouva les animaux et plantes européens cousins ou cousines de ceux, japonais, décrits dans le livre.

La fabrication pouvait alors être envisagée. Il se posait cependant un autre problème : le façonnage du livre original était particulier et, suivant les termes du contrat passé avec l’éditeur japonais, la fabrication devait se faire à l’identique. Comme il n’était pas question pour nous, pour des raisons d’éthique, de fabriquer le livre en Chine ou un autre pays d’extrême Orient (au Japon, où la version originale a été fabriquée, la réalisation d’un livre coûte cher), et après plusieurs contacts infructueux, un imprimeur local put faire, à partir de notre maquette et du livre original, un prototype convaincant pour un coût raisonnable. Dès lors, la réalisation définitive du livre pouvait être entreprise.

Les fichiers furent donc envoyés à l’imprimeur et la sortie du livre programmée pour décembre 2015, au moment de la COP 21.

Puis, plus de nouvelles de l’imprimeur : pas de réponse aux appels impatients ni aux mails répétés. Porte close à l’imprimerie.

Après plusieurs semaines d’interrogation, un coup de fil nous apprit que l’imprimerie avait été mise en liquidation, et que les scellés étaient mis sur tout le matériel.

Moment d’angoisse ! Puis notre correspondant, la commerciale avec qui nous étions en relation, nous dit qu’avec 4 autres employés ils s’étaient démenés pour sauver leur emploi et avaient trouvé un établissement qui, cherchant à s’étoffer dans le secteur de l’offset, était d’accord pour leur en confier le développement. Le projet pouvait donc reprendre !

Par chance, l’opérateur PAO avait pu sauver les fichiers et surtout les modifications qu’il avait faites. C’est ainsi que la fabrication fut entreprise et que le livre, distribué par Sérendip-livres, est maintenant disponible dans toutes les « bonnes librairies ».

Respectant à la lettre l’original, et fidèle à l’esprit de son auteur, ce petit livre nous montre l’interdépendance des écosystèmes en décrivant avec précision la faune et la flore des milieux traversés par les nutriments générés par les arbres des forêts des montagnes, et emportés par les eaux des rivières et de ruissellement pour nourrir la faune et la flore aquatique.

Parfois, faire un livre est une aventure éditoriale dont on ne mesure pas toujours l’ampleur. Celle-ci, comme l’avaient été la réalisation de la collection « L’ABéCéDaire » en 2007/2008, ou encore celle de l’album « Lumières – L’Encyclopédie revisitée » sorti en 2013 (après 2 ans de préparation), fut une « aventure » excitante, car le sujet, atypique pour les éditions l’Édune, méritait que le résultat en fût à la hauteur. C’est, nous l’espérons, chose faite.

Philippe Lesgourgues

PS : Afin de porter plus loin le message véhiculé par ce livre, une « malle-jeu » et une exposition itinérante sur le cycle de l’eau sont disponibles et permettent de saisir les enjeux fondamentaux définis par la COP 21, tout en s’amusant et se documentant.

J'ai planté un arbre
J’ai planté un arbre en montagne, texte de Shigeatsu Hatakeyama (traduit par Corinne Bret), illustré par Kanayo Sugiyama, sorti chez L’édune (2015).
Chroniqué ici.

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Les invité.e.s du mercredi : Patrick Pasques, Isabelle Wlodarczyk, Hajnalka Cserháti et Isabelle Ayme

Par 16 mars 2016 Les invités du mercredi

Cette semaine, c’est Patrick Pasques que nous recevons, un auteur-illustrateur hors normes puisqu’il n’utilise pas seulement les crayons ou la peinture, mais il crée tout un univers en volume qu’il prend en photo. J’ai eu envie d’en savoir plus sur lui et sur son travail, je vous propose de lire ses réponses à mes questions. Ensuite, c’est avec Isabelle Wlodarczyk, Hajnalka Cserháti et Isabelle Ayme (des éditions Lirabelle) que nous avons rendez-vous pour la rubrique Parlez-moi de… elles reviennent sur le très bel album Marika. Bon mercredi à vous !


L’interview du mercredi : Patrick Pasques

Patrick PasquesParlez-nous de votre parcours
J’ai suivi une longue formation scientifique, je voulais être chercheur en neurophysiologie (la science du cerveau) et, en même temps, être auteur en vulgarisation des sciences. Au final, j’ai rapidement été happé par l’édition et j’ai collaboré pendant… 25 ans (aïe…) à de très nombreux ouvrages (des encyclopédies, des documentaires…). Pas l’ombre d’une école d’art dans mon parcours… À mon grand regret, maintenant ! Mais je me soigne depuis ma reconversion (assez) tardive à l’illustration.

Patrick PasquesComment vous est venue cette manie de plier du papier ?
Par hasard, j’ai découvert grâce à ma fille le monde des papertoys, ces espèces de petits personnages qu’on télécharge sur internet, qu’on imprime et qu’on monte soit même. J’ai trouvé ça sympa et très rapidement j’ai trouvé extrêmement intéressant d’en créer moi-même, et d’utiliser cette technique pour faire de l’illustration. D’auteur en sciences, je suis devenu auteur-illustrateur jeunesse !

Patrick PasquesPouvez-vous nous dire quelques mots sur la technique et le matériel que vous utilisez ?
Tout commence par des croquis pour bien appréhender ce que je dois faire en papier. Ensuite, pour chaque élément (objet ou personnage), je dessine toutes les pièces qui le composent, soit directement sur le papier, soit à l’aide d’un logiciel vectoriel ou 3D en fonction de sa complexité. Après, je procède au montage (découpage, pliage, collage), le cutter et la colle sont alors mes meilleurs amis.

Patrick Pasques J'ai perdu un trucCombien de temps cela vous prend-il pour réaliser toutes les illustrations d’un album, par exemple le dernier J’ai perdu un truc ?
C’est un travail relativement long avec des étapes bien distinctes : création des éléments en pièces détachées, montage en papier, mise en scène et séance photo, retouche photo si nécessaire. Au final, après ajustements divers, au moins 3 mois pour la partie illustration de ce livre.

Vous créez plusieurs versions d’un même personnage ? Je pense par exemple au héron de ce même album qui n’est pas toujours dans la même position.
Effectivement, je dois souvent monter un personnage dans différentes positions ou expressions. Parfois, pour gagner du temps, je leur fais des parties mobiles ou plus simplement, je modifie les ajustements du papier pour qu’ils s’adaptent à la scène.

Patrick PasquesQue deviennent ensuite vos créations qui ont servi pour les livres ?
La plupart des modèles ou des saynètes créés pour un livre poursuivent leur carrière dans des expositions qui présentent mon travail d’illustrateur. J’aime bien voir le plaisir dans les yeux des enfants (et des adultes) quand ils découvrent comment sont tous ces objets en vrai.

Est-ce que ce sont vos créations qui amènent l’histoire, pour vos albums, ou l’inverse ?
Les deux sont possibles. La petite fille de Compter avec un monstre et le hibou ont constitué le point de départ et je leur ai écrit une histoire sur mesure. Par contre, pour Le corbeau et les 3 poules le mécanisme a été inverse. Au départ, je voulais illustrer une fable de La Fontaine. Mais, j’y ai renoncé et j’ai décidé d’imaginer un prequel du Corbeau et du renard pour qu’on sache enfin d’où vient ce fameux fromage !

Patrick PasquesComment est venue l’histoire de J’ai perdu un truc, on vous a offert un chapeau ridicule ?
Non, quoiqu’on m’ait déjà offert des trucs ridicules… Pour cette histoire, j’ai été inspiré par l’idée qu’on peut parfois faire preuve d’une très grande gentillesse, mais qu’on en soit très mal récompensé par très grande gentillesse aussi…

J’aimerais que vous nous disiez aussi quelques mots sur votre album L’imagier de Patrick sorti à La joie de lire
Patrick PasquesC’est le premier l’album que j’ai illustré et proposé à une maison d’édition. À cette époque (pas si lointaine), j’étais encore totalement ignorant du monde de l’édition jeunesse et, pour tout dire, j’aurais même été incapable de citer le moindre nom d’illustrateur jeunesse (shame on me*)… Toujours est-il que j’ai pris grand plaisir à créer tous ces petits objets un peu rétro qui composent l’imagier !

Créer des cahiers d’activités comme ceux que vous avez sortis chez Tutti Frutti, c’est un travail totalement différent ?
Patrick PasquesC’est effectivement un travail un peu différent car je dois créer des modèles en papier qui puissent être montés par tout le monde. Limite que je n’ai pas quand il s’agit d’illustrer un album.

Quelles étaient vos lectures d’enfant, d’adolescent ?
Enfant, j’ai peu lu. Les livres étaient assez rares à la maison. Ensuite, j’ai rêvé sur quelques livres documentaires, sur les volcans ou la mer. C’était la grande période d’Haroun Tazieff ou du commandant Cousteau… Adolescent, j’ai vraiment découvert le plaisir de la lecture avec la science-fiction et en particulier avec les Chroniques martiennes de Ray Bradbury.

Patrick PasquesEt quel.le.s sont les illustrateurs.trices qui vous inspirent aujourd’hui ou dont le travail vous séduit tout simplement.
Plus le temps passe, plus je découvre la richesse et la diversité de l’illustration jeunesse. J’adore le trait et l’humour de Gilles Bachelet ou d’Olivier Tallec. Je suis fasciné par le travail au crayon de Florent Chavouet, le style épuré de Janik Coat ou les compositions de Béatrice Alemagna. J’ai aussi une tendresse particulière pour les illustrations de Véronique Mazière. Mais, je pourrais citer plein d’autres illustrateurs.trices dont j’apprécie beaucoup le travail !

Quels sont vos projets ?Patrick Pasques
Je suis en train de terminer un album sur les véhicules originaux (pour l’Atelier du Poisson Soluble). Un volumineux projet, mais passionnant ! J’ai aussi quelques petites choses parties rejoindre la pile des projets reçus par les éditeurs… Just wait and see**

Une dernière question, si quelqu’un qui ne vous connaît pas lit cette interview et veut vous découvrir avec un seul de vos ouvrages, lequel lui conseilleriez-vous ?
J’avoue avoir un petit faible pour Le corbeau et les trois poules paru chez Points de Suspension.

*Honte sur moi
** Attendez et vous verrez

Retrouvez Patrick Pasques sur son blog : http://3pbook.blogspot.fr.

Bibliographie :

  • J’ai perdu un truc, texte et illustrations, Points de suspension (2015).
  • 14-18 La grande guerre, textes et illustrations, Tutti Frutti (2015).
  • Princesses du monde, textes et illustrations, Tutti Frutti (2015).
  • Les dinosaures, textes et illustrations, Tutti Frutti (2014).
  • Le corbeau et les trois poules, texte et illustrations, Points de suspension (2013), que nous avons chroniqué ici.
  • Animaux de la savane, textes et illustrations, Tutti Frutti (2013).
  • L’imagier de Patrick, texte et illustrations, La joie de lire (2013).
  • Compter avec un monstre, texte et illustrations, Points de suspension (2012).
  • Robots, textes et illustrations, Tutti Frutti (2012).
  • Voitures de course, textes et illustrations, Tutti Frutti (2012).
  • Les animaux de la ferme, textes et illustrations, Tutti Frutti (2011).
  • Les animaux menacés, textes et illustrations, Tutti Frutti (2010).


Parlez-moi de… Marika

Régulièrement, on revient sur un livre qu’on a aimé avec son auteur, son illustrateur.trice et/ou son éditeur.trice. L’occasion d’en savoir un peu plus sur un livre qui nous a plu. Cette fois-ci, c’est sur Marika (chroniqué ici), un très bel album qui parle d’une jeune fille sans papiers. Son auteure (Isabelle Wlodarczyk), son illustratrice (Hajnalka Cserháti) et son éditrice (Isabelle Ayme, des éditions Lirabelle) ont accepté de nous en parler. Hajnalka Cserháti est hongroise, mais elle parle le français. Nous vous proposons donc de découvrir ses propos en français.

Isabelle Wlodarczyk : Marika est une histoire que j’ai écrite pour Hajnalka. Je ne l’ai jamais rencontrée, mais depuis plusieurs années, nous nous écrivons plusieurs fois par semaine. On s’envoie des tas de petites choses et on est devenues amies. Je fais très peu de binômes. C’est une aventure à part d’écrire pour quelqu’un. Celle-ci compte particulièrement.
Marika est un clin d’œil à cette amitié et aux valeurs qui nous animent. Deux petites filles séparées par les lois des grands, par les barrières et les murs qui s’érigent… comme celui qui a poussé récemment en couvertureHongrie – là où Hajnalka réside.
Le texte est très court, très simple aussi, et j’espère, je crois, que cela fait sa force. Je l’ai écrit d’un seul jet, comme une évidence. Il y a un peu de mon enfance dans ce texte. Des parties de billes endiablées avec les copains, les souvenirs de jeux partagés. Des morceaux de vie qui ont nourri ma conception de l’amitié.
Les illustrations qu’Haknalka a réalisées en première intention étaient particulièrement enfantines. J’adorais leur naïveté et la tendresse qui s’en dégageait. Le texte s’adressait à des enfants plus grands et l’éditeur a donc souhaité des illustrations adaptées à la tranche d’âge des lecteurs. Hajnalka a réalisé un travail incroyable aux crayons de couleur. Quand j’interviens dans les écoles, je les montre toujours comme une prouesse !
Nous avons choisi d’envoyer ce projet aux éditions Lirabelle parce que nous savions qu’ils seraient sensibles au sujet délicat qui est abordé dans ce livre : la question des sans-papiers. Mais c’est aussi un choix esthétique : leurs livres sont particulièrement soignés et élégants. C’est enfin, un choix personnel : nous souhaitions partager ce projet, comme une aventure humaine, pas seulement, éditoriale.
En quelques mots :
Marika, comme une mer lointaine.
Un autre pays où je n’avais jamais mis les pieds et où je voudrais toujours rester.

Marika

Hajnalka Cserháti : Ce projet me signifie la tendresse, l’amitié, l’entre-aide, les liens qui me sont chers ; directement, mais indirectement aussi.
C’était mon premier projet d’album avec Isabelle, c’est grâce à Marika que j’ai eu son amitié, la liaison sans pareille avec la maison d’édition Lirabelle.
Pendant la création du story-board, de premières illustrations en âme j’étais petite fille près de ma petite amie enfantine que j’aimais beaucoup, mais en temps en temps je devais manquer son amitié. Les filles sont comme ça. Côté positif ; ces souvenirs douloureux m’ont aidé d’être à la place de nos protagonistes. Par la technique molle, par les couleurs douces accompagnées au noir, par les lumières, par les reflets d’automne je voulais visualiser l’ambiance d’une folle danse puis d’un triste vertige.atelier
Au-delà de l’amitié nous devons aussi parler des thèmes plus actuels et plus durs.
J’ai toutes mes admirations qu’en France ces discours sont possibles et soutenus, qu’il y a des éditeurs qui ont la volonté, le courage de publier des livres pour sensibiliser les petits cœurs d’enfants. Je suis très heureuse d’avoir pu y contribuer avec mes crayons et avec mon nom hongrois.

Isabelle Ayme : Isabelle Wlodarczyk nous adresse régulièrement des textes.
À chaque nouveau texte, nous découvrons un peu plus sa sensibilité et apprécions son humanisme, son engagement citoyen, sa justesse de propos.
C’est particulièrement vrai avec Marika qui, au-delà du texte, fait écho à l’histoire de notre petite structure éditoriale.
En effet, Lirabelle est née d’un engagement citoyen, un acte de résistance culturel face à la montée de l’extrême droite depuis deux décennies dans la ville d’Orange.
Nous y avons milité, organisé des fêtes de la parole, rencontré des auteurs, des conteurs, et Lirabelle en est aujourd’hui le prolongement.
Pour toutes ces raisons, nous ne pouvions rester insensibles à ce récit. Il n’y a ici aucun opportunisme, même si l’actualité nous rattrape chaque jour.
Simplement le désir d’éveiller les consciences, de partager avec les plus jeunes, d’ouvrir peut-être modestement à notre niveau le débat.
On peut y voir la question des Roms, éternels exilés, celle des migrants, brûlante d’actualité, le choc des quotas face aux réalités de vies humaines, ou encore une simple amitié qui ne demande qu’à s’épanouir.
Marika, c’est tout cela et c’est aussi une aventure humaine, la rencontre entre trois univers, auteure-illustratrice-éditeurs, et au final l’espoir d’avoir semé une petite graine.
À l’heure où, d’élection en élection, la montée significative du vote pour les partis extrémistes se confirme partout en Europe, n’est-ce pas notre responsabilité d’adulte, de citoyen ?

Marika Wlodarczyk
Marika
d’Isabelle Wlodarczyk, illustré par Hajnalka Cserháti
Sorti chez Lirabelle (2015)
Chroniqué ici.

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