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Les invité·e·s du mercredi : Mélanie Rutten, Thierry Dedieu, Carole Fréchette et Loïc Jacob

Par 31 janvier 2018 Les invités du mercredi

Ce mercredi, je vous propose une rencontre avec la merveilleuse Mélanie Rutten que j’ai eu la chance de pouvoir interviewer. Elle nous parle de ses doux albums et revient sur son parcours. Ensuite, Carole Fréchette, Thierry Dedieu et Loïc Jacob nous parlent de l’album très engagé Si j’étais ministre de la Culture.


L’interview du mercredi : Mélanie Rutten

Vos albums sont d’une incroyable poésie, où puisez-vous autant de douceur et d’inspiration ?
Merci…
L’inspiration est un processus complexe à expliquer et qui nous échappe la plupart du temps.
Si certaines choses peuvent être nommées avec l’intellect, l’inspiration met en mouvement toutes nos perceptions sensorielles, nos souvenirs, nos désirs et affects… Les émotions sont souvent, chez moi, au cœur d’un projet. Dessus viennent se greffer des sensations, des couleurs, des lumières, peut-être des intentions plus formelles, une structure de narration… le tout formant une matière brute, une atmosphère floue, mais chatoyante. La littérature, la musique, la photographie ou toute autre forme d’art viennent étoffer ces idées et les faire rebondir.
Rêver d’un livre encore invisible est fantastique, ce sera toujours le plus beau livre du monde. Après il faut ménager la frustration, l’écart entre ses envies et la forme.
L’inspiration est ce moment traqué, mais inattendu, fugace où l’on se connecte avec son être le plus profond.
Tout le monde peut avoir accès à son inspiration, nous sommes remplis d’histoires. La nuit, chacun se raconte des histoires, c’est un besoin fondamental de pouvoir se projeter en arrière, en avant dans le temps.
La douceur, c’est important… surtout lorsque j’aborde des thématiques qui sont parfois complexes.

Comment êtes-vous devenue illustratrice jeunesse, quel a été votre parcours ?
J’ai commencé par entamer des études en psychologie que j’ai abandonnées pour faire un graduat en photographie spécialisé dans le reportage en noir et blanc. Mais à l’époque, j’hésitais aussi avec l’histoire de l’art, le dessin…
Lorsque je redécouvre la littérature jeunesse vers 24 ans, c’est une révélation : le monde de l’enfance, le rapport texte image et la grande liberté graphique que permet le support de l’album m’appellent.
Entourée de livres, je commence mon parcours d’autodidacte à travers lequel j’ai eu la chance de rencontrer et de suivre des ateliers avec des auteures illustratrices comme Montse Gisbert ou Kitty Crowther.

Qu’utilisez-vous comme techniques ?
Les techniques d’illustration varient d’un projet à un autre, car elles participent à la mise en place d’une ambiance graphique qui va porter la narration. Chaque élément participe à donner du sens à l’échelle de l’album.
J’aime aussi pouvoir me donner des défis et m’amuser en explorant d’autres médiums. Jusqu’à présent, j’ai principalement utilisé des crayons de couleurs, feutres, encre de Chine, brou de noix et aquarelle en les mixant parfois ensemble pour créer des accidents dans les matières.

Dans toute votre production, la Nature a une place extrêmement importante, elle est presque personnage. Pour quelles raisons ?
J’aime me sentir connectée avec les animaux, les arbres, la lumière, c’est une source de stabilité, de force. La nature me permet d’exprimer l’appartenance des personnages à un monde plus large qui les englobe et à questionner ce rapport au monde.
La nature, tantôt protectrice, tantôt menaçante, reflète les émotions du personnage et comme lui, est en perpétuel changement. Cela me permet d’introduire la notion du temps : celle du rythme des saisons, du cycle du cosmos, du jour et de la nuit offre un cadre rassurant pour aborder la question de l’impermanence, de la vie et de la mort. La nature nous parle de la grande histoire, celle de l’univers… et noue l’espace au temps, deux notions particulièrement difficiles à ménager dans un album.

Voilà maintenant plusieurs années que vous êtes fidèle aux Éditions MeMo, pouvez-vous nous parler de votre relation à cette belle maison nantaise ?
Lorsque les éditions MeMo ont publié mon premier album Mitsu, un jour parfait, je ne pouvais rêver mieux. J’ai toujours eu beaucoup d’admiration pour leur travail et la manière de le concevoir.
Depuis, je propose mes projets d’albums en toute liberté tant au niveau de la forme que du contenu.
MeMo est une petite maison d’édition menée par une petite équipe, passionnée et exigeante ; un soin infini est dédié à toutes les étapes de conception et de fabrication du livre. Je travaille donc en toute confiance avec eux, car un livre est un travail d’équipe.
Les éditions MeMo veulent défendre au sein de leur catalogue des « livres qui durent », depuis 20 ans tous leurs livres sont encore au catalogue, ce qui est très précieux aujourd’hui au sein d’un marché saturé.

Quelles étaient vos lectures favorites quand vous étiez enfant et adolescente ?
Quelques héros incontournables de mon enfance : Babar, Ranelot et Buffolet, Eloïse, Petzi, Ernest et Célestine, Matilda, le Bon Gros Géant…
Les auteurs que je préfère encore aujourd’hui sont ceux de mon enfance : Maurice Sendak, Arnold Lobel, Roald Dahl… mais aussi Tomi Ungerer, John Burningham.
La littérature « ado » n’était pas encore très développée à mon époque, on passait donc de l’univers des bandes dessinées à Racine ou Zola. Puis il y a eu Maupassant, Kundera, et William Boyd…

De beaux projets à nous dévoiler pour la suite ?
Sans doute une petite aventure à l’échelle de mon personnage pour les plus petits, Ploc.
Et puis, sur ma table de travail, des encres, du brou de noix, de la craie grasse, beaucoup de couleurs pour une histoire peuplée de séquoias géants, d’une montagne creuse, d’un Martin-pêcheur, d’un montreur d’ours et de deux enfants à la recherche du lien entre leurs rêves et leur passé.

Bibliographie sélective :

  • Ploc, éditions MeMo (2017).
  • La Forêt entre les deux, éditions MeMo (2015).
  • Les Sauvages, éditions MeMo (2015).
  • La Source des jours, éditions MeMo (2014).
  • L’Ombre de Chacun, éditions MeMo (2013).
  • Nour, le moment venu, éditions MeMo (2012).
  • Eliott et Nestor, l’heure du matin, éditions MeMo (2011).
  • Öko, un thé en hiver, éditions MeMo (2010).
  • Mitsu, un jour parfait, éditions MeMo (2008).

Son site : http://www.melanierutten.com


Parlez-moi de… Si j’étais ministre de la Culture.

Régulièrement, on revient sur un livre qu’on a aimé avec son auteur·trice, son illustrateur·trice et/ou son éditeur·trice. L’occasion d’en savoir un peu plus sur un livre qui nous a interpellés. Cette fois-ci, c’est sur Si j’étais ministre de la Culture que nous revenons avec Carole Fréchette, Thierry Dedieu et Loïc Jacob.

Carole Fréchette (autrice) :
L’histoire de cet album se déroule en deux temps.
Premier temps. Au printemps 2014, des élections provinciales sont en cours au Québec et, comme toujours, la campagne électorale fait peu de place aux enjeux culturels. Afin de remédier à ce silence, le Conseil Québécois du Théâtre (CQT) invite plusieurs personnalités publiques – artistes, écrivains, gestionnaires culturels – à écrire une lettre ouverte sur le thème « Si j’étais ministre de la Culture… »  En recevant l’invitation du CQT, j’ai d’abord pensé que je n’étais pas la meilleure personne pour élaborer sur cette question. Tout en étant convaincue de la pertinence de cette initiative, je ne me sentais pas les compétences pour me lancer dans des démonstrations socioéconomiques savantes ou pour élaborer des listes de priorités. Je n’avais pas envie, par exemple, de redire qu’il faut créer des ponts entre l’Éducation et la Culture et que l’accès aux arts dès le plus jeune âge est primordial. En 35 ans de pratique théâtrale, j’ai entendu ces revendications des centaines de fois, et même si je les trouve toujours justes, je ne voyais pas l’intérêt de les répéter sur le même ton, avec les mêmes arguments. J’étais donc sur le point de refuser, quand l’idée m’est venue d’un texte plus fantaisiste, entre opinion et fiction. Il y a longtemps, j’avais été frappée par le slogan publicitaire d’une maison d’édition : « Que seraient nos vies sans histoires ? » J’avais aimé cette approche par la négative qui incitait à réfléchir sur le rôle que joue la fiction dans nos vies. Au lieu de marteler l’importance des arts et de la littérature, essayer d’imaginer un monde d’où ils seraient totalement absents. J’ai commencé à faire l’exercice, pour m’amuser. Que seraient nos vies sans musique, sans lecture, sans art public ? J’ai senti que le jeu était vibrant, qu’il pouvait mener loin. Pour mettre en place ce monde desséché, sans élan artistique, je me suis inspirée d’une formidable manifestation qui existe au Québec : « Les Journées de la culture ». Chaque année, pendant un weekend de septembre, on célèbre la culture de mille façons – mini spectacles, visites d’ateliers, répétitions ouvertes, etc. J’en ai pris simplement le contrepied pour créer les « Journées sans culture » ! Beaucoup de gens ont réagi avec enthousiasme à ma petite fiction. Je ne sais pas si elle a eu un quelconque impact sur les politiciens, mais, en tous les cas, elle a fait parler. J’avais posé ma minuscule brique dans le grand édifice du débat démocratique. Je croyais que ça s’arrêterait là.
Deuxième temps. Printemps 2014, toujours. Mon texte commence à circuler. Quelqu’un le fait parvenir à Thierry Dedieu, illustrateur français au parcours impressionnant. Ce dernier s’emballe pour ma petite démonstration et caresse le projet d’en faire un album. Moi, je ne sais rien de tout cela. Je ne connais pas monsieur Dedieu, ni Yves Nadon, qui allait bientôt fonder les Éditions D’eux. En juin 2014, je reçois un courriel de Thierry Dedieu, qui me dit, en gros, qu’il a adoré mon texte, qu’il voudrait en faire un album jeunesse, et il m’envoie une maquette de la chose dans les jours qui suivent ! Je tombe des nues. Je ne savais pas que ce projet se tramait, et je n’avais jamais imaginé que ma lettre ouverte puisse s’adresser à des enfants. Je suis séduite par la force et la beauté du dessin, mais j’ai quelques questions sur certaines coupes opérées dans mon texte et sur la personnification que fait Dedieu du ministre de la Culture : un petit monsieur portant haut-de-forme et queue-de-pie. Je demande : pourquoi pas une femme ministre, puisque c’est moi qui m’imagine dans ce rôle ? D’abord réticent à cette idée, Thierry Dedieu me revient quelque temps après avec une toute nouvelle maquette, encore plus belle, plus percutante, et qui met en vedette une femme ministre à la fois sympathique et redoutable ! Je suis comblée. Voilà mon plaidoyer pour les arts devenu lui-même objet artistique ! Le livre sort aux éditions D’eux, au Québec, puis aux éditions HongFei, Cultures, en France. Double bonheur.

Thierry Dedieu (illustrateur) :
La lettre ouverte écrite par Carole Fréchette sur l’importance de la Culture m’a été envoyée par Gilles Baum, auteur avec lequel je travaille régulièrement, à sa lecture j’ai tout de suite été enthousiasmé par la fulgurance de la démonstration que faisait l’auteure.
Je l’ai contacté aussitôt et je lui ai soumis une adaptation pour en faire un album, je me sentais obligé, investi, j’avais le devoir de faire passer le message dans les écoles.
Comme Carole est canadienne j’ai eu l’opportunité de faire publier l’ouvrage au Canada aux éditions D’eux. Par ailleurs, je souhaitais qu’il soit publié en France et j’ai choisi de le proposer aux éditions Hong Fei.

Loïc Jacob (éditeur) :
En avril 2016, nous avons reçu un mail de Thierry Dedieu dont le sujet portait un unique mot intriguant : « OVNI ». Dans un message concis, Thierry, avec qui nous avons déjà publié plusieurs ouvrages, nous y présentait un projet qui « ne rentre pas dans [n]otre ligne éditoriale [mais qui] pourrait quand même [n]ous intéresser […], une sorte de manifeste en faveur de la culture, un livre engagé en ces temps particuliers. »
De fait, Si j’étais ministre de la Culture de Carole Fréchette et Thierry Dedieu, est un livre à part dans le catalogue HongFei ; mais Dedieu – qui ne manquait pas d’ambition en imaginant un livre possible pour la jeunesse (le texte ayant initialement été écrit en 2014, au Québec, lors d’une campagne électorale, pour bousculer un [é]lectorat adulte) – avait vu juste en nous soumettant le projet.
Maison engagée, nous le sommes, avec une ligne éditoriale qui fait la part belle à l’expérience de l’altérité et de l’interculturalité. Maison militante, non ! Dans la mesure où habituellement nous ne publions pas de livre dont le message précèderait sa lecture par le lecteur et serait porteur d’un mot d’ordre. Or, c’est pourtant bien le cas avec Si j’étais ministre de la culture, conçu autour d’un texte pamphlétaire, d’une image cinglante et complétés par une exhortation en 4e de couverture : « Lis et passe à ton voisin ! »
Alors pourquoi publier un tel ouvrage chez HongFei ? D’abord parce que nous avons été séduits et bluffés par un tour de force : l’autrice et l’illustrateur réussissaient avec une incroyable efficacité à faire sentir la suffocation d’un monde privé de culture et à nous faire rire en même temps par l’absurde de la situation et la drôlerie irritante des images. Ensuite parce que nous aimions voir exposée là une représentation large et ouverte de la « culture » entendue dans sa définition sociologique, laquelle inclut certainement ce qu’on a pris l’habitude de désigner comme la « haute culture » (les arts et lettres ou, pour faire court, une culture esthétisante) mais également le vaste ensemble des productions d’une collectivité valant pour elle expression d’un discours ou d’un imaginaire (où les contenus télévisés, les arts appliqués, le théâtre de Guignol, les créateurs de mode ont aussi droit de cité). Enfin, il faut avouer que nous avons trouvé audacieuse l’idée de Thierry Dedieu de saisir les enfants d’une question qui, tout en les concernant, ne ressort pas de leurs préoccupations ni de leur pouvoir d’agir. Or, il nous est revenu à l’esprit qu’enfants on nous avait sensibilisés à ne pas jeter papiers et cigarettes dans la rue. Pourtant nous ne fumions pas. Mais nos parents oui. Peut-être alors comptait-on un peu sur nous pour influer sur eux… C’est en partie dans cet esprit que, comme éditeur, nous avons travaillé.
Ajoutons que tout cela arrivait à quelques mois d’une campagne électorale présidentielle dont on pouvait pressentir qu’elle ferait peu de place à la question de la culture, et dont nous avons bien vite mesuré qu’elle composerait un environnement propice à la sortie d’un livre engagé.
Nous étions loin d’imaginer, à l’origine du projet, qu’après les élections le ministère de la Culture serait confié à Françoise Nyssen, l’éditrice de Carole Fréchette aux éditions Actes Sud.

 

Si j’étais ministre de la Culture
texte de Carole Fréchette, illustré par Thierry Dedieu, sorti chez HongFei, que nous avons chroniqué ici.

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Les invité.e.s du mercredi : Delphine Renon, Olivier Costes, Camille de Cussac et Angèle Cambournac

Par 29 novembre 2017 Les invités du mercredi

Aujourd’hui, on part à la rencontre de la formidable illustratrice Delphine Renon et puis l’on parle écologie avec humour et poésie avec Olivier Costes, Camille de Cussac et Angèle Cambournac : l’auteur, l’illustratrice et l’éditrice du magnifique Ça me gratte la Terre !… Bon mercredi !


L’interview du mercredi : Delphine Renon

Pouvez-vous nous parler de votre parcours ?
Après des études de communication visuelle, j’ai travaillé 10 ans comme graphiste dans l’édition. Pendant cette période j’ai pu observer l’importance de ce qu’une image peut raconter en complément du texte dans un livre, et la multitude de styles d’illustration existants. Puis je me suis lancée dans l’illustration et après un temps de recherche, j’ai trouvé mon style actuel, mon écriture propre.

Comment choisissez-vous les livres que vous illustrez ?
L’histoire, et surtout la possibilité d’apporter mon univers au projet sont déterminants. Il faut que le texte comporte une part d’imaginaire et de poésie. Parfois un album est entièrement créé à 4 mains avec l’auteur, parfois un éditeur me propose un texte.

Quelles techniques utilisez-vous ?
J’utilise un peu l’ordinateur pour la partie croquis, lors de la construction de mes images. Pour les couleurs, la plupart du temps je travaille « en tradi », c’est à dire je n’utilise pas l’ordinateur. Je dessine à la plume ou au feutre noir fin, et aux crayons de couleur, parfois je rehausse avec des marqueurs de couleur. Pour certains projets cependant, je fais le trait à la plume, je le scanne puis je mets les couleurs avec l’ordinateur.

Votre univers reflète une « poésie du quotidien », une importance aux petites choses et aux détails de la vie. Enfant, étiez-vous sensible aux objets et aux ambiances autour de vous ?
Oui énormément. J’étais une enfant réservée, retranchée dans mon imaginaire, et observatrice. Je ne m’ennuyais jamais. J’étais sensible à mon environnement visuel, j’avais un attachement fort à la nature. C’est toujours le cas aujourd’hui.  Mon inspiration est essentiellement construite d’éléments piochés dans le quotidien… la vie, la nature, les gens, une photo, un film…

Quand vous étiez enfant, qui étaient vos « héros et héroïnes » ? (Auteur·trice·s, illustrateur·trice·s, et autres) ? Quelles étaient vos lectures d’enfant, adolescente ?
Je fais l’impasse sur ces deux questions, en effet des images qui me viennent mais aucune mémoire des noms 🙁 désolée…

Quels sont vos nouveaux projets ?
Je travaille actuellement sur deux albums. L’un sortira au printemps au Seuil, j’illustre un texte très poétique construit comme un conte de Céline Vernozy ; l’autre paraîtra également au printemps, et sera le Tome 3 de Simone et ses bébêtes. J’ai par ailleurs une foule d’histoires qui voyagent dans ma tête jusqu’au jour où j’aurai le temps de les développer…

Bibliographie sélective :

  • Simone et ses bébêtes, c’est si long d’attendre !, illustrations d’un texte de Christine Naumann-Villemin, Rageot (2017) que nous avons chroniqué ici.
  • Simone et ses bébêtes trop petite !, illustrations d’un texte de Christine Naumann-Villemin, Rageot (2017) que nous avons chroniqué ici.
  • Emmet et Cambouy, illustrations d’un texte de Karen Hottois, Didier Jeunesse (2017), que nous avons chroniqué ici.
  • Regarde, regarde !, illustrations d’un texte de Stéphanie Joire, Magnard (2016) que nous avons chroniqué ici.
  • Berty le plus cool des monstres, illustrations d’un texte de Didier Levy, Grasset Jeunesse (2016) que nous avons chroniqué ici.
  • Le festin de Citronette, illustrations d’un texte d’Angélique Villeneuve, Éditions Sarbacane (2016), que nous avons chroniqué ici.
  • Casse-tête au pays des pâquerettes, illustrations d’un texte de Didier Lévy, Éditions Sarbacane (2015)
  •  Tranquille comme fossile, illustrations d’un texte de Natacha Andriamirado, Hélium (2014)

Son site : http://delphinerenon.blogspot.fr/


Parlez-moi de… Ça me gratte la terre !

Régulièrement, on revient sur un livre qu’on a aimé avec son auteur·trice, son illustrateur·trice et/ou son éditeur·trice. L’occasion d’en savoir un peu plus sur un livre qui nous a interpellés. Cette fois-ci, c’est sur Ça me gratte la Terre ! – un formidable conte écologiste – que nous revenons avec son auteur Olivier Costes, son illustratrice Camille de Cussac et son éditrice Angèle Cambournac… 

Olivier Costes (auteur)

L’idée de cette histoire est née d’une chanson dont le refrain enfilait les jeux de mots « Miss Terre, miss Terre pourquoi tu te grattes ? Mystère…».  Une phrase qui avait du son mais pas encore de sens. En la chantant (avec ma gratte), m’est venue la vision d’une femme-planète très belle, mais couverte de parasites qui lui provoquent d’horribles démangeaisons. Voilà un début d’explication aux catastrophes naturelles : les tremblements de terre, les tsunamis et les désordres climatiques se produisent parce que la Terre se gratte les croûtes. Et nous, les humains, petits poux insouciants et malfaisants, nous en sommes en partie responsables avec nos gratte-ciels, nos marteaux-piqueurs et nos cartes à puces. Je tenais là une façon décalée d’aborder les problèmes écologiques en multipliant les analogies : terre/tête, humains/poux, béton/boutons, etc.
J’ai proposé l’histoire à Angèle Cambournac, éditrice au Seuil Jeunesse, qui l’a d’abord refusée parce que la fin n’était pas terrible, voire in-Terre-minable (et elle avait raison !). Mais comme elle en aimait le principe, elle m’a encouragé à la retravailler et ses remarques m’ont vraiment servi de déclic. Une fois le texte abouti, Angèle m’a proposé de faire appel à l’illustratrice Camille de Cussac que je ne connaissais pas. J’ai tout de suite été séduit par son style pétillant et son art du second degré, qui correspondaient parfaitement à notre envie de raconter une histoire de planète qui ne soit pas terre à terre.
Tout au long du projet, nous avons fonctionné en trio, unis comme les cinq doigts de la main (ce qui n’est pas une mince performance) : Angèle à la production et au casting, Camille aux décors et aux costumes, et moi au scénario et aux dialogues. D’ailleurs, en plus du livre, Camille a réalisé en animation un clip-vidéo dont la musique est la chanson point de départ de l’histoire. Ainsi, la boucle était bouclée.

Camille de Cussac (illustratrice) :

Angèle m’a proposé l’histoire d’Olivier en septembre dernier. J’ai été très heureuse qu’elle pense à moi, et me suis empressée de lire le texte. J’ai tout de suite accroché, l’idée des zumains comme des sales gosses insupportables me plaisait beaucoup, mais je ne savais pas comment représenter la Terre, la pluie ou le soleil. Je ne me voyais pas faire une boule avec des yeux et des bras pour une planète, d’autres l’auraient fait d’une très jolie manière, poétique et délicate, mais moi j’ai tout de suite senti que ça aurait été raté. Du coup il a fallu que je trouve autre chose, et c’est là que j’ai eu l’idée de personnifier les éléments. Moi qui aime tant dessiner des personnages, je pouvais transformer tout le monde en humain, avec des attributs. Le soleil devenait alors un genre de Pablo Picasso en slip, égocentrique, et prof de yoga. La Lune était une jeune femme en pyjama, avec des posters d’Amstrong et d’astronautes dans son salon. Et les zumains, quant à eux, étaient de minuscules bonhommes verts, comme venus d’autres planètes. Il ne restait plus qu’à convaincre Olivier et Angèle d’adopter ces personnages-là. Ils ont été plutôt emballés et j’ai pu continuer à travailler sur cette voie-là. J’ai adoré travaillé sur ce projet avec Angèle, l’éditrice, qui m’a bien aidé à rendre chaque dessin utile dans l’histoire, et Olivier, l’auteur, qui m’a laissé beaucoup de liberté dans ma création ; et Olivier, le chanteur, qui m’a même proposé de réaliser un clip pour sa chanson « MISS TERRE ».
Alors Merci !

Angèle Cambournac (éditrice) :

Je connaissais Olivier Costes de nom car il a publié plusieurs livres-CD chez Actes Sud Junior où j’ai travaillé il y a 7 ans. Son texte m’a fait beaucoup rire, j’ai trouvé l’idée assez géniale. J’ai été particulièrement séduite par sa construction qui n’est pas sans rappeler celle des contes et par ce message écologique distillé avec humour. Tout cela en faisait un projet à part, plein de sens, qui avait complètement sa place dans le catalogue du Seuil jeunesse où humour et engagement font bon ménage.
Nous avons réfléchi à l’illustrateur/trice qui pourrait l’illustrer. Comme la structure de l’histoire est assez classique, j’ai eu envie de renverser les cadres, de décaler le projet et pensé à Camille de Cussac pour cette raison. Je connaissais l’album qu’elle a publié chez Marcel et Joachim, Le petit chaperon belge, que j’adore, et l’avais rencontrée deux années plus tôt quand elle était venue présenter son book en sortant d’école chez Thierry Magnier. La drôlerie de ses dessins, leur énergie, son sens de la couleur, tout me plaît dans son travail ! Pour cet album, nous avons utilisé une technique d’impression en multichromie afin de rendre au mieux les couleurs acidulées, voire fluo, de Camille !


Ça me gratte la Terre ! texte d’Olivier Costes, illustré par Camille de Cussac, sorti chez Le Seuil Jeunesse (2017), que nous avons chroniqué ici.
Retrouvez le clip évoqué plus haut ici.

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Les invité.e.s du mercredi : Joanna Wiejak et Mathias Friman

Par 21 juin 2017 Les invités du mercredi

Aujourd’hui on part à la rencontre de Joanna Wiejak, l’autrice et illustratrice du fantastique Les salades de mon grand-père, et puis l’on parle chaîne alimentaire avec Mathias Friman l’auteur d’Une petite mouche bleue… Bon mercredi !


L’interview du mercredi : Joanna Wiejak

Pouvez-vous nous parler de votre parcours ?
Je suis née en Pologne et arrivée en France à l’âge de 15 ans. Après le bac scientifique, j’ai suivi une formation à l’École de Communication Visuelle Paris et travaillé en tant que graphiste freelance depuis mes débuts. Il y a quelque temps, j’ai quitté Paris pour la campagne gersoise. L’éloignement et le calme favorisant l’introspection, j’ai renoué avec le dessin et mes origines polonaises.

Comment vous est venue l’idée de Les salades de mon grand-père ?
Cette idée a exactement 1 an mais il est toujours difficile de qualifier ou interpréter une inspiration. Elle puise sûrement dans la figure importante qu’a joué mon grand-père pour moi et son rapport à la réalité. Toujours tiré à quatre épingles, les souvenirs où nous partions en montagnes sont encore très prégnants. D’autre part, j’aime beaucoup les expressions, imagées et ludiques. Les malaxer, les triturer, travailler autour d’une expression dont sa traduction visuelle pouvait être un jeu me plaisait.

Les salades de mon grand-père nous parle de l’importance des histoires pour embellir et inventer son quotidien. Quelles ont été les « salades » qui ont changé votre vie enfant ?
J’ai grandi dans une Pologne des années 70 et 80, le contexte politique était particulier et tendu : soumission à l’URSS, inflation galopante, révoltes ouvrières, tickets de rationnement, état de guerre. Malgré ce contexte, l’expression « ça va » est probablement la salade qui m’a le plus servi pour traverser l’enfance normalement.

Quelles étaient vos lectures d’enfant et d’adolescente ?
Je n’ai jamais été une grande lectrice. Au grand dam de ma mère, philologue de la langue polonaise et travaillant dans une maison d’édition à Cracovie, je limitais mon utilisation du livre à regarder les illustrations et dessiner dans les marges… Malgré ça, elle continuait à m’encourager à la lecture, surtout des livres avec des héroïnes au caractère fort comme Fifi Brindacier et Les enfants de Bullerbyn d’Astrid Lindgren ou la série d’Anne, une autre rouquine, (Anne… La maison aux pignons verts, Anne d’Avonlea, etc.) de l’auteure canadienne Lucy Maud Montgomery. Personnellement, j’avais une préférence pour des héros imaginaires et des univers prenant source dans le rêve : la série Moomins de Tove Jansson, Winnie l’Ourson d’Alan Alexander Milne, Alice au pays des merveilles de Lewis Carroll et dans un registre plus « local » la géniale trilogie Przygody Baltazara Gąbki de Stanisław Pagaczewski – aventures rocambolesques avec une galerie de personnages empruntés aux récits populaires et hauts en couleur. Ferdynand Wspaniały (Ferdinand le Magnifique) de l’auteur polonais Ludwik Jerzy Kern – histoire d’un chien qui rêve d’être un humain – et Babcia na jabłoni (Die Omama im Apfelbaum la traduction pourrait être « Grand-mère dans le pommier ») de l’auteure autrichienne Mira Lobe – histoire d’un garçon qui s’invente une grand-mère – m’ont également beaucoup touchée.

Avez-vous de nouveaux projets d’albums ?
J’ai effectivement quelques idées 🙂

Son site : http://yoyo.ultra-book.com/

Bibliographie :

  • Les salades de mon grand-père, texte et illustrations, Le Diplodocus (2017), que nous avons chroniqué ici.
  •  Mon cahier d’activité tout fou, illustrations d’un texte de Madeleine Deny, Éditions Tourbillon (2015).


Parlez-moi de… D’une petite mouche bleue

Régulièrement, on revient sur un livre qu’on a aimé avec son auteur.trice, son illustrateur.trice et/ou son éditeur.trice. L’occasion d’en savoir un peu plus sur un livre qui nous a interpellés. Cette fois-ci, c’est sur D’une petite mouche bleue, que nous revenons avec son auteur et illustrateur (Mathias Friman). L’éditrice n’a pas trouvé le temps de nous répondre.

Mathias Friman, auteur et illustrateur:

D’une petite mouche bleue est l’histoire d’une chaine alimentaire comme il en existe beaucoup d’autres. Mais elle parle aussi du temps, de la mort, et de la place de l’homme dans tout cela.

D’une petite mouche bleue est né un bel après-midi d’automne à la ménagerie du Jardin des Plantes. Partis, pour une journée familiale au Jardin des Plantes, mes enfants et moi sommes en arrêt devant un terrarium rempli de grenouilles bleues (Dendrobates azureus, et oui un peu de culture cela n’a jamais fait de mal à personne)…
— Elles mangent quoi ? me demande Éponine, ma fille…
Je pense et imagine de suite des mouches bleues mais César, mon fils de 8 ans, fin spécialiste de la chose et de ce qui l’entoure, répond plus vite que moi : « Du Caca… »

La mouche bleue était née en un mot. Il ne me restait qu’à étoffer l’histoire, trouver une suite possible, pas scientifique mais réaliste et drôle… Ma première interrogation fut : « À qui appartient ce beau caca bleu ? ». Seul l’homme pouvait en être le dépositaire, il nous renvoie à notre rôle envers cette nature.

Pour l’illustration, j’allais demander à celui qui savait le mieux ce que je voulais : Moi. J’allais pouvoir m’éclater, mettre en application mes lointaines études parisiennes à l’école nationale supérieure des beaux-arts et ma passion pour l’histoire naturelle.

L’utilisation du crayon graphite et seulement du bleu, est arrivée naturellement dans les premiers croquis… (L’histoire devait être comprise par tous, seulement en regardant les images).

L’histoire écrite, les premières planches illustrées faites, il me fallait trouver une belle maison d’édition pour me guider. La mouche bleue s’envola naturellement pour ses voisines Les Fourmis Rouges (pas pour crier famine, mais pour être aimée et publiée). Valérie, l’éditrice, a été de bons et précieux conseils, tant sur la mise en page que pour tout le reste. Créer D’une petite mouche bleue a été merveilleux, et travailler en concertation avec les Fourmis Rouges un véritable bonheur (qui j’espère va se reproduire rapidement).


D’une petite mouche bleue
de Mathias Friman, sorti chez Les fourmis rouges (2017), que nous avons chroniqué ici.

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Les invité.e.s du mercredi : Anaïs Vaugelade, Cathy Ytak, Thomas Scotto et Alain Claude

Par 10 mai 2017 Les invités du mercredi

Aujourd’hui, on parle anatomie, crocodile et encyclopédie avec la formidable Anaïs Vaugelade et puis l’on part à la rencontre d’Alain Claude, Thomas Scotto et Cathy Ytak qui nous présente leur fantastique Libre d’être ! Bon mercredi !


L’interview du mercredi : Anaïs Vaugelade

Comment vous est venue l’idée de faire un livre « d’anatomie et de bricolage » ?
De mon goût pour l’anatomie, pour les corps, pour le « comment ça marche », aussi. Et d’une question de mon fils (que j’ai mise au tout début du livre) : « Dis, est-ce que ma poupée a elle aussi une colonne vertébrale ? »
Puis est venue l’idée de raconter la construction d’un corps, puis l’idée de réutiliser le personnage de Zuza, sa liberté de ton, son petit monde aussi.
Et enfin, d’utiliser pour référent scientifique une « Encyclopédie Crocodilis », fournie par le crocodile ami de Zuza, ce qui m’a donné la petite distance nécessaire pour aborder les sujets délicats : la vue en coupe d’un zizi « crocodile » passe mieux que celle d’un zizi humain.
Cette encyclopédie crocodilis a aussi permis d’ouvrir le livre à un peu d’anatomie comparée, et j’adore d’anatomie comparée.

Les animaux ont une place prépondérante dans vos histoires, pouvez-vous nous dire pourquoi ?
C’est une politesse envers le lecteur, une façon de ne pas forcer l’identification, de ne pas lui dire « C’est toi, regarde, ça parle de toi ». En même temps, un lapin qui porte des t-shirts et qui se lave les dents, on comprend que ça ne parle pas tellement du règne animal… Les enfants comprennent très bien très, très tôt le principe de fiction.

Quelles sont vos principales sources d’inspirations ?
Ce qui m’arrive. Ce qui m’arrive est ma principale source d’inspiration.

Qui étaient vos auteurs/illustrateurs préférés lorsque vous étiez enfant/adolescente ?
Lobel, Sendak, et puis la Gerda Muller de Marlaguette !

Aura-t-on le plaisir de retrouver Zuza bientôt ?
J’ambitionne d’écrire l’Encyclopédie Crocodilis, enfin, une version « reader ’s digest » et Zuzesque, de l’Encyclopédie Crocodilis ; mais vu qu’il m’a fallu deux années juste pour parler d’anatomie, je ne pense pas que ce soit pour bientôt bientôt…

Bibliographie sélective :

  • Comment fabriquer son grand frère, texte et illustrations, l’école des loisirs (2016), que nous avons chroniqué ici.
  • Mes animaux (anthologie), textes et illustrations, l’école des loisirs (2014).
  • L’invitation faite au loup, illustration d’un texte de Christian Oster, l’école des loisirs (2013), que nous avons chroniqué ici.
  • Le poulet fermier, illustration d’un texte d’Agnès Desarthe, l’école des loisirs (2013), que nous avons chroniqué ici.
  • Te voilà !, texte et illustrations, l’école des loisirs (2013).
  • 4 histoires d’Amir, texte et illustrations, l’école des loisirs (2012).
  • Le chevalier et la forêt, texte et illustrations, l’école des loisirs (2012).
  • Papa, maman bébé, texte et illustrations, l’école des loisirs (2010).
  • Zuza ! (anthologie), textes et illustrations, l’école des loisirs (2010).
  • Mission impossible, illustration d’un texte d’Agnès Desarthe, l’école des loisirs (2009), que nous avons chroniqué ici.
  • Dans les basquettes de Babakar Quichon, texte et illustrations, l’école des loisirs (2009).
  • Le déjeuner de la petite ogresse, texte et illustrations, l’école des loisirs (2002).
  • Une soupe au caillou, texte et illustrations, l’école des loisirs (2000).

Parlez-moi de… Libre d’être

Régulièrement, on revient sur un livre qu’on a aimé avec son auteur.trice, son illustrateur.trice et/ou son éditeur.trice. L’occasion d’en savoir un peu plus sur un livre qui nous a interpellés. Cette fois-ci, c’est sur Libre d’être, que nous revenons avec ses auteurs.trices (Cathy Ytak et Thomas Scotto) et son éditeur (Alain Claude des éditions Pourquoi pas ?)

Alain Claude – Président de l’association Les Éditions du Pourquoi Pas ?

Libres d’être…
des créateurs d’une maison d’édition jeunesse, pas comme les autres, associative, seulement fondée sur de l’engagement et du bénévolat… défi d’une douzaine de militants vosgiens issus de la Ligue de l’Enseignement des Vosges et de l’École Supérieure d’Art de Lorraine-site d’Épinal, militants, qui au travers de nombreux autres projets en commun, ont toujours placé la création artistique et la fréquentation des œuvres comme des vecteurs essentiels de la formation de la jeunesse…

Libres d’être…
des agitateurs de débats citoyens, politiques -de la vraie politique- débats provoqués par la lecture de textes de grande qualité littéraire, plaçant la culture là où elle doit être dans une démarche incisive chère à l’Éducation Populaire.

Libres d’être…
les instigateurs d’une connivence de plus avec l’ami de longue date Thomas Scotto rejoint pour ce projet par Cathy Ytak avec qui ce sera une première collaboration. Une évidence vue les proximités de vues et d’engagement. Et puis, c’était bien la moindre des choses que de confier le projet à un duo féminin-masculin.

Thomas Scotto : J’avais déjà publié aux Éditions du Pourquoi Pas ? Un texte de commande, « La vie encore », qui abordait la Première Guerre mondiale (NDLR Que nous avons chroniqué ici). Projet que j’avais d’abord refusé, ne m’en sentant pas capable. Seulement, je connais Alain Claude depuis plus d’une dizaine d’années… et comment dire, c’est un homme de grande persuasion ! La commande s’est transformée en carte blanche et pour ce premier projet d’envergure, l’aventure était lancée.

Alain : Pas question de s’arrêter en si beau chemin, pas question de se replier en ces temps agités. Nouvelle commande « toute simple » : le lecteur doit s’interroger sur la laïcité sous l’angle de la liberté de conscience, d’expression, de croire ou ne pas croire… tellement d’actualité !
Sujet complexe… On est bien dans la littérature, dans le plaisir de lire, on ne fait pas la leçon, mais on y va sans retenue aucune…

Thomas : Et puis est venue l’idée de parler des femmes, et de l’égalité Homme/Femme. Là, je me suis tourné vers Cathy pour avoir son avis précieux.

Cathy Ytak : C’est au cours d’une de ces discussions avec Thomas que j’ai dû dire quelque chose comme : « Si je devais écrire un texte sur ce sujet, je le placerais dans le passé, au début du XXe siècle, peu après la séparation de l’Église et de l’État… » Et au final, je me suis retrouvée à écrire ce texte, pour de bon. Je m’y suis mise très vite, avec une espèce de rage. Me glissant sans trop de difficulté dans la peau d’une femme en colère… Pensant sans arrêt à ma propre grand-mère, qui aurait tant aimé avoir la liberté dont nous jouissons aujourd’hui.

Thomas : Pour un projet sur l’égalité, deux voix étaient bien sûr l’idéal.
En regard du texte de Cathy fort et engagé, s’est naturellement imposé le contre-pied d’un texte d’« aujourd’hui ». Mais ça ne suffisait pas. Il m’a fallu du temps pour écrire le mien. Beaucoup de temps. Tout d’abord pour trouver une manière de légitimité… J’ai ressenti tout de suite le bouleversement qu’allait être l’écriture de ce texte-là. Mettre des mots sur cette évidence d’égalité en laquelle je crois mais qui est aussi, et toujours, le constat d’un grand échec humain. Une résonance incroyable et violente, douloureuse dans ma vie pourtant protégée. J’en ai parlé à plusieurs femmes, féministes convaincues ou moins engagées, à des amis hommes aussi. Et finalement, c’est l’une de mes filles qui m’a offert la clé de l’écriture. Dans mon envie de leur montrer des films féministes, des livres féministes, de leur offrir des t-shirts à messages féministes… un jour, elle m’a dit : « mais c’est ton combat… papa ». Alors, tout est parti de là… : Pourquoi je tremble plus que mes filles sur cette grande question d’égalité ?

Cathy : Nous avons discuté ensuite de la place de nos textes, le mien s’insérant au milieu du texte de Thomas, comme un rappel que les combats d’hier et d’aujourd’hui sont indissociables.

Thomas : Nous en proposons, depuis, des lectures à voix haute. Deux voix hautes… l’une comme un cri, l’autre comme une question…
Et c’est émouvant, rassurant, étonnant d’écouter les ados débattre après.

Cathy : Pour moi, ce « Libres d’être » est une belle aventure humaine et littéraire, menée en altérité.

Thomas : Je sais que j’écris ici, aux Éditions du Pourquoi pas ? des textes dont je n’aurais pas eu l’idée ailleurs.

Alain : Et grande première, les illustrations étaient confiées à Thomas. Nous lui connaissons tous ce talent au travers de ses dédicaces. Alors Pourquoi pas ?

Cathy et Thomas, merci à vous pour le partage de votre talent et l’engagement à nos côtés.

 

Libres d’être, au sens plein de ce mot : voilà que la Laïcité prend chair, faisant fi des discours et de l’incantation. C’est cela, peut-être : une colère d’abord, et la résistance qui naît, l’espoir enfin qui fleurit. Rien que de l’humain, tout compte fait. Voilà que Cathy et Thomas usent de mots sensibles et justes de leur art pour, en dépit des obscurs, célébrer le monde et chanter à voix haute et claire, un bel hymne à la fraternité.

Gérard David – membre de l’association EDPP

 


Libre d’être
Texte de Thomas Scotto et Cathy Ytak, illustré par Thomas Scotto.
Sorti chez Éditions du Pourquoi Pas ? (2016).
Retrouvez, ici, notre chronique.

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Les invité.e.s du mercredi : Francine Bouchet, Oulya Setti et Perrine Rempault

Par 5 avril 2017 Les invités du mercredi

Quel bonheur et quel honneur pour nous de publier aujourd’hui une interview de la fondatrice d’une des plus belles maisons d’édition Jeunesse, La joie de lire ! Avec Francine Bouchet, donc, nous revenons sur cette magnifique maison qui fête cette année ses 30 ans et sur son parcours personnel. Ensuite, c’est avec Oulya Setti et Perrine Rempault que nous avons rendez-vous pour la rubrique Parlez-moi de… Ensemble, elles reviennent sur leur album, Dis, c’est quoi un attentat. Bon mercredi à vous !


L’interview du mercredi : Francine Bouchet

Bonjour, vous avez créé les éditions La joie de lire il y a 30 ans cette année. Pourquoi avoir créé cette maison d’édition et d’où vient son nom ?
Le nom de La joie de lire vient de celle de la librairie genevoise (créée en 1937) que j’ai rachetée en 1981. Cette librairie avait publié des livres pour la jeunesse pendant la guerre. Je me suis vite rendue compte que ma voie était ailleurs. Les livres des autres m’ont beaucoup appris, mais j’ai ressenti que j’avais quelque chose à dire de différent.

Qu’est-ce qui a changé en 30 ans au sein de La joie de lire et comment avez-vous vu l’édition jeunesse évoluer ?
Ce qui a changé ? C’est passer de 1 à 700 titres, de 2/3 titres à 40 par année !
En 87, les tout grands étaient déjà là : Lionni, Ungerer, Sendak, Stevenson, Lobel, Janosh etc.  Des œuvres encore incontournables aujourd’hui. Depuis lors, la production a considérablement accéléré, au détriment parfois de la qualité. De nombreux talents émergent cependant, il faut savoir les débusquer.

Comment décririez-vous la ligne éditoriale de La joie de lire ? Comment choisissez-vous les projets que vous éditez ?
C’est une ligne exigeante qui ne se laisse pas enfermer dans un quelconque conformisme. Chaque projet a son histoire : une arrivée par la poste, par mail, une rencontre, une commande etc. Tous les cas de figure sont possibles. Vient alors le moment du programme et de son équilibre, le moment des vrais choix qui se font au sein de la très bonne équipe qui travaille avec moi. Les critères sont simples, d’abord qualité du texte et de l’illustration qui dépendent de la culture de chacun d’entre nous. Une question essentielle : qu’est-ce que le nouveau livre va apporter à son lecteur ? C’est là notre responsabilité d’adulte.

Je sais que la question n’est pas facile, mais si je vous demandais les livres phares qui ont marqué ces 30 premières années ou ceux qui représentent le mieux la maison, vous me citeriez lesquels ?
Je dirai simplement : Corbu comme Le Corbusier (qui reparaît cette année avec une nouvelle couverture), Mozart de Christophe Gallaz illustré par Georges Lemoine, les Marta d’Albertine et Germano Zullo, les Milton de Haydé, toute la littérature étrangère, en particulier les textes de Rodari, Alki Zei, Alice Viera, les œuvres complètes de S. Corinna Bille, plus récemment Diapason de Laëtitia Devernay, Il faut le dire aux abeilles de Sylvie Neeman avec les photographies de Nicolette Humbert, Les oiseaux d’Albertine et Germano Zullo, Drôle d’encyclopédie d’Adrienne Barman. Il y en a bien sûr beaucoup d’autres.

Il y a une belle fidélité des auteurs.trices à La joie de Lire (on les retrouve d’ailleurs dans le magnifique Petit répertoire du temps qui passe que vous avez édité pour l’anniversaire de la maison), c’est important pour vous ?
La vie est faite de rencontres qu’il s’agit de nourrir le mieux possible. Les écrivains et les artistes par la régularité de leur travail et nous par la conviction que nous mettons à les défendre.

Pouvez-vous nous parler de votre parcours personnel ?
J’ai fait du tourisme universitaire en lettres et en psychologie. J’étais « destinée » à l’enseignement lequel m’a laissée sur ma faim.
Mes trois enfants et La Joie de lire sont les œuvres de ma vie. La poésie (pour adultes) m’appelle parfois. J’ai peut-être une petite veine poétique. Mais je n’aspire aucunement à devenir écrivain. Ma vie se partage aujourd’hui entre agitation et silence.

Quel est votre rôle aujourd’hui au sein de La joie de lire ?
J’en suis encore le capitaine. Mais le navire a grandement besoin de tous ses marins…

Parlez-nous de l’anniversaire, comment allez-vous le fêter ?
Entrée en fanfare à la Médiathèque Françoise Sagan avec une très belle exposition (scénographie de Lénaïck Durel) qui dure jusqu’au 14 avril. Dans le même lieu, nous avons pu organiser un colloque sur la liberté dans le livre jeunesse qui fut un magnifique moment de réflexion sur notre travail.
Fin avril, la fête battra son plein au Salon du livre de Genève avec notamment une fête et un petit concert le samedi autour d’un livre patrimonial sur la montée à l’alpage, La Poya, illustré par Fanny Dreyer.
Nous serons très présents au Livres sur les quais à Morges tout début septembre.
La Bibliothèque universitaire de Genève consacrera à partir du 5 septembre, une exposition aux affiches que nous avons publiées au cours de ces 30 années. Un débat suivra « Robinsonnades et utopies », à l’occasion de la publication du Robinson suisse, dans une adaptation de Peter Stamm qui participera à ce débat aux côtés de Michel Porret, professeur d’histoire à l’université de Genève. Germano Zullo et Sylvie Neeman donneront chacun une conférence, l’un sur la voie de l’écrivain, l’autre sur l’œuvre pour la jeunesse de S. Corinna Bille.
Enfin, le 5 octobre sera inaugurée l’exposition La Joie de lire, la joie d’éditer au théâtre Am Stram Gram de Genève.
Un bal littéraire autour des textes de La Joie de lire suivra, mené par l’écrivain Fabrice Melquiot.
Par ailleurs, plusieurs libraires de France verront leur vitrine décorée par des illustrateurs de La Joie de lire.

Que peut-on vous souhaiter pour les 30 prochaines années ?
Voir une Joie de lire pérenne, généreuse, confiante et sans compromis.

Le site de La joie de lire : http://www.lajoiedelire.ch.

Les derniers livres de La joie de lire que nous avons chroniqués :

  • Moi je suis un cheval, texte de Bernard Friot, illustré par Gek Tessaro (2016), que nous avons chroniqué ici.
  • Tête de mule, d’Øyvind Torseter (2016), que nous avons chroniqué ici.
  • La danse de la mer, de Laëticia Devernay (2016), que nous avons chroniqué ici.
  • Alcibiade, de Rémi Farnos (2016), que nous avons chroniqué ici.
  • Mister Orange, de Truus Matti (2016), que nous avons chroniqué ici.
  • Mais qui dessine là ?, de Constance von Kitzing (2016), que nous avons chroniqué ici.
  • Socrate et son papa, texte d’Einar Øverenget (traduit par Aude Pasquier), illustré par Øyvind Torseter (2015), que nous avons chroniqué ici.
  • Mon tout petit, texte de Germano Zullo, illustré par Albertine (2015), que nous avons chroniqué ici.
  • Tant pis pour elle, de Valérie Dayre et Pierre Leterrier (2014), que nous avons chroniqué ici.
  • Les oiseaux, texte de Germano Zullo, illustré par Albertine (2010), que nous avons chroniqué ici.


Parlez-moi de… Dis… c’est quoi un attentat ?

Régulièrement, on revient sur un livre qu’on a aimé avec son auteur.trice, son illustrateur.trice et/ou son éditeur.trice. L’occasion d’en savoir un peu plus sur un livre qui nous a interpellés. Cette fois-ci, c’est sur Dis, c’est quoi un attentat ?, que nous revenons avec son autrice (Oulya Setti) et son illustratrice (Perrine Rempault). L’éditeur n’a pas souhaité s’exprimer.

Oulya Setti, autrice:

Dis, c’est quoi un attentat ? est un texte auquel je tiens particulièrement. Je l’ai écrit quelques semaines après les attentats du 13 novembre 2015.
Après les attentats de Charlie Hebdo de janvier 2015, comme beaucoup j’ai ressenti le besoin d’écrire et de m’exprimer. D’abord des textes personnels pour plus grands car ils renvoient à ce que j’avais déjà vécu et ressenti durant la décennie noire en Algérie.
J’ai deux enfants et nous avons décidé avec leur père de leur dire ce qui s’est passé. Tenter d’expliquer ce qu’est un attentat à des enfants est déconcertant car plus vous tentez d’expliquer plus vous avez des Pourquoi ?…
Après le 13 novembre, réexplication difficile. Surtout, ce qui importait c’est que les enfants ne perdent pas espoir…
La fin du livre m’est venue tout naturellement avant tout le reste ! Puis le titre. Je tenais à expliquer ce qu’est un attentat avec les mots de l’enfant, à l’aide de son imaginaire. L’enfant a une telle force en lui qu’il est capable de pleurer parce qu’il est triste et heureux une seconde après pour une chose insignifiante.
Il était compliqué pour un enfant d’échapper à toute cette psychose. Beaucoup d’entre eux se sont exprimés avec des dessins. J’ai voulu m’exprimer avec leurs mots et leur imaginaire. Quoi de mieux que les animaux et des scènes de la (leur) vie quotidienne pour décrire la méchanceté et la dureté de l’autre ?
Les mots se sont enchaînés en une nuit. Dis, c’est quoi un attentat ? est né avec des mots doux d’enfants pour parler de la terreur. L’enfant n’est pas seul car à la fin l’adulte (protecteur ?) reprend les mots de l’enfant et l’accompagne dans la compréhension de l’horreur de cet acte.

Perrine Rempault, illustratrice:

Travailler sur cet album a été un véritable challenge professionnel pour moi, par rapport au thème mais aussi parce qu’il m’a poussé à sortir de ma zone de confort au niveau de mon style. Julie, l’éditrice, m’a fait confiance tout de suite alors que nous n’avions jamais travaillé ensemble et que mon premier livre n’était même pas encore sorti. Nous avons beaucoup échangé au début du projet afin de trouver le bon « ton » pour accompagner les mots délicats d’Oulya Setti sur ce sujet sensible. Julie m’a incitée à me lâcher et  à explorer un nouveau style. Du coup j’ai évolué en même temps avec cet album.
Nous avons donc choisi de jouer avec les blancs, pas de décors, afin d’apporter de la légèreté, du souffle à ce sujet sensible. Et en même temps, comme c’est un album pour les 3-6 ans, j’ai choisi de travailler à la gouache, avec des couleurs simples mais intenses pour créer un équilibre avec les fonds blancs.
Pour trouver mes harmonies couleur, je m’inspire souvent de ce que je vois dans la rue, l’architecture, les vêtements ou encore les magazines déco.
La petite sœur a un rôle très important dans le livre. Par son attitude, elle apporte de la légèreté au sujet dans le sens où elle représente toutes ces personnes qui osent se dresser contre les terroristes au péril de leurs vies. On sort de la fatalité, de la violence de l’événement et on rappelle l’espoir d’un autre monde possible…
Le passage aux crayons cassés a été l’illustration la plus difficile à réaliser… Évidemment, c’est une référence à Charlie mais pas seulement. C’est un hommage à tous ces caricaturistes, dessinateurs de presse qui se font tuer partout dans le monde pour leur art et leur militantisme.

Le site de Perrine Rempault : http://rempault.ultra-book.com.


Dis, c’est quoi un attentat ?
Texte d’Oulya Setti, illustré par Perrine Rempault.
Sorti chez Bilboquet (2017).

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