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Quand je crée

Les invité·e·s du mercredi : Bobi+Bobi et Célia Chauffrey

Par 13 juin 2018 Les invités du mercredi

Deux illustratrices singulières au programme du jour. On commence par Bobi+Bobi pour une interview où l’on en apprend un peu plus sur son travail, ensuite, c’est Célia Chauffrey qui nous ouvre les portes de son atelier. Bon mercredi à vous !


L’interview du mercredi : Bobi+Bobi

Pouvez-vous nous parler d’Une fleur, votre dernier album publié chez À pas de loups ?
Une fleur est l’histoire d’une petite fille qui se sent envahie par ses émotions. Tellement envahie que ça lui semble un peu difficile à gérer. Alors elle essaie de trouver des solutions pour apprivoiser ces émotions. Elle essaie aussi de comprendre d’où elles viennent et ce qu’elle peut en faire. C’est une petite fille optimiste pleine de ressources. Elle réfléchit beaucoup. Les enfants s’interrogent et réfléchissent beaucoup, il ne faut pas l’oublier.

C’est votre premier livre avec Sandrine Kao, comment s’est passée cette collaboration ?
Sandrine Kao est une illustratrice qui écrit. J’aime bien travailler avec des auteurs qui sont à l’aise avec les mots autant qu’avec les images. Ce n’est pas si courant. En ce qui me concerne, l’essentiel d’un album jeunesse se construit dans une concentration plutôt silencieuse, et dans une certaine solitude. Mais on peut échanger au tout début, ne serait-ce que pour voir dans le regard de l’autre comment ça prend forme. C’est ce qui s’est passé – par l’intermédiaire de notre éditrice – qui est une personne attentive et encourageante.

Avec d’autres types de livres, vos collaborations sont différentes ?
Oui. Pour la réalisation d’un album BD par exemple, je collabore tout au long du travail sans problème. Chaque dessin d’une BD exprime une situation précise, alors qu’une planche d’album jeunesse est pour moi le détail d’un tout indivisible plus abstrait. Et en poésie c’est encore autre chose.

Quelles techniques d’illustration utilisez-vous ?
Pour Une fleur j’ai principalement utilisé l’aquarelle. J’ai choisi deux papiers, un papier blanc très beau et très épais pour les fleurs, et un autre plus ordinaire que j’ai préparé moi-même – c’est-à-dire que je l’ai rendu aquarellable à ma manière. Ce qui m’a permis de préparer des fonds colorés avant de commencer à peindre. Je suis peintre avant tout, et même quand je dessine, la peinture est le moteur de mon travail, que ce soit pour un livre, une commande, un travail personnel d’atelier. Je cherche toujours la technique qui convient le mieux à une histoire. D’un livre à l’autre je peux passer du dessin à la peinture à l’huile, du monotype à la couture. J’aime bien cette diversité. Mais la technique n’est que la technique : elle ne change en rien à ma manière de voir, d’interpréter, de dessiner et de peindre.

Où trouvez-vous votre inspiration ?
Essentiellement dans ma tête. J’ai un imaginaire flamboyant comme les robes de Peau d’Âne. Je crois que la nourriture principale de cet imaginaire vient des mots, de la littérature, de la poésie, de la solitude quand elle est choisie, du silence. Je lis beaucoup. Je prends parfois des notes pour ne pas oublier les images et les associations qui se créent spontanément quand je lis.

Quel est votre parcours ?
J’ai longtemps rechigné à faire une école d’arts plastiques, j’avais peur de perdre quelque chose. Ce qui est bien étrange, car à 20 ans j’avais tout à apprendre. Alors j’ai fait Lettres Modernes et Histoire de l’Art, et puis plus tard seulement j’ai suivi les cours d’une école d’arts plastiques. Côté édition, j’ai commencé par de la poésie, j’ai publié mes premiers poèmes très jeune. Côté arts plastiques, en plus de mon travail d’atelier, j’ai commencé par des décors de théâtre, des affiches. Un jour, en découvrant les travaux du concours d’illustration du Salon International de Littérature Jeunesse de Montreuil, je me suis aperçue que l’illustration pouvait être un art à part entière. Et comme je suis une raconteuse d’histoires, ma peinture, mes mots et mes dessins ont fini par se rejoindre en un tout très compact.

D’où est venu ce nom Bobi+Bobi (et d’ailleurs doit-on prononcer le « + » ?)
Ce nom est venu de mon premier blog, je m’appelais « Bobinette » et mes lecteurs m’ont rapidement appelée « Bobi ». Un deuxième Bobi est venu tout naturellement tenir compagnie au premier. Il est venu avec une esperluette (&) qui a été troquée tout aussi naturellement contre un « + ». Ce « + » s’écrit sans espaces entre les deux Bobi, forcément, car il est un espace ajouté à lui tout seul. Et le « + » ne se prononce pas. Il n’y a pas très longtemps – et je vous jure que c’est véridique – j’ai rêvé de Jean-Paul Gaultier. Il me complimentait sur mon pseudo, s’étonnait de ce « + », me disait que c’était intéressant mais que surtout, il ne fallait pas le prononcer. Que voulez-vous ajouter à ça ?

Quelles étaient vos lectures d’enfant, d’adolescente ?
Enfant, j’avais surtout à ma disposition des livres scolaires, dont ceux de français, bourrés d’illustrations, que je lisais et relisais. À 12 ans j’ai pu m’inscrire dans une bibliothèque, et là je me suis rattrapée. J’ai commencé par les Alice (des petits romans policiers) et je suis passée directement à Balzac. Puis Zola. Puis tout ce que je trouvais. C’était fou cette gourmandise. C’est comme ça que j’ai rencontré l’auteur de ma vie : Proust. Et bien plus tard, à 40 ans, j’ai découvert les albums jeunesse…

Y a-t-il des illustrateurs et des illustratrices dont le travail vous touche ou vous inspire ?
Je crois que je dois beaucoup à Carll Cneut et à Suzanne Janssen. Ma peinture était proche de la leur, la leur était proche de la mienne. Je sentais les connexions. Le lien entre mots et images s’est cristallisé quand j’ai découvert leurs univers, très certainement. Aujourd’hui je suis surtout touchée par les artistes qui ont du métier et qui développent une œuvre personnelle, je pense par exemple à Manon Gauthier, Sylvie Bello, Stefan Zsaitsits, Pablo Auladell, Daisuke Ichiba. Les peintres m’inspirent et me stimulent, Jérome Bosch, Rembrandt, Vuillard, Matisse, Richard Diebenkorn, Patrick Procktor, Peter Dahl et cent autres, Raphael Balme, Vanessa Stockard que je viens de découvrir.

C’est sur internet que vous faites vos découvertes ?
Oui, principalement sur Instagram. Tout en limitant mes visites sur les réseaux sociaux, car il y a tellement de choses merveilleuses à découvrir que j’y passerais ma vie si je m’écoutais. Je me tiens à distance d’internet pour rester concentrée sur mon propre travail, pour ne pas perdre le fil.

Quelques mots sur vos projets ?
Je prépare quelques publications à tirage très limité, avec mon collectif. Et je suis passée à la réalisation de grands formats qui pourraient illustrer des albums. De très grands dessins, de très grandes peintures. J’ai envie que le travail d’atelier du peintre rejoigne celui de l’illustrateur. Faire très peu de livres, choisir de faire de l’art avec l’édition jeunesse (plutôt que chercher à en vivre), montrer des originaux aux enfants, leur expliquer en quoi une création graphique est plus qu’une image, voilà ce qui m’intéresse.

Bibliographie jeunesse :

  • Une fleur, illustration d’un texte de Sandrine Kao, À pas de loups (2018).
  • Les mots qui manquent, illustration d’un texte d’Anne Loyer, À pas de loups (2017), que nous avons chroniqué ici.
  • Dix ans tout juste, collectif, HongFei Cultures (2017).
  • Petites gouttes de poésie avec quelques poèmes sans gouttes, illustration d’un texte de Pierre Albert-Birot, Motus (2017).
  • S’aimer, collectif, À pas de loups (2016).
  • À bas la lecture, illustration d’un texte de Didier Lévy, Oskar jeunesse (2015).
  • Comment bien promener sa maman, illustration d’un texte de Claudine Aubrun, Seuil Jeunesse (2015).
  • Ma sœur et moi, illustration d’un texte de Cécile Roumiguière, La Joie de Lire (2012).
  • Un ami pour Lucas, illustration d’un texte de Chun-Liang Yeh, HongFei Cultures (2010).
  • Yin la Jalouse, illustration d’un texte de Qifeng SHEN, HongFei Cultures (2009).

Retrouvez Bobi+Bobi sur son blog : http://bobibook.blogspot.com


Quand je crée… Célia Chauffrey

Le processus de création est quelque chose d’étrange pour les gens qui ne sont pas créateur·trice·s eux-mêmes. Comment viennent les idées ? Et est-ce que les auteur·trice·s peuvent écrire dans le métro ? Les illustrateur·trice·s, dessiner dans leur salon devant la télé ? Peut-on créer avec des enfants qui courent à côté ? Faut-il de la musique ou du silence complet ? Régulièrement, nous demandons à des auteur·trice·s et/ou illustrateur·trice·s que nous aimons de nous parler de comment et où ils·elles créent. Cette semaine, c’est Célia Chauffrey qui nous parle de quand elle crée.

Pour travailler impossibles les terrasses ensoleillées et les carrés TGV… j’ai besoin d’un endroit familier, de quelques litres de thé, de nicotine et surtout de son avec ou sans casque – ça, ça dépend si les collègues de l’atelier sont dans les parages.
Élaborer une illustration ou un album complet n’est pas quelque chose de serein pour moi. En cas de tempête de doute j’ai à portée de casque deux disques refuge : The touch of your lips de Chet Baker et The ghosts of Saturday night de Tom Waits. Je les écoute surtout en début de projet, ce moment très intranquille quand je découvre un texte et que tout est à faire.
Je possède beaucoup de carnets : trop jolis, trop parfaits. Je ne me résous pas à les salir. Les pages sur lesquelles j’ai écrit ou dessiné je les ai arrachées. Je préfère les feuilles libres pour sans complexe commettre à foison des tas de petits dessins caca.
Les dessins caca c’est très important. Il faut que j’en fasse beaucoup pour qu’une de ces petites crottes me parle. Quand une se distingue enfin des autres je saisis mon scalpel, la prélève délicatement et paf je la colle sur une feuille immaculée, elle se met alors à sentir comme le lilas un soir d’avril.
La mini bouse est devenue graine porteuse d’envie et d’intuitions graphiques. C’est magique. Je peux attaquer la phase de recherche pour la narration. À ce moment je remise Tom et Chet dans leur tiroir pour leur préférer de la musique baroque ou du piano – jazz, classique, contemporain mais peu Mozart qui me tape sur les nerfs, ça ne s’explique pas. Peu de chanson, peu d’émissions de radio pour arriver au terme des esquisses, la musique m’accompagne mais elle ne doit pas me distraire. En revanche lorsque le chemin de fer est terminé c’est l’orgie : des trucs très speed, des morceaux parfois douteux (pop italienne des années 80-90, Tekilatex, Grems…) et les podcasts fiction et documentaire France Culture sans retenue. Et quand par chance la phase de réalisation coïncide avec Roland Garros c’est joie joie.
J’adore cette impression d’avoir deux cerveaux : un très attentif à ce que j’écoute et l’autre concentré sur l’image : plus ce que j’entends me passionne mieux je travaille.

Sinon pour commencer un projet j’aime avoir un bureau tout propre avec juste le nécessaire sur la table. Le temps faisant les moutons colonisent les pieds de mon tabouret et la poubelle déborde. Je ne le vois pas jusqu’à ce que ça me gonfle, d’un coup comme ça.
Alors je nettoie, ça brille, je respire.

Célia Chauffrey est illustratrice.

Bibliographie :

  • Trop tôt, illustration d’un texte de Céline Sorin, L’école des loisirs (2017), que nous avons chroniqué ici.
  • Petite Cage cherche un oiseau, illustration d’un texte de Rodoula Pappa, Belin Jeunesse (2017).
  • Le parfum des feuilles de thé, illustration d’un texte d’Ingrid Chabbert, De la Martinière (2016).
  • Sven et les musiciens du ciel, illustration d’un texte de Pierre Coran, L’école des loisirs (2014).
  • Matachamoua, illustration d’un texte de Céline Sorin, L’école des loisirs (2012), que nous avons chroniqué ici.
  • Mademoiselle Tricotin, illustration d’un texte d’Alice Brière-Haquet, Les p’tits bérets (2011), que nous avons chroniqué ici.
  • Les Voyages de Gulliver, illustration d’un texte de Jonathan Swift, Gründ (2011).
  • Pierre la lune, illustration d’un texte d’Alice Brière-Haquet, Auzou (2010), que nous avons chroniqué ici.
  • Celui qui voulait changer le monde, illustration d’un texte de Juliia, Auzou (2010).
  • Hibiscus, illustration d’un texte de Céline Sorin, L’école des loisirs (2010).
  • Quatre fois vite un chuchotis, illustration d’un texte de Jacqueline Persini-Panorias, Soc et Foc (2009).
  • Grand, Moyen, Petit, illustration d’un texte d’Alice Brière-Haquet, Frimousse (2009).
  • La fille du géant, illustration d’un texte de Céline Sorin, Pastel (2010).

Retrouvez Célia Chauffrey sur son blog.

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Les invité·e·s du mercredi : Anne-Hélène Dubray et Gaëtan Dorémus

Par 23 mai 2018 Les invités du mercredi

Aujourd’hui, on rencontre Anne-Hélène Dubray qui nous parle de ses beaux albums riches en détails. Ensuite, on découvre où et comment Gaëtan Dorémus dessine et crée.


L’interview du mercredi : Anne-Hélène Dubray

Quelles ont été les inspirations pour votre très bel album La Montagne ?
Pour La Montagne, j’avais envie de travailler sur de grandes images foisonnantes et de grandes scènes avec plein de personnages. Je me suis pas mal tournée vers la peinture pour voir le traitement de l’espace et de la couleur, les 36 vues du mont Fuji en particulier, à cause de la montagne bien sûr et des différentes atmosphères colorées. J’ai beaucoup regardé les miniatures persanes ou indiennes (j’avais vu de très belles fresques en Inde avec de grandes scènes de batailles où se mêlaient animaux et humains).
Il y a eu une grande phase de recherche sur la végétation, les animaux de chaque ère, l’histoire des villes, et une foule de petits détails (ce que mangeaient les hommes préhistoriques et comment on s’habillait en Mésopotamie) pour ensuite laisser place à une interprétation plus imaginaire.
C’est un livre qui a commencé avec des images, le texte est venu après pour souligner et animer certaines petites scènes et guider le regard du lecteur tout en l’amusant.

Pouvez-vous nous parler de votre parcours ?
Mes études ne m’ont pas directement amenée à l’illustration. Après les Beaux-Arts j’ai d’abord été graphiste dans l’édition. Puis j’ai repris des études en littérature tout en donnant des cours d’arts plastiques. J’ai alors commencé la gravure et réalisé avec cette technique un premier livre illustré, Daphné (Esperluète). Puis j’ai rencontré Chloé Marquaire et Guillaume Griffon de l’Agrume pour un premier projet jeunesse. J’ai ainsi continué l’illustration et l’écriture, puis travaillé petit à petit pour d’autres domaines de l’illustration comme la presse, l’édition adulte ou la communication.

Vous illustrez pour la presse, pour l’édition, vous faites également un peu de microédition, est-ce que ce sont trois manières de travailler différentes ?
Pour la presse ou une commande en édition, on est amené à travailler sur des sujets qu’on ne connaît pas, j’aime beaucoup ça, il y a de la découverte et des contraintes très stimulantes. Pour mes projets personnels d’auteure, c’est un travail dans le temps, avec parfois beaucoup de recherches documentaires et graphiques, il faut apprendre à faire avec la liberté, c’est une chance, mais ça suscite des moments de doutes aussi. En micro édition, il faut porter le projet matériellement, on va jusqu’à produire un objet, on apprend plein de choses. Ces différentes pratiques s’alimentent les unes les autres.

Quelles étaient vos lectures d’enfant, d’adolescente ?
Mes parents s’intéressaient assez aux livres pour enfants et j’ai de bons souvenirs de lecture, avec un gout prononcé pour le loufoque, je pense à 333 fois fou de Salisbury Kent, La Maison hantée, Si les chiens et les chats étaient des dinosaures. Mais aussi à des livres poétiques comme L’œuf et la poule de Iela Mari. Ensuite j’ai adoré lire Roald Dahl. Puis j’ai eu une grande passion pour Picsou magazine, je dessinais très bien Donald sous toutes les coutures.
Adolescente, c’était la BD, les romans policiers et Boris Vian. J’aimerais beaucoup travailler sur une histoire policière d’ailleurs.

Auriez-vous quelques coups de cœur à nous faire partager ?
J’ai lu dernièrement Santa Fruta, de Delphine Perret et Sébastien Mourrain, qui est vraiment drôle et touchant ; et Le tunnel de Mari Kanstad Johnsen, j’adore son travail. Sinon, j’essaie d’avoir toujours un livre de Blex Bolex à portée de main, Les Saisons ou un tout petit livre sans paroles La longue vue, son art de la narration m’émerveille.

Travaillez-vous sur un projet particulier en ce moment ? Pouvez-vous nous en parler ?
Je travaille sur un nouveau livre jeunesse avec l’Agrume, c’est un abécédaire, avec des textes vivants et amusants je l’espère. Il sortira à l’automne prochain.

Bibliographie :

  • La Montagne, L’Agrume (2017) que nous avons chroniqué ici.
  • Les Farceurs, L’Agrume (2016).
  • Daphné, Esperluète (2014).

Son site : http://annehelenedubray.fr


Quand je crée… Gaëtan Dorémus

Le processus de création est quelque chose d’étrange pour les gens qui ne sont pas créateur·trice·s eux-mêmes. Comment viennent les idées ? Et est-ce que les auteur·trice·s peuvent écrire dans le métro ? Les illustrateur·trice·s, dessiner dans leur salon devant la télé ? Peut-on créer avec des enfants qui courent à côté ? Faut-il de la musique ou du silence complet ? Régulièrement, nous demandons à des auteur·trice·s et/ou illustrateur·trice·s que nous aimons de nous parler de comment et où ils·elles créent. Cette semaine, c’est Gaëtan Dorémus qui nous parle de quand il crée.

Boulot
Je ne suis pas un artiste maudit qui erre sur les chemins de France à la recherche de l’inspiration, puis partirais m’isoler dans ma grotte pour « créer »… C’est mon activité, ma passion, mon travail. Comme un vrai travail. Je ne travaille pas la nuit ou n’importe quand : j’aspire à une vie sociale en dehors de mon activité d’illustrateur, et je me cale sur la vie autour de moi.

Train
Je réalise mes livres dans mon atelier, qui n’est pas une pièce de ma maison. J’ai besoin de trajets pour passer de ma vie professionnelle à mes autres vies, j’ai besoin de trajet pour que mes idées infusent et cheminent en moi. C’est pour cela que l’endroit où vraiment j’arrive à un maximum de concentration pour dérouler le fil d’une nouvelle histoire, c’est… le train. Ça se déplace, c’est calme, on est avec soi, son petit carnet, ses pensées, ses éventuelles notes précédentes. Mais ensuite tout se passe à l’atelier : ça bouge moins qu’un train, ce qui est nécessaire pour dessiner.

Radio
Je regarde/relis mes carnets ferroviaires pour développer mes projets de bouquins. J’écoute beaucoup de radio et de musique lorsque je dessine, pas lorsque je travaille sur le texte ou la narration. Le son d’une radio avec des gens qui parlent m’aide à lâcher prise je pense dans mon dessin, me permet d’évacuer la pointe d’angoisse du ratage de dessin, du mal fait, du dessin coincé. Mon éveil culturel, ma conscience politique se sont particulièrement nourris grâce à mes journées de travail, la radio allumée. En ce moment, je me délecte de Métronomique sur France Culture. Souvent en bas de mes dessins ou sur des post-its apparaissent des noms d’émissions, de musiciens, de livres à lire, de phrases entendues, d’idées-flash qui n’auront peut-être pas de suites immédiates. J’écoute des albums de musique, jamais des playlists aléatoires, j’aime à être immergé dans une ambiance sonore. Un disque c’est environ 45 minutes, ça structure mon travail, souvent je change de tâche lorsque je change de disque, ou je réponds à un mail ou deux pendant 5 minutes avant de lancer un autre album de musique.

Gaëtan Dorémus est auteur et illustrateur.

Bibliographie sélective :

  • Les Goûters méga chouettes de Machinette, texte et illustrations, Albin Michel Jeunesse (2018).
  • Tout doux, texte et illustrations, Rouergue (2018).
  • ICI, texte et illustrations, La Ville Brûle (2017).
  • Dans les dents !, illustration d’un texte de Denis Baronnet, Actes Sud Junior (2017).
  • Minute papillon !, texte et illustrations, Rouergue (2017), que nous avons chroniqué ici.
  • Série Till, illustrations de texte de Philippe Lechermeier, Les fourmis rouges (2015-2016).
  • Les Oreilles, texte et illustrations, Albin michel jeunesse (2016).
  • La Maman de la maman de mon papa, texte et illustrations, Les fourmis rouges (2016).
  • Mon bébé croco, texte et illustrations, Albin Michel Jeunesse (2015).
  • Le miel des trois compères, illustration d’un texte de Richard Marnier, Le rouergue (2014), que nous avons chroniqué ici.
  • Vacarme, texte et illustrations, Notari (2014).
  • Mon ami, texte et illustrations, Rouergue (2012).
  • Tonio, texte et illustrations, Rouergue (2012).
  • Ping Pong, texte et illustrations, Seuil jeunesse (2010).

Son site : https://gaetandoremus.com

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Les invité·e·s du mercredi : Sophie Adriansen et Claire Fauvel

Par 2 mai 2018 Les invités du mercredi

Aujourd’hui, c’est tout d’abord avec l’autrice Sophie Adriansen que l’on a rendez-vous, pour parler de son très beau roman Lise et les hirondelles mais aussi de ses autres ouvrages et de son parcours. Ensuite, c’est Claire Fauvel qui nous ouvre les portes de son atelier. Bon mercredi à vous !


L’interview du mercredi : Sophie Adriansen

Vous venez de sortir un très beau roman, Lise et les hirondelles, j’aimerais que vous nous disiez quelques mots sur Lise et ce qu’elle traverse dans cette histoire.
Lise est entrée simultanément dans l’adolescence et dans la guerre. Juive, elle porte une étoile sur ses vêtements et ses parents jugent plus prudent de la cacher chez des voisins… Et en ce mois de juillet 1942, c’est de leur fenêtre qu’elle assiste, impuissante, à l’arrestation de sa famille. Téméraire et déterminée, Lise prend son destin familial en main et décide de défier l’occupant…
Le roman la voit se cacher dans Paris puis quitter la capitale pour les plages du nord de la France, où la guerre prend un tout autre visage sans que la menace ne s’éloigne pour autant… On suit l’héroïne jusqu’au lendemain de la Libération.

Pouvez-vous nous raconter comment est née cette histoire ? Vous aviez déjà abordé la Seconde Guerre mondiale et la rafle du Vel d’Hiv dans le magnifique Max et les poissons, c’est un sujet que vous intéresse particulièrement ?
À l’adolescence, j’ai pendant une longue période lu uniquement des romans se déroulant pendant la Seconde Guerre mondiale. Ma fascination était liée, je crois, à mon incrédulité quant aux comportements dont les hommes se révèlent capables les uns vis-à-vis des autres…
Adulte, j’ai recueilli les confidences de la grand-mère d’un ami, qui a échappé à la rafle du Vel’ d’Hiv’. La force de ses souvenirs m’a fait imaginer le personnage de Max, le héros de Max et les poissons. À la parution du roman, en février 2015, j’ai réalisé que j’avais encore besoin d’écrire sur les événements de juillet 1942. Car si Max est forcé à quitter Paris, Hélène, elle, y est restée avec ses jeunes frères… C’est d’elle cette fois que je me suis plus directement inspirée pour camper le personnage de Lise, en mêlant à la trame, comme presque toujours dans mes livres, des souvenirs personnels. Ce choix m’a permis d’aborder également un sous-thème qui me tenait à cœur : la construction en tant qu’adolescente en l’absence des parents.
Après ces deux romans, je n’en ai pas pour autant terminé avec ce sujet. Parce qu’il continue, hélas, de résonner aujourd’hui, on le retrouvera sous d’autres formes dans d’autres de mes textes…

Vous citez de nombreux lieux qui n’existent plus, des marques de l’époque, des événements historiques peu connus… on imagine que tout ça vous demande énormément de recherche.
Pour Lise et les hirondelles comme pour Max et les poissons, je dois avouer qu’avoir passé des mois à discuter avec une dame née en 1926 m’a sacrément aidée. J’avais également en tête les souvenirs liés à mes lectures sur la période de la Seconde Guerre mondiale, et ceux liés à ma curiosité personnelle (visite de Drancy, des camps d’Auschwitz et Birkenau en Pologne, du Struthof en Alsace…). J’ai complété cela par des recherches, facilitées par les archives disponibles en ligne (j’aime utiliser les archives vidéo ou radio pour me replonger dans l’ambiance et la façon de s’exprimer d’une époque). Certains points du roman m’ont cependant donné du fil à retordre ; je pense par exemple aux stations de métro ouvertes en 1942 – la liste et les plans diffèrent selon les sources, pas simple de s’y retrouver même si l’on connaît bien le réseau RATP actuel. Ces difficultés font aussi partie du travail de romancière : je n’envisage pas, même dans une fiction, de ne pas coller au plus près à la réalité historique.

Pouvez-vous nous parler de votre parcours et nous raconter comment vous êtes venue à l’écriture ?
Je dis parfois que dans une précédente vie, je travaillais dans la finance d’entreprise… en réalité, c’était bien dans cette vie-là. Mais c’était il y a une éternité : je me consacre totalement à l’écriture depuis sept ans maintenant. L’écriture est ma passion de petite fille, à laquelle j’ai décidé de donner sa chance à la parution de mon deuxième livre, après quelques années à écrire en catimini, le soir tard ou le week-end…
En revanche, je ne me suis autorisée à écrire pour la jeunesse que plus récemment, lorsque j’ai pris conscience de la présence toujours forte en moi de celle que j’étais à huit ans, à treize ans… Il m’a suffi de tendre l’oreille pour retrouver ces voix antérieures, et avec elles les façons dont je voyais le monde à mes différents âges.

Qu’est-ce qui vous inspire ? Parlez-nous de votre processus d’écriture.
J’écris quand je suis touchée par quelque chose. C’est un événement, une rencontre, une colère qui initie le processus. Ce point de départ est comme un flocon auquel se collent d’autres flocons, souvenirs, projections, espoirs, sentiments, cela fait boule de neige et donne de la consistance à l’idée initiale, l’emmenant parfois dans une direction absolument imprévue.
Je ne me mets devant l’ordinateur que quand l’histoire est prête à l’intérieur. J’écris le premier jet poussée par une forme d’urgence, d’impérieuse nécessité. Ensuite, le retravail du texte est plus long, mais nécessaire. Après cela, je laisse généralement reposer le livre un moment (de durée variable), car seul le recul me permet alors de déceler les ultimes points d’amélioration. J’arrive enfin au stade où je ne suis plus capable de quoi que ce soit sur mon texte sans un regard extérieur. Cela correspond à l’envoi soit à quelques lecteurs-test soigneusement choisis, soit à un éditeur…

Quelles étaient vos lectures d’enfant, d’adolescente ?
Je lisais tout le temps, et de tout. Des classiques (La Comtesse de Ségur, Alain-Fournier, Hugo…), des contemporains publiés notamment à l’école des loisirs (une passion pour les romans de Marie-Aude Murail, démarrée avec la série des Émilien, ou encore pour ceux de Susie Morgenstern), des bandes dessinées…
J’ai conservé tous mes livres de jeunesse, ils occupent désormais un pan de ma vaste bibliothèque. Et j’en relis certains de temps à autre, puisque l’enfance n’est jamais loin…

Que lisez-vous en ce moment ?
J’ai découvert (des années après tout le monde semble-t-il) De mal en pis d’Alex Robinson (Rackham), formidable roman graphique qui se lit comme on regarde une série et conte, sur 600 pages, les mésaventures d’un écrivain et libraire et de son entourage.
Côté roman, je viens d’achever Une ombre au tableau, une troublante histoire de voisinage signée Myriam Chirousse.
Deux lectures que je recommande chaudement. Ainsi que toute la collection des imagiers de Jane Foster (Kimane éditeur), dans lesquels je suis plongée quotidiennement pour des raisons personnelles 🙂

Sur quoi travaillez-vous actuellement, quelles seront vos prochaines histoires que l’on pourra découvrir bientôt ?
Mes prochains romans à paraître traitent de sujets contemporains. À la rentrée de septembre, trois livres paraîtront : chez Nathan, Papa est en bas, le récit d’une jeune fille qui apprend à vivre avec la maladie dégénérative dont son papa est atteint ; chez Gulf Stream éditeur, mon premier roman graphique, Rackette-moi si tu peux (illustré par Clerpée), autour du racket à l’école primaire ; enfin, chez Slalom, le quatrième tome de la série Quart de frère quart de sœur, qui emmènera les deux héros à Londres pour un séjour scolaire riche en imprévus et autres catastrophes !
En 2019 paraîtra chez Nathan un roman dont le narrateur est un adolescent qui quitte son pays d’Afrique pour venir chercher de l’instruction et de quoi vivre décemment en France.
J’ai aussi quelques projets en cours en « littérature vieillesse » 😉 Et j’écris actuellement un roman pour adolescents autour de l’influence des mouvements sectaires…

Bibliographie jeunesse :

  • Lise et les hirondelles, roman, Nathan (2018), que nous avons chroniqué ici.
  • Hors piste, roman, Slalom (2017).
  • Série Lucien et Hermine apprentis chevaliers, romans, Gulf Stream Éditeur (2017-2018).
  • Où est le renne au nez rouge ?, album illustré par Marta Orzel, Gulf Stream Éditeur (2017), que nous avons chroniqué ici.
  • série Quart de frère quart de sœur, romans, Slalom (2017).
  • La vache de la brique de lait, album illustré par Mayana Itoïz, Frimousse (2017).
  • Les grandes jambes, roman, Slalom (2016), que nous avons chroniqué ici.
  • Max et les poissons, roman, Nathan (2015), que nous avons chroniqué ici.
  • Musiques diaboliques, roman, Nathan (2015).
  • La menace des fantômes, roman, Nathan (2015).
  • L’attaque des monstres animaux, roman, Nathan (2015).
  • Drôles d’époques !, roman, Nathan (2015).
  • Drôles de familles !, roman, Nathan (2014).
  • Le souffle de l’ange, roman, Nathan (2013).
  • J’ai passé l’âge de la colo !, roman, Éditions Volpilière (2012), que nous avons chroniqué ici.


Quand je crée… Claire Fauvel

Le processus de création est quelque chose d’étrange pour les gens qui ne sont pas créateur·trice·s eux-mêmes. Comment viennent les idées ? Et est-ce que les auteur·trice·s peuvent écrire dans le métro ? Les illustrateur·trice·s, dessiner dans leur salon devant la télé ? Peut-on créer avec des enfants qui courent à côté ? Faut-il de la musique ou du silence complet ? Régulièrement, nous demandons à des auteur·trice·s et/ou illustrateur·trice·s que nous aimons de nous parler de comment et où ils·elles créent. Cette semaine, c’est Claire Fauvel qui nous parle de quand elle crée.

Je travaille dans un atelier (Marsopolis), avec 5 autres dessinateurs à Montreuil. Ce sont des amis, mais aussi des artistes que j’admire, et c’est un plaisir de bosser à leur côté.

Pour illustrer une BD, mon travail se fait en plusieurs étapes. D’abord ce qu’on appelle le « storyboard » qui consiste à dessiner de façon schématique la totalité de la BD afin de travailler la mise en scène et la mise en page. C’est un travail de concentration, j’aime le réaliser dans un endroit calme, le plus silencieux possible, seule chez moi si je peux. Ensuite vient le moment de dessiner et colorier les planches, ça demande moins de réflexion et je peux le faire à mon atelier. Cette fois-ci, c’est l’inverse, j’aime les ambiances animées, discuter avec les autres, ou écouter de la musique ou la radio, pour ne pas m’endormir et être efficace. J’aime par exemple écouter la « NovaBookBox » sur Radio Nova qui mêle musiques et extraits de romans insolites.

Comme pour beaucoup d’auteurs, la musique a une place importante dans mon processus de création. Pour chaque album, je réalise une playlist pour entrer dans l’ambiance/l’époque de la BD. En plus de cette playlist, j’écoute ponctuellement des musiques qui m’aident à m’immerger dans une scène en particulier, pour essayer d’en retranscrire au mieux les émotions. Cela crée une sorte de « B.O. » pour l’histoire, et ça va de pair avec ma façon de penser la mise en scène de chaque séquence, qui est assez cinématographique. Le risque, c’est que certaines scènes fonctionnent parfois moins bien sans la musique censée les accompagner !

C’est dur de dire quelles musiques j’écoute, car j’aime tous les genres et cela varie justement en fonction de chaque projet. On va dire que j’ai une préférence pour la pop et le rock, avec un faible pour les vieilleries pop, folk, et psyché des 60’s, la new wave et le post punk de la fin des années 70, début 80, et puis bien sûr un paquet de groupes plus récents, ce serait infini de tous les citer (Radiohead, Sufjan Stevens, the National, Chassol, King Krule, Django Django, Beach House, Frustration, Sleaford Mods, Parquet Courts…)

Enfin, c’est souvent un événement personnel, une rencontre, un livre lu, et/ou un sujet qui me touche qui sont à l’origine de projets personnels. Une fois l’histoire générale définie, je m’accorde du temps pour en imaginer les détails, ce qui implique avoir en permanence son histoire dans un coin de la tête, de jour comme de nuit. C’est sans doute un des privilèges du métier d’auteur de pouvoir être affalé dans un canapé à rêvasser et déclarer qu’on est en plein boulot !

Claire Fauvel est autrice et illustratrice.

Bibliographie :

  • Phoolan Devi, reine des bandits, scénario et dessins, Casterman (à paraître 30 mai 2018).
  • La guerre de Catherine, dessins d’après un scénario de Julia Billet, Rue de Sèvres (2017), que nous avons chroniqué ici.
  • Une Saison en Égypte, scénario et dessins, Casterman (2015).
  • Sur les pas de Teresa la religieuse de Calcutta, illustration d’un roman de Marie-Noëlle Pichard, Bayard Jeunesse (2016).

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Les invité·e·s du mercredi : Cléa Dieudonné et Annabelle Buxton

Par 25 avril 2018 Les invités du mercredi

Ce mercredi, je vous propose une rencontre avec Cléa Dieudonné que j’ai eu la chance de pouvoir interviewer. Elle nous parle de ses albums que je trouve incroyables et revient sur son parcours. Ensuite, Annabelle Buxton nous révèle les secrets de son atelier…


L’interview du mercredi : Cléa Dieudonné

J’ai adoré votre album complètement fou La Pyramide des animaux ! Comment avez-vous conçu ce livre-fresque qui fourmille d’animaux et autres détails ?
Tout est parti de l’idée un peu absurde d’empiler des animaux dans un livre au format similaire à La Mégalopole. J’ai fait beaucoup de recherches et établis une liste d’espèces des plus connues aux plus étranges, puis j’ai dessiné une première version très droite et ordonnée. Les animaux étaient rangés du plus gros en bas au plus petit en haut, avec un animal par page. Guillaume Griffon, mon éditeur, m’a fait remarquer que cela serait plus amusant de tous les mélanger. J’ai donc dessiné une nouvelle version beaucoup plus complexe et chaotique. J’ai rendu la pyramide plus instable puis j’ai construit sa charpente avec les plus gros animaux et quelques piles de plus petits. En parallèle, j’ai défini une scène par page de la pyramide et écrit le texte. J’ai aussi ajouté des saynètes de second plan, qui ne sont pas mentionnées dans l’histoire. Puis j’ai comblé les vides avec d’autres animaux.
Et ensuite, j’ai pris soin que chacun soit en mouvement même s’ils ne prennent pas part à l’histoire : certains font des selfies, mange du pop-corn, joue avec un hélicoptère télécommandé par exemple. Je voulais que l’ensemble soit foisonnant et que, peu importe où le lecteur pose ses yeux, il ait toujours quelque chose à découvrir.
J’ai porté un soin particulier à ajouter des animaux méconnus ou mal-aimés comme le couscous tacheté, le glouton, le pangolin ou l’araignée, la hyène, le vautour. Au total, il y a plus de 150 espèces différentes et 200 animaux, ça en fait du monde à dessiner !

Quel parcours avez-vous suivi avant de réussir à créer des livres toujours plus surprenants les uns que les autres ?
J’ai étudié le graphisme puis la conception de projets multimédias à Paris pendant 5 ans à l’école Estienne puis à Gobelins. Une fois diplômée, je suis partie travailler à Amsterdam dans une agence de communication où je me suis plutôt orientée sur l’illustration. Pendant tout ce temps, j’ai écrit des histoires pour enfants, rien de bien abouti. Puis un jour, j’ai commencé à concevoir un livre comme mes projets multimédias, j’ai réalisé qu’on pouvait jouer avec la forme du livre, son volume, la façon dont on le manipule et dont on le lit. Cela a donné naissance à mon premier livre La Mégalopole imaginé pour les supports numériques et papier. Le projet s’est concrétisé grâce à ma rencontre avec la maison d’édition L’Agrume. Il m’a aidé à créer ce livre démesuré qui se déplie sur 3,75 m. La pyramide est beaucoup plus petite, seulement 2 m de long !

Vous avez aussi conçu un livre numérique, Avec quelques briques, avec Mathilde Fournier, est-ce que le travail est très différent de la création d’un album papier ?
Pour moi pas vraiment, mais je crois que je pense plus comme une designer que comme une auteure. Je conçois un livre avant de l’écrire et il peut s’incarner à l’écran ou sur le papier. Par contre pour le numérique il faut aussi gérer la production (un peu le rôle de l’éditeur en fait) et travailler en équipe avec un développeur et un sound designer. C’est ce que j’ai fait pour l’app Avec quelques briques qui est l’adaptation du livre pop-up de Vincent Godeau, publié (sur papier) par L’Agrume. C’est une interprétation de son livre et une expérimentation sur la lecture à l’écran. Avis aux amateurs elle est gratuite dans l’App Store !

Quand on regarde votre production, on se dit que la forme du livre est quasiment aussi importante que l’intérieur. Comment décidez-vous de la forme que va prendre une de vos créations ?
C’est exactement ça. L’histoire s’impose d’elle même quand je trouve la forme du livre et de la façon de le lire. Mais ce n’est pas facile de trouver une forme originale qui fonctionne, il faut que le livre soit surprenant, mais lisible et aussi réalisable par l’imprimeur. Pour La Mégalopole j’avais cherché un système de pliage qui me permettrait d’avoir une image panoramique et une histoire à la fois. Mais il fallait que ce vaste espace soit utilisé judicieusement. J’ai repensé à une frustration ressentie lorsqu’on essaie de prendre en photo un gratte-ciel qui dépasse du cadre. D’où l’idée d’une ville géante qui ne peut être regardée en un regard et qui sort du cadre. Pour mon prochain livre, j’ai cherché à jouer avec un système d’ouverture, puis tourner ces pages m’a évoqué le fait d’ouvrir une porte. C’est devenu un livre-maison et les pages sont ses pièces.
Je développe d’autres idées de livres, plusieurs à la fois. Je fais des petites maquettes papier, je réfléchis à la pertinence et de la faisabilité, réfléchi au thème de l’histoire. Quand on décide qu’un projet est mûr, je me lance dans les illustrations et l’écriture. Mais je ne suis pas pressée, je fais seulement un livre par an et j’ai déjà les idées pour les deux prochains.

Quelles sont vos techniques de création ?
Je dessine toujours sur papier puis je scanne mes croquis et les redessine en vectoriel sur le logiciel « Illustrator ». Cela me permet de modifier indéfiniment mes illustrations pour rajouter des couches successives de détails et aboutir à des scènes fourmillantes.

Quand vous étiez enfant et adolescente, lisiez-vous plutôt des albums, des BD, des romans… ?
J’ai lu énormément de BD et de contes et légendes du monde entier, ensuite pas mal de mangas. Très peu de romans en fait, à part Roald Dahl que j’adore toujours et Harry Potter comme tous ceux de ma génération !

Et quel genre de projets explosifs avez-vous pour les mois à venir ?
Je suis en train de finir un nouveau livre qui sortira à la rentrée, un livre maison. On suit les pas d’une petite fille qui explore la villa de sa tante archéologue et évidemment elle vit plein d’aventures loufoques. Il y a encore une fête avec une grande parade plus folle que celle de La Mégalopole. Après ce projet, je pense travailler à un cahier d’activité sur l’architecture. Puis un livre à déplier avec un autre système et la version numérique de La Mégalopole qui est toujours en incubation.

Bibliographie francophone :

  • La Pyramide des animaux, L’Agrume (2017), que nous avons chroniqué ici.
  • 10 Animaux et leurs voisins, L’Agrume (2016)
  • 10 Véhicules et leurs cousins, L’Agrume (2016).
  • Ville magique, Kimane (2016).
  • La Mégalopole, L’Agrume (2015), que nous avons chroniqué ici.

Son site : http://www.cleaplatre.com


Quand je crée… Annabelle Buxton

Le processus de création est quelque chose d’étrange pour les gens qui ne sont pas créateur·trice·s eux-mêmes. Comment viennent les idées ? Et est-ce que les auteur·trice·s peuvent écrire dans le métro ? Les illustrateur·trice·s, dessiner dans leur salon devant la télé ? Peut-on créer avec des enfants qui courent à côté ? Faut-il de la musique ou du silence complet ? Régulièrement, nous demandons à des auteur·trice·s et/ou illustrateur·trice·s que nous aimons de nous parler de comment et où ils·elles créent. Cette semaine, c’est Annabelle Buxton qui nous parle de quand elle crée.

Dans mon processus de création, dessin et écriture marchent côte à côte. Un dessin peut m’apporter une idée de scénario et une idée de scénario un dessin. J’ai beaucoup de difficultés à être linéaire, je vois le monde en petits morceaux. Cela se retranscrit aussi dans ma manière de travailler.
Je commence toujours le travail avec mon rituel café, que je pose tant bien que mal entre une trousse débordante de crayons, deux trois pots de pinceaux, un pot d’eau sédimentaire, une palette, des encres, des carnets, des post-its (partout) une table à découper sous une table lumineuse, sous une tablette graphique et un sèche-cheveux sur la droite qui est très important pour faire sécher plus rapidement la peinture. Je travaille le plus souvent à la maison, car mon matériel est compliqué à déplacer. Le silence le matin me plaît et m’aide à me concentrer, il m’arrive très souvent d’allumer la radio et d’aller choisir mes podcasts de mes émissions fétiches que j’écoute l’après-midi et le soir. France inter, France culture et Arte radio composent la playlist. Connaissez-vous le podcast Écoutez le monde Le chasseur de silence… ? Une pépite.
Après avoir écouté avec la tête j’écoute avec le cœur, vient alors le tour de Joe Strummer, des Talking Heads, ou encore des petites histoires de Mathieu Boogaerts.
Beaucoup de styles se confondent, le fil conducteur ? Leur voix.

Il y a plusieurs étapes dans mon travail et celle qui à ma préférence est l’esquisse. Un cahier et quelques crayons suffisent et voilà que je m’échappe dans des cafés parisiens vers Bastille ou Laumière. J’ai un peu mes adresses préférées où les décibels s’alignent, la lumière est belle et le décor est chargé, voire poussiéreux. Je m’arrange toujours pour être près d’une fenêtre. L’agitation mesurée et les bruits de porcelaine, des rires étouffés, des serveurs et des personnes qui vont et qui viennent, m’apportent de bonnes conditions pour rester concentrée dans mon travail sans être frustrée d’être contenue sur ma chaise.
Les trains me font aussi cet effet, l’immobilité mobile fonctionne bien pour moi.

Annabelle Buxton est autrice-illustratrice.

Bibliographie  :

  • Tom et Tow, texte et illustration, Albin Michel Jeunesse (2017), que nous avons chroniqué ici.
  • Système solaire, illustrations d’un texte d’Anne Jankeliowitch, De la Martinière Jeunesse (2017)
  • La Pointeuse botanique, illustration d’un texte de Caue De L’Essonne, avec photos de Gérard Arnal, Actes Sud Junior (2016).
  • Le livre-tapis des jouets, texte et illustrations, Actes Sud Junior (2015).
  • Archicubes, illustrations d’un texte de Sandrine le Guen, Actes Sud Junior (2014), que nous avons chroniqué ici.
  • Le Rhinocéros de Wittgenstein, illustrations d’un texte de Françoise Armengaud, Les Petits Platons (2013).
  • Le Tigre blanc, texte et illustrations, Magnani (2012).

Son site : http://annabellebuxton.com

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Les invité·e·s du mercredi : Anne-Lise Boutin et Sébastien Pelon

Par 7 mars 2018 Les invités du mercredi

J’ai tellement aimé la version carrousel du petit chaperon rouge qu’elle a sortie il y a peu que j’ai eu envie de poser quelques questions à Anne-Lise Boutin. Ensuite, on se glisse dans l’atelier d’un auteur/illustrateur qui nous a offert l’un des plus beaux albums de la fin de l’année dernière (Mes petites roues), Sébastien Pelon. Bon mercredi à vous !


L’interview du mercredi : Anne-Lise Boutin

Vous venez d’illustrer une version très originale du Petit Chaperon Rouge, pouvez-vous nous raconter ce projet et comment vous avez travaillé dessus ?
Ce projet émane d’une proposition de nouvelle collection que souhaitaient lancer les éditeurs  du Seuil Jeunesse.
Le concept ou principe de livre-jeu articulé autour de la forme du carrousel ainsi que le format de l’ouvrage étaient déjà posés. Nous avons donc réfléchi ensemble avec l’éditrice, le directeur artistique et  Clémentine Sourdais (qui a illustré Boucle d’Or  dans la même collection) à la manière de pousser un peu plus loin le projet.
Pour des histoires de coût de fabrication, on ne pouvait pas avoir plus de planches cartonnées pour les personnages découpés, je trouvais dommage que l’on ne puisse pas proposer plus de « sujets » ou « objets » à manipuler pour la phase de jeu, c’est ainsi que j’ai souhaité qu’il y ait d’autres « bonus » à l’intérieur du livret où l’on retrouve le conte illustré.
Nous avons aussi déterminé ensemble « les moments forts » du conte afin de choisir les 4 décors à réaliser : la maison du Petit Chaperon Rouge ; la forêt ; une vue extérieure de la maison de la grand mère et enfin l’intérieur de cette même maison.

Quelles techniques d’illustration utilisez-vous ?
De manière générale, je travaille en papiers découpés et collages : un jeu de formes et/ ou contre-formes en aplats de couleurs avec parfois des rehauts au crayon de couleur. (cf Cœur de Hibou – Rue du Monde ; 20 poèmes au nez pointus –  Sarbacane)
Je travaille aussi beaucoup en numérique où j’essaie de rester dans l’esprit de mes papiers découpés réalisés de manière traditionnelle (Alba Blabla et moi – Rouergue ; Contes et Musiques d’Afrique – Milan).
Avant de démarrer tout projet, je crayonne beaucoup.
Dans mes carnets de recherches, je travaille presque exclusivement au feutre noir ou à l’encre de chine, où j’explore plus les qualités de traits, le jeu des trames –  ce qui paraît assez peu probable si certains ne connaissent que mon travail en presse ou la plupart de mes ouvrages pour la jeunesse.
J’ai développé un travail sur des thématiques plus personnelles à l’encre ces dernières années, et je commence un peu à « exploiter » cet autre répertoire graphique pour des projets d’édition  (Les Bébé Aspirateur –  Sarbacane).
Pour le Chaperon Rouge, j’ai d’abord réalisé de nombreux croquis au feutre pour trouver mes personnages mais aussi pour me constituer un répertoire de plantes, de fleurs, d’insectes et d’animaux qui allaient me permettre d’enrichir mes illustrations.
Les illustrations de l’ouvrage à proprement dit, ont par la suite été toutes réalisées en numérique mais j’ai essayé pour cet ouvrage de croiser mes deux techniques traditionnelles de prédilection  –  à savoir le travail en aplat de couleurs en découpage et le travail à l’encre- en ramenant du trait sur mes aplats de couleur.

Faites-vous des recherches avant d’illustrer un ouvrage (je pense à cette version magnifique du Petit chaperon rouge mais aussi au superbe Contes et Musiques d’Afrique) ? Qu’est-ce qui vous inspire ?
Comme expliqué à la question précédente, je fais des recherches préalables mais souvent en me détachant du texte. Dans un premier temps, c’est souvent l’univers (au sens large)  où va se dérouler l’histoire, les actions qui m’intéresse. Ce n’est vraiment pas l’usage en illustration jeunesse mais je ne fais que très rarement un chemin de fer et encore moins des croquis des scènes que j’illustrerais par la suite.
C’est probablement lié à la technique du découpage qui permet de déplacer les différents éléments découpés jusqu’à trouver la composition qui me semblera la plus pertinente avant la phase du collage. On peut travailler de la même manière avec les calques en numérique.
Par contre, pour le travail à l’encre, la phase dite de croquis est souvent incontournable.
Si par recherches, vous parliez plutôt de « références », je fais pour tout projet une recherche iconographique avant d’entamer la phase des croquis. Cette matière est protéiforme : je glane aussi bien des photographies, des sculptures, des illustrations, de l’art contemporain, de la peinture ou des « objets » issus de l’art Populaire.
Pour le Petit Chaperon Rouge publié aux éditions du Seuil, il y a dans ma recherche iconographique aussi bien des illustrations de Carson Ellis,  des images tirées d’un livre sur la technique du Loubok (estampes populaire russe gravée sur bois),  des papiers découpés suédois et polonais, des gravures  du XIXème siècle représentant principalement des animaux et des plantes, des enseignes en métal découpés ou des photos d’intérieur  tirées de magasines de décoration, et autres photos de maisons russes (datcha), polonaises voire américaines !

Pouvez-vous nous dire quelques mots sur votre parcours ?
Après des études d’Art et Impression textile à Duperré, je termine mes études en Illustration aux Arts Déco de Paris en illustrant des faits divers pour mon diplôme.
Assez logiquement du coup, ma première commande sera d’illustrer un fait divers sordide pour Libération, le 1er d’une longue collaboration. Je travaille dans un premier temps surtout  pour la presse quotidienne (Libé, Le Monde, Le Guardian, le New York Times) avec l’envie d’illustrer des livres jeunesse mais mes illustrations de crimes en tout genre ont dans un premier temps un peu freiné les éditeurs !
Actes Sud m’a assez vite fait confiance pour illustrer des documentaires où mes illustrations symboliques (assez proche de mon travail en presse finalement) servaient des textes de Patrick Banon autour de thèmes liés aux religions.
Et peu à peu, les propositions pour illustrer des albums se sont faites plus fréquentes ainsi que les projets d’affiches, de couvertures de livre, de collaborations avec des marques de luxe (parfums, joilleries..) etc…

Quelles étaient vos lectures d’enfant et d’adolescente ?
Ce n’est pas très original mais enfant, je me rappelle avoir été très marquée par Les Trois brigands de Tomi Ungerer. J’ai aussi passé des heures à lire, relire Porculus d’Arnold Lobel.
J’adorais aussi (toujours de Lobel), La soupe à la Souris, 7 histoires de souris et Le magicien des couleurs.
Je lisais et relisais aussi bcp de bandes dessinées (Tintin, Asterix, Gaston) mais aussi celles de mon grand frère moins adaptées à mon âge (Margerin, Liberatore ( !), Joos Swarte, Crumb, Jano, Serge Clerc, Loustal…).
A l’adolescence, (au lycée), je lisais beaucoup de livres d’Histoire de l’Art, sur certains artistes ou certains mouvements de l’art moderne.
Beaucoup de bandes dessinées aussi : j’avais une passion pour la série des Alack Sinner  dessinés par José Munoz, les bd de Baudoin et plus particulièrement de son adaptation du Procès verbal de Le Clézio publié chez Futuropolis, idem avec le Voyage au Bout de la nuit de Céline illustré par Tardi .
J’ai eu un vrai choc artistique en découvrant Foligato de Nicolas de Crecy qui venait d’être publié et je voulais absolument devenir auteur de BD !
Par contre, j’avais développé une allergie à la littérature française « classique » (sûrement à cause d’une prof de français que je portais peu dans mon cœur) du coup, je lisais surtout des romans américains, espagnols ou sud américains ( John Fante, Brautigan, Mendoza, Jorge Amado…)

Parlez-nous de vos prochains ouvrages
Je viens d’illustrer deux ouvrages à paraître en avril  chez Actes Sud Junior « Les naissances du Monde », une nouvelle édition réunissant en 2 livres une dizaine d’ouvrages sur les différentes mythologies (grecque, égyptienne, dogon, celte, japonaise…) .
A paraître aussi en avril, Vives et Vaillantes de Praline Gay Para, chez Didier Jeunesse, un recueil de contes autour de la figure de femmes qui ne s’en laissent pas conter  ainsi qu’un livre de loisir créatif autour des Pochoirs chez Mango.
Je commence  tout juste à travailler sur de nouveaux projets : une histoire de chevaliers pour Actes Sud et un projet d’album qui me tient énormément à cœur sur un texte d’Alex Cousseau (avec qui je me réjouis de travailler  de nouveau après Alba Blabla et moi et L’ami L’iguane, tous deux publiés aux éditions du Rouergue.)

Bibliographie sélective

  • Mon bébé aspirateur, illustration d’un texte de Béatrice Fontanel, Sarbacane (2016), que nous avons chroniqué ici.
  • Le Petit Chaperon rouge, illustration d’un texte de Jacob et Wilhelm Grimm, Seuil Jeunesse (2017), que nous avons chroniqué ici.
  • ABC des petits bonheurs, illustration d’un texte d’Élisabeth Coudol, Père Castor (2016), que nous avons chroniqué ici.
  • Gommettes Circus, Sarbacane (2013), que nous avons chroniqué ici.
  • Le sucre, illustration d’un texte de Jérôme Berger, Prioro Éditions (2016).
  • Cœur de hibou, illustration d’un texte d’Isabelle Wlodarczyk, Rue du Monde (2013).
  • 1, 2, 3 étoiles ! – Je compte dans la nature, illustration d’un texte d’Anne-Sophie Baumann, Rue du Monde (2012).
  • Contes et musiques d’Afrique, illustration de textes de Souleymane Mbodj, Milan (2015).
  • Le ciel dégringole !, illustration d’un texte de Florence Desnouveaux, Didier Jeunesse (2015).

Quand je crée… Sébastien Pelon

Le processus de création est quelque chose d’étrange pour les gens qui ne sont pas créateur·trice·s eux-mêmes. Comment viennent les idées ? Et est-ce que les auteur·trice·s peuvent écrire dans le métro ? Les illustrateur·trice·s, dessiner dans leur salon devant la télé ? Peut-on créer avec des enfants qui courent à côté ? Faut-il de la musique ou du silence complet ? Régulièrement, nous demandons à des auteur·trice·s et/ou illustrateur·trice·s que nous aimons de nous parler de comment et où ils·elles créent. Cette semaine, c’est Sébastien Pelon qui nous parle de quand il crée.

La plupart du temps, je dessine à mon bureau. C’est mon espace, (presque) personne d’autre que moi n’y met jamais les pieds. Je peux donc laisser les choses s’accumuler, ce qui fait qu’il reste rarement rangé bien longtemps (mais je l’ai rangé pour les photos !).
Je suis en admiration devant les photos de certains ateliers d’artistes, avec de vieux meubles en bois pour ranger les originaux, du mobilier industriel chiné… Le mien est assez impersonnel, à vrai dire : une longue planche avec un espace ordinateur (je travaille sur une Cintiq, une tablette écran sur laquelle je dessine directement) et un espace davantage dédié au dessin et à la peinture, avec plein de livres et mon matériel. Mon atelier est situé sous les combles de ma petite maison. Je n’y tiens pas debout, car c’est très bas de plafond. Je monte, je me baisse et je m’assois. Il m’est arrivé d’oublier la poutre qui est au-dessus de ma tête avant de me lever, et j’ai vu des étoiles !
Mes murs sont étonnamment blancs. Je scotches mes chemins de fer et croquis au mur pour y avoir accès quand je travaille, mais sinon, c’est comme si je voulais qu’aucune image ne vienne me parasiter. Je me le formule en l’écrivant, je crois que c’était un peu inconscient…

Je travaille en deux temps, deux phases durant lesquelles je fonctionne de façon assez différente.
La première phase est une phase de recherche et de création. Je fais mes croquis, je cherche mes personnages, mes cadrages, la ligne directrice de l’album.
À ce moment-là, j’ai besoin d’être très concentré et de ne pas être dérangé. J’ai besoin de calme ou, du moins, d’être dans un lieu où je vais pouvoir créer ma bulle. Pour cela, je m’arrange mieux d’un brouhaha général (comme mes filles qui jouent à côté de moi) que de petits bruits parasites sur lesquels je fixe mon attention dans un environnement globalement silencieux.
Je ne travaille que très rarement en silence, mais la musique que j’écoute dans cette phase de recherche (image ou histoire) doit m’être familière, pour ne pas retenir toute mon attention. Je n’allume jamais la radio, sinon je l’écoute et je n’arrive pas à m’immerger dans la création.
Quand je travaillais sur Mes petites roues, je me suis appuyé sur la musique de Nicolas Jaar, et particulièrement ses 2 derniers EP Nymphs et Sirens. Ça commence de façon très calme, intimiste, il y a presque un côté Satie par moments ; c’est idéal pour bien se plonger dans son travail. Et puis ça alterne avec des morceaux plus éléctro qui amènent une dynamique sans être trop présents ; c’est impeccable pour rester en éveil.

Parfois, j’ai besoin de m’éloigner de mon bureau, de quitter cet espace connecté, où je risque de me perdre sur Internet. Je laisse mon téléphone et je vais sur la table de la salle à manger (ou du jardin s’il fait beau et assez chaud). Je prends juste le texte, mon carnet, une gomme et un crayon. Je me mets hors du temps, et ça m’oblige à être concentré sur l’essentiel. C’est la même chose dans le train. J’aime beaucoup travailler dans cet espace restreint, où je ne suis distrait par rien. Du moment que j’arrive à créer ma bulle, je peux travailler presque n’importe où (café, métro…)
J’ai toujours un carnet à portée de main, tout est dedans. Comme ça, quel que soit l’endroit où je suis, je ne perds pas le fil. Mais même quand je n’ai ni carnet ni crayon, je dessine des images dans ma tête, je cherche des idées en espérant qu’elles ne se seront pas envolées avant que j’aie trouvé de quoi les mettre noir sur blanc. En fait, j’ai l’impression de ne jamais être vraiment en pause. Quand je marche, je réfléchis à mes images. Quand je me couche, je compose mes cadrages…

La seconde phase de mon travail est celle de l’exécution des recherches, de la « mise au propre ».
Il est alors rare que je travaille ailleurs qu’à mon bureau, pour des raisons techniques, car ma palette graphique est intransportable (mais je teste des solutions numériques mobiles en ce moment, pour pouvoir fixer mon bureau presque n’importe où).

Durant cette phase, je dois être concentré bien sûr, mais pas de la même manière, je vais devoir dessiner plus précisément toutes mes recherches, puis ensuite en faire la mise en couleur. La musique joue alors un rôle essentiel, car c’est elle qui va donner l’énergie, le rythme, l’ambiance… Si j’ai besoin de geste, d’entrain, je vais mettre du « gros son ». Si je travaille sur des ambiances plus intimistes, je vais mettre du piano ou quelque chose de plus doux. J’écoute principalement du rap américain, du jazz et de la soul. Le choix de la musique est très important pour moi et certaines musiques sont intimement liées au travail que j’ai effectué sur un album.
Parfois, j’ai plus envie d’écouter des voix, d’avoir une présence, alors j’allume la radio ou j’écoute des podcasts. C’est comme si tout à coup des amis venaient discuter à côté de moi, et cette présence me plaît.
Je travaille seul depuis que je ne suis plus salarié (j’étais graphiste chez Flammarion). J’aimais beaucoup être en équipe, les discussions à la machine à café, la dynamique de groupe. Mais j’avais aussi parfois besoin de créer ma bulle pour travailler, alors je mettais mon casque sur les oreilles, ça m’isolait et pour mes collègues c’était comme un panneau « Ne pas déranger ».
Maintenant que je suis indépendant et que je me consacre presque essentiellement à l’illustration, beaucoup moins au graphisme, je préfère travailler chez moi (seul du moins), car j’ai besoin d’être sur mon propre rythme et pas celui des autres…
En général, je suis plus efficace en début de matinée. Il faut que je commence tout de suite, ce qui fait que je repousse toujours ce qui est « annexe », comme répondre aux mails, lire les contrats…, et qui fait que j’accumule toujours une liste longue comme le bras de réjouissances administratives à régler.
Si j’arrive à me remettre à travailler après le diner, quand mes filles sont couchées, j’ai toujours un temps avant de m’immerger, mais ensuite je peux travailler jusque très tard. Cela dit, je le fais de moins en moins. Avant j’aimais beaucoup cette ambiance nocturne, plus silencieuse. L’énergie est très différente la nuit, les bruits sont plus étouffés… Mais c’était avant d’avoir des enfants. J’y reviendrai peut-être plus souvent quand mes filles seront plus grandes.

Sébastien Pelon est auteur et illustrateur.

Bibliographie sélective :

  • Mes petites roues, texte et illustrations, Père Castor (2017), que nous avons chroniqué ici.
  • Série Brune du lac, illustration de textes de Christelle Chatel, Nathan (2014-2017), que nous avons chroniqué ici.
  • Le grand rendez-vous, collectif, Nathan (2016), que nous avons chroniqué ici.
  • Robin des bois, illustration d’un texte de Stéphane Frattini, Milan (2014), que nous avons chroniqué ici.
  • Mowgli et les loups, illustration d’un texte d’Anne Fronsacq, Père Castor (2016), que nous avons chroniqué ici.
  • Le déménagement de Maryse Cocotte, illustration d’un texte de Mim, P’titGlénat (2016), que nous avons chroniqué ici.
  • Les familles de la ferme et Le mémo des légumes, illustration de jeux, Père Castor (2016), que nous avons chroniqué ici.
  • Les rois malhonnêtes, illustration d’un texte de Reine Cioulachtjian, Magnard (2015), que nous avons chroniqué ici.
  • Contes de Russie, illustrations de textes de Robert Giraud, Père Castor (2014), que nous avons chroniqué ici.
  • Les fabuleuses aventures de Sinbad le marin, illustration de textes de Michel Laporte, Père Castor 2014), que nous avons chroniqué ici.
  • Pourquoi les éléphants aiment-ils tant leur trompe ?, illustration d’un texte de Rudyard Kipling, Larousse (2013), que nous avons chroniqué ici.
  • La Befana, illustration d’un texte de Sandra Nelson, Père Castor (2012).
  • Matriochka, illustration d’un texte de Sandra Nelson, Père Castor (2012).
  • Série Nitou l’indien, illustrations de textes de Marc Cantin, Castor Benjamin (2004-2011).
  • Le loup et l’agneau et 3 autres fables de La Fontaine, illustrations de textes de Jean de La Fontaine, Père Castor (2003).

Retrouvez Sébastien Pelon sur son site : http://sebastienpelon.com.

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