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Gabriel - La mare aux mots

Les invité·e·s du mercredi : Louise Mézel et Bruno Gibert

Par 19 juin 2019 Les invités du mercredi

Aujourd’hui on reçoit Louise Mézel, dont on a adoré les deux premiers albums, les aventures de Roland Léléfan, puis on va visiter l’atelier de Bruno Gibert. Bon mercredi à vous !


L’interview du mercredi : Louise Mézel

Pouvez-vous nous présenter Roland Léléfan et nous dire comment est né ce personnage ?
Roland Léléfan est un petit éléphant qui habite avec moi, dans ma maison, et que je présente dans le premier album de la série, Roland Léléfan se présente. Ce personnage a plusieurs histoires mais toutes sont liées à ma passion pour les éléphants, que je nourris depuis toute petite.
Très tôt, je me suis identifiée aux éléphants, et plus particulièrement à Dumbo, qui a dû apprendre très jeune à voler de ses propres ailes, à l’aide de la petite souris et d’une plume magique. Dumbo a été pour moi un exemple. En grandissant, l’éléphant est toujours resté mon animal « totem », un modèle de force et de douceur, un modèle de conscience au monde également (pour sa mémoire et pour ses cimetières). Par ailleurs, l’image de l’éléphant qui s’envole avec une plume est pour moi une métaphore de l’écriture et de la création.
En 2015, j’ai reçu une commande de l’Institut Imagine de l’hôpital Necker, pour illustrer un site informatif destiné aux enfants traités par la thérapie génique, un traitement lourd pour lequel la Professeure Marina Cavazzana, directrice de la recherche, souhaitait des dessins légers et humoristiques. Au milieu de mes illustrations de cellules, de globules blancs et de moelle osseuse, j’ai laissé s’immiscer de temps à autre la silhouette d’un éléphant. C’était absurde et décalé, cela me permettait aussi de transmettre l’idée d’être fort comme un éléphant. C’est là que la physionomie de Roland est apparue pour la première fois.
En janvier 2017, pour mes trente ans, j’avais en tête de faire un carton d’invitation pour inviter ma famille à mon anniversaire et je ne savais pas quoi dessiner. J’ai alors pensé à la chose la plus importante pour moi et je me suis mise à dessiner des éléphants à la queue leu leu.
Dans les mois qui ont suivi, j’ai repris le dessin d’un éléphant au crayon, et je l’ai développé quotidiennement, selon mes humeurs et mes activités. Roland était né.

Quelle est la part de vous dans ce personnage attachant ?
Roland est sans nul doute un alter ego, il est mon moi « petit ». Je me souviens qu’enfant, je passais toujours dans une rue où il y avait une petite porte. Cela me plaisait bien de savoir qu’il existait au moins une porte dans le monde qui était à ma taille. J’étais aussi un peu inquiète à l’idée de grandir un jour et que la porte devienne trop petite pour moi. Inconsciemment, cette porte représentait l’accès à un monde qui m’était réservé, un monde secret et imaginaire, dans lequel on peut se cacher et disparaître.
Roland est aussi mon « clown ». Il représente tout ce que j’aimerais faire, sans limites. Dormir, manger, mais aussi réaliser des choses impossibles : marcher sur des verres, faire des nœuds avec ses oreilles, étirer son corps à l’infini. Comme moi, il joue de la musique, mais avec sa trompe ! Il ne parle pas et en cela il ressemble un peu aux mimes et aux clowns blancs (tels que Pierrot), personnages naïfs et rêveurs qui peuplent mon imaginaire. Contrairement à moi, son insouciance le caractérise, c’est personnellement pour cette raison que je suis attachée à lui. Avec Roland, tout peut devenir léger et amusant.

Quelles techniques d’illustrations utilisez-vous ?
En général, je dessine principalement au crayon de papier. Pour moi, le premier dessin n’est pas nécessairement un brouillon, c’est aussi là où l’on met son intention première et son émotion. C’est pourquoi je considère que le premier trait peut être le bon. Si le dessin tient, peu importent les imperfections, car elles sont aussi l’expression de la vie.
Pour Roland, j’utilise principalement des crayons de papier et de couleurs. Pour mes autres projets, j’utilise aussi l’acrylique diluée. Depuis deux ans, j’apprends la technique de la lithographie qui me permet de dessiner sur de plus grands formats.
Mon travail est visible sur mon site internet.

Qui sont vos premiers lecteurs et premières lectrices ?
Mes premiers lecteurs sont ma famille et mes amis. Grâce aux réseaux sociaux, le cercle s’est élargi.
Il est en effet possible de suivre Roland Léléfan sur Facebook et Instagram.
Je vous invite d’ailleurs à le suivre si le cœur vous en dit !

Pouvez-vous nous parler de votre parcours ?
Au départ, je ne me destinais pas à l’illustration. J’ai fait une classe prépa littéraire pendant 2 ans et ensuite j’ai étudié la littérature à l’université en même temps que l’histoire de l’art à l’École du Louvre pendant un an et demi. Déjà, je n’arrivais pas à choisir entre le texte et l’image. Je voulais comprendre la littérature en même temps que l’art, et vice versa. Lorsque je suis arrivée en Master I, je me suis aperçu que je n’étais pas faite pour la théorie et que je préférais bien plus inventer et interpréter les textes à ma façon ! Comme j’étais en Erasmus à Rome, je me suis mise à beaucoup dessiner. À mon retour à Paris j’ai décidé de suivre une formation en illustration et j’ai passé les examens d’entrée à l’École Supérieure des Arts Saint-Luc de Bruxelles, à laquelle j’ai été prise et où j’ai étudié le dessin, la composition et l’art des couleurs pendant trois ans.

Quelles étaient vos lectures d’enfant, d’adolescente ?
Enfant : Le bain de Madame Trompette ! de Jill Murphy bien évidemment. C’est mon livre préféré, avec tous les livres de Madame Trompette. Puis les classiques comme Chien bleu de Nadja, Max et les Maximonstres de Maurice Sendak, Les Trois Brigands de Tomi Ungerer. J’aimais déjà beaucoup les histoires avec les animaux, les romans de Mary O’Hara (Mon amie Flicka), Dino Buzzati (La Fameuse Invasion de la Sicile par les Ours). Adolescente, j’ai lu beaucoup de classiques, notamment dans le registre du fantastique (Le Horla de Maupassant, La merveilleuse histoire de Peter Schlemilh de Adelbert de Chamisso). J’ai été très marquée par la découverte du surréalisme (Nadja d’André Breton), et plus tard par les livres d’Albert Cohen.

Quelques mots sur vos prochains ouvrages ? D’autres aventures de Roland ?
Oui ! Roland Léléfan aux sports d’hiver sortira en janvier 2020. Un quatrième album est aussi prévu mais le sujet n’est pas encore arrêté.
D’une manière générale, je souhaite consacrer plus de temps à l’écriture de mes propres histoires.

Bibliographie sélective :

  • Roland Léléfan bouquine, texte et illustrations, La joie de Lire (2019), que nous avons chroniqué ici.
  • Roland Léléfan se présente, texte et illustrations, La joie de Lire (2019), que nous avons chroniqué ici.


Quand je crée… Bruno Gibert

Le processus de création est quelque chose d’étrange pour les gens qui ne sont pas créateur·trice·s eux/elles-mêmes. Comment viennent les idées ? Et est-ce que les auteur·trice·s peuvent écrire dans le métro ? Les illustrateur·trice·s, dessiner dans leur salon devant la télé ? Peut-on créer avec des enfants qui courent à côté ? Faut-il de la musique ou du silence complet ? Régulièrement, nous demandons à des auteur·trice·s et/ou illustrateur·trice·s que nous aimons de nous parler de comment et où ils·elles créent. Cette semaine, c’est Bruno Gibert qui nous parle de quand il crée.

Je n’ai pas de méthode mais j’ai des habitudes.

Je garde en tête des projets pendant plusieurs mois, voire plusieurs années avant de les coucher sur papier. Je note quelques phrases sur mes agendas (comme ça, elles sont « datées »). Je les recopie d’un agenda à l’autre en les complétant. Je me dis souvent « c’est bien mais il manque un truc ». J’aime à penser d’une année l’autre, que mes meilleurs livres sont peut-être à venir. Je me le dis sans certitude.

Une idée, même bonne, c’est rien, c’est un fœtus. Il faut le nourrir pour en faire un géant.

Je me dis parfois qu’un livre est comme un corps. Il faut que tous les organes fonctionnent les uns avec les autres pour que le livre soit bon.

Je travaille chez moi. Avec un petit ordinateur portable quand j’écris. Et un gros quand je dessine. Ils sont dans la même pièce mais dans 2 endroits différents. Il m’est apparu important de séparer géographiquement mes 2 activités que sont l’écriture et le dessin.

Lorsque j’ai commencé à travailler à la fin des années 80, presque personne n’avait d’ordinateur. Je dessinais alors « à l’ancienne » avec des couleurs et du papier. Je trouvais ça assez pénible et frustrant pour moi qui ne suis pas un grand technicien. Posséder enfin un ordi a été une libération !

J’aime tout confier à cette sorte de robot servile et bienveillant. Quand j’étudiais l’art, on me reprochait souvent de n’être pas assez soigneux. L’ordinateur est désormais soigneux pour moi.

Être plus proche d’un employé de bureau, toujours derrière son écran, que d’un artiste ne me dérange pas.

Je travaille presque à toutes les heures de la journée mais jamais en continu. Il faut que je coupe mes séances de travail par d’autres actions, très concrètes, celles-là (par exemple domestiques — planter un clou, laver un verre, faire une tarte —). Je crois que ma concentration meurt après 30 mn ! Mais elle se régénère souvent.

Je ne peux travailler (écrire) en dehors de chez moi (j’ai essayé). Je peux, à la rigueur, me relire. Cela dit, il m’est arrivé de rêver prendre un train grandes lignes uniquement pour y travailler (par exemple un Paris/Nice ou un Paris/Turin).

Les idées me viennent souvent au réveil, alors que je suis encore couché.

J’écoute peu de musique. Si j’écoute de la musique, je ne peux plus rien faire d’autre.

Souvent, j’écoute France Culture.

Quand j’écris, il me faut, en revanche, un total silence (au bout d’un moment, ce silence me pèse).

Quand je travaille, j’ai l’impression d’être un sauvage reclus dans une grotte. Dans l’isolement, il y a quelque chose de primitif. C’est comme s’il fallait me cacher pour travailler (activité honteuse ?).

Quand ma fille rentre du collège, c’est comme un retour au réel. Me voici de nouveau grégaire.

Bruno Gibert est auteur et illustrateur.

Bibliographie (jeunesse) sélective :

  • Tout en rimes : 20 poèmes à compléter, texte et illustrations, Seuil Jeunesse (2019).
  • Le lapin qui ne disait rien, texte et illustrations, Sarbacane (2019).
  • Chaque seconde dans le monde, texte et illustrations, Actes Sud Junior (2018).
  • Le zoo poétique, illustrations de poèmes, Seuil (2018).
  • 45 vérités sur les chats, texte et illustrations, Albin Michel jeunesse (2017).
  • La poésie est un jeu d’enfant, illustration d’un texte de Maurice Carême, Seuil Jeunesse (2015), que nous avons chroniqué ici.
  • Au lit, poussin !, illustration d’un texte de Anne Terral, Albin Michel Jeunesse (2012), que nous avons chroniqué ici.
  • Peluches à Paris, texte et illustrations, Autrement (2011), que nous avons chroniqué ici.
  • Le livre de tous les jumeaux (petits et grands), illustration d’un texte de Philippe Nessmann, Le Baron Perché (2010), que nous avons chroniqué ici.
  • Un roi tout nu, texte et illustrations, Autrement (2002), que nous avons chroniqué ici.
  • Ma petite fabrique à histoires, texte et illustrations, Casterman (1993).

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Des héroïnes et héros de romans qu’on a plaisir à retrouver

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Aujourd’hui, on part en Scandinavie ! En Suède tout d’abord, retrouver les cousin·e·s Karlsson, puis en Norvège, où l’on recroise avec joie BleuClaire que l’on avait rencontrée dans Maarron et Noirbert.

Les cousins Karlsson – Trompette et tracas
de Katarina Mazetti (traduit du Suédois par Marianne Ségol-Samoy et Agneta Ségol)
Thierry Magnier dans la série Les cousins Karlsson
7,40 €, 120×180 mm, 184 pages, imprimé en France, 2019.
BleuClaire
Texte de Håkon Øvreås (traduit du Norvégien par Aude Pasquier), illustré par Øyvind Torseter 
La joie de lire dans la collection Hibouk
12,90 €, 130×185 mm, 240 pages, imprimé en Pologne, 2019.

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Être soi

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Aujourd’hui, on rencontre un chien qui veut être chat et des animaux qu’on force à être ce qu’ils ne sont pas.

Félix le chien
Texte de Blanca Lacasa Gomez (traducteur·trice non crédité·e), illustré par Ana Gómez 
Nathan
11,90 €, 215×264 mm, 32 pages, imprimé en France chez un imprimeur éco-responsable, 2019.
Fier d’être un blaireau
Texte de Stella J. Jones (traduit par InTexte), illustré par Carmen Saldaña
Kimane
12,95 €, 268×268 mm, 28 pages, imprimé en Chine, 2019.

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Des fruits, des légumes et des arbres

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Aujourd’hui, je vous propose de visiter des fruits et des légumes, grâce à deux fourmis, puis de rencontrer les racines des arbres.

Quel est ce fruit ?
Quel est ce légume ?
d’Anne Crausaz
MeMo dans la collection Tout-petits MeMômes
20 € chacun, 195×223 mm, 72 pages chacun, imprimé en Europe chez un imprimeur éco-responsable, 2019.
Où vont les racines des arbres ?
Texte d’Isabelle Collioud Marichallot, illustré par Anne Derenne
A2mimo dans la collection Pile/Face
14 €, 200×200 mm, 36 pages, imprimé en République tchèque chez un imprimeur éco-responsable, 2019.

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Ce n’est ni une attraction ni un aliment [ARTICLE EN ACCÈS LIBRE]

Par 7 juin 2019 Livres Jeunesse

Les deux albums du jour rappellent que les animaux n’ont pas à nous divertir et que l’on peut très bien vivre sans les manger.

  Mercredi était une baleine, elle vivait dans un bocal en plein centre-ville. Elle n’avait jamais rien vu d’autre que ce qu’elle voyait depuis son bocal : des voitures, des passants, des immeubles. Comme le jour de la semaine du même nom, Mercredi était coincée au milieu de tout. Mais quand elle faisait des bonds, Mercredi apercevait une étendue bleue qui l’attirait, sans qu’elle ne sache pourquoi… Alors elle se mit à faire des bonds de plus en plus hauts pour mieux voir… ce qui plut à la foule…
On pourra bien entendu voir dans l’histoire de La baleine qui voulait voir la mer, une ode à la liberté, mais on pourra aussi y voir une histoire qui rappelle à quel point les delphinariums sont des prisons et qu’emprisonner les animaux pour divertir les humains est cruel. Ici (contrairement à dans la vraie vie), l’histoire se terminera bien pour Mercredi. Les illustrations sont absolument magnifiques et l’histoire tout aussi réussie.
Un très bel album qui rappelle l’importance de laisser les animaux dans leur milieu naturel.

Dans le livre il y a une forêt et dans cette forêt, des animaux de toute sorte qui vivaient heureux ensemble et se réunissaient même pour manger du tofu cuit au barbecue. Mais un jour, un loup arrive et, malheur, il n’aime pas le tofu ! Il veut de la vraie viande. Seulement le loup est poli et il demande à chaque animal s’il peut le manger… bien sûr, tous refusent. Sauf que le poisson, lui ne sait pas parler… alors pourquoi ne pas le manger ?
Dans cet album bourré d’humour, Coline Pierré parle bien entendu du végétarisme… mais aussi du consentement ! Et surtout, elle aborde ces deux thèmes forts avec énormément de finesse, sans gros sabots (les omnivores pourront d’ailleurs lire cet album et l’apprécier tout comme ils ont pu apprécier Jefferson ou le film Babe !). Ici donc on ne mange pas quelqu’un qui le refuse et le loup fini par comprendre… mais rassurez-vous tout ça n’est qu’une histoire (Coline Pierré joue, là encore avec finesse et humour, avec le fait que nous sommes dans un livre et que dans un livre tout est possible). Ajoutons que les illustrations sont aussi belles que drôles !
Un super album sur le consentement et le fait de manger des animaux… ou pas !

La baleine qui voulait voir la mer
Texte de Troy Howell (traduit de l’américain par In Texte), illustré par Richard Jones
Kimane
12,95 €, 260×260 mm, 38 pages, imprimé en Chine, 2019.
Je peux te manger ?
Texte de Coline Pierré, illustré par Maëva Tur
La plage
15,90 €, 215×288  mm, 36 pages, imprimé en France chez un imprimeur éco-responsable, 2019.

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