La mare aux mots
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Les invités du mercredi

Du berger à la bergère : de Fanny Joly à Catharina Valckx

Par 10 juillet 2019 Les invités du mercredi

Cet été encore, on vous propose à nouveau la rubrique du berger à la bergère tous les mercredis. Cette rubrique vous avait tellement plu les trois derniers étés, nous nous devions de la reprendre (il faut dire qu’à nous aussi elle plaît beaucoup) ! Donc tous les mercredis jusqu’à la rentrée, ce sont des auteur·trice·s et des illustrateur·trice·s qui posent trois questions à un·e auteur·trice ou un·e illustrateur·trice de leur choix. Puis c’est à l’interviewé·e d’en poser trois à son tour à son intervieweur·euse d’un jour. On commence ces mercredis de l’été avec Fanny Joly qui a choisi de poser des questions à Catharina Valckx !

Fanny Joly : Catharina Valckx, je vous admire infiniment, autant comme auteur que comme illustratrice. Préférez-vous écrire ou dessiner ?
Catharina Valckx : Merci ! Venant de vous, ça me touche beaucoup.
Écrire ou dessiner… j’aime vraiment les deux. Aussi bien dans l’écriture que dans l’illustration il y a ce moment jubilatoire, quand on a le sentiment de créer véritablement quelque chose qui n’existait pas avant.
Le plaisir de l’illustration est d’ordre esthétique : une composition inattendue, une palette de couleurs juste parfaite, un personnage bien venu…
Le plaisir est aussi dans la transgression des codes, la liberté. Par exemple je prends parfois plaisir à dessiner des traits à la règle. Pour dessiner une chaise, par exemple, alors que le trait à la règle est considéré comme un trait mort. C’est une sorte de tabou qu’il est amusant de transgresser. Comme aussi dessiner des personnages un peu plan-plan, exprès.
De toute façon je ne fais jamais rien pour en mettre plein la vue au lecteur, je veux au contraire que tout ait l’air facile à faire, aussi bien ce que je dessine que ce que j’écris.
Le plaisir de l’écriture est plus cérébral. Je recherche l’absurde, un léger décalage par rapport à la réalité. Comme vous Fanny, je veux raconter une histoire, mais aussi — peut-être surtout — faire rire. Et si le rire est accompagné d’un peu de poésie et d’un petit fond de tristesse, alors je touche au but. Cela n’arrive pas tous les jours, évidemment, et beaucoup d’essais sont lamentablement foireux. Mais sans ces essais, je ne trouverais jamais de perles.
J’aime chercher et trouver le mot juste. J’aime le minimalisme vocabulaire qu’impose l’écriture pour les enfants. Réussir à être très précis sans se servir de mots sophistiqués (comme celui-ci) est un défi qui me plaît.
Pour mes albums j’écris et je dessine, et les deux disciplines se mêlent. Quand j’écris je vois les images dans ma tête. Inversement, si j’ai très envie de dessiner quelque chose, une moule sur un rocher par exemple, je peux écrire une scène en fonction de cette image.

Fanny Joly : Qu’est-ce qui vous déclenche : plutôt des images ou plutôt des mots ?
Catharina Valckx : Cette question est un prolongement de la précédente.
Ce qui me déclenche… c’est drôle comme façon de dire, comme un robinet qu’on ouvre. Mais c’est vrai que ça marche un peu comme ça. Il faut quelque chose, un point de départ excitant pour mettre en route une histoire. Quelque chose qui ait un bon potentiel comique et poétique. J’insiste sur le poétique, même si c’est moins flagrant dans mes livres que l’humour. Pour qu’il m’intéresse le comique doit avoir une certaine douceur et une grande simplicité.
Alors est-ce que ce sont des images ou des mots ?
Parfois ce sont plutôt des situations, des scènes. Par exemple pour l’album Totoche (le 1er) j’avais pensé à un personnage qui fait le porte-manteau (littéralement) et qui est renvoyé parce qu’il est trop bavard — pour un porte-manteau. Après j’ai brodé l’histoire autour de cette scène. Le porte-manteau est une idée, mais c’est aussi très « dessinable », un mot et une image.
Pour Haut les pattes ! ça m’amusait de reprendre une expression, Haut les mains en l’occurrence, et de l’adapter au monde animal. Donc là, oui, ces ont des mots qui ont déclenché la suite.
Pour La fête de Billy j’avais cette image de Jean-Claude, le ver de terre, déguisé en rivière pour un bal costumé. Tout peint en bleu, avec un petit bateau ficelé sur le dos. Une image, donc, cette fois.
Les deux sont possibles, en fait ! L’important c’est que j’aie une idée originale, un peu absurde, comme une porte ouverte qui donne envie d’aller explorer cet endroit.

Fanny Joly : Êtes-vous parfois découragée ?
Catharina Valckx : C’est drôle que vous me posiez cette question, parce que je ne connais personne qui ait écrit autant de livres que vous. Près de 300 ! Il semble bien que vous soyez indécourageable !
Être découragé c’est avoir perdu la flamme, l’enthousiasme. C’est sûr qu’il en faut pour faire un livre. En tout cas si l’on veut travailler avec plaisir, ce qui me paraît la seule façon envisageable.
Ce qui pourrait vraiment être décourageant c’est l’incroyable quantité de livres publiés chaque année. Mais bizarrement je crois que j’ai été vaccinée la première fois que je suis allée à Bologne, au salon international de littérature jeunesse. Je n’avais encore jamais publié, j’y allais avec deux manuscrits, espérant trouver un éditeur. Quand j’ai découvert l’envergure de ce salon, ces halls immenses emplis de milliers de livres pour les enfants, j’ai eu un malaise. Mes petits manuscrits n’avaient soudain plus aucun sens, aucune raison d’être. Je suis sortie et me suis effondrée au pied d’un arbre compréhensif. Depuis j’ai appris à accepter cette surproduction comme une donnée regrettable, mais pas rédhibitoire. Et puis d’ailleurs, des auteurs qui me sont vraiment chers, il n’y en a jamais trop.
Les enfants me demandent parfois si mon métier est difficile. Je leur réponds que oui, écrire une bonne histoire est difficile, illustrer est difficile, mais je leur dis aussi que si c’était facile ça ne me plairait plus depuis longtemps.
C’est justement parce que faire un livre est un exercice de haute voltige que cela continue de me passionner. Je connais des découragements, évidemment, mais pas profonds. Ce sont plutôt des moments où ça cale. Quand pendant un temps je n’ai pas de bonne idée, par exemple. Ou quand je recommence un dessin pour la nième fois. Je ne sais pas pourquoi, je garde toujours une sorte de confiance que je vais finir par y arriver.
Et puis je ne recherche pas la perfection. J’aime trop l’expérience, prendre quelques risques. Si mon but était la perfection, je serais sans doute découragée depuis longtemps.

Catharina Valckx : Fanny, vous écrivez beaucoup à la première personne, pour différents âges. Vous dites que quand vous écrivez pour 5 ans vous avez 5 ans, pour 10 vous avez 10, pour 15 vous avez 15. C’est d’ailleurs incroyable comme vous savez faire ça. Qu’est-ce qui fait que vous aimiez tellement retourner dans votre tête d’enfant, ou d’ado ?
Fanny Joly : Je me suis souvent posé la question et, au fil des années, bricolé quelques explications psy à ma façon.
Primo : benjamine d’une fratrie de 8, j’ai pu observer mes aînés à tous les âges.
Deuxio : ayant eu peu accès au micro parmi 9 fortes personnalités à grandes bouches (je compte nos parents) j’ai choisi le papier pour avoir une chance de placer quelques mots.
Tertio : ma mère adorait les enfants. Avant d’épouser mon père, elle l’a prévenu qu’elle en voulait HUIT. Il a pensé : « au 2e, elle se calmera ! » (Il était l’aîné de ONZE. Orphelin de père à 18 ans, il s’est retrouvé chargé de famille aux côtés de sa mère épuisée). Mais non. Maman n’a pas flanché. Dans son portefeuille, après sa mort en 2013, nous avons trouvé des citations recopiées de sa main, dont celle-ci, de Picasso : « il faut beaucoup de temps pour devenir jeune ». En tant que « petite-dernière » officielle et proclamée, j’ai senti sur moi le regard maternel chargé d’une sorte de… nostalgie anticipative. Je pense que ça m’a incitée à rester dans le monde « émerveilleur » de l’enfance.
Enfin, une dernière raison : j’adore les images et leur mélange avec les mots. Sur ce point, écrire pour la jeunesse me comble !

Catharina Valckx : Nous avons quelque chose en commun, ce besoin et cette envie de faire rire. Est-ce que vous arrivez à écrire quand vous êtes triste ?
Fanny Joly : En commun ? Merci pour le compliment. Je vous admire énormément. Vos textes sont aussi drôles que vos dessins.
Triste, je l’ai été souvent et fort. J’ai perdu plein de gens que j’aime et traversé des tunnels de chagrin si sombres que je pensais ne plus jamais écrire. Et puis… j’ai dû m’y remettre. Entre autres pour ma sœur Sylvie. Les rires du public étaient sa raison de vivre. J’ai alors découvert que c’est un métier. Peut-être le seul que je sache faire. Alors go ! Pour moi dans écrire il y a forcément rire. Si ce n’est pas pour rire, je n’écris pas. La vie est assez triste comme ça…

Catharina Valckx : Vous avez écrit tellement de livres ! Presque 300 je crois ! Il marche à quel carburant, ce puissant moteur ? Est-ce qu’il y a une attitude, une philosophie, que vous tenez consciemment à faire passer ?
Fanny Joly : Le moteur ? Le moteur est mon stylo-vélo et le rire ma dynamo. Je pédale à fond à la poursuite d’une idée rigolote. La plupart de mes idées ne sont PAS drôles. En plus, je ne ris pas facilement. Surtout à mes blagues. Traquer les idées rigolotes, les mettre en forme, les juger sévèrement, jeter le gras, serrer les boulons : tout ça me prend des tas d’heures, feuilles de brouillon, stylos à bille, sacs poubelle…
Mon carburant ? Clairement, ce sont les lecteurs qui aiment mes livres, les achètent, demandent des suites.
Je n’ai ni message ni philosophie. Ou plutôt si : humour et plaisir de lire :) !

Bibliographie sélective de Catharina Valckx  :

  • Manu et Nono – Le dernier gâteau, roman, texte et illustration (2019).
  • Billy cherche un trésor, album, texte et illustrations, l’école des loisirs (2018).
  • Série Bruno, albums illustrés par Nicolas Hubesch, l’école des loisirs (2015-2017), que nous avons chroniqué ici.
  • Jo le très vilain petit canard, album, texte et illustrations, l’école des loisirs (2017).
  • Billy et le gros dur, album, texte et illustrations, l’école des loisirs (2015).
  • Les chaussures sont parties pour le week-end, roman, texte et illustrations, l’école des loisirs (2015).
  • La fête de Billy, album, texte et illustrations, l’école des loisirs (2014).
  • Bonjour tout le monde !, album, texte et illustrations, l’école des loisirs (2013).
  • Cheval Fou, album, texte et illustrations, l’école des loisirs (2012).
  • Le bison, album, texte et illustrations, l’école des loisirs (2011).
  • Hauts les pattes, album, texte et illustrations, l’école des loisirs (2011).
  • Ma collection, album, texte et illustrations, l’école des loisirs (2008).
  • Totoche, album, texte et illustrations, l’école des loisirs (2005).
  • Coco Panache, album, texte et illustrations, l’école des loisirs (2004).

Retrouvez Catharina Valckx sur son site : http://www.catharinavalckx.com.

Bibliographie sélective de Fanny Joly :

  • Série Gudule, romans illustrés par Roser Capdevila, Hachette puis Fanny Joly Numerik (2000-2019).
  • Série Les mots rigolos de Pipelette et Momo, romans illustrés par Gaëlle Duhazé, Playbac (2019).
  • Série Cucu la praline, romans illustré par Ronan Badel, Gallimard Jeunesse (2013-2019), que nous avons chroniqué ici, ici, ici, ici, ici et ici.
  • Série La fée baguette, illustrée par Marianne Barcilon, Lito (2006-2019).
  • Mina et les Magicrayons —Le roi des z’embêteurs, album illustré par Christine Davenier, Casterman (2019)
  • Vingt cœurs, album illustré par Christine Davenier, Les éditions Clochette (2017), que nous avons chroniqué ici.
  • Les frisettes de Mademoiselle Henriette, roman illustré par Ariane Delrieu, Hachette Jeunesse (2017).
  • Fleur la terreur, roman, Pocket Jeunesse (2016), que nous avons chroniqué ici.
  • Superminouche, livre-CD illustré par Caroline Hüe, Gallimard Jeunesse (2016), que nous avons chroniqué ici.
  • Rendez-moi mes totottes, album illustré par Fred Benaglia, Gallimard Jeunesse (2015), que nous avons chroniqué ici.
  • Tous en scène, 12 sketchs pour apprentis comédiens, Le livre de Poche (2015).
  • Embrouille en Bretagne, album illustré par Laurent Audouin, Sarbacane (2014), que nous avons chroniqué ici.
  • Qué calor à Barcelone !, album illustré par Laurent Audouin, Sarbacane (2010).
  • Drôles de contrôles, roman illustré par Roser Capdevila, Bayard Poche (2003).

Son site : http://fannyjoly.com.

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Les invité·e·s du mercredi : Katarina Mazetti et Aurore Petit

Par 3 juillet 2019 Les invités du mercredi

Quel bonheur de finir l’année avec de si belles invitées ! On reçoit cette semaine Katarina Mazetti qui a accepté de répondre à mes questions, puis on va visiter l’atelier d’Aurore Petit. À partir de mercredi prochain, vous retrouverez la rubrique estivale, Du berger à la bergère. Bon mercredi à vous !


L’interview du mercredi : Katarina Mazetti

Comment est née la série Les cousins Karlsson ?
Quand j’ai commencé à écrire les Cousins Karlsson, il y avait tant de livres d’enfants « réalistes », qui parlaient de brimades, d’anorexie, de divorces des parents et de toutes sortes de problèmes. Je me suis rendu compte que ma lecture préférée à cet âge était Le club des cinq par Enid Blyton. Ce sont des livres « feelgood », avec beaucoup de suspense et de bonne bouffe. Je voulais offrir aux enfants d’aujourd’hui ce même divertissement formidable, mais le genre avait besoin d’une mise à jour. Les vilains de Blyton sont pour la plupart des étrangères à la peau foncée ou des espions soviétiques. Les problèmes aussi avaient besoin d’une mise à jour — cette série parle de réfugiés, de pollution de l’environnement et même de terrorisme. Pourtant, je veux que les livres soient faciles à digérer et drôles.

La neuvième aventure, Trompette et tracas, vient de sortir en librairie, vous pensiez en écrire autant ?
J’avais prévu d’écrire trois livres sur les cousins — les maisons d’édition et les librairies préfèrent des séries. Et puis, en travaillant là-dessus, je me suis si bien amusée et j’ai reçu tant de lettres des lecteurs que je ne pouvais pas m’arrêter. Des classes d’écoles complètes m’envoyaient des lettres. Cet automne la dixième partie sortira, et celle-là sera définitivement la dernière — je suis déjà en train d’écrire une nouvelle série.

Quelques mots sur cette nouvelle aventure ?
« Trassel och trumpeter » (Trompette et tracas) parle d’une menace d’attentat à la bombe et de trafic de drogues — des thèmes qu’on ne voit pas souvent dans la littérature d’enfant.

Dans cette aventure, un nouveau personnage apparait, Régine. Une envie de neuf ?
En faisant un Français jouer un rôle principal (cousin Alex) j’ai déjà remercié mes lecteurs français. Alors, je voulais passer à un autre grand pays de l’UE : l’Allemagne. Voilà comment le personnage Regine m’est venu à l’esprit. J’ai des lecteurs sympas en Allemagne aussi.

J’aimerais que vous nous parliez de votre processus d’écriture et de la façon dont vous viennent vos idées (par exemple les lubies de Bourdon et les « nouvelles vies » de Tante Frida).
Afin que les lecteurs perçoivent la série comme une unité, il faut des éléments récurrents. Certaines choses dans les premiers livres marchaient plutôt bien, alors je les faisais revenir. Par exemple : les jurons de Bourdon, les changements de travail incessants de Frida et les commentaires bruyants de minou.

L’un des personnages, Alex, est français et vous venez régulièrement au Salon du livre de Paris. Quel est votre rapport à la France ?
En tant qu’écrivain, la France est un pays spécial pour moi. Tous mes livres (pour enfant et adulte) marchent très bien en France. Vous avez des librairies et des bibliothèques formidables, ainsi que des grands et des petits festivals. Récemment, on m’a dit que les Cousins vont sortir en BD. Puisque vous êtes très fort à ça, ce sera très chouette !

Bibliographie jeunesse :

  • Les cousins Karlsson T.8 – Trompette et tracas, Thierry Magnier (2019), que nous avons chroniqué ici.
  • Les cousins Karlsson T.7 — Carte au trésor et code secret, Thierry Magnier (2017), que nous avons chroniqué ici.
  • Les cousins Karlsson T.6 – Papas et pirates, Thierry Magnier (2016), que nous avons chroniqué ici.
  • Les cousins Karlsson T.5 — Vaisseau fantôme et ombre noire, Thierry Magnier (2015), que nous avons chroniqué ici.
  • Les cousins Karlsson T.4 – Monstres et mystères, Thierry Magnier (2015), que nous avons chroniqué ici.
  • Les cousins Karlsson T.3 – Vikings et vampires, Thierry Magnier (2014), que nous avons chroniqué ici.
  • Les cousins Karlsson T.2 – Sauvages et wombats, Thierry Magnier (2013), que nous avons chroniqué ici.
  • Les cousins Karlsson T.1 – Espions et fantômes, Thierry Magnier (2013), que nous avons chroniqué ici.


Quand je crée… Aurore Petit

Le processus de création est quelque chose d’étrange pour les gens qui ne sont pas créateur·trice·s eux/elles-mêmes. Comment viennent les idées ? Et est-ce que les auteur·trice·s peuvent écrire dans le métro ? Les illustrateur·trice·s, dessiner dans leur salon devant la télé ? Peut-on créer avec des enfants qui courent à côté ? Faut-il de la musique ou du silence complet ? Régulièrement, nous demandons à des auteur·trice·s et/ou illustrateur·trice·s que nous aimons de nous parler de comment et où ils·elles créent. Cette semaine, c’est Aurore Petit qui nous parle de quand elle crée.

Je travaille dans un atelier collectif. Nous sommes 8 : auteurs.trices de BD et de littérature jeunesse. Je travaille là tous les jours, de 9 h 30 à 18 h environ. Ça n’a pas toujours été comme ça. Il y a eu des périodes, au cours des 15 dernières années, pendant lesquelles je travaillais chez moi. J’avais du mal à arrêter de travailler, et je pensais tout le temps à mes projets : quand je mangeais, quand j’allais me coucher, quand je me levais le matin. Le fait d’avoir un atelier à l’extérieur de la maison me permet de faire une coupure entre ma vie avec mon fils et mon compagnon, et mon travail.
Ceci dit, je pense très souvent à mes livres en cours, même quand je ne suis pas à mon bureau. Je crois que même quand je ne travaille pas, je travaille. Les idées murissent même quand je n’y réfléchis pas.
Je pense que je peux définir deux grandes lignes dans mon travail. La première serait mon travail de commande, qui est un travail de dessinatrice, au cours duquel on me demande d’apporter une réponse à un sujet, de réagir et de proposer des points de vue sur un thème, un article, l’identité d’une marque, un événement, etc. J’ai beaucoup de mal à faire ce travail-là en dehors de mon atelier car j’ai besoin d’analyser le sujet, lire des choses, me documenter sur internet, regarder des images ou voir des vidéos qui ont un rapport avec le sujet pour m’en imprégner. Ensuite je dois proposer une synthèse de tout ça, et me concentrer pour formuler une réponse en image. Ce travail me demande du silence, et demande à ce que je ferme toutes les portes autour de moi pour m’enfermer dans une bulle.

La deuxième ligne serait mon travail d’autrice. Ce travail-là est plus difficile à décrire, car il est plus incertain. Je ne suis pas sûre de pouvoir définir une manière de travailler aussi claire et systématique. Mes idées de livres naissent souvent dans mes carnets. L’idée peut venir d’un dessin, qui semble parfois très anecdotique. Par exemple, mon Cheval de courses (Albin Michel / 2017) est né d’un tout petit dessin que j’avais fait dans un carnet : c’était une baguette de pain, avec une étoile plantée au bout, et le sous-titre « baguette magique ». J’avais oublié cette idée, et quelques mois plus tard, en feuilletant mon carnet, je suis retombée dessus. J’ai fait un autre dessin sur ce même principe, puis un troisième, un quatrième. Ensuite, le travail a été de récolter suffisamment d’idées pour faire un livre. Ce travail-là ne se fait pas en atelier, mais au quotidien, au cours des conversations, des lectures, des écoutes. À chaque fois que j’entendais une expression qui pouvait donner lieu à un jeu visuel, je la notais, jusqu’à en avoir plus d’une centaine, matière à faire un livre. Ensuite, les dessins définitifs sont réalisés dans mon atelier, et la mise en couleur également, car j’ai besoin de plus de matériel.
De même, pour mon prochain livre qui sort en septembre (Une maman, c’est comme une maison / Les fourmis rouges), je constate que l’écriture s’est faite en dehors de l’atelier : dans le train, à la maison, au café, et que le travail de dessin et de couleur s’est fait à l’atelier. Je crois que, au moment d’écrire, j’ai besoin être dans un endroit plus ouvert et vivant, et qu’au moment de mettre en forme, j’ai besoin de refermer les portes et de m’enfermer dans une bulle.
Dans cette bulle, il y a parfois de la musique, avec très peu de paroles, comme Murcof, Raymond Scott, Arp, Kraftwerk, qui m’accompagnent dans mon geste de dessin. À ce moment-là, mon rapport à la musique est très sensible : la musique définit le rythme de mon dessin, la pression sur ma plume. Quand je suis à mon ordinateur et que je colorise mes images, j’écoute le plus souvent des émissions de radio : des documentaires, des interviews d’artistes ou parfois des débats politiques.
Dans cette phase je suis beaucoup plus disponible pour accueillir des informations, m’intéresser à autre chose qu’à mon travail, et m’ouvrir à nouveau.

Et puis il y a une autre manière de travailler encore qui est celle du travail en binôme. Je travaille régulièrement avec des auteurs.trices dont j’aime les textes. Ces dernières années, nous avons beaucoup collaboré avec Mathis, ce qui a donné lieu à plusieurs séries ou collections (Les aventures de Dolorès Wilson/ Les fourmis rouges ; Le petit pou / Les fourmis rouges ; Mes livres à chanter / Milan). Ce travail en binôme naît par l’alchimie, l’humour et la complicité. Une blague ou une idée qui va nous amuser tous les deux peut donner lieu à un livre si l’un d’entre nous arrive à l’étirer suffisamment pour embarquer l’autre. Le travail ici passe parfois par le langage et le détournement, comme dans nos Livres à chanter, mais aussi par l’image. Dans les aventures de Dolorès Wilson, par exemple, j’ai inventé un univers visuel et des personnages, et Mathis à écrit les premières histoires à partir de mes dessins.

Aurore petitAurore Petit est autrice et illustratrice.

Bibliographie sélective :

  • Des tomates sur mon balcon – Mon petit potager, illustration d’un texte de Thierry Heuninck, De La Martinière Jeunesse (2018), que nous avons chroniqué ici.
  • Dagobert, co-écrit avec Mathis, Milan (2018).
  • Un petit lapin, co-écrit avec Mathis, Milan (2018).
  • 1 temps, illustration d’un texte d’Henri Meunier, Rouergue (2018).
  • Cheval de courses, texte et illustrations, Albin Michel (2018).
  • Le petit pou sait, illustration d’un texte de Mathis, Les Fourmis rouges (2016).
  • Série Les Aventures de Dolorès Wilson, illustration d’un texte de Mathis, Les fourmis rouges (2014-2015), que nous avons chroniquée ici.
  • Des mots globe-trotters, illustration d’un texte de Sylvain Alzial, Actes Sud Junior (2013), que nous avons chroniqué ici.
  • Qu’y a-t-il dedans ?, texte et illustrations, Rue du Monde (2013).

Le site d’Aurore Petit : https://aurorepetit.com.

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Les invité·e·s du mercredi : Flore Vesco et Capucine Habib (Les Incorruptibles)

Par 26 juin 2019 Les invités du mercredi

Aujourd’hui nous recevons Flore Vesco, autrice pour la jeunesse dont le quatrième roman est paru en avril, et Capucine Habib, vice-présidente du Prix des Incorruptibles qui fête ses 30 ans cette année, pour la rubrique « Ce livre-là ».


L’interview du mercredi : Flore Vesco

Quel parcours vous a menée à devenir autrice pour la jeunesse ?
Mon parcours peut se résumer en : une envie, un coup de tête, des tentatives ratées. Et, au bout de ce chemin, une première publication.
Je voulais vraiment écrire, mais mon métier de professeure de français ne m’en laissait pas le temps. À 29 ans, d’un coup, j’ai tout quitté et je suis partie en Slovaquie. La Slovaquie, c’est joli et montagneux, c’est perdu, je n’y connaissais personne, la bière ne coûte rien et il fait nuit à 15h en hiver : je sais pas vous, mais moi j’y vois les conditions idéales pour écrire.
J’y ai passé une année, et j’en suis partie avec mon premier roman, De cape et de mots, dans mes bagages. Ensuite commence le parcours postal du combattant-écrivain : j’ai envoyé mon texte à des tas de maisons d’édition, et j’ai reçu moult lettres de refus type. Et puis à force de le ré-envoyer, j’ai décroché un contrat de publication chez Didier Jeunesse. Ensuite, j’ai eu une chance folle, les opportunités se sont enchainées, et maintenant je me consacre uniquement à l’écriture.

Votre dernier roman, L’Estrange Malaventure de Mirella, paru en début d’année à L’école des loisirs, revisite le conte du Joueur de flûte de Hamelin. Qui est Mirella ? Et pourquoi avoir choisi ce conte traditionnel ?
Mirella est une toute jeune fille qui se trouve dans une position sociale très basse, pendant des temps anciens très durs. Elle commence l’histoire comme une enfant rabaissée, brimée, renfermée. Elle la termine jeune femme, émancipée, s’étant octroyé le droit au plaisir sensuel de la danse ou de la séduction.
Le conte du Joueur de flûte d’Hamelin m’intéressait pour deux raisons. D’une part, il est laconique. Dans ses versions classiques, le récit tient sur une page. Cette trame narrative très épurée laisse plein de blancs à combler, qui sont autant de portes ouvertes à une réécriture personnelle de ce récit.
D’autre part, c’est une histoire totalement injuste, avec une tonalité très noire, qui renoue avec l’esprit des contes dans leurs versions orales anciennes. C’est donc une matière intéressante à travailler, car pas du tout édulcorée, sans mièvrerie aucune.

Vos intrigues sont inscrites dans des contextes historiques reconnaissables, que vous remaniez « à votre sauce » pour proposer aux lecteurs et lectrices des univers fantaisistes et divertissants. Qu’est-ce qui vous plaît dans le fait de tordre légèrement la réalité ?
En quatre romans, je commence à avoir exploré différentes manières de tordre la grande Histoire : De cape et de mots se passe dans un temps ancien imaginaire, qui rappelle le « jadis » du conte mais a clairement des relents de 17e et 18e siècle. Mes deux romans suivants se déroulent au 19e, et mettent en scène des personnages réels (Louis Pasteur, Gustave Eiffel), qui vivent des aventures fictionnelles teintées de fantastique. Ce dernier roman, L’Estrange Malaventure de Mirella, inclut lui-aussi des éléments fantastiques, et dépeint un Moyen Âge un peu stéréotypé, une période des extrêmes qui ne se veut pas historiquement crédible.
J’aime beaucoup faire ça, il me semble que c’est un peu insolent, de revisiter ainsi l’Histoire. C’est une revanche de l’élève sage que j’ai été, qui a soigneusement appris ses faits et dates !

Vous jouez beaucoup avec la langue : le vocabulaire scientifique dans Louis Pasteur contre les loups-garous, celui du monde ouvrier à l’ère industrielle pour Gustave Eiffel et les âmes de fer, le vocabulaire médiéval dans L’Estrange Malaventure de Mirella… Vous inventez même des mots. Le résultat est toujours savoureux ! Comment travaillez-vous avec la langue ?
Merci ! J’essaye de m’amuser différemment dans chaque roman : l’idée, c’est que la forme soit en lien avec le fond. Au début d’un projet, je cherche une intrigue, des personnages, une époque, un univers, mais aussi la langue qui va aller avec. Je commence à remplir un petit fichier « vocabulaire », j’y note du lexique, des tournures de phrases, etc. Je pioche beaucoup chez d’autres auteurs. Après, il ne reste plus qu’à tricoter tout ça, longuement…

Les personnages de vos romans se laissent rarement dicter leur destin… Y en a-t-il un ou une que vous avez eu plus de plaisir à créer ?
Je crois en effet que certains de mes personnages sont nés de manière plus aisée, et pour d’autres l’accouchement a été plus difficile… Mais on oublie !
Et dans tous les cas, oui, vive les personnages qui mettent les pieds dans le plat ! Même en tant que lectrice, j’ai une nette préférence pour les héros et héroïnes qui partent d’eux-mêmes à l’aventure et improvisent en chemin, plutôt que ceux à qui il arrive quelque chose malgré eux, et qui subissent.

Quelles étaient vos lectures d’enfant, d’adolescente ?
J’ai ri avec Le Prince de Motordu, puis j’ai accompagné Matilda, Danny, Charlie et Le BGG. Ado, je suis tombée amoureuse d’Arsène Lupin, puis de Darcy, j’ai été membre de la famille Malaussène, j’ai fait le voyage jusqu’à L’île du crâne, puis en Terre du Milieu.

Pouvez-vous nous dire un mot de vos prochains projets d’écriture ?
Tout d’abord, j’ai une heureuse nouvelle à vous annoncer : j’accouche de 226 bébés en septembre prochain. Ce sera un beau roman illustré, en pleine santé, de 280 grammes. Le parrain est Didier Jeunesse. Ce récit contiendra des hordes de bébés, des mots choupignolesques, des dessins drôlissimes de Stéphane Nicolet, et on y croisera beaucoup de personnages de conte.
Et en 2020 paraitra une adaptation en BD de De cape et de mots faite par Kerascoët (et un peu moi aussi).
Voilà ! J’ai encore plein de projets et d’idées… D’ailleurs, je vous laisse, parce que tout ça ne va pas s’écrire tout seul !

Bibliographie :

  • 226 bébés, texte illustré par Stéphane Nicolet, Didier Jeunesse (à paraître en septembre 2019).
  • L’Estrange Malaventure de Mirella, L’école des loisirs (2019), que nous avons chroniqué ici.
  • Gustave Eiffel et les âmes de fer, Didier Jeunesse (2018).
  • Louis Pasteur contre les loups-garous, roman, Didier Jeunesse (2016).
  • De cape et de mots, roman, Didier Jeunesse (2015).

Retrouvez Flore Vesco sur son site : florevesco.com


Ce livre-là… Capucine Habib (Les Incorruptibles)

Ce livre-là… Un livre qui touche particulièrement, qui marque, qu’on conseille souvent ou tout simplement le premier qui nous vient à l’esprit quand on pense « un livre jeunesse ». Voilà la question qu’on avait envie de poser à des personnes qui ne sont pas auteur·trice, éditeur·trice… des libraires, des bibliothécaires, des enseignant·e·s ou tout simplement des gens que l’on aime mais qui sont sans lien avec la littérature jeunesse. Cette fois, notre invitée est Capucine Habib, vice-présidente du Prix des Incorruptibles, qui fête ses 30 ans cette année.

Choisir un livre ? Parmi les centaines, voire les milliers d’ouvrages de littérature jeunesse lus depuis 40 ans ? Quel choix difficile… impossible même… tant de bouleversements, tant de rencontres, tant de joies et de beauté ! Ma première fois ? Celle de la Vache Orange ? Oui, oui, ma madeleine à moi s’appelle La Vache Orange… un petit Père Castor chez Flammarion qui symbolise ce moment de grâce avec ma grand-mère, blottie au creux de ses bras, dans la chaleur de son lit ; j’ai 2 ans et je peux tourner les pages en même temps qu’elle, je le connais par cœur. La dernière fois que j’ai vu ma grand-mère, elle m’a donné ce livre, gardé précieusement dans son grenier, comme un lien d’enfance et de tendresse à partager à mon tour avec mes enfants.
Sait-on jamais d’où vient ce qui nous construit, ce qui m’a fait devenir celle que je suis aujourd’hui ? Qu’est ce qui m’a conduit à cet amour de la littérature, à cette soif de lectures et de découvertes, au Prix des Incorruptibles ? Peut-être un peu de ce cocon de douceur avec ma grand-mère et de l’idée, que dis-je, de la sensation, que la lecture rapproche les êtres. Après tout, l’un des objectifs des Incos est de partager des lectures, de permettre ces moments de grâce pour petits et grands, de rendez-vous avec l’autre et avec soi-même ! Alors, bien sûr, il y a eu beaucoup d’autres rencontres depuis, d’autres émotions, d’autres serrements de cœur au moment de quitter une histoire, des personnages, d’autres souffles coupés pour des illustrations magnifiques, d’autres livres dont on a l’impression qu’ils sont écrits juste pour nous. Mais cet album, le premier, m’a dit aussi la liberté et la puissance de l’imaginaire que je ne sais trouver si bien que dans la lecture : qui a déjà vu un renard soigner une vache orange ?

Capucine Habib est la vice-présidente de l’association des Incorruptibles, dont l’objectif est de susciter l’envie et le désir de lire des plus jeunes à travers des actions lecture et un prix littéraire annuel. En 2019, pour la 30e édition du Prix, 501 091 jeunes lecteurs répartis dans plus de 8 300 établissements scolaires et périscolaires à travers toute la France, les DOM/TOM et à l’étranger ont lu les livres sélectionnés et élu, parmi eux, leur titre préféré. Retrouvez les lauréats et toutes les informations sur le Prix sur le site des Incos : lesincos.com

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Les invité·e·s du mercredi : Louise Mézel et Bruno Gibert

Par 19 juin 2019 Les invités du mercredi

Aujourd’hui on reçoit Louise Mézel, dont on a adoré les deux premiers albums, les aventures de Roland Léléfan, puis on va visiter l’atelier de Bruno Gibert. Bon mercredi à vous !


L’interview du mercredi : Louise Mézel

Pouvez-vous nous présenter Roland Léléfan et nous dire comment est né ce personnage ?
Roland Léléfan est un petit éléphant qui habite avec moi, dans ma maison, et que je présente dans le premier album de la série, Roland Léléfan se présente. Ce personnage a plusieurs histoires mais toutes sont liées à ma passion pour les éléphants, que je nourris depuis toute petite.
Très tôt, je me suis identifiée aux éléphants, et plus particulièrement à Dumbo, qui a dû apprendre très jeune à voler de ses propres ailes, à l’aide de la petite souris et d’une plume magique. Dumbo a été pour moi un exemple. En grandissant, l’éléphant est toujours resté mon animal « totem », un modèle de force et de douceur, un modèle de conscience au monde également (pour sa mémoire et pour ses cimetières). Par ailleurs, l’image de l’éléphant qui s’envole avec une plume est pour moi une métaphore de l’écriture et de la création.
En 2015, j’ai reçu une commande de l’Institut Imagine de l’hôpital Necker, pour illustrer un site informatif destiné aux enfants traités par la thérapie génique, un traitement lourd pour lequel la Professeure Marina Cavazzana, directrice de la recherche, souhaitait des dessins légers et humoristiques. Au milieu de mes illustrations de cellules, de globules blancs et de moelle osseuse, j’ai laissé s’immiscer de temps à autre la silhouette d’un éléphant. C’était absurde et décalé, cela me permettait aussi de transmettre l’idée d’être fort comme un éléphant. C’est là que la physionomie de Roland est apparue pour la première fois.
En janvier 2017, pour mes trente ans, j’avais en tête de faire un carton d’invitation pour inviter ma famille à mon anniversaire et je ne savais pas quoi dessiner. J’ai alors pensé à la chose la plus importante pour moi et je me suis mise à dessiner des éléphants à la queue leu leu.
Dans les mois qui ont suivi, j’ai repris le dessin d’un éléphant au crayon, et je l’ai développé quotidiennement, selon mes humeurs et mes activités. Roland était né.

Quelle est la part de vous dans ce personnage attachant ?
Roland est sans nul doute un alter ego, il est mon moi « petit ». Je me souviens qu’enfant, je passais toujours dans une rue où il y avait une petite porte. Cela me plaisait bien de savoir qu’il existait au moins une porte dans le monde qui était à ma taille. J’étais aussi un peu inquiète à l’idée de grandir un jour et que la porte devienne trop petite pour moi. Inconsciemment, cette porte représentait l’accès à un monde qui m’était réservé, un monde secret et imaginaire, dans lequel on peut se cacher et disparaître.
Roland est aussi mon « clown ». Il représente tout ce que j’aimerais faire, sans limites. Dormir, manger, mais aussi réaliser des choses impossibles : marcher sur des verres, faire des nœuds avec ses oreilles, étirer son corps à l’infini. Comme moi, il joue de la musique, mais avec sa trompe ! Il ne parle pas et en cela il ressemble un peu aux mimes et aux clowns blancs (tels que Pierrot), personnages naïfs et rêveurs qui peuplent mon imaginaire. Contrairement à moi, son insouciance le caractérise, c’est personnellement pour cette raison que je suis attachée à lui. Avec Roland, tout peut devenir léger et amusant.

Quelles techniques d’illustrations utilisez-vous ?
En général, je dessine principalement au crayon de papier. Pour moi, le premier dessin n’est pas nécessairement un brouillon, c’est aussi là où l’on met son intention première et son émotion. C’est pourquoi je considère que le premier trait peut être le bon. Si le dessin tient, peu importent les imperfections, car elles sont aussi l’expression de la vie.
Pour Roland, j’utilise principalement des crayons de papier et de couleurs. Pour mes autres projets, j’utilise aussi l’acrylique diluée. Depuis deux ans, j’apprends la technique de la lithographie qui me permet de dessiner sur de plus grands formats.
Mon travail est visible sur mon site internet.

Qui sont vos premiers lecteurs et premières lectrices ?
Mes premiers lecteurs sont ma famille et mes amis. Grâce aux réseaux sociaux, le cercle s’est élargi.
Il est en effet possible de suivre Roland Léléfan sur Facebook et Instagram.
Je vous invite d’ailleurs à le suivre si le cœur vous en dit !

Pouvez-vous nous parler de votre parcours ?
Au départ, je ne me destinais pas à l’illustration. J’ai fait une classe prépa littéraire pendant 2 ans et ensuite j’ai étudié la littérature à l’université en même temps que l’histoire de l’art à l’École du Louvre pendant un an et demi. Déjà, je n’arrivais pas à choisir entre le texte et l’image. Je voulais comprendre la littérature en même temps que l’art, et vice versa. Lorsque je suis arrivée en Master I, je me suis aperçue que je n’étais pas faite pour la théorie et que je préférais bien plus inventer et interpréter les textes à ma façon ! Comme j’étais en Erasmus à Rome, je me suis mise à beaucoup dessiner. À mon retour à Paris j’ai décidé de suivre une formation en illustration et j’ai passé les examens d’entrée à l’École Supérieure des Arts Saint-Luc de Bruxelles, à laquelle j’ai été prise et où j’ai étudié le dessin, la composition et l’art des couleurs pendant trois ans.

Quelles étaient vos lectures d’enfant, d’adolescente ?
Enfant : Le bain de Madame Trompette ! de Jill Murphy bien évidemment. C’est mon livre préféré, avec tous les livres de Madame Trompette. Puis les classiques comme Chien bleu de Nadja, Max et les Maximonstres de Maurice Sendak, Les Trois Brigands de Tomi Ungerer. J’aimais déjà beaucoup les histoires avec les animaux, les romans de Mary O’Hara (Mon amie Flicka), Dino Buzzati (La Fameuse Invasion de la Sicile par les Ours). Adolescente, j’ai lu beaucoup de classiques, notamment dans le registre du fantastique (Le Horla de Maupassant, La merveilleuse histoire de Peter Schlemilh de Adelbert de Chamisso). J’ai été très marquée par la découverte du surréalisme (Nadja d’André Breton), et plus tard par les livres d’Albert Cohen.

Quelques mots sur vos prochains ouvrages ? D’autres aventures de Roland ?
Oui ! Roland Léléfan aux sports d’hiver sortira en janvier 2020. Un quatrième album est aussi prévu mais le sujet n’est pas encore arrêté.
D’une manière générale, je souhaite consacrer plus de temps à l’écriture de mes propres histoires.

Bibliographie sélective :

  • Roland Léléfan bouquine, texte et illustrations, La joie de Lire (2019), que nous avons chroniqué ici.
  • Roland Léléfan se présente, texte et illustrations, La joie de Lire (2019), que nous avons chroniqué ici.


Quand je crée… Bruno Gibert

Le processus de création est quelque chose d’étrange pour les gens qui ne sont pas créateur·trice·s eux/elles-mêmes. Comment viennent les idées ? Et est-ce que les auteur·trice·s peuvent écrire dans le métro ? Les illustrateur·trice·s, dessiner dans leur salon devant la télé ? Peut-on créer avec des enfants qui courent à côté ? Faut-il de la musique ou du silence complet ? Régulièrement, nous demandons à des auteur·trice·s et/ou illustrateur·trice·s que nous aimons de nous parler de comment et où ils·elles créent. Cette semaine, c’est Bruno Gibert qui nous parle de quand il crée.

Je n’ai pas de méthode mais j’ai des habitudes.

Je garde en tête des projets pendant plusieurs mois, voire plusieurs années avant de les coucher sur papier. Je note quelques phrases sur mes agendas (comme ça, elles sont « datées »). Je les recopie d’un agenda à l’autre en les complétant. Je me dis souvent « c’est bien mais il manque un truc ». J’aime à penser d’une année l’autre, que mes meilleurs livres sont peut-être à venir. Je me le dis sans certitude.

Une idée, même bonne, c’est rien, c’est un fœtus. Il faut le nourrir pour en faire un géant.

Je me dis parfois qu’un livre est comme un corps. Il faut que tous les organes fonctionnent les uns avec les autres pour que le livre soit bon.

Je travaille chez moi. Avec un petit ordinateur portable quand j’écris. Et un gros quand je dessine. Ils sont dans la même pièce mais dans 2 endroits différents. Il m’est apparu important de séparer géographiquement mes 2 activités que sont l’écriture et le dessin.

Lorsque j’ai commencé à travailler à la fin des années 80, presque personne n’avait d’ordinateur. Je dessinais alors « à l’ancienne » avec des couleurs et du papier. Je trouvais ça assez pénible et frustrant pour moi qui ne suis pas un grand technicien. Posséder enfin un ordi a été une libération !

J’aime tout confier à cette sorte de robot servile et bienveillant. Quand j’étudiais l’art, on me reprochait souvent de n’être pas assez soigneux. L’ordinateur est désormais soigneux pour moi.

Être plus proche d’un employé de bureau, toujours derrière son écran, que d’un artiste ne me dérange pas.

Je travaille presque à toutes les heures de la journée mais jamais en continu. Il faut que je coupe mes séances de travail par d’autres actions, très concrètes, celles-là (par exemple domestiques — planter un clou, laver un verre, faire une tarte —). Je crois que ma concentration meurt après 30 mn ! Mais elle se régénère souvent.

Je ne peux travailler (écrire) en dehors de chez moi (j’ai essayé). Je peux, à la rigueur, me relire. Cela dit, il m’est arrivé de rêver prendre un train grandes lignes uniquement pour y travailler (par exemple un Paris/Nice ou un Paris/Turin).

Les idées me viennent souvent au réveil, alors que je suis encore couché.

J’écoute peu de musique. Si j’écoute de la musique, je ne peux plus rien faire d’autre.

Souvent, j’écoute France Culture.

Quand j’écris, il me faut, en revanche, un total silence (au bout d’un moment, ce silence me pèse).

Quand je travaille, j’ai l’impression d’être un sauvage reclus dans une grotte. Dans l’isolement, il y a quelque chose de primitif. C’est comme s’il fallait me cacher pour travailler (activité honteuse ?).

Quand ma fille rentre du collège, c’est comme un retour au réel. Me voici de nouveau grégaire.

Bruno Gibert est auteur et illustrateur.

Bibliographie (jeunesse) sélective :

  • Tout en rimes : 20 poèmes à compléter, texte et illustrations, Seuil Jeunesse (2019).
  • Le lapin qui ne disait rien, texte et illustrations, Sarbacane (2019).
  • Chaque seconde dans le monde, texte et illustrations, Actes Sud Junior (2018).
  • Le zoo poétique, illustrations de poèmes, Seuil (2018).
  • 45 vérités sur les chats, texte et illustrations, Albin Michel jeunesse (2017).
  • La poésie est un jeu d’enfant, illustration d’un texte de Maurice Carême, Seuil Jeunesse (2015), que nous avons chroniqué ici.
  • Au lit, poussin !, illustration d’un texte de Anne Terral, Albin Michel Jeunesse (2012), que nous avons chroniqué ici.
  • Peluches à Paris, texte et illustrations, Autrement (2011), que nous avons chroniqué ici.
  • Le livre de tous les jumeaux (petits et grands), illustration d’un texte de Philippe Nessmann, Le Baron Perché (2010), que nous avons chroniqué ici.
  • Un roi tout nu, texte et illustrations, Autrement (2002), que nous avons chroniqué ici.
  • Ma petite fabrique à histoires, texte et illustrations, Casterman (1993).

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Les invité·e·s du mercredi : Lucie Albon et Ella Charbon

Par 12 juin 2019 Les invités du mercredi

Aujourd’hui, nous recevons deux autrices-illustratrices de talent ! On commence avec Lucie Albon dont vous connaissez sûrement l’adorable souris Lili, puis on part découvrir les secrets de création d’Ella Charbon. Bon mercredi !


L’interview du mercredi : Lucie Albon

Quelques mots sur votre parcours ?
J’ai appris à lire et à écrire tard. Je me souviens encore de la maîtresse de CM2 qui disait : « tout le monde prend une feuille pour la dictée, SAUF LUCIE »
À l’époque, ce vide était largement comblé par le dessin, un mode d’expression que j’ai dû développer rapidement.
Après la 3 ème, les études ont pris un sens car elles ont commencé à m’intéresser.
F12, les Beaux Arts section BD et les Arts Décoratifs en illustration.

Comment se passe l’élaboration de vos albums ? En quoi le processus diffère-t’il pour les albums dont vous êtes l’illustratrice et ceux dont vous êtes également l’autrice ?
Je suis très souvent l’auteure de mes albums, mais j’aime aller vers des univers que je ne connais pas. Quand cela m’arrive, je trouve l’expérience enrichissante, elle oblige à faire des concessions. Je suis amenée ainsi à être plus juste dans la mise en images, car je ne pourrais pas revenir sur le texte pour commencer ou équilibrer le dialogue texte/images.

Vos techniques d’illustrations semblent très variées : comment les sélectionnez-vous ? Pourquoi, par exemple, avoir fait ce choix original de la peinture au doigt pour la série des Lili la souris ?
Pour réaliser mes premiers albums, je peignais sur mes mains et les photographiais un peu comme des marionnettes. Au bout de 7 tomes, 40 pellicules (car nous n’étions pas encore à l’ère du numérique) et un nombre considérable de crampes, je suis passée de la main à l’empreinte qu’elle laisse sur le papier. Beaucoup plus simple pour garder des originaux !
J’explore différentes techniques pour rester vigilante et amoureuse. Je n’aime pas m’ennuyer en travaillant, mais plutôt me laisser surprendre.

Y’a-t-il des auteur·trice·s et illustrateur·trice·s qui vous inspirent ?
Nous sommes constamment inspirés par ce qui nous touche, je n’ai pas de muse à proprement parler et j’aime beaucoup marcher dans la neige fraîche, quitte à me casser la figure 🙂

Quelles étaient vos lectures d’enfant, d’adolescente ?
Petite, je ne regardais que l’image mais je me souviens avoir été émue par Léo et Max et les Maximonstres. Adolescente, les biographies d’hommes de science m’attiraient particulièrement.

Peut-on en savoir plus sur vos prochains projets ?
Il y en a toujours plusieurs mais tous ne voient pas le jour !
Le prochain projet ne sera pas un album de BD (pourtant déjà scénarisé mais pas encore découpé) mais peut-être que ce sera « Des insectes ». Projet d’empreintes qui est sur mon bureau depuis 2 ans. Encore plus probablement un album sur les jeux de miroirs pour les tout-petits.

Bibliographie sélective :

  • Coucou, tu me vois ?, texte et illustrations, L’élan Vert (2018).
  • Une vie de grenouille, texte illustrations, Blue Dot (2018)
  • Curieuse fourmi, texte et illustrations, Fleur de ville (2018), que nous avons chroniqué ici.
  • Lili, c’est l’heure !, texte et illustrations, L’élan Vert (2017).
  • Allez, les poulettes !, texte et illustrations, L’élan Vert (2016).
  • Les saisons de Lili, texte et illustrations, L’élan Vert, 2016.
  • Mes premières peintures aux doigts, texte et illustrations, L’élan Vert (2015).
  • Le papillon très pressé, texte et illustrations, Fleur de Ville (2015).
  • L’invention des parents, illustration d’un texte d’Agnès de Lestrade, Le Rouergue (2012).
  • Les fruits de Lili, texte et illustrations, L’élan Vert (2012), que nous avons chroniqué ici.
  • Les cerfs-volants, texte et illustrations, L’élan Vert (2012).


Quand je crée… Ella Charbon

Le processus de création est quelque chose d’étrange pour les gens qui ne sont pas créateur·trice·s eux-mêmes. Comment viennent les idées ? Et est-ce que les auteur·trice·s peuvent écrire dans le métro ? Les illustrateur·trice·s, dessiner dans leur salon devant la télé ? Peut-on créer avec des enfants qui courent à côté ? Faut-il de la musique ou du silence complet ? Régulièrement, nous demandons à des auteur·trice·s et/ou illustrateur·trice·s que nous aimons de nous parler de comment et où ils·elles créent. Cette semaine, c’est Ella Charbon qui nous parle de quand elle crée.

Je crée avec des dessins, des photos et depuis peu je m’autorise à créer aussi avec des mots en inventant mes propres histoires.
J’ai en fait la chance de pouvoir illustrer des histoires de Gwendoline et Jean, mais aussi maintenant, les miennes.
La création peut se faire dans des lieux et à des moments très différents.
Quand j’en suis à la découverte, la lecture du texte, je n’ai pas nécessairement besoin d’être à mon bureau. Tout support horizontal fera l’affaire : la table d’un café, la tablette d’un train, mes genoux…
J’imprime le texte et j’annote alors dans la marge les idées qui me viennent, les personnages que j’imagine pour cette histoire, leurs attitudes, leurs expressions, les différents cadrages…
Ensuite, je passe aux crayonnés. Bon, là, il me faut vraiment un bureau, le mien c’est l’idéal, mais je peux m’adapter. C’est à cette étape que je vais créer toutes les scènes avec beaucoup de précision. C’est nécessaire pour moi d’aller loin dans les détails, car si le projet est validé, je pourrai passer plus sereinement à la couleur.
Une fois les crayonnés terminés, une partie de ping-pong s’engage avec Gwendoline dans notre QG préféré, un salon de thé tout juste entre chez elle et chez moi. On va beaucoup échanger sur le texte, les dessins. Quand la partie s’engage avec Jean, alors notre QG préféré sera le net.
Si je réalise un projet, seule, les idées peuvent venir n’importe où, n’importe quand.
Ça peut être suite à une conversation, ça peut être au beau milieu de la nuit… dans ce cas, cette dernière sera très courte : les idées fusent, le projet peut alors prendre dans ma tête sa forme définitive et c’est au petit matin que je note ce qui m’est venu dans la nuit, en espérant ne pas avoir oublié la moitié de ce que j’avais pu imaginer.
Une fois les crayonnés validés par mon éditeur, j’attaque les couleurs. À ce stade, j’adore écouter des livres audio. J’ai une véritable obsession pour les enregistrements des livres de Roald Dahl, en particulier Coup de gigot et autres histoires à faire peur. J’ai dû l’écouter des centaines de fois, je ne m’en lasse pas, c’est comme retrouver des personnages familiers. C’est rassurant.
J’aime aussi piocher dans les fictions littéraires de France Culture ou dans certaines émissions comme Une vie-une œuvre, La compagnie des auteurs…
Cette ambiance sonore aide à me concentrer.
Mais la journée avance et une fois les enfants rentrés de l’école, je lâche tout: mon ordi, mes crayons, et je passe en mode maman. J’ai assez vite abandonné l’idée de travailler en leur présence. Ma concentration et leur excitation ne forment pas un bon duo.
Je réalise que c’est un métier où on peut ne jamais s’arrêter. On est toujours à l’affut d’une idée, c’est inconscient.
L’idée peut venir d’un mot, d’une peinture, d’un clip, d’une musique, en flânant dans la rue, en jouant avec mes enfants…
La création a aussi besoin d’une grande part de rêverie, c’est essentiel.
Et rêver, finalement, on peut le faire n’importe où, à tout moment…

Ella Charbon est autrice et illustratrice.

Bibliographie sélective :

  • Zélie, viens t’habiller !, texte et illustrations, l’école des loisirs (2019).
  • Nous, on répare tout !, illustration d’un texte de Jean Leroy, l’école des loisirs (2018).
  • Mes petits moments choisis, texte et illustrations, l’école des loisirs (2018), que nous avons chroniqué ici.
  • Caché-Trouvé, texte et illustrations, l’école des loisirs (2017), que nous avons chroniqué ici.
  • Dodo, Super !, illustration d’un texte de Gwendoline Raisson, l’école des loisirs (2017).
  • La soupe aux frites, illustration d’un texte de Jean Leroy, l’école des loisirs (2017).
  • Un gâteau comment ?, illustration d’un texte de Gwendoline Raisson, l’école des loisirs (2017).
  • Raspoutine se déguise, illustration d’un texte de Jean Leroy, l’école des loisirs (2016).
  • La montagne, illustration d’un texte de Delphine Huguet, Milan (2016).
  • D’un côté… et de l’autre, illustration d’un texte de Gwendoline Raisson, l’école des loisirs (2014), que nous avons chroniqué ici.
  • Félix à Paris, illustration d’un texte de Géraldine Renault, Éditions Tourbillon (2014).
  • Debout, Super !, illustration d’un texte de Gwendoline Raisson, l’école des loisirs (2014).
  • Vite !, illustration d’un texte de Gwendoline Raisson, l’école des loisirs (2013), que nous avons chroniqué ici.
  • Le grand voyage d’un petit escargot, illustration d’un texte de Gwendoline Raisson, Circonflexe (2013).
  • De toutes les couleurs, illustration d’un texte de Gwendoline Raisson, Circonflexe (2012).
  • Des flots de bisous, texte et illustrations, Gautier-Languereau (2009).
  • Ani’gommettes, texte et illustrations, Gautier Languereau (2008).

Le site d’Ella Charbon : http://ellacharbon.ultra-book.com.

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