La mare aux mots
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Bobi+Bobi

Les invité·e·s du mercredi : Bobi+Bobi et Célia Chauffrey

Par 13 juin 2018 Les invités du mercredi

Deux illustratrices singulières au programme du jour. On commence par Bobi+Bobi pour une interview où l’on en apprend un peu plus sur son travail, ensuite, c’est Célia Chauffrey qui nous ouvre les portes de son atelier. Bon mercredi à vous !


L’interview du mercredi : Bobi+Bobi

Pouvez-vous nous parler d’Une fleur, votre dernier album publié chez À pas de loups ?
Une fleur est l’histoire d’une petite fille qui se sent envahie par ses émotions. Tellement envahie que ça lui semble un peu difficile à gérer. Alors elle essaie de trouver des solutions pour apprivoiser ces émotions. Elle essaie aussi de comprendre d’où elles viennent et ce qu’elle peut en faire. C’est une petite fille optimiste pleine de ressources. Elle réfléchit beaucoup. Les enfants s’interrogent et réfléchissent beaucoup, il ne faut pas l’oublier.

C’est votre premier livre avec Sandrine Kao, comment s’est passée cette collaboration ?
Sandrine Kao est une illustratrice qui écrit. J’aime bien travailler avec des auteurs qui sont à l’aise avec les mots autant qu’avec les images. Ce n’est pas si courant. En ce qui me concerne, l’essentiel d’un album jeunesse se construit dans une concentration plutôt silencieuse, et dans une certaine solitude. Mais on peut échanger au tout début, ne serait-ce que pour voir dans le regard de l’autre comment ça prend forme. C’est ce qui s’est passé – par l’intermédiaire de notre éditrice – qui est une personne attentive et encourageante.

Avec d’autres types de livres, vos collaborations sont différentes ?
Oui. Pour la réalisation d’un album BD par exemple, je collabore tout au long du travail sans problème. Chaque dessin d’une BD exprime une situation précise, alors qu’une planche d’album jeunesse est pour moi le détail d’un tout indivisible plus abstrait. Et en poésie c’est encore autre chose.

Quelles techniques d’illustration utilisez-vous ?
Pour Une fleur j’ai principalement utilisé l’aquarelle. J’ai choisi deux papiers, un papier blanc très beau et très épais pour les fleurs, et un autre plus ordinaire que j’ai préparé moi-même – c’est-à-dire que je l’ai rendu aquarellable à ma manière. Ce qui m’a permis de préparer des fonds colorés avant de commencer à peindre. Je suis peintre avant tout, et même quand je dessine, la peinture est le moteur de mon travail, que ce soit pour un livre, une commande, un travail personnel d’atelier. Je cherche toujours la technique qui convient le mieux à une histoire. D’un livre à l’autre je peux passer du dessin à la peinture à l’huile, du monotype à la couture. J’aime bien cette diversité. Mais la technique n’est que la technique : elle ne change en rien à ma manière de voir, d’interpréter, de dessiner et de peindre.

Où trouvez-vous votre inspiration ?
Essentiellement dans ma tête. J’ai un imaginaire flamboyant comme les robes de Peau d’Âne. Je crois que la nourriture principale de cet imaginaire vient des mots, de la littérature, de la poésie, de la solitude quand elle est choisie, du silence. Je lis beaucoup. Je prends parfois des notes pour ne pas oublier les images et les associations qui se créent spontanément quand je lis.

Quel est votre parcours ?
J’ai longtemps rechigné à faire une école d’arts plastiques, j’avais peur de perdre quelque chose. Ce qui est bien étrange, car à 20 ans j’avais tout à apprendre. Alors j’ai fait Lettres Modernes et Histoire de l’Art, et puis plus tard seulement j’ai suivi les cours d’une école d’arts plastiques. Côté édition, j’ai commencé par de la poésie, j’ai publié mes premiers poèmes très jeune. Côté arts plastiques, en plus de mon travail d’atelier, j’ai commencé par des décors de théâtre, des affiches. Un jour, en découvrant les travaux du concours d’illustration du Salon International de Littérature Jeunesse de Montreuil, je me suis aperçue que l’illustration pouvait être un art à part entière. Et comme je suis une raconteuse d’histoires, ma peinture, mes mots et mes dessins ont fini par se rejoindre en un tout très compact.

D’où est venu ce nom Bobi+Bobi (et d’ailleurs doit-on prononcer le « + » ?)
Ce nom est venu de mon premier blog, je m’appelais « Bobinette » et mes lecteurs m’ont rapidement appelée « Bobi ». Un deuxième Bobi est venu tout naturellement tenir compagnie au premier. Il est venu avec une esperluette (&) qui a été troquée tout aussi naturellement contre un « + ». Ce « + » s’écrit sans espaces entre les deux Bobi, forcément, car il est un espace ajouté à lui tout seul. Et le « + » ne se prononce pas. Il n’y a pas très longtemps – et je vous jure que c’est véridique – j’ai rêvé de Jean-Paul Gaultier. Il me complimentait sur mon pseudo, s’étonnait de ce « + », me disait que c’était intéressant mais que surtout, il ne fallait pas le prononcer. Que voulez-vous ajouter à ça ?

Quelles étaient vos lectures d’enfant, d’adolescente ?
Enfant, j’avais surtout à ma disposition des livres scolaires, dont ceux de français, bourrés d’illustrations, que je lisais et relisais. À 12 ans j’ai pu m’inscrire dans une bibliothèque, et là je me suis rattrapée. J’ai commencé par les Alice (des petits romans policiers) et je suis passée directement à Balzac. Puis Zola. Puis tout ce que je trouvais. C’était fou cette gourmandise. C’est comme ça que j’ai rencontré l’auteur de ma vie : Proust. Et bien plus tard, à 40 ans, j’ai découvert les albums jeunesse…

Y a-t-il des illustrateurs et des illustratrices dont le travail vous touche ou vous inspire ?
Je crois que je dois beaucoup à Carll Cneut et à Suzanne Janssen. Ma peinture était proche de la leur, la leur était proche de la mienne. Je sentais les connexions. Le lien entre mots et images s’est cristallisé quand j’ai découvert leurs univers, très certainement. Aujourd’hui je suis surtout touchée par les artistes qui ont du métier et qui développent une œuvre personnelle, je pense par exemple à Manon Gauthier, Sylvie Bello, Stefan Zsaitsits, Pablo Auladell, Daisuke Ichiba. Les peintres m’inspirent et me stimulent, Jérome Bosch, Rembrandt, Vuillard, Matisse, Richard Diebenkorn, Patrick Procktor, Peter Dahl et cent autres, Raphael Balme, Vanessa Stockard que je viens de découvrir.

C’est sur internet que vous faites vos découvertes ?
Oui, principalement sur Instagram. Tout en limitant mes visites sur les réseaux sociaux, car il y a tellement de choses merveilleuses à découvrir que j’y passerais ma vie si je m’écoutais. Je me tiens à distance d’internet pour rester concentrée sur mon propre travail, pour ne pas perdre le fil.

Quelques mots sur vos projets ?
Je prépare quelques publications à tirage très limité, avec mon collectif. Et je suis passée à la réalisation de grands formats qui pourraient illustrer des albums. De très grands dessins, de très grandes peintures. J’ai envie que le travail d’atelier du peintre rejoigne celui de l’illustrateur. Faire très peu de livres, choisir de faire de l’art avec l’édition jeunesse (plutôt que chercher à en vivre), montrer des originaux aux enfants, leur expliquer en quoi une création graphique est plus qu’une image, voilà ce qui m’intéresse.

Bibliographie jeunesse :

  • Une fleur, illustration d’un texte de Sandrine Kao, À pas de loups (2018).
  • Les mots qui manquent, illustration d’un texte d’Anne Loyer, À pas de loups (2017), que nous avons chroniqué ici.
  • Dix ans tout juste, collectif, HongFei Cultures (2017).
  • Petites gouttes de poésie avec quelques poèmes sans gouttes, illustration d’un texte de Pierre Albert-Birot, Motus (2017).
  • S’aimer, collectif, À pas de loups (2016).
  • À bas la lecture, illustration d’un texte de Didier Lévy, Oskar jeunesse (2015).
  • Comment bien promener sa maman, illustration d’un texte de Claudine Aubrun, Seuil Jeunesse (2015).
  • Ma sœur et moi, illustration d’un texte de Cécile Roumiguière, La Joie de Lire (2012).
  • Un ami pour Lucas, illustration d’un texte de Chun-Liang Yeh, HongFei Cultures (2010).
  • Yin la Jalouse, illustration d’un texte de Qifeng SHEN, HongFei Cultures (2009).

Retrouvez Bobi+Bobi sur son blog : http://bobibook.blogspot.com


Quand je crée… Célia Chauffrey

Le processus de création est quelque chose d’étrange pour les gens qui ne sont pas créateur·trice·s eux-mêmes. Comment viennent les idées ? Et est-ce que les auteur·trice·s peuvent écrire dans le métro ? Les illustrateur·trice·s, dessiner dans leur salon devant la télé ? Peut-on créer avec des enfants qui courent à côté ? Faut-il de la musique ou du silence complet ? Régulièrement, nous demandons à des auteur·trice·s et/ou illustrateur·trice·s que nous aimons de nous parler de comment et où ils·elles créent. Cette semaine, c’est Célia Chauffrey qui nous parle de quand elle crée.

Pour travailler impossibles les terrasses ensoleillées et les carrés TGV… j’ai besoin d’un endroit familier, de quelques litres de thé, de nicotine et surtout de son avec ou sans casque – ça, ça dépend si les collègues de l’atelier sont dans les parages.
Élaborer une illustration ou un album complet n’est pas quelque chose de serein pour moi. En cas de tempête de doute j’ai à portée de casque deux disques refuge : The touch of your lips de Chet Baker et The ghosts of Saturday night de Tom Waits. Je les écoute surtout en début de projet, ce moment très intranquille quand je découvre un texte et que tout est à faire.
Je possède beaucoup de carnets : trop jolis, trop parfaits. Je ne me résous pas à les salir. Les pages sur lesquelles j’ai écrit ou dessiné je les ai arrachées. Je préfère les feuilles libres pour sans complexe commettre à foison des tas de petits dessins caca.
Les dessins caca c’est très important. Il faut que j’en fasse beaucoup pour qu’une de ces petites crottes me parle. Quand une se distingue enfin des autres je saisis mon scalpel, la prélève délicatement et paf je la colle sur une feuille immaculée, elle se met alors à sentir comme le lilas un soir d’avril.
La mini bouse est devenue graine porteuse d’envie et d’intuitions graphiques. C’est magique. Je peux attaquer la phase de recherche pour la narration. À ce moment je remise Tom et Chet dans leur tiroir pour leur préférer de la musique baroque ou du piano – jazz, classique, contemporain mais peu Mozart qui me tape sur les nerfs, ça ne s’explique pas. Peu de chanson, peu d’émissions de radio pour arriver au terme des esquisses, la musique m’accompagne mais elle ne doit pas me distraire. En revanche lorsque le chemin de fer est terminé c’est l’orgie : des trucs très speed, des morceaux parfois douteux (pop italienne des années 80-90, Tekilatex, Grems…) et les podcasts fiction et documentaire France Culture sans retenue. Et quand par chance la phase de réalisation coïncide avec Roland Garros c’est joie joie.
J’adore cette impression d’avoir deux cerveaux : un très attentif à ce que j’écoute et l’autre concentré sur l’image : plus ce que j’entends me passionne mieux je travaille.

Sinon pour commencer un projet j’aime avoir un bureau tout propre avec juste le nécessaire sur la table. Le temps faisant les moutons colonisent les pieds de mon tabouret et la poubelle déborde. Je ne le vois pas jusqu’à ce que ça me gonfle, d’un coup comme ça.
Alors je nettoie, ça brille, je respire.

Célia Chauffrey est illustratrice.

Bibliographie :

  • Trop tôt, illustration d’un texte de Céline Sorin, L’école des loisirs (2017), que nous avons chroniqué ici.
  • Petite Cage cherche un oiseau, illustration d’un texte de Rodoula Pappa, Belin Jeunesse (2017).
  • Le parfum des feuilles de thé, illustration d’un texte d’Ingrid Chabbert, De la Martinière (2016).
  • Sven et les musiciens du ciel, illustration d’un texte de Pierre Coran, L’école des loisirs (2014).
  • Matachamoua, illustration d’un texte de Céline Sorin, L’école des loisirs (2012), que nous avons chroniqué ici.
  • Mademoiselle Tricotin, illustration d’un texte d’Alice Brière-Haquet, Les p’tits bérets (2011), que nous avons chroniqué ici.
  • Les Voyages de Gulliver, illustration d’un texte de Jonathan Swift, Gründ (2011).
  • Pierre la lune, illustration d’un texte d’Alice Brière-Haquet, Auzou (2010), que nous avons chroniqué ici.
  • Celui qui voulait changer le monde, illustration d’un texte de Juliia, Auzou (2010).
  • Hibiscus, illustration d’un texte de Céline Sorin, L’école des loisirs (2010).
  • Quatre fois vite un chuchotis, illustration d’un texte de Jacqueline Persini-Panorias, Soc et Foc (2009).
  • Grand, Moyen, Petit, illustration d’un texte d’Alice Brière-Haquet, Frimousse (2009).
  • La fille du géant, illustration d’un texte de Céline Sorin, Pastel (2010).

Retrouvez Célia Chauffrey sur son blog.

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Des romans pour les plus jeunes

Par 21 août 2017 Livres Jeunesse

Aujourd’hui, je vous propose des romans pour les enfants qui savent déjà bien lire, mais ne lisent pas encore de gros pavés.

Noirbert
Texte de Håkon Øvreås, illustré par Øyvind Torseter
La joie de Lire dans la collection Hibouk
12,90 €, 130×185 mm, 200 pages, imprimé en Pologne, 2017.
Les mots qui manquent
Texte d’Anne Loyer, illustré par Bobi+Bobi
À pas de loups
8 €, 135×190 mm, 56 pages, imprimé en Europe, 2017.
Fleur la terreur
de Fanny Joly
Pocket Jeunesse dans la collection Rigolire
4,95 €, 108×178 mm, 130 pages, imprimé en Espagne chez un imprimeur éco-responsable, 2016.
Le livre envolé de Piotr-Olivius Pilgrim
de Séverine Vidal
Didier Jeunesse dans la collection Il était une (mini) fois
3 €, 115×165 mm, 32 pages, imprimé en France chez un imprimeur éco-responsable, 2016.

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