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Cécile Emeraud

Dis… c’est quoi ton métier ? Les éditeurs de livres pour enfants : Loïc Jacob, Chun-Liang Yeh et Cécile Emeraud

Par 1 août 2012 Fiches métiers, Les invités du mercredi

Tous les mercredis de juillet et août je vous propose de découvrir un métier grâce à deux personnes qui font ce métier-là. Vous découvrirez ainsi ceux qui travaillent autour du livre pour enfants : illustrateurs jeunesse, libraires jeunesse, blogueurs jeunesse, vous avez déjà découvert les auteurs jeunesse (avec Marie Aude Murail et Séverine Vidal), les attachés de presse dans une maison d’édition jeunesse (avec Myriam Benainous et Angela Léry), les traducteurs de livres pour enfants (Rose-Marie Vassallo et Josette Chicheportiche) et les bibliothécaires jeunesse (Laurence Horvais et Thierry Bonnety), cette semaine je vous propose de découvrir les éditeurs de livres pour enfants ! J’ai donc posé des questions, afin de mieux connaître leur profession, à trois éditeurs : Loïc Jacob et Chun-Liang Yeh des éditions HongFei et Cécile Emeraud des éditions du Rouergue. Merci infiniment à eux d’avoir pris le temps de me répondre.


Dis c’est quoi ton métier… Loïc Jacob et Chun-Liang Yeh

Comment définiriez-vous « éditeur jeunesse » ?
– L’éditeur jeunesse est d’abord un éditeur, c’est-à-dire quelqu’un qui cultive l’art de publier et celui de transmettre. L’art de publier se rapporte à un projet d’édition, une œuvre (texte, illustration) et à l’attention que l’éditeur met à créer un « bon livre » pour servir cette œuvre (rencontrer les lecteurs). L’art de transmettre se rapporte d’avantage à un projet éditorial (la ligne de la maison) et aux intentions de l’éditeur lorsqu’il construit son catalogue.
L’intitulé « éditeur jeunesse » précise une dimension supplémentaire en signalant toute l’attention que l’éditeur porte à la spécificité du « lecteur type » à qui il destine ses livres : le bébé, l’enfant et l’adolescent. Non pas que l’éditeur réponde nécessairement à une demande (même si c’est parfois le cas) mais plutôt qu’il tient compte des caractères propres de son lectorat. Celui-là est formidable car curieux et très disponible ; mais il est également très exigeant et sans état d’âme.

Comment êtes-vous devenu éditeur jeunesse ?
– Par choix. HongFei Cultures est une maison d’édition que nous avons fondée à deux. Après que chacun de nous deux ait d’abord mené une autre vie professionnelle, nous avons décidé de travailler à la création de livres. La littérature nous accompagnait depuis toujours. L’image occupait une place importante dans nos vies. C’est assez naturellement que nous avons songé à l’édition jeunesse où il est possible de travailler sur ces deux champs d’expression et, même, de les marier. Pour ce qui nous concerne, ce projet n’était pas dissociable d’une intention interculturelle (la rencontre des cultures chinoises et française) et du souhait de l’inscrire dans une entreprise de création.

Comment est faite la rémunération ? (salaire fixe ? pourcentages ? avances ?) Est-ce que vous avez un métier à côté ?
Comme dans toute entreprise, la rémunération de l’éditeur dépend de la nature de ses liens avec la maison d’édition : il peut être gérant (souvent le cas pour les créateurs des maisons), salarié ou intervenir sur mission. Parfois, lorsque la maison d’édition fonctionne sur un mode associatif, il arrive qu’il travaille à titre gracieux. L’existence d’une autre activité, généralement plus sûrement rémunératrice, dépend donc des choix et conditions de chacun. Les deux éditeurs de HongFei Cultures ont fait le choix d’exercer leur métier à part entière et n’ont pas d’autres activités professionnelles que celle-là.

Comment sont répartis les bénéfices d’un livre entre l’auteur, l’illustrateur et l’éditeur ?
– L’économie du livre est beaucoup plus complexe que le suggère la question, pour trois raisons au moins. D’une part les acteurs sont nombreux ; au-delà de l’auteur, l’illustrateur et l’éditeur (derrière qui on trouve le graphiste, la communication, etc.), la chaîne du livre intègre l’imprimeur, le diffuseur (qui assure la commercialisation du livre auprès des libraires), le distributeur (qui se charge du transport du livre jusqu’à la librairie où il sera vendu et, éventuellement du retour du livre en stock s’il n’est pas vendu), et le libraire. Précisons ici que les cas de figure sont variés : certains éditeurs assurent eux-mêmes diverses tâches (graphisme, communication, diffusion ou distribution). D’autre part, une partie des rémunérations intervient avant même la vente du livre : un livre commence par coûter de l’argent avant d’en rapporter (quand c’est le cas). C’est là une des caractéristiques du métier de l’éditeur : la publication est une prise de risque (assumée et mesurée). Enfin, à la question de la répartition, on répond toujours avec un « camembert » qui montre les pourcentages revenant aux uns et aux autres (en gros, sur un livre de 10€, 3€ vont au libraire, 2,6€ à la diffusion-distribution, 2€ à l’imprimeur, 1,4€ à l’éditeur, 1€ à l’auteur). Malheureusement, il y a loin du schéma à la réalité et on y confond souvent les marges (celles grâces auxquelles sont payés les salaires, les fournisseurs, les locaux, etc.) et les bénéfices. Par exemple, un éditeur ne gagne pas 14% du prix d’un livre puisqu’avec cette part il finance le graphisme, la communication, les évènements, ses locaux, etc. En outre, c’est l’éditeur qui supporte le coût financier des livres qui méritent d’être publiés et défendus même s’il s’avère qu’une perte commerciale est possible. Cette confusion entre marge et bénéfice est souvent source de malentendu, notamment entre les auteurs et les autres acteurs de la chaîne du livre.

Comment choisissez-vous les auteurs ? Les illustrateurs ? Arrive-t-il que des auteurs imposent/proposent un illustrateur ?
– Les éditions HongFei Cultures ont une ligne éditoriale. Nous publions essentiellement des textes d’auteurs de culture chinoise que nous faisons illustrer par des artistes vivant en France. Ensuite, nous avons des intentions à l’égard des jeunes lecteurs ; elles se manifestent notamment à travers une triple thématique : l’intérêt pour l’inconnu, le voyage et la relation à l’autre. Enfin, il y un tempérament général qu’on perçoit à travers la nature des textes et illustrations publiés et qui, chez HongFei Cultures, portent à la douceur plutôt qu’à heurter. C’est sur ces bases que nous effectuons nos choix.

HongFei n’édite que des textes chinois, quelle est la limite de cette spécificité ?
– Notre ligne directrice est double : la rencontre des cultures et la création. Nous publions moins des textes chinois que des textes d’auteurs chinois. La nuance est importante. Elle permet de ne pas trouver dans nos livres une « Chine éternelle » traitée comme un objet de curiosité (souvent sur la base de clichés) mais une écriture qui révèle une Chine sensible et qui s’émeut, susceptible de susciter une création d’illustrations, même loin de sa source (par exemple en France). Par ailleurs, nous publions aussi des livres sans lien avec la Chine, ni par leur auteur ni par leur sujet. Cela rejoint notre préoccupation première d’éditeur : faire de bons et beaux livres pour les jeunes lecteurs.

Est-ce qu’il vous arrive de demander aux auteurs de changer un texte, aux illustrateurs de changer un dessin ?
– Comme éditeur, nous considérons le chemin à parcourir avec un auteur et/ou un illustrateur comme un compagnonnage fondé sur la confiance. Le plus souvent, il y a loin du projet au livre. Chacun, avec son talent et ses compétences, participent à la réalisation du livre et il est entendu que l’éditeur y joue un rôle majeur. C’est d’autant plus vrai lorsqu’il est à l’origine du projet. Ça ne veut pas dire que l’éditeur fait ce qu’il veut et demande ce qu’il veut. Au contraire, nous attendons toujours d’être surpris par le point de vue de l’artiste que vient formaliser un savoir faire technique. Nous ne sommes pas des créateurs et ne souhaitons pas à avoir à dire « il faut écrire cela, il faut dessiner ceci ». Mais nous sommes des lecteurs, au regard formé et exercé. Nos interventions se justifient donc par la recherche de la qualité, de la justesse et, généralement, par la certitude que l’auteur/l’illustrateur peut aller un peu au-delà de sa proposition. Par ailleurs, l’éditeur connaît le marché du livre, ses exigences, ses contraintes, ses faiblesses mais aussi sa disponibilité à découvrir un nouveau texte, une nouvelle illustration. Le succès n’est jamais garanti. Mais avancer ensemble est souvent une satisfaction.

Comment choisissez-vous ce que vous éditez ?
– Le choix se réalise en fonction de critères très objectifs : la ligne de la maison, la possibilité d’intégrer un projet à un ensemble qui le dépasse (le catalogue), la qualité propre du projet, la possibilité de le porter efficacement devant le public. Pourquoi publier un projet qu’on défendra mal ? Il arrive aussi que le choix soit très personnel. Les auteurs ou illustrateurs qui nous sollicitent nous demandent souvent d’expliquer un refus. C’est parfois difficile.

Vous arrive-t-il de commander des projets ?
HongFei Cultures a la particularité d’être essentiellement une maison de commande ; sur la trentaine de titres déjà publiés, à peine un quart sont des projets personnels d’auteurs-illustrateurs. Pour les autres, c’est nous qui avons sollicité les auteurs ou les illustrateurs de notre choix.

Comment vous propose-t-on les textes ?
– Nous recevons surtout les projets par voie électronique ou postale. Parfois, les auteurs ou illustrateurs nous sollicitent pour un rendez-vous pendant lequel ils nous font découvrir leur travail. Les envois sont très nombreux. Rares sont les projets que nous accueillons ; d’abord parce que nous ne publions que très peu de livres par an ; mais aussi parce que, le plus souvent, les envois ne tiennent pas vraiment compte des spécificités de la maison.

Quels sont les plaisirs à être éditeur jeunesse ?
– Comme dans toutes les activités, on a les plaisirs qu’on sait y trouver. Pour notre part, nous avons le plaisir de mettre en œuvre des idées, des projets, celui de mobiliser des talents, de les accompagner, la satisfaction d’un accomplissement de qualité, de servir l’invention géniale du papier par une production qui mérite d’exister. Nous sommes heureux de notre indépendance et de notre liberté, des rencontres nombreuses et variées avec des publics divers… Et puis, comme éditeur jeunesse, nous travaillons en direction d’un lectorat plein des possibles qu’offre la vie lorsqu’elle est à venir.

Et quels sont les mauvais côtés ?
– Les difficultés sont nombreuses mais elles sont chaque fois l’occasion de relever un défi et d’avancer… Nous aimons notre travail et tout ce qui le constitue.

Le site des éditions HongFei Cultures : http://www.hongfei-cultures.com et leur page facebook : https://www.facebook.com/pages/%C3%A9ditions-HongFei-Cultures/282130295139702


Dis c’est quoi ton métier… Cécile Emeraud

– Comment définiriez-vous « éditeur jeunesse » ?
– Le Petit Robert dit de la jeunesse que c’est un « Ensemble de caractères propres à la jeunesse, mais qui peuvent se conserver jusque dans la vieillesse. Fraîcheur, verdeur, vigueur. »
Le travail d’éditeur est justement d’essayer de garder toute sa fraîcheur devant chaque manuscrit, chaque projet, qu’ils soient pour les petits ou pour les grands !
Plus précisément, une fois les manuscrits sélectionnés, mon rôle d’éditrice est d’accompagner le projet dans toutes ses étapes pour le faire devenir livre. C’est un travail de coordinateur car, à chaque étape – sa création avec auteurs et illustrateurs, sa mise en forme avec les graphistes, sa fabrication avec les responsables de production et les imprimeurs, sa promotion et sa diffusion avec les commerciaux – l’éditeur est l’interlocuteur et le pivot qui permet d’aller à l’étape suivante. C’est ce qui est passionnant dans le métier d’éditeur, c’est qu’il ne se résume pas à lire des manuscrits toute la journée, mais qu’il amène à être en lien avec tous les acteurs de la chaîne du livre – de l’auteur jusqu’au libraire – pour faire aboutir ce qui n’était qu’un projet.
On ne peut éditer un livre sans se poser la question de son lectorat – la spécificité « jeunesse » a donc bien sûr toute son importance… mais je ne la prends pas comme une contrainte car il n’est pas « un » enfant mais une multitude d’enfants, chacun avec des besoins, des envies, des expériences et des aspirations différentes. Si l’on fait confiance aux enfants et à leur intelligence, cela laisse une grande latitude ! Face à un manuscrit destiné à la « jeunesse », l’idée est moins de se poser les questions « à qui s’adresse-t-il ? » et « de quoi parle-t-il ? » mais « comment le fait-il » ?
Aux éditions du Rouergue, je m’occupe à présent des collections de romans pour les jeunes lecteurs (zig zag, dacodac et d’autres à venir…)

Comment êtes-vous devenue éditeur jeunesse ?
– D’abord en lisant beaucoup de livres pas forcément pour les enfants quand j’étais enfant. Puis beaucoup de livres pour enfants depuis que je ne suis plus enfant… et, accessoirement, en faisant des études de Lettres Modernes et un DESS d’édition !

Comment travaillez-vous ? (Avez-vous un bureau ou chez vous ?)
– Je travaille dans les bureaux des éditions du Rouergue à Paris, avec mes collègues et ceux des éditions Actes sud et Thierry Magnier. C’est un environnement très stimulant ! Mais je passe aussi du temps au téléphone ou par mail avec mes collègues qui travaillent en Arles, à Rodez et les auteurs et illustrateurs d’ici et d’ailleurs. Et bien sûr, sur les salons, en France ou à l’étranger…

Comment est faite la rémunération ? (salaire fixe ? pourcentages ? avances ?) Est-ce que vous avez un métier à côté ?
Pour ma part, je suis salariée, et n’ai pas d’autre activité que celle d’éditrice.

Comment sont répartis les bénéfices d’un livre entre l’auteur, l’illustrateur et l’éditeur ?
– Grosso modo, les auteurs et illustrateurs ont 6 à 10 % du prix du livre, le libraire environ 35 %, les diffuseur et distributeur 18 %, l’imprimeur 16 %, la TVA 7 % et le reste est pour l’éditeur…

Vous arrive-t-il de commander des projets ?
Très rarement ! Nous publions essentiellement les textes/projets qui nous arrivent spontanément. Dans le cas d’une nouvelle collection que nous lançons, il arrive que nous en parlions aux auteurs pour susciter des idées et des envies, mais sans jamais que la commande ne soit plus précise que cela. Les textes viennent ou ne viennent pas… mais très vite, en général, les collections sont repérées et les projets arrivent d’eux-mêmes.

Comment choisissez-vous ce que vous éditez ? Comment choisissez-vous les auteurs ? Les illustrateurs ? Arrive-t-il que des auteurs imposent/proposent un illustrateur ?
– Je regroupe ces questions, car nous choisissons avant tout des projets faits par des auteurs/illustrateurs, l’un n’allant pas sans l’autre. C’est une question à la fois cruciale et à laquelle il serait fastidieux de répondre précisément, puisqu’il s’agit là de définir notre politique éditoriale ! Bien sûr, nous n’avons pas de grille d’analyse précise avec les différents critères de sélection qui nous permettent de choisir ou de ne pas choisir les manuscrits. Quand nous découvrons un projet, nous nous laissons nécessairement guider par notre subjectivité… Mais nous avons aussi en tête des exigences assez précises en terme d’écriture et d’illustration. Nous ne sélectionnons jamais un projet en fonction du thème qui est traité mais en fonction de la façon dont il est traité : l’originalité du point de vue donné sur un thème, la qualité de l’écriture, du graphisme. Nous recherchons en particulier textes et images qui permettent au lecteur d’avoir des interprétations multiples du livre/du monde et dont le sens ne s’épuise pas à la première lecture…
Quant à la façon dont auteurs et illustrateurs travaillent ensemble, tous les cas sont possibles. Certains auteurs nous proposent de travailler avec un illustrateur de leur choix ; si cela nous semble cohérent avec le projet, alors pourquoi pas ?

Est-ce qu’il vous arrive de demander aux auteurs de changer un texte, aux illustrateurs de changer un dessin ?
– Je dirais que notre rôle d’éditeur est d’être le regard critique des auteurs et illustrateurs : nous les encourageons quand nous trouvons que c’est abouti et nous les poussons à travailler quand nous pensons qu’ils peuvent aller plus loin. Si c’est cela « changer », alors, oui, nous les faisons changer, mais toujours avec leur consentement !

Comment vous propose-t-on les textes ?
– Par La Poste. Par e-mail. Sur les salons… Au téléphone, à l’état d’idée ! Tout est possible !

Quels sont les plaisirs à être éditeur jeunesse ?
– Nombreux : les belles relations qui se nouent avec les auteurs, illustrateurs mais aussi avec les autres acteurs de la chaîne du livre. Les rencontres avec les lecteurs et leurs étonnantes lectures. La belle surprise quand on découvre un manuscrit tout neuf. Et la chance de ne jamais faire la même chose !

Et quels sont les mauvais côtés ?
– C’est addictif !

 Le site des éditions du Rouergue : http://www.lerouergue.com et leur page facebook : https://www.facebook.com/rouerguejeunesse

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