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Coline Pierré

Les invité·e·s du mercredi : Coline Pierré et Øyvind Torseter

Par 18 avril 2018 Les invités du mercredi

C’est un mercredi un peu spécial pour moi aujourd’hui. On commence par une longue interview avec une autrice que j’apprécie beaucoup, tant pour son travail que pour sa personnalité, Coline Pierré, ensuite on part en vacances avec l’un de mes illustrateurs préférés, Øyvind Torseter. À travers ces deux rencontres, j’espère vraiment vous donner envie de connaître leur travail. Bon mercredi à vous !


L’interview du mercredi : Coline Pierré

Pouvez-vous nous dire quelques mots sur votre très bel album Le jour où les ogres ont cessé de manger des enfants ?
Après avoir illustré la couverture de mon second roman, L’immeuble qui avait le vertige, Loïc m’a contactée pour me dire qu’il l’avait aimé et me demander si ça m’intéresserait de monter un projet de livre ensemble. Je connaissais et j’aimais son travail donc j’étais ravie.
J’avais justement cette idée d’histoire en tête. Je ne sais plus comment elle est née, mais je me souviens très bien où : j’étais devant ma cuisinière.
J’en ai parlé en quelques mots à Loïc et il a été curieux. J’ai écrit l’histoire, elle lui a plu et on s’est lancés. On l’a proposée à Olivier Douzou, qui est l’éditeur des albums au Rouergue. Il a été tout de suite intéressé, et il y a apporté des choses vraiment intéressantes, un regard extérieur qu’on n’avait pas.
C’est une sorte de conte moderne humoristique, qui aborde notre rapport à l’alimentation et à la consommation. C’est aussi un livre qui milite de manière pas vraiment dissimulée pour le végétarisme. Pour la petite anecdote, j’ai écrit ce texte avant de cesser de manger de la viande. Et je n’en ai vraiment saisi la portée que lorsque Loïc, puis Olivier, y ont posé leur regard. Il faut croire que quelque chose infusait sans doute déjà en moi. 🙂

Comment avez-vous travaillé sur ce projet avec Loïc Froissart ?
J’ai écrit une première version du texte à partir de laquelle Loïc a fait de premières images. Puis j’ai écrit mille versions du texte et Loïc a refait mille versions des images. Parfois en parallèle, parfois en rebondissant sur le travail et les idées de l’autre. Loïc a apporté des idées et de nouvelles dimensions au texte. On a un peu le même fonctionnement, je crois, on tâtonne, on recommence, on n’est pas satisfait, on améliore petit à petit. Il s’est passé plus de trois ans entre la première version du texte et la publication du livre, donc on a eu tout le loisir d’hésiter et de parfaire les choses.
Entre temps, on a monté une lecture dessinée et sonore ensemble (une histoire d’oiseau dont personne ne comprend le chant), on prépare une lecture dessinée et musicale à partir des Ogres, et on réfléchit à de nouveaux projets de livres.

Vous avez créé Monstrograph avec votre compagnon Martin Page, pouvez-vous nous parler de ce projet ?
Nous avons monté il y a quelques années cette maison de micro-édition pour y publier des livres courts et hors-normes, impubliables ailleurs ou refusés partout, et auxquels nous tenons. Ce sont souvent des textes un peu bizarres et très personnels. Pour l’instant, il s’agit surtout de livres illustrés et d’essais. (au départ, on faisait aussi un peu de sérigraphie mais on n’a plus vraiment le temps pour ça).
On ne se donne aucun objectif en termes de régularité, on fait les livres que l’on veut, quand on a envie. C’est un plaisir de pouvoir travailler sur des formats un peu différents, et de réfléchir à tous les aspects du projet, de penser quelque chose de global : écriture, illustration, maquette, choix du format, du papier, vente. Et puis ça permet de s’affranchir du temps parfois trèèèès long de l’édition.
Mais c’est aussi un sacré travail (et un investissement financier personnel) donc on en fait très peu. Mais ils font aussi parfois naître de beaux projets : J’ai par exemple fait un atelier d’écriture sur la base d’un de mes livres illustrés, et une classe de collégiens avait monté une lecture musicale à partir d’un de ces textes.
On aimerait aussi un jour s’ouvrir à des publications d’amis, ou traduire des textes courts d’auteurs qu’on aime.

L’engagement prend une grande place aussi dans votre travail à vous et dans celui de Martin, j’ai l’impression. Pouvez-vous nous en parler ?
Je n’ai pas l’impression d’être une fille très engagée (je manifeste très rarement, je ne fais pas partie d’associations), je culpabilise même souvent de cette inaction quand je vois les autres qui agissent concrètement. Alors pour donner le change, j’essaie d’être engagée avec mes armes à moi, là où je me sens plus à l’aise : dans ma vie quotidienne (véganisme, écologie…), dans mon langage, dans mes rapports aux autres, dans mes votes, dans ce que je dis aux élèves que je rencontre, et puis j’essaie de faire des livres qui véhiculent (souvent clandestinement, parfois plus frontalement) les valeurs auxquelles je crois : féminisme, antispécisme, humanisme…
Martin et moi sommes radicaux dans différents domaines 🙂

Parlez-nous de votre parcours
J’écris depuis l’enfance. Adolescente, j’écrivais aussi des chansons, mais l’idée de monter sur scène me terrorisait. J’avais envie que la création fasse partie de ma vie d’adulte, sans vraiment me décider pour un art. J’oscillais entre musique et écriture, j’ai fait un peu de vidéo, de dessin…
J’ai suivi des études d’information et communication à la fac, avec la vague intention de devenir journaliste, car c’était le compromis que j’avais trouvé pour à la fois rassurer mes parents avec le spectre d’un « vrai métier », et vivre de l’écriture. J’ai abandonné en cours de route parce qu’au fond, ce n’était pas ça que j’avais envie de faire. Je suis devenue rédactrice indépendante, et en parallèle, j’ai continué à essayer d’écrire des livres (j’ai écrit beaucoup de débuts de romans). Un jour, j’ai fini par réussir à terminer une histoire, et L’école des loisirs l’a publiée [NDLR Apprendre à ronronner sorti en 2013]. Assez vite, j’ai développé des activités annexes qui m’intéressent beaucoup (animation d’ateliers d’écriture, lectures musicales, création de projets mêlant écriture, son, vidéo…) et qui m’ont permis d’en faire mon métier. 
Maintenant, je reviens doucement à la musique en la mêlant à ma pratique de la littérature, je compose des musiques qui accompagnent des lectures, et j’ose enfin monter sur scène pour les jouer.

Où trouvez-vous votre inspiration ?
Dans mes souvenirs d’enfance et d’adolescence, dans mes sentiments d’adulte, dans ce que vivent mes proches, dans mes angoisses, mes colères, mes doutes et mes incapacités, dans le monde partout autour de moi, en essayant de décaler légèrement mon regard sur la réalité, d’ouvrir des portes dérobées, de renverser des situations, de faire entrer en collision des choses qui s’opposent pour créer des mini big bang intimes. Et puis dans les œuvres d’art des autres, parce qu’elles me donnent de l’énergie et des envies. Mais aussi dans celles que j’aurais aimé aimer mais qui ne me plaisent pas, parce qu’elles me donnent envie de les réécrire.

Est-ce quand on vit avec un·e auteur·trice ça inspire ou au contraire c’est parfois compliqué de ne pas se piquer l’un l’autre des idées ? Est-ce que Martin est votre premier lecteur et inversement ? Intervenez-vous l’un·e sur le travail de l’autre ? (je précise que j’aurai posé la même question à Martin)
Oui, nous sommes le premier lecteur l’un de l’autre, on se fait toujours relire nos livres au moins deux fois. Nos écritures et nos goûts sont plutôt proches, nos idées aussi, donc je pense qu’on comprend bien ce que l’autre veut faire dans ses textes, c’est quelque chose de très précieux pour l’un comme pour l’autre. On sait qu’on peut être franc dans nos remarques et nos corrections, et on est capables d’accepter les critiques de l’autre sans y mettre trop d’ego, c’est important (cela dit, on est très bienveillants). Et c’est pareil quand on écrit des livres ensemble.
En ce qui concerne les idées, ce n’est pas une guerre ! Parfois, une idée naît au cours d’une conversation ou d’une blague commune, et alors la grande question de « à qui appartient cette idée ? » apparaît, mais c’est rare. C’est comme ça par exemple qu’on a décidé de co-écrire un projet de série jeunesse, parce qu’on ne savait plus qui en avait eu l’idée. Mais le partage des idées n’est pas source de scènes de ménage, il y en a assez d’autres dans l’univers. 🙂
C’est au contraire plutôt inspirant d’être au contact des idées et de l’enthousiasme de l’autre (parce qu’on n’a pas les mêmes périodes creuses), on s’épaule, on se stimule. Et c’est un sacré confort de vivre avec quelqu’un qui fait le même métier que soi, qui comprend vraiment nos problématiques, qui a le même rythme de travail. Il n’y a que lorsque l’un de nous a un texte accepté par un éditeur qui a refusé un texte à l’autre, que c’est un peu frustrant. Mais ça n’arrive pas souvent.

Quelles étaient vos lectures d’enfant, d’adolescente ?
Enfant, je ne faisais pas très attention aux noms des auteur.trice.s qui étaient écrits sur les livres (honte à moi). Je lisais en vrac ce qui m’interpellait, par le ton, l’histoire, les idées. Je me souviens avoir adoré (et désastreusement tenté de plagier à 11 ans) la série des « Enquête au collège » de Jean-Philippe Arrou-Vignod, je me souviens avoir relu mille fois « Les cacatoès » de Quentin Blake, avoir dévoré une bonne partie de la collection des « Chair de poule », avoir grandi avec les abonnements à L’école des loisirs et avoir lu un paquet de bandes dessinées : les classiques de la bande dessinée franco-belge, et puis les magazines Disney (Le journal de Mickey, Super Piscou Géant…) 
Adolescente, je me suis construite avec les livres de Boris Vian, Howard Buten, Virginie Despentes, Manu Larcenet, Roald Dahl, Hubert Selby Jr, Oscar Wilde, Marjane Satrapi, Bill Watterson… (argh, je réalise que ce sont majoritairement des hommes).

Que lisez-vous en ce moment ?
Je viens de lire un livre réjouissant de Sophie G. Lucas, une sorte d’essai poétique qui s’appelle Assommons les poètes. Dernièrement, j’ai aussi beaucoup aimé Inséparables, de Sarah Crossan, et adoré Handi-gang de Cara Zina (un roman qui met en scène un groupe d’adolescents souffrants de différents handicaps, qui décident d’agir pour dénoncer les injustices dont ils sont victimes). Et parmi l’amoncellement de livres en cours à côté de mon lit, il y en a qui sont extras : Je suis le genre de fille, de Nathalie Kuperman, La vie effaçant toutes choses de Fanny Chiarello, Ces hommes qui m’expliquent la vie, de Rebecca Solnit, et Olympe de Gouges, la bande dessinée de Catel et Bocquet. (tiens, cette fois, ce ne sont presque que des femmes !)

Quelques mots sur vos prochains ouvrages ?
Mon nouveau livre paraît au Rouergue aujourd’hui (youhou !). C’est un roman pour enfants qui s’intitule La révolte des animaux moches. Il met en scène un groupe d’amis composé de quatre animaux, dans un monde très légèrement futuriste où animaux et humains vivent en paix (c’est-à-dire sans se manger). Seulement, les animaux « nobles » (chevaux, chiens…) sont désormais les alliés des humains, et les animaux moches sont déconsidérés, méprisés, ils sont devenus les nouveaux prolétaires de ce monde. Alors les quatre héros du livre décident de mener une révolte pour faire advenir plus de justice et être reconnus à leur juste valeur.
Chez Monstrograph, la maison de micro-édition que j’ai créée avec mon compagnon, Martin Page, nous publions aussi deux livres ce printemps. 
Un livre collectif que nous éditions tous les deux et qui interroge 31 artistes sur les conditions de leur création. Il s’intitule : Les artistes ont-ils vraiment besoin de manger ? Actuellement, il est en souscription via un financement participatif [NDLR plus d’info ici].
Et puis un court essai que j’ai écrit, qui parle de la littérature, de la fiction, et du rôle politique et social de l’imagination et des fins heureuses, intitulé : Éloge des fins heureuses.

Bibliographie : 

  • La révolte des animaux moches, roman illustré par Anne-Lise Combeaud, Rouergue (2018).
  • Le jour où les ogres ont cessé de manger des enfants, album illustré par Loïc Froissart, Rouergue (2018), que nous avons chroniqué ici.
  • La Folle rencontre de Flora et Max, roman coécrit avec Martin Page, l’école des loisirs (2016).
  • Ma fugue chez moi, roman, Le Rouergue (2016), que nous avons chroniqué ici.
  • L’immeuble qui avait le vertige, roman, Le Rouergue (2015).
  • N’essayez pas de changer, le monde restera toujours votre ennemi, roman coécrit avec Martin Page, Monstrograph (2015).
  • Petite encyclopédie des introvertis, roman, Monstrograph (2015).
  • Apprendre à ronronner, roman illustré par José Parrondo, l’école des loisirs (2013).

Le site de Coline Pierré : http://www.colinepierre.fr.


En vacances avec… Øyvind Torseter

Régulièrement, nous partons en vacances avec un·e artiste. Je ne sais pas si vous êtes comme moi, mais moi j’adore partir comme ça avec quelqu’un, on apprend à la·le connaître notamment par rapport à ses goûts… cet·te artiste va donc profiter de ce voyage pour nous faire découvrir des choses. On emporte ce qu’elle·il veut me faire découvrir. On ne se charge pas trop… Des livres, de la musique, des films… sur la route on parlera aussi de 5 artistes qu’il·elle veut me présenter et c’est elle·lui qui choisit où l’on va… 5 destinations de son choix. Cette fois-ci, c’est avec Øyvind Torseter que nous partons ! Allez, en route !

5 albums jeunesse :  

  • Asbjørnsen and Moe : Norwegian folktales [NDLR sorti en France sous le titre Contes populaires norvégiens]
  • Tove Jansson : Moomin [NDLR sorti en France sous le même titre]
  • Jockum Nordstrom: Sailor and Pekka [NDLR sorti en France sous le titre Sailor et Pekka font les courses]
  • Jan Loof : The red apple
  • Astrid Lindgren : Emil [NDLR sorti en France sous le titre Les farces d’Emil]

5 romans :

  • Jon Fosse : Trilogien
  • Haruki Murakami : Colorless Tsukuru Tazaki [NDLR sorti en France sous le titre L’Incolore Tsukuru Tazaki et ses années de pèlerinage]
  • Lars Saabye Christensen : The half brother
  • Vigdis Hjorth : Wills and Testament
  • Karl Ove Knausgård : My struggle

5 DVD

  • Vertigo [NDLR sorti en France sous le titre Sueurs froides]
  • Twin Peaks [NDLR sorti en France sous le titre sous le même titre]
  • Lost in translation [NDLR sorti en France sous le titre sous le même titre]
  • Fanny and Alexander [NDLR sorti en France sous le titre Fanny et Alexandre]
  • Bladerunner [NDLR sorti en France sous le titre sous le même titre]

5 CD

  • Talk Talk : Laughing stock
  • Joanna Newsom : Ys
  • Robert Wyatt : Rock bottom
  • Biosphere : Substrata
  • Bill Callahan : Dream River

5 BD

  • Tove Jansson : Moomin, The complete Tove Jansson Comic Strip
  • Lars Fiske and Steffen Kverneland : Kanon
  • Pushwagner : Soft City [NDLR sorti en France sous le même titre]
  • Chris Ware : Jimmy Corrigan [NDLR sorti en France sous le même titre]
  • Joost Swarte : Is that all there is?

5 lieux

  • Shanghai, China
  • Lofoten, Norway
  • Reykjavik, Iceland
  • Cornwall, UK
  • Nordmarka, Oslo

5 artistes

  • David Hockney
  • Brian Eno
  • Saul Steinberg
  • David Shrigley
  • Vanessa Baird

Øyvind Torseter est auteur et illustrateur

Bibliographie française :

  • Noirbert, illustration d’un roman de Håkon Øvreås, La joie de Lire (2017), que nous avons chroniqué ici.
  • Tête de mule, BD, texte et illustrations, La joie de Lire (2016), que nous avons chroniqué ici.
  • Maarron, illustration d’un roman de Håkon Øvreås, La joie de Lire (2015), que nous avons chroniqué ici.
  • Socrate et son papa, illustration d’un roman de Einar Øverenget, La joie de Lire (2015), que nous avons chroniqué ici.
  • Ina et Aslak opération dynamique, illustration d’un album de Tore Renberg, Didier Jeunesse (2014), que nous avons chroniqué ici.
  • Pourquoi les chiens ont la truffe humide, illustration d’un album de Kenneth Steven, Cambourakis (2013), que nous avons chroniqué ici.
  • Ina et Aslak apprentis bûcherons, illustration d’un album de Tore Renberg, Didier Jeunesse (2013), que nous avons chroniqué ici.
  • Le trou, album, texte et illustrations, La joie de Lire (2012), que nous avons chroniqué ici.
  • Gravenstein, album, texte et illustrations, La joie de lire (2011).
  • Detours, album, texte et illustrations, La joie de lire (2009).
  • Mr Randpy, album, texte et illustrations, Rouergue (2002).

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Vivre en harmonie avec les animaux

Par 22 février 2018 Livres Jeunesse

Sans le dire clairement, les trois livres du jour parlent de protection animale. C’est parfois bien plus intelligent d’utiliser des chemins détournés pour faire passer des messages. Aujourd’hui, on parle donc de végétarisme, d’animaux disparus et de vivre en harmonie avec les animaux.

Le jour où les ogres ont cessé de manger des enfants
Texte de Coline Pierré, illustré par Loïc Froissart
Rouergue
15,50 €, 210×280 mm, 40 pages, imprimé au Portugal, 2018.
Où êtes-vous ?
de Barroux
Seuil Jeunesse
12,50 €, 225×280 mm, 40 pages, imprimé au Portugal, 2018.
Dans ma montagne
Texte de François Aubineau, illustré par Jérôme Peyrat
Père fouettard dans la collection Grain de sable
13 €, 235×238 mm, 32 pages, imprimé en Belgique chez un imprimeur éco-responsable, 2017.

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Du berger à la bergère : de Coline Pierré à Loïc Froissart

Par 9 août 2017 Les invités du mercredi

Cet été, on vous propose à nouveau la rubrique du berger à la bergère tous les mercredis. Cette rubrique vous avait tellement plu l’été dernier, nous nous devions de la reprendre (il faut dire qu’à nous aussi elle plaît beaucoup) ! Donc tous les mercredis jusqu’à la rentrée, ce sont des auteur.trice.s et des illustrateur.trice.s qui posent trois questions à un auteur.trice ou une illustrateur.trice de leur choix. Puis c’est à l’interviewé.e d’en poser trois à son tour à son intervieweur.euse d’un jour. Après Régis Lejonc et Janik Coat, Stéphane Servant et Madeline Roth, Patrick Pasques et Sévérine Vidal et Thanh Portal et Maurèen Poignonec, cette semaine c’est Coline Pierré qui a choisi de poser des questions à Loïc Froissart !

Coline Pierré : J’ai l’impression que les écrivains deviennent écrivains pour régler (ou au moins questionner) le problème qu’ils entretiennent avec le langage. Alors as-tu toi aussi un problème existentiel avec lequel tu tentes de dialoguer quand tu dessines ?
Loïc Froissart : Je crois que ce que tu dis concerne aussi les dessinateurs même si les moyens sont différents, je pense qu’on ne crée pas si on n’éprouve pas à l’origine une difficulté pour exprimer sa pensée. Sinon, le questionnement existentiel dans mon travail, c’est d’abord essayer de comprendre comment donner de la vie à mes images.

Coline Pierré : Comment sais-tu qu’un dessin est terminé ?
Loïc Froissart : Je ne m’acharne jamais sur ma feuille mais je peux recommencer un dessin dix fois. J’ai l’impression que certains des dessins qui sont dans mes livres ne sont pas vraiment finis, que j’aurais pu chercher encore mais il m’arrive d’abandonner et de passer à la suite quand je vois la quantité de papier et de temps que je viens de gâcher.

Coline Pierré : Il y a quoi dans ton atelier ou sur ton bureau ? (d’utile, d’inspirant, d’inutile mais pourtant indispensable, d’encombrant…)
Loïc Froissart : J’ai deux bureaux, le premier est chez moi, je ne laisse personne y entrer car c’est un foutoir, le second dans l’atelier que je partage avec d’autres dessinateurs est presque vierge de toute trace de vie. D’un côté ou de l’autre, je m’arrange pour qu’il n’y ait pas trop d’images autour de moi parce que ça crée des interférences.

Loïc Froissart : À qui est adressé ce que tu écris ?
Coline Pierré : J’écris avant tout pour ceux qui se sentent en décalage avec les autres, pas à leur place dans les groupes, pas à leur place dans les rapports de force, pas à leur place à l’école, pas à leur place dans la réalité. Ceux pour qui les livres sont parfois des amis plus réconfortants que ceux de la vie réelle. D’une certaine manière c’est aussi à moi que je m’adresse, à l’adolescente pas à sa place que j’étais. Je tente de la faire rire, de la réconforter, de la toucher, de l’encourager, de la rendre fière.

Loïc Froissart : Depuis quand écrire est un besoin ? Y a-t-il eu événement déclencheur ?
Coline Pierré : Écrire est un besoin avant tout parce que c’est ma manière de penser. J’ai besoin de prendre le clavier ou le stylo pour formuler mes idées, parfois même pour savoir ce que je pense. Je ne suis pas quelqu’un de très spontané. J’imagine que ça fait longtemps que je fonctionne comme ça, mais je ne me le suis formulé qu’à l’adolescence, quand écrire est devenu une sorte d’échappatoire, et la possibilité d’inventer une alternative plus absolue à la réalité, que je trouvais molle et décevante. Avant le roman, ça passait par des journaux intimes, des blogs, des chansons, des nouvelles. L’écriture était (et est toujours) un des rares endroits où je me sens fidèle à moi-même ?

Loïc Froissart : As-tu le temps de lire ?
Coline Pierré : J’adore lire mais je suis une mauvaise lectrice. Je m’endors sur les livres au bout de quelques pages le soir, j’abandonne les livres en cours de route (même parfois quand ils m’intéressent), je me laisse happer par tous les textes qui m’interpellent puis je les oublie aussi vite, je lis très peu de classiques, de livres primés, de livres recommandés, je relis les mêmes livres, je ne sais pas bien « lire vite », et j’achète bien plus de livres que je n’en lis vraiment. Et quand j’ai le choix entre lire et écrire (dans un train, par exemple, ou quand mon fils fait la sieste), je choisis très souvent l’écriture. Il y a presque toujours une vingtaine de livres au pied de mon lit mais je les lis peu. Je les regarde, je les feuillette, je les soupèse, parfois je les convoque, je les corne ou les souligne. Je m’entoure de livre, c’est ma manière de lire.

Bibliographie de Coline Pierré :

  • La Folle rencontre de Flora et Max, roman coécrit avec Martin Page, l’école des loisirs (2016).
  • Ma fugue chez moi, roman, Le Rouergue (2016), que nous avons chroniqué ici.
  • L’immeuble qui avait le vertige, roman, Le Rouergue (2015).
  • N’essayez pas de changer, le monde restera toujours votre ennemi, roman coécrit avec Martin Page, Monstrograph (2015).
  • Petite encyclopédie des introvertis, roman, Monstrograph (2015).
  • Apprendre à ronronner, roman illustré par José Parrondo, l’école des loisirs (2013).

Le site de Coline Pierré : http://www.colinepierre.fr.

Bibliographie (sélective) de Loïc Froissart :

  • Ma cabane, album, texte et illustrations, Le Rouergue (2016).
  • Enfants cherchent parents trop bien. Pas sérieux s’abstenir, album, illustration d’un texte d’Elisabeth Brami, Seuil Jeunesse (2014).
  • Une indienne dans la vie, roman, illustration d’un texte d’Alex Cousseau et Valie Le Gall, Le Rouergue (2014).
  • Je voulais un chat et j’ai une sœur, album, illustré par Karine Dupont-Belrhali, Milan (2013).
  • En piste, les dés !, livre jeu, illustration d’un texte de Madeleine Deny, Tourbillon (2012), que nous avons chroniqué ici.
  • Londres, documentaire, illustration d’un texte de Stéphanie Ledu, Milan (2012).
  • Aujourd’hui, en Suède, documentaire, illustration d’un texte d’Alain Gnaedig, Gallimard Jeunesse (2011), que nous avons chroniqué ici.

Le site de Loïc Froissart : http://www.loicfroissart.com.

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Les invité.e.s du mercredi : Ulysse Malassagne et Coline Pierré

Par 16 novembre 2016 Les invités du mercredi

Aujourd’hui, c’est Ulysse Malassagne que nous recevons. Le premier tome de sa BD Le collège noir m’a beaucoup plu (je vous en parle bientôt) et j’avais envie d’en savoir plus sur lui. Ensuite, c’est à l’auteure Coline Pierré que j’ai demandé de participer à la rubrique Coup de cœur/Coup de gueule. Bon mercredi à vous !


L’interview du mercredi : Ulysse Malassagne

ulysse malassagneComment est né Le collège noir ?
Avec Le Collège Noir, j’ai lié deux projets, celui de raconter mes souvenirs de collège, et celui de raconter une histoire de sorcellerie. J’ai toujours beaucoup aimé les nouvelles fantastiques de Lovecraft, ou de Maupassant. Les histoires de cette époque sont souvent écrites à la première personne, avec un souci d’authenticité qui pourrait les faire passer pour des anecdotes réellement vécues par leurs auteurs. L’idée se prêtait donc bien à être mélangée avec des éléments autobiographiques, d’autant que dans la région d’où je viens, encore très rurale, la sorcellerie et les lieux chargés de mysticisme sont encore présents.

L’histoire est assez terrifiante, vous aviez envie de jouer avec les peurs des enfants ?
collegenoirOui, je reste persuadé qu’à cet âge là, on ne demande qu’à être effrayé par des monstres, consciemment ou non. La peur et les traumatismes que les enfants rencontrent dans les histoires les font grandir. Bien sûr il faut faire attention à la manière dont on montre des images violentes et effrayantes, mais je crois qu’un enfant est capable d’analyser et de digérer bien plus qu’on ne veut le croire. Dans Le Collège Noir, même s’ils vivent des choses dures et terrifiantes, les jeunes héros sont toujours positifs. Ils surmontent les épreuves avec courage et finissent toujours par triompher. De leur point de vue, ils vivent les événements presque comme un jeu. Je pense que cet aspect me permet de montrer des choses horribles et terrifiantes tout en rappelant aux lecteurs les plus jeunes que ce ne sont que des histoires pour rire et que tout va bien.

Quelles techniques d’illustration utilisez-vous ?
ulysse_malassagne02Comme pour toutes mes BD, je dessine mes planches à la main, avec des plumes et de l’encre de Chine, puis je les scanne et je les colorise sur un ordinateur. Pour le prochain livre, ce n’est pas moi qui ferais les couleurs, je vais travailler avec Walter, un coloriste très talentueux.

Parlez-nous de votre parcours
J’ai grandi dans les volcans d’Auvergne, une région encore assez sauvage et rurale, et j’ai passé mon collège dans un petit collège de village au pied des montagnes. Tout ça a bien évidemment inspiré le collège de ma BD. À 18 ans, je suis monté à Paris pour faire une école de dessin animé.
Depuis je travaille à la fois dans la BD et dans le cinéma d’animation.
Je ne vis plus à Paris, c’est trop grand et peuplé, mais j’y retourne régulièrement pour travailler.
Le reste du temps, je suis plutôt nomade, je reste rarement plus de quelques semaines au même endroit.

college noirQuelles étaient vos lectures d’enfant, d’adolescent ?
Je n’ai pas lu beaucoup de livres, mais je dévorais des bds et des films.
C’était très varié, Calvin et Hobbes, Donjon, Corto Maltese, Dragon Ball… J’ai lu de tous les styles.
Ma bd préférée reste Bone, de Jeff Smith, elle m’a marqué profondément et à eu une influence énorme sur mon travail.

Quelques mots sur vos projets ?
Mon projet actuel et de développer mon blog perso, sur lequel je mets des BD autobiographiques et des carnets de voyage. C’est ce que j’aime le plus faire, mais c’est aussi ce qui me rapporte le moins, et j’ai du mal à dégager du temps pour y travailler. À côté de ça, je continue de publier Le Collège Noir dans le magazine Géo Ado, et à travailler sur des dessins animés au sein du studio que j’ai monté avec des amis, le Studio La Cachette.

Bibliographie :

  • Le collège noir, 1 tome (série en cours), Grafiteen (2016).
  • Le jobard, illustration d’un roman de Michel Piquemal, Milan (2015).
  • Kokekokko, collectif, Issekinicho (2014).
  • Kaïros, 3 tomes (série terminée), scénarios et dessins, Ankama (2013-2015).
  • Jade, scénario et dessins, Glénat (2013).


Le coup de cœur et le coup de gueule de… Coline Pierré

Régulièrement, une personnalité de l’édition jeunesse (auteur.e, illustrateur.trice, éditeur.trice…) nous parle de deux choses qui lui tiennent à cœur. Une chose qui l’a touché.e, ému.e ou qui lui a tout simplement plu et sur laquelle il.elle veut mettre un coup de projecteur, et au contraire quelque chose qui l’a énervé.e. Cette semaine, c’est Coline Pierré qui nous livre son coup de cœur et son coup de gueule.

Je n’aime pas trop cloisonner, je crois. Et puis surtout, je ne peux pas m’empêcher de dire du bien sans dire un peu de mal. Et inversement. Alors au lieu de proposer un coup de cœur et un coup de gueule, voilà deux coups de cœule formule 2 en 1.

Depuis quelques années, il existe un dispositif qui permet aux écrivain.e.s (même celles et ceux qui ne gagnent pas beaucoup d’argent – c’est un pléonasme – ou qui ont une autre activité à côté) de suivre des formations professionnelles. Cela passe par un organisme de financement : l’AFDAS. Peu d’auteurs.trices en profitent (beaucoup ne sont même pas au courant) et c’est bien dommage. Je voudrais leur dire combien c’est formidable de se retrouver à nouveau sur les bancs de l’école (façon de parler) pour développer sa pratique ou apprendre des choses totalement nouvelles.

L’an dernier, j’ai suivi une formation au chant (longue : une centaine d’heures). J’ai rencontré trois profs, une dizaine d’autres élèves aux parcours très différents, j’ai progressé, j’ai appris à m’écouter (me supporter), j’ai pris confiance, avec à la fois l’enthousiasme de la découverte et la peur de la nouveauté.

Apprendre un nouvel art, même pour soi, même si on n’en fait rien, je crois que ça enrichit toujours son propre travail. Ça nous décale, ça nous fait toucher à d’autres formes de création (plus manuelles, plus corporelles, ou plus collectives par exemple), et j’ai l’impression que ce que j’ai appris infuse désormais dans ce que j’écris. Je ne suis pas devenue chanteuse pour autant, mais j’ai envie de faire des chansons pour enfants, des lectures musicales, d’écrire sur la musique. (C’est la belle malédiction des auteurs.trices : dès que quelque chose nous intéresse, on a envie d’écrire un livre qui en parle.)

En tout cas, j’ai envie de dire à tou.te.s les écrivain.e.s et les illustrateurs.trices : suivez des formations, approfondissez votre pratique, apprenez des choses nouvelles, même des choses très étranges comme parler des langues qui ne sont comprises que par 63 personnes dans le monde ou sculpter des momies en papier mâché (on peut aussi apprendre des choses utiles, mais j’aime l’idée de ce qui est apparemment inutile – parce qu’on finit toujours par en faire quelque chose). C’est joyeux, c’est riche d’enseignement.

Et puis à une époque où les artistes sont de plus en plus précaires, c’est un droit dont il faut profiter tant qu’on peut, avant qu’il soit retiré sous prétexte de coupes budgétaires.

Enfin, c’est aussi une manière de rejeter le cliché de l’écrivain.e solitaire et auto-inspiré.e, qui n’a jamais eu besoin d’apprendre parce que l’art ça ne s’apprend pas, parce que l’inspiration tombe du ciel et que le talent est inné, et qui de toute façon ne sait rien faire d’autre. On retrouve une forme d’humilité quand on débute, quand on a besoin des autres pour s’en sortir. On se rappelle qu’on a été un jour tout petit devant ce qu’on sait faire aujourd’hui, on se rappelle qu’on a encore beaucoup à apprendre et qu’on n’en finit jamais de s’améliorer. Ça fait du bien.

Quand on est écrivain.e et qu’on travaille chez soi, ce n’est pas toujours facile de séparer sa vie familiale de sa vie professionnelle. Ça demande un effort de se mettre au travail plutôt que de feuilleter des livres dans sa bibliothèque, prendre cinq un café sur sa terrasse, écrire des bêtises sur Facebook, gratouiller sa guitare ou son chat. Mais c’est un lieu commun. Et puis surtout on a choisi ce métier, alors on s’accommode plutôt bien de cette situation.

En revanche, dès qu’on a des enfants, la situation se complique. Je crois qu’en France, il y a des places en crèche pour moins de 20 % des enfants. Le taux de chômage avoisine les 10 %, mais au lieu de construire des crèches, on force des parents à prendre des congés parentaux parce qu’ils n’ont pas trouvé de mode de garde satisfaisant. C’est un peu rageant, surtout quand on sait que parmi les critères potentiels de sélection, il y a le fait de harceler une crèche ou de contacter la bonne personne à la mairie. En revanche, quand vous êtes artiste (ou freelance), on ne voit pas pourquoi vous avez besoin d’une crèche puisque vous passez votre journée à la maison. C’est comme ça qu’on se retrouve à tenter d’écrire des bribes de phrases à côté d’un enfant qui escalade une bibliothèque, mange un savon, tartine les murs de compote ou essaie de taper sur notre clavier.

Alors maintenant qu’on a trouvé une crèche, j’envoie un petit coup de cœur aux super puéricultrices de notre crèche, patientes et attentives, sans qui je n’aurais plus rien écrit depuis un an et demi !

Coline PierréColine Pierré est auteure.

Bibliographie :

  • La Folle rencontre de Flora et Max, roman coécrit avec Martin Page, l’école des loisirs (2016).
  • Ma fugue chez moi, roman, Le Rouergue (2016), que nous avons chroniqué ici.
  • L’immeuble qui avait le vertige, roman, Le Rouergue (2015).
  • N’essayez pas de changer, le monde restera toujours votre ennemi, roman coécrit avec Martin Page, autoédité (2015).
  • Petite encyclopédie des introvertis, roman, autoédité (2015).
  • Apprendre à ronronner, roman illustré par José Parrondo, l’école des loisirs (2013).

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Aujourd’hui, on découvre deux jeunes filles dont la vie va prendre un nouveau départ. La première part pour Paris afin d’y vivre sa passion, tandis que l’autre, sans s’éloigner de chez elle, va vivre de grands bouleversements.

Danse avec les choux
d’Anaïs Sautier
L’école des loisirs, dans la collection Neuf
8,50 €, 125×190 mm, 144 pages, imprimé en France, 2016.
Ma fugue chez moi
de Coline Pierré
Le Rouergue, dans la collection DoAdo
10,20 €, 140×205 mm, 115 pages, imprimé en France, 2016.

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