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Du berger à la bergère

Du berger à la bergère : Christophe Mauri et Jean-Philippe Arrou-Vignod

Par 29 août 2018 Les invités du mercredi

Cet été encore, on vous a proposé à nouveau la rubrique du berger à la bergère tous les mercredis. Cette rubrique vous avait tellement plu les deux derniers étés, nous nous devions de la reprendre (il faut dire qu’à nous aussi elle plaît beaucoup) ! Donc tous les mercredis jusqu’à celui-ci, ce sont des auteur·trice·s et des illustrateur·trice·s qui ont posé trois questions à un·e auteur·trice ou un·e illustrateur·trice de leur choix. Puis c’est l’interviewé·e qui en a posé trois à son tour à son intervieweur·euse d’un jour. Après Rémi Courgeon et Albertine, Martin Page et Éric Pessan, Alexandre Chardin et Lucie Pierrat-Pajot, Franck Prévot et Hélène Delbart, Jonathan Garnier et Mélanie Allag, Cathy Ytak et Jo Witek, Magdalena Guirao-Jullien et Susie Morgenstern on termine ces mercredis de l’été avec Christophe Mauri qui a choisi de poser des questions à Jean-Philippe Arrou-Vignod.

Christophe Mauri : J’ai toujours pensé, en regardant Blanche Neige, que c’était une prouesse technique de gérer sept nains qui se ressemblent tous. Dans ta famille aux petits oignons, il y a six frères qui, non contents de vivre sous le même toit, s’appellent tous Jean-Quelque-Chose, de Jean A à Jean F. Comment fais-tu pour faire exister chacun d’eux ?
Jean-Philippe Arrou-Vignod : C’était en effet un pari que de mettre en scène six frères, tous prénommés Jean-Quelque-chose, sans que le lecteur s’y perde. Les classer par ordre alphabétique m’a paru à la fois drôle et efficace pour situer les membres de la fratrie, des plus grands aux plus petits. Un jeu de mots sur le prénom de chacun met en avant un trait de caractère distinctif : Jean-A., c’est Jean-Ai-marre, le frère aîné râleur, Jean-C. devient Jean-Sais-rien, le distrait de la famille, etc. Au fond, on retrouve là un peu tes sept nains, avec Atchoum, Prof ou Grincheux… Chacun des frères a son indicatif, ses tics de langage et de comportement. Et les retrouver inchangés, livre après livre, participe un peu, je crois, du plaisir de la lecture.

Christophe Mauri : Dans ton conte Le prince Sauvage et la renarde, une renarde est au chevet d’un prince prisonnier de l’un de ses propres pièges à loup. Longtemps, j’ai pensé que la renarde finirait par le délivrer. Pourquoi as-tu choisi que le prince se défasse lui-même de ses chaînes ?
Jean-Philippe Arrou-Vignod : Mon prince Sauvage a été élevé comme un enfant roi, un petit prédateur habitué à piller, à détruire et à tuer, qui considère le monde qui l’entoure comme son terrain de chasse. Pris dans un piège qu’il a lui-même posé, contraint à l’immobilité, il va apprendre au contact d’une renarde à voir le monde autrement, à en découvrir la beauté et à s’émerveiller du miracle de la vie. Amaigri par le jeûne, il peut enfin se libérer de la mâchoire d’acier qui le cloue au sol. C’est bien évidemment une métaphore du chemin intérieur qu’il a parcouru, se délestant peu à peu de sa morgue, de sa violence et de son goût du sang. Il me semble que le sens du conte aurait été moins fort si la renarde l’avait elle-même libéré par quelque formule magique.

Christophe Mauri : Suis-tu certains rituels avant d’écrire ?
Jean-Philippe Arrou-Vignod : Mon premier rituel est lié au lieu où j’écris : impossible de commencer un roman ailleurs que chez moi, à ma table de travail habituelle. C’est là que j’ai toujours écrit, là que je me sens dans mon élément pour m’enfoncer dans mon imagination librement. Je pourrais poursuivre ailleurs, si nécessaire, mais pas lancer un livre, opération compliquée, qui me demande de me sentir en confort.
Le deuxième rituel consiste à formater ma page sur l’ordi afin qu’elle ressemble au maximum à ce que sera la page imprimée. J’en ai besoin pour juger à mesure de ce que j’écris, et que le premier jet ne ressemble pas à un brouillon échevelé et décourageant à la relecture.

Jean-Philippe Arrou-Vignod : Les héros de tes différents livres, Peter Pan, Poucet et même Mathieu Hidalf, pour lequel tu revendiques l’héritage de Harry Potter, semblent venir tout droit de ta bibliothèque idéale. Écrire, pour toi, est-ce revisiter le territoire féérique de tes lectures d’enfance ?
Christophe Mauri : Je crois qu’il s’agit moins d’un bonheur à revisiter les univers de mon enfance, qu’un besoin de m’appuyer sur les récits qui m’ont fait aimer la lecture. Ma plus grande source de motivation pour écrire est ma bibliothèque. Quand je doute, ou que la passion bute sur les obstacles, je me tourne vers les livres que j’aime. Mais je crois que le moment est venu de me détacher, au moins pour un temps, de cette bibliothèque idéale. Le roman jeunesse que je viens de commencer ne lui ressemble pas, et j’en suis très heureux !

Jean-Philippe Arrou-Vignod : Quand tu commences un roman, as-tu en tête l’intégralité de ton histoire, un plan, peut-être ? Ou, au contraire, découvres-tu ton histoire à mesure, en l’écrivant ?
Christophe Mauri : Je me situe entre ces deux modèles. J’envisage un plan assis dans un fauteuil, mais écrire, c’est être sur le terrain. Et le terrain l’emporte toujours sur les idées. J’imagine que c’est un peu comme annoter une carte à la veille de traverser la jungle. Une fois qu’on est dans la jungle, on met de côté le planning idéal pour se confronter aux réalités. Je passe mon temps à rebrousser chemin, à errer aux carrefours et à emprunter des voies de traverses.

Jean-Philippe Arrou-Vignod : Te sens-tu à l’étroit dans le champ de la littérature jeunesse ? Aspires-tu à écrire un jour pour les adultes ?
Christophe Mauri : S’il m’arrivait de me sentir à l’étroit, je crois qu’il me suffirait d’ouvrir un roman de Roald Dahl ou d’un autre pour me dire : « Comment puis-je me sentir à l’étroit dans un monde où l’on a écrit James et la grosse pêche ? » C’est un retour à la bibliothèque idéale. Si j’écris pour les adultes, ce sera parce qu’une envie impérieuse imposera un projet. Je serais ravi que cela arrive un jour !

Bibliographie sélective de Jean-Philippe Arrou-Vignod :

  • Série Histoires des Jean-Quelque-chose, romans, Gallimard Jeunesse (2000-2018), que nous avons chroniqué ici et .
  • Le prince Sauvage et la renarde, album illustré par Jean-Claude Götting, Gallimard Jeunesse (2017), que nous avons chroniqué ici.
  • Vous écrivez ? Le roman de l’écriture, essai adulte, Gallimard (2017).
  • Série Rita et Machin, albums illustrés par Olivier Tallec, Gallimard Jeunesse (2006-2016), que nous avons chroniqué ici, et ici.
  • Mimsy Pocket et les enfants sans nom, roman, Gallimard Jeunesse (2015), que nous avons chroniqué ici.
  • Série Enquête au collège, romans, Gallimard Jeunesse (1989-2012), que nous avons chroniqué ici, et ici.
  • Magnus Million, roman, Gallimard Jeunesse (2011).
  • Louise titi, album illustré par Soledad Bravi, Gallimard Jeunesse (2004), que nous avons chroniqué ici.
  • L’invité des CE2, roman illustré par Estelle Meyrand, Gallimard Jeunesse (2002).
  • Agence Pertinax : Filatures en tout genre, roman illustré par Philippe Munch, Gallimard Jeunesse (1996).

Bibliographie de Christophe Mauri :

  • Série La famille royale, romans, Gallimard Jeunesse (2016 – 2018).
  • Série Mathieu Hidalf, romans, Gallimard Jeunesse (2011- 2017), que nous avons chroniqué ici.
  • Les saisons de Peter Pan, illustré par Gwendal Le Bec, Gallimard jeunesse (2017), que nous avons chroniqué ici.
  • Le Petit Poucet c’est moi, album illustré par Marie Caudry, Casterman (2017), que nous avons chroniqué ici.

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Du berger à la bergère : Magdalena Guirao-Jullien et Susie Morgenstern

Par 22 août 2018 Les invités du mercredi

Cet été encore, on vous propose à nouveau la rubrique du berger à la bergère tous les mercredis. Cette rubrique vous avait tellement plu les deux derniers étés, nous nous devions de la reprendre (il faut dire qu’à nous aussi elle plaît beaucoup) ! Donc tous les mercredis jusqu’à la rentrée, ce sont des auteur·trice·s et des illustrateur·trice·s qui posent trois questions à un·e auteur·trice ou un·e illustrateur·trice de leur choix. Puis c’est à l’interviewé·e d’en poser trois à son tour à son intervieweur·euse d’un jour. Après Rémi Courgeon et Albertine, Martin Page et Éric Pessan, Alexandre Chardin et Lucie Pierrat-Pajot, Franck Prévot et Hélène Delbart, Jonathan Garnier et Mélanie Allag, Cathy Ytak et Jo Witek on continue ces mercredis de l’été avec Magdalena Guirao-Jullien qui a choisi de poser des questions à Susie Morgenstern.

Magdalena Guirao-Jullien : Si tu n’étais pas venue en France penses-tu que tu serais devenue quand même écrivain ?
Susie Morgenstern : Je pense que oui puisque j’ai toujours été écrivain depuis que je sais écrire. Des poèmes, des nouvelles, mon journal intime, j’étais rédactrice en chef du journal de mon lycée. Je lisais mes créations à ma mère qui pensait que j’étais Madame Shakespeare. Mais je ne suis pas sûre que j’aurais eu autant besoin de me pousser pour combler le vide et l’éloignement. J’aurais passé de douces journées de shopping avec mes sœurs et ma mère au lieu de me lever le matin pour crier ma solitude et mon manque, les produits de mon exil. Écrire est mon oxygène alors j’ai du mal à imaginer vivre sans où que je sois. D’abord, il y a 51 ans il n’y avait pas le moyen de se parler sans écrire (téléphone trop cher et pas d’internet). J’écrivais trois lettres par semaine à ma mère et chacune de mes sœurs. C’est déjà une musculation. Quand mon mari est mort, ma mère m’a renvoyée la boîte avec 30 années de lettres. Elles sont mal écrites et toutes pareilles : Je suis allée au travail, cherché les enfants de l’école, préparé le diner et déniché le billet le moins cher pour Newark. Je les relis petit à petit pour cueillir un détail croustillant dans mon travail autobiographique comme La petite dernière (Nathan). Une chose est certaine, je serais pas venue en France, je ne serais pas devenue un écrivain français. Oh la la ça aurait été tellement plus simple d’écrire en anglais !

Magdalena Guirao-Jullien : Quand tu écris un roman as-tu déjà la fin en tête, fais-tu un plan, fais-tu des fiches pour tes persos ?
Susie Morgenstern : J’aimerais que quelqu’un fasse un plan pour moi, un plan que je suivrais sans avoir besoin de réfléchir à chaque tournant. Mais je suis incapable de voir plus loin que ma phrase. Bordélique, si j’écrivais des fiches, je suis sûre que je les perdrais. Dans un atelier d’écriture j’ai demandé aux enfants de décrire leur personnage en posant des douzaines de questions, mais je ne pratique pas ce que je prêche. (Je donne des idées comme ça dans Le carnet de l’apprenti écrivain.) Dès fois j’ai des bribes d’idées sur l’avenir de mes personnages, mais d’habitude j’ai juste assez d’avenir pour une journée de travail. Et les nuits sont occupées à creuser ma tête pour préparer la journée du lendemain. Je savais la fin du Club des crottes mais c’est le seul livre. J’ai toujours hâte de terminer un livre pour savoir comment ça va finir. Je suis comme le lecteur. C’est une aventure et je ne sais jamais quels seront les accidents du parcours.
Ne pas savoir est mon moteur pour continuer.

Magdalena Guirao-Jullien : De quoi as-tu le plus peur dans la vie ?
Susie Morgenstern : J’ai peur de tout, peur de bouger de l’écran de mon ordinateur ou de mon lit, peur des transitions et des changements, peur de la vitesse, peur de la guerre en Israël où tous mes petits neveux et nièces sont soldats, peur de perdre mes amis puisque nous vieillissons, peur de tomber (ce que je fais souvent), peur de la douleur, peur de louper une miette de cette vie adorable.
Je n’ai pas peur de mourir (mais je préfère pas).
Et ce dont j’ai le plus peur est pour mes enfants et mes petits enfants que rien de grave ne leur arrive.

Susie Morgenstern : Quelles sont tes zones d’ombre, toi toujours si souriante (comme moi !) ?
Magdalena Guirao-Jullien : Ouille !
Mes zones d’ombre, si je ne m’accrochais pas au sourire, au rire, et à la vie, sans doute que j’aurais un fâcheux penchant pour la mélancolie, et la mélancolie est une zone d’ombre où il ne faut pas aller traîner trop longtemps, pour éviter d’y être englouti comme dans des sables mouvants.
L’ombre qui plane au-dessus de ma tête est l’ombre de mes peurs, qui sont nombreuses et variées mais que j’arrive à chasser justement en souriant à la vie.

Susie Morgenstern : Qu’est-ce que tu peux dire sur le CP, son importance, ta fascination ? Et ton CP à toi ? Et pourquoi s’être arrêtée ?
Magdalena Guirao-Jullien : Mon CP a été une mauvaise expérience, je l’ai mal vécu.
Je me souviens que j’étais la seule que la maîtresse appelait par mon nom de famille et non par mon prénom.
Je me souviens que j’étais très, trop timide.
Et que le monde de l’école me semblait hostile !
Devenue adulte le CP a été ma classe préférée peut être par résilience, j’ai adoré y enseigner en essayant que cette année en CP laisse une empreinte positive dans la tête de mes élèves.
Je suis fascinée par la capacité qu’ont les enfants d’apprendre pour peu qu’on sache leur enseigner avec le cœur.
J’ai enseigné avec passion 16 ans en CP, j’ai arrêté avant d’en perdre le goût, c’est comme en amour ceux qui préfèrent quitter de peur d’être quittés un jour.
Maintenant quand je suis invitée dans les classes, j’ai pour mission de leur transmettre mon goût de lire, semer une graine pour qu’elle devienne un haricot géant.

Susie Morgenstern : Pourquoi tu n’écris pas de romans ?
Magdalena Guirao-Jullien : Je n’ai pas encore passé le pas du Roman, je suis sur la passerelle qui y mène.
Avec un projet non encore édité…
J’ai écrit 100 chroniques Monologue avec mon psy qui sont autant d’instantanés, de pensées sur les petits riens de la vie comme sur les incontournables.
Des monologues teintés d’humour qui questionnent sur ce qui fait l’essentiel de nos existences.
Mais ce n’est pas un roman !
Il me reste donc à écrire un roman…

Bibliographie sélective de Susie Morgenstern :

  • Be Happy ! Mes plus belles comédies musicales, album illustré par Sébastien Mourrain, Didier Jeunesse (à sortir en octobre 2018).
  • Mon chez moi n’est plus chez moi, le déménagement, album illustré par Serge Bloch, Gallimard Jeunesse (2018).
  • Série La famille trop d’filles, romans illustré par Clotka, Nathan (2012-2018).
  • La petite dernière, roman, Nathan (2017).
  • Carnet de l’apprenti écrivain, album illustré par Theresa Bronn De La Martinière Jeunesse (2016), que nous avons chroniqué ici.
  • Le carnet à secrets, album illustré par Séverine Cordier, Nathan (2016).
  • La valise rose, album illustré par Serge Bloch Gallimard Jeunesse (2015), que nous avons chroniqué ici.
  • Yoyo : Je ne veux pas dormir, album illustré par Marie Quentrec Lito (2010), que nous avons chroniqué ici.
  • La liste des fournitures, roman, L’école des loisirs, que nous avons chroniqué ici.
  • Joker, roman, L’école des loisirs (1999).
  • Lettres d’amour de 0 à 10, roman, L’école des loisirs (1996).
  • La sixième, roman, L’école des loisirs (1984).

Bibliographie sélective de Magdalena Guirao-Jullien :

  • Vite vite, album illustré par Isabelle Maroger, Père Castor (2018), que nous avons chroniqué ici.
  • Louna & la petite Tahitienne, album illustré par Christine Davenier, Kaléidoscope (2018).
  • Bébé Boule et Bébé Brioche, albums illustrés par Christine Davenier, Kaléidoscope (2017).
  • Série Je suis en CP, romans première lecture illustrés par divers·es illustrateurs·trices, Père Castor (2011-2017), que nous avons chroniqué ici.
  • Série Je suis en CE1, romans première lecture illustrés par divers·es illustrateurs·trices, Père Castor (2015-2017), que nous avons chroniqué ici.
  • Les monstres de la nuit, album illustré par Christine Davenier, Père Castor (2016), que nous avons chroniqué ici.
  • Série Les contes du CP, romans première lecture illustrés par divers·es illustrateurs·trices (2014-2016), que nous avons chroniqué ici.
  • Dans le noir de la nuit, album illustré par Christine Davenier, Père Castor (2015), que nous avons chroniqué ici.
  • Louna et la chambre bleue, album illustré par Christine Davenier, Kaléidoscope (2014), que nous avons chroniqué ici.
  • La princesse Tralala. Une histoire qui joue avec les voyelles, album illustré par Gwen Keraval, Père Castor (2014), que nous avons chroniqué ici.
  • Pipi Caca Popot, album illustré par Claire Frossard, Père Castor (2014), que nous avons chroniqué ici.
  • La petite fille du tableau, album illustré par Elsa Huet, Kaléidoscope (2011), que nous avons chroniqué ici.
  • Série Bali, albums illustrés par Laurent Richard, Père Castor (2009-2015), que nous avons chroniqué ici.
  • 24 petites souris vont à l’école, album illustré par Nadia Bouchama, Père Castor (2004), que nous avons chroniqué ici.
  • La semaine de souris chérie, album illustré par Maïté Laboudigue, Kaléidoscope (2001).

Retrouvez Magdalena Guirao-Jullien sur Facebook, Instagram et sur son site : magdalena-auteur.com.

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Du berger à la bergère : Cathy Ytak et Jo Witek

Par 15 août 2018 Les invités du mercredi

Cet été encore, on vous propose à nouveau la rubrique du berger à la bergère tous les mercredis. Cette rubrique vous avait tellement plu les deux derniers étés, nous nous devions de la reprendre (il faut dire qu’à nous aussi elle plaît beaucoup) ! Donc tous les mercredis jusqu’à la rentrée, ce sont des auteur·trice·s et des illustrateur·trice·s qui posent trois questions à un·e auteur·trice ou un·e illustrateur·trice de leur choix. Puis c’est à l’interviewé·e d’en poser trois à son tour à son intervieweur·euse d’un jour. Après Rémi Courgeon et Albertine, Martin Page et Éric Pessan, Alexandre Chardin et Lucie Pierrat-Pajot, Franck Prévot et Hélène Delbart, Jonathan Garnier et Mélanie Allag on continue ces mercredis de l’été avec Cathy Ytak qui a choisi de poser des questions à Jo Witek.

Cathy Ytak : Est-ce que le lieu où tu écris est important pour toi ?
Jo Witek : Longtemps j’ai écrit entre. Entre les jobs, les couches, les sorties et les entrées, entre le marché, le ménage, le salon et ma chambre, le café du matin et les goûters des enfants. 29 ans de ma vie en fait, j’ai écrit n’importe où, n’importe quand, n’importe quoi. J’ai aimé cet entraînement de jour et de nuit, ce vol de temps à la petite semaine, ce chinage des fins de journées, des week-ends, des siestes qu’on met dans ses poches pour avancer, progresser, faire et refaire son chemin d’écriture. Longtemps, j’ai aimé écrire aux terrasses des cafés. À Paris surtout, parce qu’ailleurs ce n’est pas pareil. Les terrasses de café d’écriture c’est Paris, c’est Sartre, de Beauvoir, Verlaine, Blondin, Queneau, Zola. Tous ont travaillé là. Quand j’ai vingt ans, je pense à eux à Paris quand je passe mon temps entre les théâtres, les boulots de serveuses, d’hôtesse, d’ouvreuses et les cours d’art dramatique. Quand j’ai vingt ans, j’écris au café, parfois même j’y passe mes journées, le patron est sympa, il me laisse travailler pour le prix d’un petit noir avec un verre d’eau. Plus tard, je troque le bar contre une table de cuisine et c’est là que je m’installe pour regarder pousser mes enfants. Facile la cuisine quand on n’a pas la place dans son appartement pour s’offrir cette fameuse « chambre à soi » dont parlait la sublime Virginia Woolf. Une cuisine c’est bien pour écrire, sentir, inventer entre deux petits plats, l’avant et l’après-midi. J’ai beaucoup aimé les arbres aussi, les jardins publics pour travailler. J’aime entendre les gens vivre fort. Intensément. Jouer au foot, à cache-cache, les amoureux s’aimer sur un banc public, les vieux avancer lentement, mais avancer quand même. Aujourd’hui les bancs publics sont mal foutus dans les mégapoles. Tout de travers. Inconfortables pour pas que les sans toits s’y installent trop longtemps. Le monde a peur d’eux. Les villes aussi. Comme si le danger venait de ceux qui n’ont rien qu’un bout d’espoir et une pomme à partager. Bref, à trente-cinq ans, j’ai quitté Paris, lasse de cette ville qui à mes yeux ne brillait plus. Et c’est là que j’ai goûté au plaisir d’avoir ma pièce. Mon bureau. Mon espace rien qu’à moi. C’est là que j’ai fini par arrêter les travaux de scénariste, journaliste et rédactrice pour devenir sans même m’en apercevoir une écrivaine à plein temps. Depuis, je m’y suis habituée. Dans mon bureau, je travaille enfermée, la fenêtre grande ouverte. Je travaille de jour. Les enfants ont grandi, je pourrais travailler n’importe quand, mais j’ai gardé mes horaires de maman. Je travaille comme les autres, c’est un travail comme les autres l’écriture, ni plus ni moins, pas plus haut ni plus bas. Un beau travail qui au fil des années a fini par me nourrir et je l’espère nourrir un peu les autres aussi.

Cathy Ytak : Est-ce que de lire tes textes à voix haute a changé ta manière d’écrire ?
Jo Witek : D’abord, j’ai aimé les mots des autres. Gamine, j’étais très timide, alors dire les mots des autres sans rougir, c’était une libération. Au tableau, en récitant les poésies de Péguy, Prévert, Rimbaud, je devenais autre. Plus sûre de moi. J’ai su très vite que les mots allaient me sauver la peau. Pour moi la littérature a d’entrée de jeu été sensuelle, sensorielle, je dirai physique et musicale. Ça ne s’est jamais passé dans la tête entre les livres et moi. Je n’ai pas non plus une relation sociale à la littérature, je ne lis pas pour briller, ni me cultiver, je lis pour mon corps, mon être profond, je me fous du reste, d’ailleurs souvent, je ne sais plus ce que j’ai lu, je peux oublier les titres parfois même les auteurs, qu’ils m’en excusent, c’est ainsi que je les aime à fleur de peau. En revanche, je n’oublierai jamais l’effet que m’a fait une page d’écriture. Tu vois Cathy, je n’oublierai jamais tes romans D’un trait de fusain ni Rien que ta peau. À sept ans, j’ai commencé à aimer lire à voix haute, à sept ans, j’ai commencé à écrire dans ma tête. J’ai su dès les classes primaires que ma place avait à voir avec ça. Cette fille timide au tableau, qui disait la poésie, le théâtre, qui faisait rire ou pleurer les copines et qui dans sa tête avait plein de réponses, pleines de monologues, de dialogues, de mots à crier. Ce sentiment peu à peu m’a portée vers l’écriture et j’ai commencé à tenir des journaux intimes, à écrire des lettres, quantité de lettres que je lisais le soir à voix haute dans ma chambre. À dix ans, j’ai écrit instinctivement comme un petit animal sauvage, en me moquant à nouveau des modèles, des règles, des genres. C’est ainsi que j’ai grandi. Entre la lecture orale et l’écriture en solitaire, avec entre les deux la littérature, sans même bien savoir ce que cela signifiait, la littérature. Lire à voix haute et écrire. Ce sont deux activités de survie que j’ai toujours menées de façon intriquée. Quand je lis un texte à voix haute, je suis au service du texte, c’est la comédienne d’autrefois qui revient. Même quand c’est mon texte. Surtout quand c’est mon texte d’ailleurs, autrement je n’oserai pas le lire ! Je suis incapable de relire à voix basse un de mes récits publiés. Impossible. En revanche, en lecture publique, je peux le faire, c’est un autre texte que le mien pour moi, il ne m’appartient plus, je n’ai plus rien à voir avec lui, pas plus qu’avec les autres. Donc pour répondre à ta question Cathy, la lecture à voix haute n’a pas changé ma façon d’écrire, elle en est à l’origine. J’ai toujours écrit à voix haute.

Cathy Ytak : Est-ce que tu imaginais Léon (l’extra petit terrestre) comme Stéphane Kiehl l’a dessiné ?
Jo Witek : L’écriture de l’album est particulière. Le processus porte en son sein la part de l’autre. Cette place qu’on doit laisser vide entre les lignes. Ces lignes qu’on devine inspirantes à l’image. Quand j’écris un texte d’album, je ne vois pas d’images. Je dirai même que je me refuse à en voir. Mais je sais qu’il y a la place. Un possible. Un terrain laissé pour la création de l’illustrateur. Léon, je ne savais pas à quoi il allait ressembler, en revanche quand Béatrice Decroix m’a parlé de Stéphane Kiehl et que j’ai vu son travail, j’ai foncé sur son stand à Montreuil pour le voir. Je l’ai rencontré ainsi, avec ce désir fou que ce soit lui et j’ai eu de la chance, ça a été lui. Il m’a dit « on va faire une histoire ensemble, on est en amour », une jolie façon de dire qu’on s’était trouvés et reconnus dans le travail. Il m’a dit aussi « ma fille adore tes textes, je ne peux pas refuser », c’était un sacré compliment. On en a fait deux, puisque Léon revient avec Le plus petit des grands explorateurs, publié chez Saltimbanques cette fois (nous avons naturellement suivi Béatrice dans sa nouvelle maison sur le projet qu’elle avait initié avec cœur.) J’aime beaucoup son Léon, il a su ne pas le dessiner trop enfant, il a compris que Léon était cet enfant timide et un peu impressionné par le monde que l’adulte porte en lui, enfin que pas mal d’adultes n’ont pas oublié. Ce fut le même fonctionnement avec Christine Roussey autour de la petite fille (Dans mon petit cœur, etc. La Martinière). Une évidence dès que j’ai vu son travail : c’était elle ! On en a fait sept, un par an comme un rendez-vous, là aussi on s’est trouvées, pas besoin de se parler, on se comprend tout de suite. J’ai une chance folle que mes éditeurs m’intègrent ainsi dans le choix, prennent le temps de chercher la personne, le trait, l’envie aussi de l’autre créateur de l’album. Avec Nathalie Choux, c’est un peu différent. Pour Dans la boutique de Madame Nou (Actes Sud Junior), j’avais envie que ce soit elle. Et là, il y a une jolie histoire. J’ai signalé mon désir à François Martin, mais discrètement et sans prévenir Nathalie qui est une amie. Le directeur artistique de la maison en lisant le texte a aussi pensé à elle. François lui a fait parvenir ainsi. Je ne sais même pas s’il savait que je connaissais très bien Nathalie. J’avais la trouille qu’elle refuse ! J’aime tant son travail. Et elle a dit oui tout de suite, elle est partie sur le texte et sa Madame NOU est exactement ma Madame NOU, je l’ai reconnue au premier dessin. C’était elle ! Une évidence. Une chance. Pour terminer avec Léon, ce qu’a proposé Stéphane est une véritable performance. Avec la découpe du cercle, il travaillait toujours sur quatre pages en même temps. Une contrainte folle, qui finalement l’a libéré, m’a-t-il dit. Ça se sent, je trouve dans le deuxième volume avec cette foule de détails et l’incroyable mouvement de l’album. C’est quasiment cinématographique ! J’espère qu’il te plaira, Cathy, car je sais que tu avais été très émue par le premier.

Jo Witek : Comment as-tu travaillé pour D’un trait de fusain ? Sur les souvenirs ? La documentation ? Quel temps prends-tu à la préparation d’un roman avant d’écrire un mot ? Ou est-ce les mots qui te font écrire ?
Cathy Ytak : Pour écrire D’un trait de fusain, j’ai d’abord fait appel à mes souvenirs… Puis j’ai rouvert un gros dossier où j’avais conservé beaucoup de documents datant de cette époque. Je crois que je pressentais déjà que nous vivions alors quelque chose qu’il ne faudrait jamais oublier. Mais j’ai mis plus de 25 ans avant d’oser regarder ce qu’il y avait dedans !
Les mots ne me font pas écrire… Je les appelle, au contraire, quand j’ai déjà la tête pleine de sensations, d’émotions, de souvenirs, de scènes possibles, de dialogues ébauchés et de couleurs… Ce n’est que lorsque tout cela commence à prendre une certaine cohérence que je cherche les mots, un peu comme une traduction du sensible.
Cela peut prendre du temps, ou pas. Certaines émotions sont si brutales, si vives, que l’écriture va se déclencher presque immédiatement.
Pour te donner un exemple… L’un de mes deux textes qui va être publié à l’automne aux éditions du Rouergue (un « boomerang ados »), est né d’une énorme colère, après avoir assisté à un fait-divers assez banal : un homme, en état d’ébriété, qui conduit sans permis, provoque un accident, fuit devant les gendarmes, se retrouve en cellule de dégrisement, et c’est son fils qui doit aller le chercher au commissariat, alors qu’il vient juste d’être lui-même papa. C’est donc sous le coup de la colère que je me suis mise à écrire. Dans ce texte, je parle, entre autres, de l’alcool, mais j’ai complètement oublié le fait-divers. J’ai juste gardé la colère comme un moteur pour mon écriture.

Jo Witek : Sais-tu toujours de façon évidente quelle idée prendra le dessus sur une autre pour déclencher le prochain roman ? Quand vient la certitude que c’est ça que tu dois écrire et pas autre chose ?
Cathy Ytak : Oh là là, cette question, Jo…
Celle que je me pose pile en ce moment !
Là, par exemple, je n’ai aucune idée de ce que seront mes mots dans les mois à venir. Et j’ai hâte de me retrouver face à ce moment à la fois étrange, inquiétant et très excitant où je vais me dire : Voilà, je vais partir dans telle direction…
J’ai toujours dans mes tiroirs quelques synopsis déjà écrits « pour quand j’aurai le temps ». Mais je ne sais jamais si ça va être celui-ci, ou celui-là, ou un tout autre surgit d’on ne sait où.
C’est vrai, parfois, comme je le disais plus haut, quelque chose vient brusquement bousculer ma vie et il faut que je réponde, vite, à cette sensation de déséquilibre, de colère ou d’émotion, par des mots. Parfois c’est au contraire un projet qui a mûri longuement, où tout s’ajuste petit à petit…
On touche là, à mon avis, le cœur même du processus de création, ce petit point de fusion invisible. Mais j’ignore tout de l’étincelle qui met le feu aux mots. Elle reste mystérieuse, insaisissable, et c’est peut-être tant mieux !
Ce qui est sûr, c’est qu’il y a toujours ce moment où je me dis : Voilà, c’est le moment d’embarquer… Et à ce moment-là, il n’y a plus de doute quant à la direction à prendre, comme s’il n’y en avait plus qu’une seule possible… Là, j’ai le cœur qui s’emballe… Je ne sais jamais le temps que va prendre la traversée, encore moins si elle sera sereine ou pleine de tempêtes, d’écueils, voire de naufrage ! Mais pourtant, je sais que c’est ce chemin-là que je dois prendre… même si je ne sais pas pourquoi.

Jo Witek : J’aimerais savoir si tu pourrais écrire sans la mer. J’ai l’impression qu’elle est ton socle comme elle le fut pour Duras, comme elle l’est pour Varda ou la romancière Florence Hinckel. Alors, la mer et toi dans ton processus d’écriture ?
Cathy Ytak : Oh la jolie question ! Cela va faire quatre ans que j’ai choisi la Bretagne comme port d’attache. Mes racines sont jurassiennes, mais l’eau est l’élément dont j’ai besoin pour me sentir bien. Sa présence à la fois me rassure et m’émerveille. C’était déjà comme ça lorsque je vivais près d’un très beau lac, dans le Haut-Doubs… Et c’est encore le cas aujourd’hui où la mer est à deux pas de chez moi.
Entre la mer et moi, donc, c’est une histoire qui s’apprivoise. Elle a été dans mes rêves très longtemps. Adolescente, je lisais énormément de récits de navigateurs et de navigatrices… j’ai voyagé avec ces livres sur toutes les mers du globe… Même si je ne navigue toujours pas. La mer, je l’aime du bord ! Ou bien dedans, mais près du bord, toujours. Peut-être parce que j’aime cette espèce d’entre-deux. L’eau mouvante et le sable sous mes pieds. L’élément liquide et l’élément solide. Parfois, je trouve mon corps pesant, mon esprit lourd, la vie épaisse et le monde terrifiant… Et l’eau me délivre de tout ça.
Lorsque je regarde la mer, ou bien lorsque je me baigne, le temps semble suspendu et régénérateur. Et curieusement, ce sentiment de me libérer de la pesanteur et de me régénérer est quelque chose que j’éprouve aussi lorsque j’écris.
Alors je ne sais pas si la mer est mon socle, mais elle est ma respiration profonde, intime. Je l’ai choisie comme on choisit un pays fluide et mouvant, un pays de contrastes. Aujourd’hui, les marées rythment mon écriture. Douces ou violentes, elles vont et viennent, si changeantes que je m’y retrouve en mouvement. Changeante moi aussi, sûrement.

Jo… merci pour tes questions, et pour tes mots en réponse à mes questions, si précieux. Eux aussi font voyager loin !
Et merci, Gabriel, d’avoir accueilli ce dialogue, dans cette belle Mare aux mots (tiens… encore de l’eau !!)

Bibliographie sélective de Jo Witek :

  • Sous mon arbre, album illustré par Christine Roussey, De la Martinière Jeunesse (2018), que nous avons chroniqué ici.
  • Léon Le plus petit des grands explorateurs, album illustré par Stéphane Kiehl, Saltimbanque (2018).
  • Mère, fille, mère, etc., coécrit avec Sylvain Goussot, Éditions du Pourquoi Pas ? (2018).
  • Allez, au nid !, album illustré par Christine Roussey, De la Martinière Jeunesse (2017), que nous avons chroniqué ici.
  • Mes p’tits cadeaux, album illustré par Christine Roussey, De la Martinière Jeunesse (2017), que nous avons chroniqué ici.
  • Léon, l’extra petit terrestre, album illustré par Stéphane Kiehl, De la Martinière Jeunesse (2016), que nous avons chroniqué ici.
  • Ma petite chambre, album illustré par Christine Roussey, De la Martinière Jeunesse (2016), que nous avons chroniqué ici.
  • Mes petites peurs, album illustré par Christine Roussey, De la Martinière Jeunesse (2015), que nous avons chroniqué ici.
  • Elles ont réalisé leur rêve, co-écrit avec Philippe Godard, De la Martinière Jeunesse (2014), que nous avons chroniqué ici.
  • Ma boîte à petits bonheurs, album illustré par Christine Roussey, De la Martinière Jeunesse (2014), que nous avons chroniqué ici.
  • Un hiver en enfer, roman, Actes Sud Junior (2014), que nous avons chroniqué ici.
  • Un jour j’irais chercher mon prince en skate, roman, Actes Sud Junior (2013), que nous avons chroniqué ici.
  • Dans mon petit cœur, album illustré par Christine Roussey, De la martinière Jeunesse (2013).
  • Mauvaise connexion, roman, Talents Hauts (2012), que nous avons chroniqué ici.
  • Les bras de papa, rien que pour moi, album illustré par Christine Roussey, De la martinière Jeunesse (2012).
  • Récit intégral (ou presque) d’une coupe de cheveux ratée, roman, Seuil (2012).
  • Moi dedans, moi devant : Le ventre de maman, album illustré par Christine Roussey, De la martinière Jeunesse (2011), que nous avons chroniqué ici.
  • Joli-cœur, roman illustré par Benjamin Strickler, Talents Hauts (2011).
  • Récit intégral (ou presque) de mon premier baiser, roman, Seuil (2009).

Bibliographie sélective de Cathy Ytak :

  • Les murs bleus, roman, Le Muscadier (2018).
  • Ça change tout !, album illustré par Daniela Tieni, L’atelier du poisson soluble (2017), que nous avons chroniqué ici.
  • D’un trait de fusain, roman, Talents Hauts (2017), que nous avons chroniqué ici.
  • Tu vois, on pense à toi !, roman, Syros (2017), que nous avons chroniqué ici.
  • Moi et ma bande / Zélie et moi, roman coécrit avec Thomas Scotto, Rouergue (2017).
  • Libre d’être, album co-écrit avec Thomas Scotto, illustré par Thomas Scotto, Éditions du Pourquoi Pas ? (2016), que nous avons chroniqué ici.
  • Les mains dans la terre, roman, Le Muscadier (2016).
  • La Seule Façon de te parler, roman, Syros (2015).
  • 50 minutes avec toi, roman, Actes Sud Junior (2015), chroniqué ici.
  • Pas couché, roman, Actes Sud Junior (2014), que nous avons chroniqué ici.
  • Petits ruisseaux, album illustré par Vincent Mathy, Sarbacane (2011), que nous avons chroniqué ici.
  • Les aventures du livre de géographie qui voulait voyager avant de s’endormir, théâtre, Syros (2010).

Retrouvez Cathy Ytak sur :

Son site : http://cathy-ytak.fr
Son blog : http://blog.cathy-ytak.fr
Le site de L’Atelier du Trio : http://atelier-du-trio.net

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Du berger à la bergère : Jonathan Garnier et Mélanie Allag

Par 8 août 2018 Les invités du mercredi

Cet été encore, on vous propose à nouveau la rubrique du berger à la bergère tous les mercredis. Cette rubrique vous avait tellement plu les deux derniers étés, nous nous devions de la reprendre (il faut dire qu’à nous aussi elle plaît beaucoup) ! Donc tous les mercredis jusqu’à la rentrée, ce sont des auteur·trice·s et des illustrateur·trice·s qui posent trois questions à un·e auteur·trice ou un·e illustrateur·trice de leur choix. Puis c’est à l’interviewé·e d’en poser trois à son tour à son intervieweur·euse d’un jour. Après Rémi Courgeon et Albertine, Martin Page et Éric Pessan, Alexandre Chardin et Lucie Pierrat-PajotFranck Prévot et Hélène Delbart on continue ces mercredis de l’été avec Jonathan Garnier qui a choisi de poser des questions à Mélanie Allag.

Jonathan Garnier : Comment as-tu vécu ton passage de l’illustration à la BD et, entre ces deux médias, lequel préfères-tu ?
Mélanie Allag : J’avais délaissé la BD depuis ma sortie des Beaux-arts d’Angoulême au profit de l’illustration jeunesse pour des raisons de temps, de motivation et aussi car le rythme de l’illustration en presse et édition me convenait très bien à l’époque et me permettait de gagner correctement ma vie.
Quand je me suis finalement décidée à me lancer sur un album BD, avec Aurélien Ducoudray et L’Anniversaire de Kim Jong Il (Delcourt) c’est parce que je voyais ce que mon expérience dans l’illustration jeunesse pouvait apporter à son histoire. C’était un peu le récit idéal pour s’y remettre. L’histoire était très dure mais vue par les yeux d’un enfant. Et mon dessin amenait la distance et le décalage dont le récit avait besoin.
Ça a été un véritable marathon, durant lequel j’ai énormément appris, je ne m’étais jamais attelée à un si gros chantier, et j’ai pris un plaisir énorme sur le découpage. Je resterai éternellement reconnaissante à Aurélien de m’avoir laissée aussi libre et de m’avoir fait confiance pour dessiner cette histoire. Ce qui est génial sur un album aussi long (140 pages) c’est à quel point on progresse, alors forcément après une expérience comme ça, on a envie de recommencer même si c’est hyper dur, crevant, exigeant et j’en passe…
Je continue pourtant à trouver mon compte en illustration. C’est juste que pour moi ce sont deux manières différentes de réfléchir.
En illustration, il faut avoir l’esprit de synthèse, arriver en une seule image à évoquer plusieurs choses, et ça c’est vraiment quelque chose qui m’amusera toujours.
La BD c’est plus laborieux dans mon cas, l’image séquentielle permet de jouer avec le temps d’une autre manière, c’est moins instinctif, mais je suis têtue, du coup j’aime assez ce côté casse-tête chinois. Alors aujourd’hui je ne pourrais pas dire ce que je préfère, je suis très heureuse d’avoir la chance de faire les deux.
En ce moment je suis sur la BD, j’ai le nez dedans, je suis repartie sur un nouveau projet avec Aurélien Ducoudray (Le repas des Hyènes, chez Delcourt aussi) mais j’ai pour la suite, des projets jeunesse en attente, très motivants aussi, alors je resterai je pense aussi longtemps que possible, un agent double.

Jonathan Garnier : Depuis quelques mois tu postes sur ton instagram (https://www.instagram.com/melallag) des dessins assez dingues (je suis super fan !) dans des univers assez éloignés des livres que tu as pu publier. Est-ce que tu portes ces univers depuis longtemps ou te sont-ils venus en réaction à un travail et des commandes dans l’illustration jeunesse peut-être un peu trop sages à ton goût ?
Mélanie Allag : C’est un peu les deux je pense, je fais de l’illustration jeunesse depuis une dizaine d’années, et plus précisément de la commande, les choses se sont enchaînées comme ça et cela m’a permis de dessiner des choses très variées dans des genres et des techniques très différentes, sans jamais m’ennuyer mais cela reste quand même de la commande et donc forcément assez éloigné de mon univers personnel. J’ai essayé de garder une pratique de dessin libre dans les carnets mais j’ai eu une grosse période où je ne trouvais plus le temps, et l’énergie pour ça.
Ma première BD, m’a permis de retrouver de l’aisance et du plaisir alors que j’étais un peu en pilote automatique, et dessiner des choses horribles ça peut être un vrai bonheur…
Et sur cette lancée, j’ai fait le Inktober (un dessin à l’encre par jour, en suivant une liste de mots imposés). La contrainte est simple et efficace, ça oblige à sortir de ses habitudes.
Pour moi ça a été un peu comme ouvrir la boîte de pandore, et j’ai recommencé à dessiner pour moi tous les jours. Je pense que j’avais accumulé un monstrueux et envahissant tas de choses et d’histoires qui n’avaient pas pu s’exprimer dans mon travail avant et que c’était le bon timing pour faire sortir tout ça. Donc étant habituée aux contraintes de travail, je m’en suis mise plein, mais de mon propre chef : 1 dessin par jour, changer de support, changer d’outils, etc. Et puis je suis devenue un peu accro à cette gymnastique. Le dessin est une puissante drogue.

Jonathan Garnier : Si l’envie d’écrire te prenait (peut-être est-ce déjà le cas), pourrais-tu nous citer un livre, un film et une chanson, qui t’accompagnerait dans cet exercice, comme source d’inspiration ou de motivation.
Mélanie Allag : Oulala ! Alors je vais botter en touche sur cette question car j’écris très peu. (Sauf mes rêves que je dessine le plus souvent mais que je dois écrire quand ils sont trop compliqués.) Je dessine avec de la musique en permanence, je regarde des films et des séries en dessinant. Mais quand je story-board, ou quand j’écris des bouts d’histoires, j’ai besoin de tout mon processeur, alors le silence est mon allié. La musique peut jouer un rôle préparatoire, pour me mettre dans une ambiance particulière de travail mais j’écoute trop de choses différentes, je n’arriverais pas à citer juste une chanson et du coup cet entretien ferait 10 pages, et me demanderait un mois de réflexion, même problème pour les films et les livres.

Mélanie Allag : Tu es scénariste mais connaissant un peu ton parcours et pour avoir eu l’occasion de dédicacer à tes côtés, tu es aussi un très bon dessinateur, as-tu parfois l’envie d’illustrer un de tes récits, ou si non, te semble-t-il que le fait de dessiner apporte quelque chose de particulier à ta manière d’écrire pour la BD ?
Jonathan Garnier : Très bon dessinateur, je n’irai pas jusque-là ! J’ai avant tout un bagage d’illustrateur/graphiste, je n’ai commencé à écrire qu’il y a peu. J’avais un certain niveau technique en dessin mais je n’étais pas satisfait par mon graphisme et ce que j’en faisais. Du coup, j’ai finalement lâché le dessin, notamment pour me mettre à la photographie.
Mais j’avoue que le fait de gérer un récit de A à Z, du scénario au dessin, me tente bien. J’ai en tête un projet de one shot qui pourrait s’y prêter, un huis clos à la Robinson Crusoé qui m’offrirait l’occasion d’être moins dans la technique et plus dans l’ambiance. Maintenant il me faut trouver le temps et vu mon planning… ce sera peut-être pour mes vieux jours !
En tout cas, savoir dessiner m’aide à facilement visualiser les scènes que je souhaite écrire et à les retranscrire précisément aux dessinateurs avec qui je travaille. Cela me permet aussi d’avoir un outil de plus pour communiquer avec dessinateurs et éditeurs, un petit croquis étant parfois plus parlant qu’une longue explication !

Mélanie Allag : L’écriture a-t-elle toujours fait partie de ta vie, ou est-ce par le dessin (le tien ou celui des autres) ou par d’autres sources que l’envie d’écrire est née ?
Jonathan Garnier : Lorsque j’étais jeune, j’avais déjà en tête de devenir auteur BD mais en tant que dessinateur car je considérais que l’écriture n’était pas pour moi. Finalement, comme je le disais, je n’étais pas satisfait par mon dessin. L’envie d’écrire ne m’est donc pas venue du souhait de développer des personnages, des univers que j’aurais visuellement créés. Par contre, le fait de perdre un moyen d’expression a peut-être provoqué une frustration chez moi qui a pu, inconsciemment, me pousser vers l’écriture.
Accompagner des auteurs dans l’écriture de leurs projets, lorsque j’étais éditeur, de parler avec eux de méthode, de narration, m’a aussi permis de me préparer à cette pratique.
Le premier déclencheur visuel a été une série de photographie d’une petite japonaise, Mirai-chan, par Kotori Kawashima. Elle était tellement photogénique, expressive, que j’ai voulu lui donner vie au-delà de ces photos, sachant que j’avais déjà l’envie d’écrire sur l’enfance. Momo était née.
Pour Bergères Guerrières, tout est parti de dessin d’Amélie Fléchais. L’image a donc une grande importance dans mon processus d’écriture.

Mélanie Allag : As-tu un petit cérémonial, des conditions particulières pour te mettre à travailler sur un récit, ou arrives-tu à travailler un peu partout et n’importe quand ?
Jonathan Garnier : En journée j’ai du mal à bosser. Je me disperse pas mal avec toutes les sollicitations que je peux recevoir par mails, téléphone… En tant que scénariste, je travaille sur plusieurs projets en même temps, je cumule donc les co-auteurs et maisons d’édition qui peuvent me contacter à tout moment de la journée.
L’après-midi j’ai donc surtout la tête dans les mails, l’organisation de mes déplacements (ateliers, dédicaces), le travail de relecture de scénarios, de découpages et de planches. Je me consacre vraiment à l’écriture la nuit. Là je peux rester focus des heures sans être déconcentré par des éléments extérieurs. Je me couche souvent vers 4 h du mat, des fois plus tard quand je suis lancé et me lève en fin de matinée. Mais j’ai conscience que le jour où j’aurai un enfant, tout cela va changer !
Je peux travailler n’importe où et j’aime particulièrement travailler dans le train ! Pas de connexion internet, rien pour me déconcentrer, juste moi face à mon ordi portable, c’est parfait.

Mélanie Allag : As-tu, en tant qu’auteur, envie d’explorer d’autres médias que celui de la bande dessinée ?
Jonathan Garnier : J’adorerais faire du documentaire photo ou vidéo. L’audiovisuel m’intéresse beaucoup, que ce soit pour de l’animation ou pour du live, de la série ou du long-métrage. Avoir l’occasion de travailler sur l’adaptation en long-métrage animé de Bergères Guerrières me permet déjà de mettre un pied dans ce média, c’est chouette !
À terme, j’aimerais me frotter à la réalisation, tout en continuant la bande dessinée, car cela reste mon premier amour et c’est un média dans lequel on a une énorme liberté.

Bibliographie sélective de Mélanie Allag :

  • L’équipage le plus terrible du monde, illustration d’un texte de Richard Petitsigne, P’titGlénat (2018).
  • Série Les animaux de Lou, illustration de textes de Mymi Doinet, Nathan (2010-2018), que nous avons chroniqué ici.
  • Pendant que le loup n’y est pas, illustration d’un texte de Bénédicte Rivière, L’élan Vert (2017).
  • Série Les grandes années, illustration de textes de Mymi Doinet, Nathan (2017).
  • Série Les contes du CP, illustrations de texte de Magdalena, Père Castor (2014-2016), que nous avons chroniqué ici.
  • L’anniversaire de Kim Jong-Il, dessins d’après un scénario d’Aurélien Ducoudray, Delcourt (2016)
  • Mon parc d’attractions, illustration d’un texte de Myriam Ouyessad, L’élan vert (2014), que nous avons chroniqué ici.
  • Série Mode d’emploi, illustration de textes d’Alice Brière-Haquet, P’tit Glénat (2012-2014), que nous avons chroniqué ici.
  • Défends-toi !, illustration d’un texte de Géraldine Collet, L’Élan Vert (2013), que nous avons chroniqué ici.
  • Dis-moi pourquoi ?, collectif, Larousse (2012), que nous avons chroniqué ici.
  • L’écologie des petits, illustration d’un texte d’Yvette Barbetti, Lito (2012), que nous avons chroniqué ici.

Bibliographie de Jonathan Garnier :

  • série Momo (2 tomes), scénario illustré par Rony Hotin, Casterman (2017), que nous avons chroniqué ici et .
  • série Bergères guerrières (1 tome), scénario illustré par Amélie Fléchais, Glénat (2017), que nous avons chroniqué ici.
  • DoggyBags – tome 8, collectif, Ankama (2015).

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Du berger à la bergère : Franck Prévot et Hélène Delbart

Par 1 août 2018 Les invités du mercredi

Cet été encore, on vous propose à nouveau la rubrique du berger à la bergère tous les mercredis. Cette rubrique vous avait tellement plu les deux derniers étés, nous nous devions de la reprendre (il faut dire qu’à nous aussi elle plaît beaucoup) ! Donc tous les mercredis jusqu’à la rentrée, ce sont des auteur·trice·s et des illustrateur·trice·s qui posent trois questions à un·e auteur·trice ou un·e illustrateur·trice de leur choix. Puis c’est à l’interviewé·e d’en poser trois à son tour à son intervieweur·euse d’un jour. Après Rémi Courgeon et Albertine, Martin Page et Éric Pessan, Alexandre Chardin et Lucie Pierrat-Pajot on continue ces mercredis de l’été avec Franck Prévot qui a choisi de poser des questions à Hélène Delbart de l’association Grains De Lire – les nomades du livre !

Franck Prévot : Ça sert à quoi d’organiser des résidences, des formations, des ateliers, des tournées nomades… ? Est-ce que l’école ne suffit pas pour que les enfants apprennent à lire ?
Hélène Delbart : … Vaste question ! Pour nous tout est lié. Lire-Lier une lettre est déplacée et tout prend sens. Chacune de ces actions existe avec les autres.
Une certitude (une certitude c’est ce qui sert !?) : notre objectif commun. Plaisir de lire, de faire lire, de partager les histoires.
Au-delà de ce point de départ, dans la littérature jeunesse (domaine essentiel de la rencontre entre mots et images) s’ouvre la possibilité de donner à voir et comprendre le monde.
Raconter, découvrir, lire le monde, celui dans lequel on vit et celui dans lequel on va être, vivre, avancer avec les autres autrement et ensemble.
Lire, c’est avancer chacun avec ses images sur le chemin. Lire, c’est rentrer en relation avec les mots, la pensée, le regard des auteurs-créateurs. Une re-création. Nous, on veut juste que cette relation soit vivante, alors on passe par la pratique et pour la rendre encore plus sensée et tangible, on invite les créateurs que sont les auteurs et les illustrateurs à nous prêter des clés, aiguiser notre regard, partager leurs chemins.
Les livres sont vivants ; derrière, autour, dedans, il y a des êtres humains. Le livre se partage, passe et voyage de mains en mains. Des mains parfois toutes différentes, le jeu c’est d’y trouver une petite part qui va à chacun. Les publics doivent connaître rencontrer vivre des choses avec les créateurs… C’est la base de l’éducation populaire : allier la pratique et la rencontre avec les artistes créateurs… le rapport au monde du livre passe par quelqu’un de vivant, qui pense, essaie, explore, joue, compose.
Lire des livres, même à voix haute et en partage ne suffirait pas, c’est l’ensemble des actions de pratique « artistique » qui fait que notre projet peut essaimer, s’adresser à des différents niveaux de publics. Pratiquer, lire, écrire, dessiner, illustrer, composer, inventer, c’est aussi rendre le lecteur vivant, avec une autre écoute et un autre regard sur les histoires.
Si nous organisons des ateliers c’est pour préparer les tournées nomades, s’il y a des tournées nomades c’est parce qu’il y a des formations et des ateliers. Les formations c’est pour ouvrir des portes hors du temps de l’école… à tous les niveaux de la co-éducation, aux adultes.
Peut-être faut-il dire ce qu’est la Tournée Nomades ; elle tient en deux particularités : le duo auteur-illustrateur et le déplacement vers les publics en « tous genres » dans des lieux variés (librairies, écoles, bibliothèques, prisons, rues…)
Le duo… c’est une rencontre, un temps dédié à deux. C’est la « mise en scène vivante » de tout ce qui fait la littérature jeunesse dans son articulation mots-images… Sont présents ensemble l’auteur et l’illustrateur (et parfois l’éditeur).
C’est peut-être un peu une mise en danger, il faut laisser de côté son ego, et laisser accompagner dans ce qu’est vraiment l’objet livre, deux êtres humains qui s’aiment bien, qui travaillent ensemble de près ou de loin, qui partagent les mêmes livres parfois différemment… ça désacralise, le rapport à l’écriture, au dessin, à la création… ça met l’humain au cœur de la rencontre.
Mener des ateliers ça sert à découvrir des livres, mais pas que… on fait le pari qu’en menant des ateliers en jouant avec les mots, ses propres mots, ceux des autres, ceux des livres et en jouant avec les images… on aimera écrire donc lire et créer… C’est aussi un peu comme une permission d’imaginaires. Devant des portes entrouvertes, offrir un trousseau de clés, un passe, pour les ouvrir entièrement en grand et pour « se découvrir » pas si éloignés des mots et des images donc des livres… ça reste un pari, un enjeu quotidien.
Nous naviguons dans toutes ces formes de rencontres parce que l’enrichissement se fait au travers des échanges, des partages, des discussions avec des « gens différents ».
Sur l’école, c’est clair, la réponse est plus courte : l’école est là aussi (voire surtout) pour faire comprendre que tout ce qui s’y apprend ne reste pas dans la sphère scolaire, n’est pas réservé uniquement au cercle de l’école.
Alors non l’école ne suffit pas parce qu’elle doit être ouverte sur l’en dehors. C’est sa mission première. La pédagogie c’est accompagner sur le chemin, c’est donc pour mieux avancer et sortir du bois. Éduquer c’est élever, conduire « hors ». L’école ne peut se suffire à elle même au risque d’enfermer au lieu d’élever.
Et je ne lancerai pas le débat sur le manque de formation des enseignants sur la littérature jeunesse par exemple…

Franck Prévot : Que penses-tu de la production et des choix éditoriaux actuels en jeunesse :

Hélène Delbart:

  • À titre personnel,
  • à titre professionnel ?

La réponse est encore plus courte, je ne fais aucune distinction entre le personnel et le professionnel. Ce qui me va personnellement ira forcément professionnellement et vice-versa ; l’exigence de la qualité et de la sincérité, de la beauté, de l’émotion je l’ai pour les deux « titres ».
Je veux juste dire qu’il y a matière à travailler ensemble, entre professions et personnes avec tous les acteurs de la chaîne du livre (et c’est en chemin, et c’est bien, et nous serons là pour y réfléchir). Nous sommes à un tournant parce que oui il y a surproduction, oui les choix éditoriaux sont parfois plus commerciaux que qualitatifs ou courageux.
Parce que oui les auteurs et les illustrateurs ne sont pas assez reconnus dans leurs métiers.
Parce que oui c’est un vrai problème pour nous les passeurs, médiateurs de ne plus pouvoir trouver des livres qui nous semblent incontournables. La vie d’un livre est trop courte et en cause des exigences purement commerciales, ce n’est pas durable !
Parce que oui c’est triste, vraiment triste de savoir que dans vos bibliographies, la majorité parfois de vos livres ne sont plus en vente. Et pourtant, on sait, mais peut-être pas assez, qu’un livre autour duquel il y a médiation est un livre « à fort potentiel de vente ».
Avoir envie de garder à vie entre les mains l’objet trace de ce qu’on a partagé à voix haute, en écriture, en illustration, c’est une évidence.
Parce que oui il faut dire haut et fort que votre travail est un métier, que le nôtre aussi, et que l’économie doit se repenser dans la répartition plus juste. Vous êtes le maillon principal de la chaîne mais si le premier maillon ne tient pas, pas de réaction en chaîne possible…

Franck Prévot : Avec les autres nomades, vous faites un travail hors norme. Que faudrait-il de plus à Grains De Lire pour faire encore mieux ? Quels sont vos rêves ?
Hélène Delbart : De plus en plus courtes mes réponses. Déjà, merci de penser que notre travail est hors norme. Ça nous va bien.
Clairement pour faire mieux, je commence par le plus évident, le moins intéressant, le moins innovant, le plus attendu : une reconnaissance financière de la part des partenaires, et surtout sur du plus long terme. Une sorte d’engagement contractuel sur plusieurs années. J’ai parfois l’impression de ne faire que de la course aux subventions, il faut justifier, comptabiliser, mettre les bons mots aux bons endroits. Inventer des actions, trouver des nouvelles formes, ce n’est pas un problème, mais être reconnus dans des choix politiques ça l’est… Et c’est parfois inquiétant.
Mais il faut continuer, continuer à donner de l’importance à la littérature jeunesse qui propulse, qui construit, qui donne des étincelles dans les yeux aux enfants, aux parents, aux ados, aux jeunes adultes, aux séniors… des lectures qui percutent pour qu’une autre réalité soit possible.
Notre lieu « nomade » (c’est notre paradoxe), est passé de « boutique éphémère » à « Maison des Utopies ». Ces mots en disent long sur notre chemin de grand écart !
Notre rêve il est là précisément, en deux parties : avoir un lieu et rester nomades. Restaurer une vieille friche industrielle et une caravane !
Un lieu d’accueil, d’ateliers, d’expositions, de « lectures variées spectaculaires », de vente de livres, de convivialité, de mixité… Un lieu de croisements, de partages où se retrouveraient autour des livres et des arts vivants tous ceux qui veulent changer le monde, c’est simple non ? Le dossier est prêt si jamais ça dit à quelqu’un…
Notre rêve est juste que ça ne s’arrête pas…

Hélène Delbart : Est-ce que tu te sens parfois comme un funambule ? Un funambule cherchant l’équilibre entre la force qu’il faut pour écrire et publier et les rêves d’ailleurs, d’autrement, d’autres mondes ou rivages que tu voudrais atteindre en prenant le temps ? Un funambule entre littérature jeunesse et littérature adulte ?
Franck Prévot : Écrire m’aide à garder le contact avec le fil de mes « rêves d’autrement et d’ailleurs » parce qu’écrire est aussi une poursuite de l’ailleurs. J’y trouve donc justement une partie de mon équilibre, ce qui est précieux pour un funambule ! Ceci dit, je ne pense pas qu’à l’écriture, ou qu’aux livres !
Les gens que je rencontre à l’occasion des salons, enfants comme adultes, me demandent parfois si j’ai un… « vrai métier », contribuant ainsi à installer l’idée que l’écriture ne peut pas vraiment être une activité professionnelle, ou que si elle l’est, elle est pour le moins à part des autres.
Même si l’écriture est une activité envahissante pour l’esprit, je veux parvenir à la considérer parfois « juste » comme un métier, un boulot même, pour parvenir à poursuivre d’autres rêves. Je ne voudrais surtout pas que le fait d’écrire des histoires devienne exclusif de tout le reste : je ne suis pas rentré dans les ordres de l’écriture et je suis rétif à tout discours qui sacralise le fait d’inventer une histoire et de la poser sur une feuille de papier.
Quant à la littérature adulte, j’espère que mes livres sont autant de fils tendus entre adultes et enfants, et que ce que j’écris peut tout simplement se ranger sous l’étiquette « littérature », sans précision d’âge. Je m’efforce d’écrire des textes littéraires, que les enfants peuvent lire.
Mais je ne perçois jamais cela comme un exercice de funambulisme ! Je ne cherche pas à garder l’équilibre entre enfants et adultes lorsque j’écris, ou à doser mes phrases de manière à ce que tous y trouvent leur compte. J’écris, c’est tout ! Je raconte.
Je raconte une histoire, comme j’ai envie de la raconter. En veillant, éventuellement, à ce que les enfants puissent y entrer.

Hélène Delbart : En quoi est-ce important pour toi d’aller à la rencontre des lecteurs ?
Franck Prévot : Je vois deux grandes raisons à cette volonté : le désir de la rencontre, de l’échange, et, soyons honnêtes…, l’argent !
Je pense être aussi passionné par la diffusion des histoires, sous forme imprimée ou non, que par l’écriture elle-même. J’emploie le mot « diffusion » au sens le plus large qui soit, c’est-à-dire tout moyen permettant à une histoire de circuler, de continuer à vivre. Rencontrer mes lecteurs est donc pour moi une manière de poursuivre le dialogue que j’ai entamé en écrivant et en publiant un livre.
J’ai aussi une grande fascination pour cette idée qu’une fois le livre publié, l’histoire ne nous appartient plus, et que chaque lecteur de nos pages termine en quelque sorte le travail, chacun à sa manière. Mille lecteurs fabriquent donc mille livres différents à partir de cette pièce unique que nous pensions avoir publiée. Et cela me plaît de les rencontrer. Les mille !
L’argent aussi, ben oui !
Comme tous les auteurs et illustrateurs que je connais, je suis contraint de développer d’autres activités à côté de la création puisque la multiplication des nouveautés, combinée à la répartition, entre ses différents acteurs, de la valeur créée par la chaine du livre, ne permet pas aux auteurs de vivre de leurs droits d’auteurs. Dans l’état actuel des choses, si on ne parle que des revenus, nos livres deviennent alors de simples cartes de visite nous permettant d’être sollicités pour de telles rencontres (qui seraient donc notre « vrai métier » ?). Heureusement, j’ai toujours grand plaisir à rencontrer lecteurs et médiateurs du livre, pour travailler avec eux en ateliers, satisfaire leur curiosité quant à nos métiers et… faire vivre les histoires avec eux ! Alors je vis mes nombreux déplacements avec plaisir, et non pas comme on va au turbin pour faire bouillir la marmite !

Hélène Delbart : Queneau disait « c’est en lisant qu’on devient liseron… c’est en écrivant qu’on devient écriveron », quand tu partages tes textes en lecture à voix haute, quand tu proposes des ateliers d’écriture, quelque part tu fais écho à cette idée. En ce sens, nous sommes sur la même longueur d’ondes… peux-tu nous dire pourquoi de ton point de vue c’est important de continuer à faire vivre cette idée, et de le faire avec « nous » les Nomades du livre ici et là.
Franck Prévot : Queneau avait un vocabulaire approximatif, comme chacun sait : le liseron est une plante herbacée de la famille des Convolvulaceae et je ne vois pas le rapport avec la lecture. Quant à l’écriveron… le correcteur de mon ordi le souligne en rouge alors… Mais pardonnons à Queneau : malgré ses approximations langagières il a raison sur le fond et oui, je suis convaincu que plus un enfant fréquente les livres et l’écrit en général, dans des occasions aussi variées que possible, mieux il s’approprie la langue et la littérature. Cela paraît presque niais d’évidence mais ce n’est pas forcément clair pour tout le monde, pas même pour les concepteurs des programmes de l’Éducation nationale ! Le site gouvernemental qui présente les cinq domaines du fameux « socle commun » sous forme de vidéos pour les parents d’élèves (www.education.gouv.fr), est assez révélateur. Il y est question de la langue française, dans le domaine intitulé « Des langages pour penser et communiquer » mais on y évoque seulement « les codes, les signes, les systèmes de représentation, par exemple le vocabulaire et la grammaire de la langue française ». Les mots « livre », ou « littérature » ne sont pas prononcés. On retrouve quand même le mot « littéraire » dans la présentation du dernier domaine (« Les représentations du monde et de l’activité humaine ») lorsque le Président du Conseil Supérieur des Programmes lui-même explique que « le français est convoqué, pour aborder les grandes œuvres du patrimoine littéraire ».
Dans les documents destinés aux enseignants, on aborde plus la littérature (il ne faut pas exagérer) mais ce choix de ne pas en parler, ou si peu, dans la présentation « grand public » me semble assez révélateur de la place que les programmes réservent aux « liserons » et aux « écriverons » ! Raymond si tu m’entends, je te salue bien bas !
Pour ma part, j’ai été instit’ pendant dix ans et j’aime toujours partager et transmettre, accompagner les gamins dans leurs chemins vers les histoires et les livres, leur proposer des ateliers au cours desquels on « travaille la langue française » en tant qu’objet de plaisir plus qu’en tant que code, ce qui permet d’ailleurs de travailler le code en mettant « les mains à la pâte », et donc en donnant du sens aux apprentissages, même si oui, à un moment, il faut bien parler « accord sujet-verbe » ou « complément d’objet direct ».
Mais voici que, saisi par la passion pédagogique, je m’égare et oublie de répondre à ta question : pourquoi travailler avec les médiateurs du livre en général, et avec vous les Nomades de Grains De Lire en particulier ?
Le livre dit « jeunesse » a en effet cette particularité que quelqu’un l’amène à son lecteur, voire le lui lit, et sans ce moment de médiation, nos livres n’arriveraient pas à leurs lecteurs. C’est aussi pour cela qu’on ne devrait pas parler de « littérature jeunesse » puisque si un enfant lit un livre, c’est souvent parce qu’un adulte l’a lu avant lui et qu’il l’a aimé, en tant qu’œuvre littéraire. Il me parait donc impossible d’envisager une relation auteur-lecteur en jeunesse, sans travailler avec les médiateurs, inlassables et remarquables travailleurs de la culture (médiathécaires, enseignant·e·s, organisateur·trice·s de salons, libraires, bénévoles d’associations…). Nous partageons la passion de la transmission et de la collaboration avec les gamins. Conjuguer nos efforts et accorder nos savoir-faire a donc du sens, pour que les « liserons » se régalent de lire, d’inventer, d’écrire, et de jouer de « notre belle langue française » comme on jouerait de la trompinette à cordes ou du violineau à coulisse. Et le solfège attendra encore un peu que le plaisir les guide vers lui.
Enfin, pourquoi aimé-je travailler avec vous, les Nomades de Grains De Lire ?
Ben… juste…
… parce que vous savez tout ça à merveille
… parce que grâce à la confiance que vous accordez aux gens, un atelier chez vous devient souvent une véritable création collective
… parce que ce faisant, vous écrivez une vraie grammaire des semailles de graines de littérature
… parce que vous osez marcher sur les chemins de traverse où fleurissent librement les liserons,
et… parce que je vous aime bien, tiens !

Bibliographie sélective de Franck Prévot :

  • Oddvin, le prince qui vivait dans deux mondes, album illustré par Régis Lejonc, HongFei (2018), que nous avons chroniqué ici.
  • Dix ans tout juste, album co-écrit avec Liqiong Yu, illustré par un collectif, HongFei (2017).
  • Je serai cet humain qui aime et qui navigue, album illustré par Stephane Girel, HongFei (2016).
  • Voleuse !, roman, Thierry Magnier (2015).
  • Lumières, l’encyclopédie revisitée, album illustré par un collectif, Éditions L’Édune / CRDP de Champagne-Ardenne (2013), que nous avons chroniqué ici.
  • Le roman de Râ, roman, Thierry Magnier (2013).
  • Au fil de l’amour, album illustré par Judith Gueyfier, Le buveur d’encre (2012), que nous avons chroniqué ici.
  • Wangari Maathai la femme qui plante, album illustré par Aurélia Fronty, Rue du monde (2011).
  • Paradiso album illustré par Carole Chaix, Éditions L’Édune (2010).
  • Les Indiens, album illustré par Régis Lejonc, Éditions l’Édune (2009).

 

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