La mare aux mots
Parcourir le tag

Du berger à la bergère

Du berger à la bergère : Alexandre Chardin et Lucie Pierrat-Pajot

Par 25 juillet 2018 Les invités du mercredi

Cet été encore, on vous propose à nouveau la rubrique du berger à la bergère tous les mercredis. Cette rubrique vous avait tellement plu les deux derniers étés, nous nous devions de la reprendre (il faut dire qu’à nous aussi elle plaît beaucoup) ! Donc tous les mercredis jusqu’à la rentrée, ce sont des auteur·trice·s et des illustrateur·trice·s qui posent trois questions à un·e auteur·trice ou un·e illustrateur·trice de leur choix. Puis c’est à l’interviewé·e d’en poser trois à son tour à son intervieweur·euse d’un jour. Après Rémi Courgeon et Albertine, Martin Page et Éric Pessan, on continue ces mercredis de l’été avec Alexandre Chardin qui a choisi de poser des questions à Lucie Pierrat-Pajot !

Alexandre Chardin : Le livre que tu rêves d’écrire ?
Lucie Pierrat-Pajot : Je rêve d’écrire un énorme bouquin gothique ! J’ai un gros (un très gros) faible pour ce courant littéraire et esthétique avec tout ce que ça compte de châteaux délabrés pleins de courants d’air, de cimetières balayés par l’orage et autres secrets familiaux sur cinq générations. J’adorerais pouvoir écrire un pavé où je pourrais jouer à longueur de chapitres avec des décors délicieusement lugubres et une flopée de personnages étranges. Et bien entendu il faudrait que le tout soit passionnant au point de happer le lecteur et de le hanter ensuite jusqu’à la fin de ses jours (n’ayons surtout pas peur d’être ambitieuse !).

Alexandre Chardin : Auteure jardinière ou architecte avant de te mettre à écrire ?
Lucie Pierrat-Pajot : Auteure totalement jardinière. Et bien entendu nous ne parlons pas d’un jardin à la Française avec des buis géométriques et des allées rectilignes mais plutôt d’un coin de verdure luxuriant et semi-sauvage. Certes, il y a quand même dans mon écriture deux-trois trucs qui sont planifiés : des notes, une vague trame narrative ; une sorte de petit sentier qui serpente au milieu de tout ce bazar. L’inconvénient c’est que je ne sais pas toujours exactement où il va m’emmener, ni comment. De temps en temps je suis bloquée et je dois me dégager à la machette un passage à travers les ronces. L’avantage c’est qu’il y a souvent des idées qui poussent sans prévenir au milieu de tout ce bazar et j’ai alors le plaisir incroyable d’être surprise par mon histoire. Idéalement, il faudrait quand même que je tente de structurer un peu cette jungle… c’est d’ailleurs sur ma liste de bonnes résolutions d’auteure !

Alexandre Chardin : Une dernière : Tu doutes au début ? Pendant ? À la fin ? Tout le temps ? Si écrire, c’est être funambule, tu tombes, parfois ?
Lucie Pierrat-Pajot : Ohlala, oui, je doute souvent ! Ma confiance en moi est extrêmement cyclique. Il suffit parfois de peu de chose pour me faire tomber : de la fatigue, une contrariété, un chapitre dans lequel je me suis empêtrée, la lecture d’une critique tiédasse de ma prose, la lecture d’un roman tellement trop bien qu’à côté je me sens les capacités littéraires d’une crotte de cafard… J’ai alors l’impression qu’on m’a publiée sur un malentendu et que je mérite pas du tout d’avoir mon nom sur la couverture d’un livre (le fameux syndrome de l’imposteur). Bref je déprime sec. Quand c’est parti comme ça, je broie du noir, je pleurniche sur ma nullité, et je suis désagréable avec mon mari, ma fille et mon chat. Au bout d’un moment ça s’arrange tout seul : je range mes mouchoirs et je recommence à écrire parce que j’aime beaucoup trop ça pour être capable de m’en passer…

Lucie Pierrat-Pajot : Quel serait l’aménagement de ton bureau d’écrivain idéal (budget no limit et lois naturelles pas forcément respectées) ?
Alexandre Chardin : Imaginons que, par une absurderie de la nature, ou comme les enfants savent parfaitement de faire sur leurs dessins, le Costa Rica s’approche de l’Alaska (pour pouvoir pêcher dans les plus belles rivières en regardant passer les loups) et qu’il pousse, sur la plage de Tamarindo (où les vagues sont magnifiques pour surfer, et l’eau à 36 °C), un cèdre du Liban. Imaginons que je puisse construire une cabane de 110 mètres carrés en haut de ce cèdre avec vue sur les vastes plaines du Kirghizstan (Ô pays magique !) et sur l’Islande. Imaginons que je puisse avoir l’intégrale de Mario Rigoni Stern, de Erri De Luca, de Le Clezio, d’Herman Melville, d’André Dhôtel et tous les albums de Syd matters, de PJ Harvey et des Black Keys. Imaginons, tant qu’à faire, que mon amoureuse, mes enfants, mes amis, ma canne à mouche, mes baskets de course, ma planche de surf et mes skis (Ah, oui, j’ai oublié de préciser qu’il neige, dans mon rêve, au Costa Rica, une poudreuse japonaise) et mon ordinateur portable se trouvent à portée de main. Eh bien, je crois que je serai heureux, là.
Mais, franchement, à la table du salon, je ne suis pas malheureux non plus…

Lucie Pierrat-Pajot : Mets-tu beaucoup de toi-même dans tes livres ? Te dit-on parfois : « c’est tout à fait toi, ça » ?
Alexandre Chardin : Mes romans sont des puzzles dont les pièces sont assemblées par mes personnages. S’ils me murmurent qu’un évènement que j’ai vécu, ou vu, convient à leur vie, ils me le volent, et s’emparent de mon souvenir en le transformant. Mais ils ont leur cohérence, leur logique. J’aimerais avoir le courage de Jonas, la loufoquerie de Marcel Miluche, la détermination de Louise et de Nandeau.
Finalement, je me demande si, ce qui me ressemble le plus dans mes romans, ce ne sont pas les lieux que hantent mes personnages. Les forêts, en particulier.

Lucie Pierrat-Pajot : Si une fée t’accordait d’améliorer un point de ton écriture, lequel choisirais-tu ?
Alexandre Chardin : D’abord, je commencerais par lui passer un sacré savon parce qu’elle a mis du temps à venir, et puis je lèverais le menton, l’air hautain, et lui dirais, l’air supérieur :
« C’est trop tard, ma p’tite ! J’ai pris goût à la sueur, aux doutes, aux ronces dans les chemins, au rabot des éditeurs, au plaisir de se dire, aussi, parfois, que mince, elle fonctionne quand même bien, cette phrase ! »
Et je lui tournerais le dos, en me disant aussitôt que je viens de faire une belle connerie…

Lucie Pierrat-Pajot : Quelle serait ta devise d’écrivain ?
Alexandre Chardin : Écrire tous les jours.
Ne pas perdre la joie.
M’améliorer toujours.
Ne pas chercher l’émoi.

Bibliographie jeunesse de Lucie Pierrat-Pajot :

  • Les Mystères de Larispem, 3 tomes, Gallimard Jeunesse (2016-2018).
  • Quantpunk, collectif, Realities Inc (2016).

Bibliographie d’Alexandre Chardin :

  • Les larmes des Avalombres, roman, Magnard (2018).
  • Barnabé n’a pas de plumes, album illustré par Christophe Alline, L’élan vert (2018).
  • Bigre ! Un tigre !, album illustré par Barroux, L’élan vert (2018).
  • Mentir aux étoiles, roman, Casterman (2018), que nous avons chroniqué ici.
  • Des vacances d’Apache, roman, Magnard (2017), que nous avons chroniqué ici.
  • Jonas dans le Ventre de la Nuit, roman, Thierry Magnier (2016).
  • Le goût sucré de la peur, roman, Magnard (2016), que nous avons chroniqué ici.
  • Adélaïde, ma petite sœur intrépide, album illustré par Mylène Rigaudie, Casterman (2015).
  • Petit lapin rêve de gloire, album illustré par Mylène Rigaudie, Casterman (2013).

You Might Also Like

Du berger à la bergère : de Martin Page à Éric Pessan

Par 18 juillet 2018 Les invités du mercredi

Cet été encore, on vous propose à nouveau la rubrique du berger à la bergère tous les mercredis. Cette rubrique vous avait tellement plu les deux derniers étés, nous nous devions de la reprendre (il faut dire qu’à nous aussi elle plaît beaucoup) ! Donc tous les mercredis jusqu’à la rentrée, ce sont des auteur·trice·s et des illustrateur·trice·s qui posent trois questions à un·e auteur·trice ou un·e illustrateur·trice de leur choix. Puis c’est à l’interviewé·e d’en poser trois à son tour à son intervieweur·euse d’un jour. Après Rémi Courgeon et Albertine, on continue ces mercredis de l’été avec Martin Page qui a choisi de poser des questions à Éric Pessan !

Martin Page : Tu écris de la littérature générale, jeunesse, du théâtre, un essai (sur Stephen King et l’écriture, je conseille à tout le monde de le lire), tu dessines, tu fais des lectures avec des musiciens sur scène, tu travailles avec des peintres et des photographes, quand je vois tout ce que tu fais, je trouve ça important et inspirant. Est-ce que c’est une volonté de casser des murs entre genres, d’abaisser les frontières ? Comme un geste à la fois politique et esthétique ? Ou c’est juste que tu suis tes envies ? À moins que ce soit une affaire de rencontre ? Est-ce que tu penses que ces différents genres s’enrichissent les uns les autres ? Si oui, alors en quoi ? Est-ce que tu as envie d’aborder d’autres continents ? La BD, le cinéma, la comédie musicale ?
Éric Pessan : Un jour, un lecteur qui connaissait mes livres les plus confidentiels m’a dit que j’avais un homonyme qui écrivait des romans tellement il lui paraissait improbable qu’un auteur qui publie aux éditions du Chemin de Fer ou de l’Attente puisse également publier chez Albin Michel. Lorsque j’étais adolescent, je voulais devenir écrivain. C’était l’écriture qui m’intéressait : les romans, les poèmes, le théâtre. Je ne me posais pas la question du genre du texte. Je lisais tout ce qui me tombait sous la main et j’ignorais totalement le cloisonnement, je ne savais pas que les poètes écrivent la poésie, que les auteurs dramatiques écrivent le théâtre et que les romanciers écrivent les romans (et que souvent, les uns dénigrent les autres). J’ai soif d’écriture. Dans un monde idéal, le genre du texte serait secondaire : on prendrait un livre pour son sujet, parce que l’on aime son auteur, pour la langue dans laquelle il est écrit, et on lirait. Dans un monde idéal, il ne faudrait pas indiquer « roman » ou « récit » ou « poésie » sur la couverture. D’autant plus que les genres sont perméables, ils ont tout à gagner à se mêler. J’ai écrit des romans qui respectent les unités du théâtre classique (temps, lieu, action) tout comme des pièces où les rôles ne sont pas distribués. J’ai écrit des textes qui finissent dans le merveilleux fourre-tout de la poésie parce que des éditeurs m’ont répondu qu’ils n’étaient ni des romans ni du théâtre. J’ai envie d’explorer tous les genres, de tout m’autoriser. Dans la pratique, de très nombreux auteurs décloisonnent. La critique et la théorie avancent plus lentement. Pour le public, l’étiquette « roman » reste le sésame suprême. Je suis un lecteur curieux, je veux être un auteur curieux. Et j’espère bien aller vers d’autres domaines dans les prochaines années : j’ai très envie de science-fiction, de bandes dessinées, d’écrire des paroles de chansons aussi (même si l’exercice est redoutable dans sa concision) et j’espère beaucoup des hasards favorables de futures rencontres, j’ai du mal à partir vers une idée de bande dessinée ou d’album jeunesse sans complice.

Martin Page : Tu as un plan B si tu ne peux plus vivre de ton art, grâce à ton art ? Je te demande ça parce que c’est une question très présente pour moi ces temps-ci. Comment survivre en cas de coups durs ?
Éric Pessan : Je ne sais pas, c’est l’une des trois questions angoissantes (avec celle de la retraite et celle de la maladie : comment je ferai si je ne suis plus en état d’écrire ?). Actuellement, je vis parce que je me déplace beaucoup, parce que j’accepte les rencontres, les ateliers. Cela me permet de subvenir à mes besoins, et – pour éviter tout malentendu – je précise que ce sont des choses que j’aime et que je souhaite faire. J’ai une formation de travailleur social, je me suis ensuite occupé d’une radio associative, les questions de la transmission, de l’émancipation sont importantes. Mon statut d’auteur me donne la possibilité d’être un passeur de culture, et je m’en réjouis. J’imagine que si mes droits d’auteurs diminuaient de façon drastique, j’animerais plus d’ateliers. Depuis quinze ans que je n’ai pas d’autre métier qu’écrivain, je n’ai jamais été imposable. Je l’écris noir sur blanc parce que, régulièrement, je suis confronté au mépris de ceux qui pensent que publier des livres rend riche et totalement déconnecté du réel.
En ce moment précis (avril 2018), les grèves de la SNCF m’ont obligé à prendre ma voiture pour tenir mes engagements (et de rouler 5 ou 6 heures parfois pour aller à une rencontre), je me heurte là aux limites de mon statut : les raisons de la grogne des cheminots sont tout à fait légitimes, mais je ne peux pas me permettre d’annuler mes ateliers, alors je roule et je suis littéralement épuisé (je précise qu’allant dans des coins très reculés et partant pour plusieurs jours en passant de ville en ville, aucune autre solution que le train n’est satisfaisante). J’avance sans trop regarder vers le sol, c’est le syndrome du funambule : je suis à la merci du moindre accident, et j’avoue ne pas vouloir y penser.

Martin Page : Est-ce que pour toi la relation avec un éditeur est importante ? Est-ce que tu es attaché à certains éditeurs au point de les considérer comme des sortes de Nigel Godrich (producteur de Radiohead) ou des George Martin ?
Éric Pessan : Je viens de vérifier, j’ai publié chez 29 éditeurs (sans compter les livres collectifs), mon record étant l’École des loisirs (huit livres !), j’ai connu des éditeurs géniaux, des éditeurs absents, des éditeurs sadisants, des éditeurs négligents, des éditeurs dont le regard m’a fait faire de grands bonds en avant, des éditeurs d’une culture incroyable (des Brian Eno, pour filer la métaphore) comme d’autres vulgaires et violents (des Phil Spector, donc). Certains de mes éditeurs sont maintenant des amis. Lorsque je voulais devenir écrivain, je ne m’imaginais pas une bibliographie aussi frivole, j’avais des images/mirages en tête : un rapport intellectuel privilégié avec une personne, rapport installé dans la durée et la confiance. Je n’ai pas trouvé cette personne, sans doute parce que ce modèle-là d’éditeur appartient pour grande partie au passé. Sans doute aussi en raison de la diversité des genres auxquels je m’essaie. Pour être sincère, lorsque j’avais 25 ans, j’ai rêvé d’être édité par Paul Otchakovsky-Laurens, parce qu’il publiait des textes très différents dans lesquels je reconnaissais une parenté de préoccupations, et parce que P.O.L. accueillait des romans, des poèmes et du théâtre sans trop se poser la question des genres ni des esthétiques. Cette rencontre-là n’a jamais eu lieu, à plusieurs reprises mes textes ont été refusés, et j’ai continué à grandir en lisant les livres publiés par cet homme. Pour un auteur, le regard d’un éditeur est précieux : j’attends qu’un éditeur valide mon texte (c’est la publication qui me donne une légitimité), j’attends aussi qu’il m’en montre les angles morts et les passages perfectibles. Cela m’est arrivé de modifier en profondeur un texte lorsque j’ai pu en parler avec mon éditeur en toute confiance. Il est aussi arrivé de ne pas accepter un refus et de changer de maison. Le plus triste, en définitive, c’est lorsque la relation à l’éditeur se borne à la négociation interminable d’un contrat, d’une avance et d’un pourcentage sur les ventes (ou aux réclamations suite à des droits non-payés).

Éric Pessan : Souvent, lorsque je rencontre des jeunes gens, ils me posent la question du message que je veux faire passer dans mes livres et je passe pas mal de temps à leur expliquer que je n’écris pas des romans pour faire passer des messages, mais que l’on retrouve mes valeurs dans mes ouvrages. Dans ton livre Les animaux ne sont pas comestibles tu racontes comment tu es engagé dans une éthique de vie autour du véganisme, je te pense proche également de notions comme celle de la décroissance, je voudrais savoir si (et comment) cela modifie ton écriture ?
Martin Page : Ça modifie mon écriture d’abord parce que ça me modifie comme être humain. Pendant la majeure partie de ma vie j’ai mangé des animaux et ça me paraît fou et terrible aujourd’hui. Je n’avais pas vu les animaux, je n’avais pas vu qu’ils avaient des émotions, des sentiments, une conscience, qu’ils nouaient des liens entre eux et des attachements. Et donc ça m’incite à penser qu’il y a des choses que je ne vois pas aujourd’hui, des êtres, des souffrances. Ça m’oblige à la modestie. Plus directement le véganisme élargit ma vision du monde, mon but est de faire grandir ma rétine. Ça me rappelle aussi que tout livre est politique et que la manière dont on décrit un homme, une femme, un animal, dit quelque chose de profondément politique, ce sont des représentations qui montrent que je suis construit par la société, mais que je participe aussi à cette construction. Il importe donc de se délivrer d’idées toutes faites qui soutiennent une société d’une violence d’autant plus terrible qu’elle est rendue socialement invisible. L’art est un vecteur important de changement des représentations, c’est pour ça que je chéris cette époque où on peut trouver des livres avec des parents homosexuels, des ados trans, des animaux qui ne sont pas des choses, des féministes. Il ne s’agit pas de faire un art de propagande, avec seulement des personnages positifs qui partageraient mes vues, je veux un art sauvage et plein de personnages forts, mais d’affirmer qu’esthétique et éthique sont sœurs siamoises, et de proposer autre chose que ce que la société veut bien nous servir. D’élargir ce qu’on nous donne pour réel.

Éric Pessan : L’écrivain américain Howard A. Norman qui a vécu dans les années 70 parmi les Indiens Cree pour collecter leurs poésies et leurs traditions orales raconte dans son ouvrage L’os à vœux qu’un jour, au beau milieu d’une clairière enneigée, il voit un spectacle terrible : des dizaines de corbeaux gisent dans leur sang sans qu’aucune trace de prédateur ne soit visible dans la neige. Il est accompagné de deux Indiens, ils sont au nord du Canada, dans la région de Manitoba. Il demande à ses guides s’ils comprennent ce qui s’est passé. L’un d’eux finit par répondre : « Une histoire passera par-là, elle trouvera ces corbeaux et plus tard elle nous racontera ce qui leur est vraiment arrivé. » Penses-tu qu’il y aurait là une métaphore de l’art de l’écrivain : piocher des éléments incompréhensibles du monde pour leur donner du sens au travers d’une histoire (d’un roman, d’une nouvelle) ?
Martin Page : Je crois que le monde est très compréhensible. C’est peut-être sa clarté qui aveugle. Elle nous est insupportable. La question animale en est un exemple. Quand je discute avec n’importe qui, on s’accorde pour dire que tuer un veau de quelques semaines ça ne va pas, je montre une vidéo et c’est juste insupportable. On le sait. Mais changer nous demanderait trop d’efforts, trop de remise en question, trop de contestation de l’ordre établi.
Le monde est limpide. Le réchauffement climatique est là, il faudrait interdire la viande, les voyages en avion, le plastique, développer les transports en commun, répartir les richesses. Mais qui veut voir ? Des millions de gens vont mourir, mais pas chez nous, ça sera en Afrique, alors on ne fait rien ? Le monde est limpide, bon sang.
En tant qu’écrivain, ce qui compte le plus pour moi, c’est le plaisir. Si j’ai été lecteur, c’est parce que dans une vie pas toujours joyeuse, les livres étaient là, ils me donnaient du plaisir et de l’énergie, ils étaient mes amis. Et j’ai toujours cette idée en tête : je veux que mes livres comptent dans la vie des lecteurs, qu’ils y soient attachés comme à des amis. Parce que le monde est froid et dur, les livres réchauffent, fournissent des armes et des ruses, de nouvelles manières d’êtres, ils poussent à l’invention dans nos vies personnelles. Parce que je suis devenu écrivain pour ça : pour me sauver, c’était juste une ruse existentielle, j’étais bizarre, différent, et je crois que l’art a été inventé pour ça, pour les freaks, pour nous sauver, c’est notre soucoupe volante. Alors forcément il y a plein d’artistes qui sont des notables et très bien intégrés, ce sont des chefs de service. Ils ont récupéré le truc, comme certains musiciens ont volé le blues aux Afro-Américains pour faire de la soupe commerciale. La déprime, non ? Mais on s’en moque. Nous avons notre soucoupe volante et nous éclatons de rire.

Éric Pessan : Écrire des livres ne permet pas à un auteur de vivre décemment (sauf succès inattendu et imprévisible). Il existe un véritable fossé entre la représentation de l’écrivain et sa réalité économique. Dans ce monde où le modèle dominant voudrait que les écrivains proposent des produits pensés pour générer des profits sur un secteur à forte concurrence que faudrait-il pour permettre aux auteurs de mieux vivre ? Des aides ? Une sorte d’intermittence ? De plus grandes facilités pour intervenir dans les domaines éducatifs ou culturels ?
Martin Page : Il faudrait tout ça et plus encore. Une meilleure répartition des richesses, une meilleure protection juridique des auteurs.
Les bibliothèques devraient être des lieux d’accueil pour écrivains, chacune devrait avoir un écrivain en résidence (où il pourrait être accueilli avec sa famille ou seul). Même chose pour les facs de Lettres, les écrivains vivants devraient être au centre, y donner des cours de creative writing, ça devrait être une des bases de la fac. C’est symptomatique, ces facs qui n’ouvrent pas grandes leurs portes aux auteurs : ce sont des morgues. Je n’en reviens pas, mais des professeurs en fac de lettres ne connaissent pas la littérature contemporaine (à part certains auteurs reconnus, avalisés, chics, ne parlons pas de leur méconnaissance de la géniale littérature jeunesse), ils n’en lisent pas. Le fétichisme des auteurs morts est une tragédie qui contribue à flinguer les auteurs vivants. Un truc que j’ai découvert en devenant écrivain est que le monde littéraire est classiste, raciste, sexiste, je veux dire, c’est un milieu comme un autre, extrêmement violent et qui profite aux plus favorisés, et c’est triste, j’ai découvert bien sûr l’influence des réseaux et un mépris pour certaines maisons d’édition, pour certains genres (en premier lieu la jeunesse, reflet du mépris qu’éprouve ce pays à propos des enfants et des adolescents).
Enfin, notre condition n’est pas différente de celle des autres précaires, la logique voudrait que nous luttions avec nos potes qui sont serveurs, travaillent dans des centres d’appel, sont vacataires, etc. Donc oui, un statut d’intermittent, mais pour tout le monde, en fait. Plus généralement, nous avons besoin d’une société juste. Car à quoi bon avoir un super statut pour les auteurs dans une société qui maltraite les plus fragiles ? D’ailleurs, je trouve qu’en tant qu’écrivains jeunesse nous devrions collectivement prendre position contre les châtiments corporels à l’égard des enfants, qui sont toujours légaux. Je veux bien que nous nous battions pour nos droits et notre survie, mais battons-nous aussi pour ceux qui sont nos lecteurs et qui souffrent de la première des oppressions : les enfants et les adolescents.

Bibliographie jeunesse d’Éric Pessan :

  • Les étrangers, roman co-écrit avec Olivier de Solminihac, L’école des loisirs (2018).
  • Dans la forêt de Hokkaïdo, roman, L’école des Loisirs (2017).
  • Pebbleboy, théâtre, L’école des loisirs (2017).
  • La plus grande peur de ma vie, roman, L’école des loisirs (2016).
  • Aussi loin que possible, roman, roman, L’école des Loisirs (2015).
  • Cache-cache, théâtre, L’école des loisirs (2015).
  • Et les lumières dansaient dans le ciel, roman, L’école des Loisirs (2014).
  • Plus haut que les oiseaux, roman, L’école des loisirs (2012).
  • Quelque chose de merveilleux et d’effrayant, album illustré par Quentin Bertoux, Thierry Magnier (2012).

Bibliographie jeunesse sélective de Martin Page :

  • Les Nouvelles Vies de Flora et Max, roman coécrit avec Coline Pierré, l’école des loisirs (à sortir en novembre).
  • La première fois que j’ai (un peu) changé le monde, roman, PlayBac (2018), que nous avons chroniqué ici.
  • La recette des parents, album illustré par Quentin Faucompré, Rouergue (2016), que nous avons chroniqué ici.
  • La folle rencontre de Flora et Max, roman coécrit avec Coline Pierré, l’école des loisirs (2016).
  • Le zoo des légumes, roman illustré par Sandrine Bonini, l’école des loisirs (2013), que nous avons chroniqué ici.
  • Plus tard, je serai moi, roman, Rouergue (2013).
  • La bataille contre mon lit, album illustré par Sandrine Bonini, Le Baron Perché (2011).
  • Le club des inadaptés, roman, l’école des loisirs (2010).
  • Traité sur les dragons pour faire apparaître les miroirs, roman, l’école des loisirs (2009).
  • Je suis un tremblement de terre, roman, l’école des loisirs (2009).
  • Conversation avec un gâteau au chocolat, roman illustré par Aude Picault, l’école des loisirs (2009).
  • Juke-box, roman, collectif, l’école des loisirs (2007).
  • Le garçon de toutes les couleurs, roman, l’école des loisirs (2007).

Retrouvez Martin Page sur son site : http://www.martin-page.fr.

You Might Also Like

Du berger à la bergère : de Rémi Courgeon à Albertine

Par 11 juillet 2018 Les invités du mercredi

Cet été encore, on vous propose à nouveau la rubrique du berger à la bergère tous les mercredis. Cette rubrique vous avait tellement plu les deux derniers étés, nous nous devions de la reprendre (il faut dire qu’à nous aussi elle plaît beaucoup) ! Donc tous les mercredis jusqu’à la rentrée, ce sont des auteur·trice.s et des illustrateur·trice.s qui posent trois questions à un·e auteur·trice ou un·e illustrateur·trice de leur choix. Puis c’est à l’interviewé·e d’en poser trois à son tour à son intervieweur·euse d’un jour. On commence ces mercredis de l’été avec Rémi Courgeon qui a choisi de poser des questions à Albertine !

Rémi Courgeon : La façon dont vous dessinez a l’air tellement fluide et naturelle, que cela soit d’un trait spontané ou dans les scènes en couleurs plus sophistiquées, vous arrive-t-il parfois de rater des dessins, de douter, et de tout jeter à la poubelle en vous traitant de nulle ?
Albertine : On peut se dire « tu » tu sais. Avant, quand j’étais jeune, je prenais tous mes dessins et mes sérigraphies et je les mettais au feu dans mon jardin.
Aujourd’hui, quand je ne suis pas satisfaite d’un dessin, je le range dans un tiroir. Et parfois je le retrouve et je me dis « Y a de l’idée, ce n’était pas si mal ». Je travaille énormément.
Je dessine tous les jours, Je dirais que je cherche tous les jours. Alors forcément, il y a parfois des choses moins réussies. Mais c’est intéressant, car l’imperfection ou les accidents font surgir de nouvelles voies.

Rémi Courgeon : Je sais par des amis indiscrets que tu adores cuisiner. En quoi l’univers culinaire influence ton travail graphique ? En quoi ton travail graphique influence-t-il ta façon de cuisiner ?
Albertine : C’est surtout Germano qui cuisine bien. Comme un Italien. Il dit que la première grande cuisine c’est pas la France, c’est l’Italie. Moi je l’aide surtout à éplucher les légumes ou je lui lis le journal pendant qu’il cuisine. C’est le moment où nous parlons de politique.
Nous aimons les restaurants. D’abord parce qu’on y mange, et aussi on partage ensemble des idées, des projets, des points de vue en dehors de nos ateliers. Mon atelier est le lieu où je cherche, j’explore. L’extérieur est le lieu où je prends des idées.

Rémi Courgeon : Quand aurons-nous l’occasion de nous rencontrer ? (Je me débrouille assez correctement en lapins à la moutarde et en mousses au chocolat.)
Albertine : Avec plaisir. Tu es aussi le bienvenu chez nous. On te fera la pizza maison dans le jardin. On parlera de tout.

Albertine : Tu écris et tu dessines aussi. C’est merveilleux de faire les deux. Comment procèdes-tu ?
Rémi Courgeon : C’est vrai, je ne t’ai pas posé de question sur ton équipe, avec Germano. Votre travail semble si naturellement cohérent. Comme une écriture commune. Pour ma part, je me sens raconteur d’histoires avant d’être illustrateur : tout commence par des débuts de textes griffonnés au stylo bille dans des carnets. Puis je raconte ces histoires à mes proches, mes amis, aux écoliers que je rencontre. Ces histoires s’achèvent souvent à l’oral. Si des petites lumières s’allument dans les yeux de mes interlocuteurs, je passe à l’étape suivante : la frappe du texte définitif, puis la mise en scène, dessinée page par page, en noir et blanc, puis en couleurs. Quand la couleur arrive, c’est comme si je jouais de la musique, c’est une joie nouvelle, qui complète celle du conteur. Je fais souvent la couverture avant les illustrations intérieures. Parfois j’écris des trucs que je suis incapable de dessiner. J’aime bien confier les textes à d’autres illustrateurs, ou illustrer des beaux textes, d’autres auteurs. En vacances, je fais des images qui ne racontent rien : des collages.

Albertine : Est-ce qu’il y a des récurrences dans ton travail. Un truc qui revient malgré toi dans tes histoires ?
Rémi Courgeon : J’aime raconter des histoires de filles, autour de l’identité, notamment à travers 5 albums : Les cheveux de Léontine. La harpe. Brindille. Passion et Patience. Et puis le prochain, qui sort en octobre : Tiens-toi droite. Tous mes personnages de livre en livre, ont à un moment ou l’autre les pieds en liberté, voyant ça, j’ai donc fini par faire un album qui porte ce titre : Pieds nus. Mes autres sujets de prédilection : les arbres, la transmission, la musique. La mort revient aussi, sans pathos. Notre société a trop tendance à l’occulter, alors qu’il faut l’aborder de front, très tôt, pour apprivoiser l’idée de devoir quitter tout ça. Mais en ce moment, c’est le personnage du tigre Timoto, série pour les tout-petits, qui me réveille la nuit. Il ressemble tellement à l’enfant que j’étais.

Albertine : Est-ce qu’il arrive de te censurer ? T’interdire d’aborder certains sujets ? 
Rémi Courgeon : Non, pas vraiment. Les seules censures sont peut-être mes blocages psychologiques. Certains sujets sont difficiles à traiter, comme la mort d’un enfant par exemple, ou le suicide d’un proche. Pourtant je sais que si j’en ai envie, le moment venu, je le ferai. Ce que je me refuse à raconter, c’est les histoires sans espoir. C’est peut-être ça ma censure.

Bibliographie sélective d’Albertine :

  • Ils arrivent…, illustration d’un texte de Sylvie Neeman, La joie de Lire (2018).
  • Le roi nu, illustration d’un texte de Hans Christian Andersen, La joie de Lire (2018).
  • Des mots pour la nuit, illustration d’un texte d’Annie Agopian, La joie de Lire (2017).
  • Le président du monde, illustration d’un texte de Germano Zullo, La joie de Lire (2016), que nous avons chroniqué ici.
  • Farces et attrapes, illustration d’un texte de Jeanne Plante, Little village (2016), que nous avons chroniqué ici.
  • Le grand roman de ma petite vie, illustration d’un texte de Susie Morgenstern, De la Martinière Jeunesse (2016).
  • Mon tout petit, illustration d’un texte de Germano Zullo, La Joie de Lire (2015), que nous avons chroniqué ici.
  • La mer est ronde, illustration d’un texte de Sylvie Neeman, La Joie de Lire (2015), que nous avons chroniqué ici.
  • Caprices, c’est fini ?, illustration d’un texte de Pierre Delye, Didier Jeunesse (2015), que nous avons chroniqué ici.
  • Circus, illustrations, À pas de loups (2014), que nous avons chroniqué ici.
  • Les robes, illustration d’un texte de Germano Zullo, La Joie de Lire (2014), que nous avons chroniqué ici.
  • Dadá, illustration d’un texte de Germano Zullo, La Joie de Lire (2013), que nous avons chroniqué ici.
  • Départ en vacances, illustration, Les apprentis rêveurs (2013), que nous avons chroniqué ici.
  • Ligne 135, illustration d’un texte de Germano Zullo, La Joie de Lire (2012).
  • À la montagne, illustration d’un texte de Germano Zullo, La Joie de Lire (2011), que nous avons chroniqué ici.
  • Les oiseaux, illustration d’un texte de Germano Zullo, La Joie de Lire (2010), que nous avons chroniqué ici.
  • Les gratte-ciel, illustration d’un texte de Germano Zullo, La Joie de Lire (2011).
  • À la mer, illustration d’un texte de Germano Zullo, La Joie de Lire (2008).
  • Le Génie de la Boîte de Raviolis, illustration d’un texte de Germano Zullo, La Joie de Lire (2002), que nous avons chroniqué ici.

Bibliographie sélective de Rémi Courgeon :

  • Série Timoto, texte et illustrations, Nathan (2017-2018), que nous avons chroniqué ici et .
  • L’oizochat – Le fils caché, texte et illustrations, Mango Jeunesse (2017), que nous avons chroniqué ici.
  • Tohu Bohu, texte et illustrations, Nathan (2016), que nous avons chroniqué ici.
  • Passion et Patience, texte et illustrations, Mango (2016), que nous avons chroniqué ici.
  • C’est l’histoire d’un poisson bavard, texte et illustrations, Seuil Jeunesse (2015), que nous avons chroniqué ici.
  • J’aime pas les clowns, illustration d’un texte de Vincent Cuvellier, Gallimard Jeunesse (2015), que nous avons chroniqué ici.
  • L’oizochat, texte et illustrations, Mango (2014), que nous avons chroniqué ici.
  • Gros chagrin, texte et illustrations, Talents Hauts (2014), que nous avons chroniqué ici.
  • Le grand arbre et autres histoires, recueil d’albums, textes et illustrations, Mango (2013), que nous avons chroniqué ici.
  • Contes d’Afrique, illustration de textes de Jean-Jacques Fdida, Didier Jeunesse (2012), que nous avons chroniqué ici.
  • Pieds nus, texte et illustrations, Seuil Jeunesse (2013), que nous avons chroniqué ici.
  • Blancs comme neige, texte et illustrations, Milan (2013).
  • Toujours debout, texte illustré par Isabelle Simon, L’initiale (2013), que nous avons chroniqué ici.
  • Elvis Presley, illustration d’un texte de Stéphane Ollivier, Gallimard Jeunesse (2012), que nous avons chroniqué ici.
  • Brindille, texte et illustrations, Mango jeunesse (2012), que nous avons chroniqué ici.
  • Pas de ciel sans oiseaux, texte et illustrations, Mango Jeunesse (2012), que nous avons chroniqué ici.
  • Le géant petit cadeau, texte et illustrations, Père Castor (2012).
  • Dans sa tête, texte et illustrations, JBZ & cie (2010).
  • Invisible mais vrai, texte et illustrations, Mango (2006).

You Might Also Like

Du berger à la bergère : de Émile Jadoul à Stephanie Blake

Par 30 août 2017 Les invités du mercredi

Cet été, on vous propose à nouveau la rubrique du berger à la bergère tous les mercredis. Cette rubrique vous avait tellement plu l’été dernier, nous nous devions de la reprendre (il faut dire qu’à nous aussi elle plaît beaucoup) ! Donc tous les mercredis jusqu’à la rentrée, ce sont des auteur.trice.s et des illustrateur.trice.s qui posent trois questions à un.e auteur.trice ou un.e illustrateur.trice de leur choix. Puis c’est à l’interviewé.e d’en poser trois à son tour à son intervieweur.euse d’un jour. Après Régis Lejonc et Janik Coat, Stéphane Servant et Madeline Roth, Patrick Pasques et Sévérine Vidal, Thanh Portal et Maurèen Poignonec, Coline Pierré et Loïc Froissart, Taï-Marc Le Thanh et Flore Vesco et Jean Leroy et Christian Voltz, pour cette dernière semaine cette semaine c’est Émile Jadoul qui a choisi de poser des questions à Stephanie Blake !

Émile Jadoul : Bonjour Stephanie, où prends-tu rendez-vous avec Simon pour une nouvelle aventure ? Dans le train, dans ta cuisine, ton atelier….?
Stephanie Blake : Simon sort directement de mes tripes ! Je me nourris de tout, de mes obsessions, de mes amours, de mes cris du cœur, de mes cris de rage ou de joie. En gros, Simon est fait de tout ce que je suis.

Émile Jadoul : La charte graphique d’une série a-t-elle été facile à intégrer pour toi ?
Stephanie Blake : Le dessin animé Simon est un travail de longue haleine, j’ai du créer des décors car dans mes livres il n’y en a pas beaucoup… ce qui était rigolo c’est que l’équipe qui travaillait sur mes dessins et adaptait mes décors n’arrivait pas à dessiner comme moi… je fais des raccourcis de dessins qu’ils ont eu du mal à saisir et moi beaucoup de mal à transmettre… mais au bout d’un moment on a pigé !

Émile Jadoul : À quel moment te dis-tu « ça y est une nouvelle aventure démarre » ? Qui arrive en premier le dessin ou l’histoire ?
Stephanie Blake : Un livre commence par un cri de révolte ou de joie qui varie selon mon humeur, mon entourage, le monde dans lequel je vis, les échanges que j’ai avec les autres, etc.…
Il faut que cette chose extérieure vienne toucher quelque chose de bien installé en moi pour que le cri sorte… ensuite je fais un pas de côté pour l’adapter au monde des enfants, ils sont comme nous les enfants, ils traversent les mêmes doutes, angoisses, bonheurs, joies… on en parle un peu différemment c’est tout, c’est ce que j’appelle mon « pas de côté »..

Stephanie Blake : Dans la plupart de tes livres, il y a une dédicace spéciale. Est-ce que tu écris en pensant à cette personne en particulier avec une problématique ou quelque chose lié à elle ou bien est-ce que tu te rends compte lorsque tu as fini ton histoire que « inconsciemment » c’était lié à cette personne ? Je ne sais pas si je suis très claire !
Émile Jadoul : La dédicace, j’y pense juste un peu avant de rendre mes images, elle n’est pas forcément liée à la thématique de l’album et bien souvent pas du tout. Par contre, elle est très régulièrement destinée à des enfants et il m’est arrivé d’avoir un retour des parents qui trouvent que l’histoire dédicacée à leur petit lui convient parfaitement, le hasard sans doute.
J’aime bien cette idée de dédicace, c’est toujours un plaisir d’offrir l’album à l’enfant à qui il est destiné, de découvrir sa réaction. J’ai certains albums qui ne sont pas dédicacés, c’est de l’ordre du sentiment.

Stephanie Blake : Il est souvent question de partage et d’attention aux autres, accepter les différences… est-ce que c’est conscient lorsque tu te mets à ta table de travail ? Tes livres transmettent la douceur en tout cas !
Émile Jadoul : J’aime l’idée de partage, de complicité entre les personnages de mes histoires.
J’aime aussi quand ce n’est pas forcément le plus grand qui gagne, j’aime la coopération qui va aider à avancer. J’essaye d’associer une pointe d’humour et la douceur dans mes albums, ce qui ne va pas forcément ensemble. Ce mélange d’humour et de tendresse, oui, j’y pense quand je me mets à ma table pour le début d’une nouvelle aventure, je débute toujours par quelques dessins, les mots viennent après, peut-être que cette idée de douceur arrive plus facilement par le dessin.

Stephanie Blake : Il est beaucoup question aussi d’émancipation, d’avancer, d’arriver à grandir et à se détacher. Le livre que j’affectionne particulièrement que tu as écrit c’est Les mains de papa : va-vit et devient ! Un livre qui « accompagne » et je trouve qu’à tout moment on a besoin de ça, d’être encouragé, d’être « accompagné ». Est-ce l’enfant en toi qui parle ou l’adulte ?
Émile Jadoul : Je crois énormément à l’enfant, à sa capacité d’aller loin mais pour ça, il a besoin d’être encouragé, guidé pour après avancer seul. Je pense que c’est à la fois l’enfant en moi qui parle, cette envie d’encore être accompagné parfois dans mes choix mais aussi l’adulte qui rencontre beaucoup d’enfants dans les classes, qui sont parfois malmenés, j’ai tendance à aller vers ce petit qui est un peu bousculé pour l’aider…
Dans Les mains de papa, j’ai revécu les moments où j’accompagnais mes enfants des deux mains et puis d’un ou deux doigts et puis sans les mains, cet album a été un vrai bonheur, il me touche d’autant plus que j’ai réalisé mes images entièrement à la peinture aux doigts,
Il y avait quelque chose de l’ordre du symbolique dans la réalisation de cet album.

Bibliographie sélective d’Émile Jadoul :

  • On fait la taille, texte et illustrations, Pastel (2017)
  • Va, mon Achille, texte illustré par Catherine Pineur, Pastel (2016).
  • Un bisou tout là-haut, texte et illustrations, Pastel (2016), que nous avons chroniqué ici.
  • Cerf… Cerf… ouvre-moi !, texte et illustrations, Casterman (2016), que nous avons chroniqué ici.
  • Mes premiers livres de bébé, texte et illustrations, Casterman (2016), que nous avons chroniqué ici.
  • Dans mes bras, texte et illustrations, Pastel (2016).
  • Grand Lapin es-tu là ?, texte et illustrations, Pastel (2015).
  • Gros boudeur, texte et illustrations, Pastel (2015).
  • Papa-île, texte et illustrations, Pastel (2014), que nous avons chroniqué ici.
  • Ça sent bon la maman, texte illustré par Claude K. Dubois, Pastel (2013), que nous avons chroniqué ici.
  • Comme un secret, avec Catherine Pineur, Pastel (2013), que nous avons chroniqué ici.
  • Série Canaille, illustration de textes de Jean Leroy, Casterman (2013-2014), chroniqué ici, , ici, ou ici.
  • Hiver long, très long (et froid, très froid), texte et illustrations, Pastel (2012).
  • Les mains de papa, texte et illustrations, Pastel (2012), que nous avons chroniqué ici.
  • À l’eau, texte et illustrations, Casterman (2012), que nous avons chroniqué ici.
  • Mon bonnet, texte et illustrations, Casterman (2012), que nous avons chroniqué ici.
  • Hourra, texte et illustrations, Casterman (2012), que nous avons chroniqué ici.
  • Au feu les pompiers…, texte et illustrations, Casterman (2012), que nous avons chroniqué ici.
  • Aglagla, texte et illustrations, Casterman (2012), que nous avons chroniqué ici.
  • Gros pipi, texte et illustrations, Pastel (2010), que nous avons chroniqué ici.
  • À la folie, texte et illustrations, Casterman (2009), que nous avons chroniqué ici.
  • À la douche, texte et illustrations, Pastel (2008), que nous avons chroniqué ici.
  • C’est la petite bête…, texte et illustrations, Casterman (2006), que nous avons chroniqué ici.
  • Tout le monde y va, texte et illustrations, Casterman (2003), que nous avons chroniqué ici.

Retrouvez Émile Jadoul sur son site : http://www.emilejadoul.be.

Bibliographie sélective de Stephanie Blake :

  • Mais… c’est pas juste, texte et illustrations, l’école des loisirs (2017).
  • Je veux pas déménager !, texte et illustrations, l’école des loisirs (2016).
  • NULtiplications, texte et illustrations, l’école des loisirs (2015).
  • Je suis le plus grand, texte et illustrations, l’école des loisirs (2014), que nous avons chroniqué ici.
  • Un bébé dans le ventre de maman ?, texte et illustrations, l’école des loisirs (2012), que nous avons chroniqué ici.
  • Non pas le pot !, texte et illustrations, l’école des loisirs (2011), que nous avons chroniqué ici.
  • Noyeux Joël !, texte et illustrations, l’école des loisirs (2011).
  • Non pas dodo !, texte et illustrations, l’école des loisirs (2010), que nous avons chroniqué ici.
  • Poux !, texte et illustrations, l’école des loisirs (2009).
  • Je veux des pâtes, texte et illustrations, l’école des loisirs (2008), que nous avons chroniqué ici.
  • Je veux pas aller à l’école, texte et illustrations, l’école des loisirs (2007), que nous avons chroniqué ici.
  • Caca boudin, texte et illustrations, l’école des loisirs (2002), que nous avons chroniqué ici.

You Might Also Like

Du berger à la bergère : de Jean Leroy à Christian Voltz

Par 23 août 2017 Les invités du mercredi

Cet été, on vous propose à nouveau la rubrique du berger à la bergère tous les mercredis. Cette rubrique vous avait tellement plu l’été dernier, nous nous devions de la reprendre (il faut dire qu’à nous aussi elle plaît beaucoup) ! Donc tous les mercredis jusqu’à la rentrée, ce sont des auteur.trice.s et des illustrateur.trice.s qui posent trois questions à un auteur.trice ou une illustrateur.trice de leur choix. Puis c’est à l’interviewé.e d’en poser trois à son tour à son intervieweur.euse d’un jour. Après Régis Lejonc et Janik Coat, Stéphane Servant et Madeline Roth, Patrick Pasques et Sévérine Vidal,, Thanh Portal et Maurèen Poignonec, Coline Pierré et Loïc Froissart et Taï-Marc Le Thanh et Flore Vesco, cette semaine c’est Jean Leroy qui a choisi de poser des questions à Christian Voltz !

Jean Leroy : La caresse du papillon est l’un de mes albums préférés (sans doute mon mais je m’en voudrais de te faire prendre la grosse tête). C’est un trésor de tendresse, de justesse et d’humour. Je l’ai lu avec mon fils aîné pour évoquer le décès de sa grand-mère maternelle qui était une personne très gaie. T’es-tu inspiré d’une expérience personnelle pour créer cet album ? Ou est-ce une œuvre de fiction ?
Christian Voltz : Tout d’abord, cher Jean, je te remercie très chaleureusement pour ton retour élogieux sur La caresse du papillon. Cela me touche d’autant plus que s’il ne me fallait garder qu’un seul de mes albums, c’est celui-ci que je choisirais !
Je me suis effectivement nourri d’une expérience personnelle pour l’écrire puisque c’est à l’époque où mon père est tombé gravement malade, que la mort rôdait pas loin de chez moi, que j’ai eu le désir d’aborder le thème difficile de la disparition, du deuil, du manque…
J’ai d’ailleurs écrit d’autres albums évoquant ce sujet à la même période (Vous voulez rire ?, Une forêt blanche et noire)

Jean Leroy : La plupart du temps, tu travailles seul sur tes albums. Est-ce par plaisir de conduire un projet en solo ou est-ce parce que tu n’as pas eu d’autres occasions de travailler en duo ?
Christian Voltz : Je travaille plus volontiers en solo car ça m’est tout simplement plus facile. Je commence par travailler le texte, ce qui m’est toujours très difficile et aléatoire, mais quand je tiens une histoire qui me plaît, les images viennent d’elles même, évidentes !
À contrario, quand je travaille sur le texte d’un autre auteur, je n’ai pas le même sentiment d’évidence, je dois me fondre dans un univers qui m’est étranger et ça demande parfois beaucoup d’essais avant que d’être satisfait.

Jean Leroy : Dans La caresse du papillon, tu as dessiné la grand-mère. Est-ce parce que tu ne sais dessiner que les grands-mères que le reste du temps tu utilises ton petit matériel ? (au cas où ma question serait prise au sérieux, je veux bien que tu me fabriques un smiley avec un clin d’œil).
Christian Voltz : Je n’ai pas de smiley en capsule et fil de fer rouillé en stock, mais je t’envoie un bonhomme avec un oiseau sur la tête, ça devrait faire l’affaire !

Concernant les questions que je dois te poser, eh bien, je ne vais pas me casser la tête et te répéter les questions des enfants colombiens que j’ai rencontrés dans des classes à Bogota la semaine dernière :

Christian Voltz : Mais où trouves-tu donc toutes tes idées ?
Jean Leroy : Certaines arrivent comme par magie, mais c’est très rare… À bien y réfléchir, ça ne m’est même arrivé qu’une seule fois ! Pour Les orteils n’ont pas de noms, illustré par Matthieu Maudet. Je suis assez souvent inspiré par des images. Par exemple, c’est un poster de Jean-Luc Englebert qui m’a inspiré Carabinette, illustré par Béatrice Rodriguez. Ensuite, c’est une illustration découverte sur le blog de Jean-Luc qui m’a inspiré C’est Papy qui choisit que j’aie réalisé avec lui. Pour Grand Guili, c’est Emmanuelle Eeckhout qui m’a parlé d’un jeu qu’elle avait inventé pour s’amuser à faire peur à ses neveux… Je peux aussi me lancer des petits défis : écrire une histoire sur un thème mille fois abordé, comme celui des animaux de la ferme, ou mettant en scène un personnage vu et revu dans la littérature de jeunesse, comme la sorcière ; mais en essayant dans les deux cas d’apporter un petit quelque chose de nouveau. J’ai suivi cette technique d’écriture pour Le tout petit fermier et Le panier, réalisés avec Matthieu Maudet. Pour mon dernier livre sorti au printemps, Giulia Bruel m’avait fait part de son envie de dessiner une poule… je suis arrivé assez rapidement à l’histoire de Papa poule. Mais bon, ça ne marche pas à chaque fois, loin de là ! Il y a aussi de nombreuses journées pendant lesquelles je ne trouve rien mais rien du tout ! J’enfile alors mon costume de père au foyer qui me permet d’oublier ma frustration dans les courses, la cuisine, la lessive et le ménage !

Christian Voltz : Es-tu célèbre et riche ?
Jean Leroy : Pas encore ! Plus sérieusement, ce n’est pas ce que je recherche. Quand j’ai quitté mon métier de professeur des écoles, mon objectif était de pouvoir vivre de ma plume. Il m’a fallu un peu de temps mais ça y est, j’y suis arrivé. La reconnaissance de ma personne ne m’intéresse pas. C’est d’ailleurs pour cela que je préfère toujours donner un portrait plutôt qu’une photo officielle. Mais j’avoue que la reconnaissance de mon travail, elle, me touche beaucoup. Quand je croise quelqu’un sur un salon qui me dit : « Ah ! C’est vous qui avez écrit ça ? Si vous saviez le nombre de fois où on l’a lu à la maison… » eh bien… je ne m’en lasse pas !!

Christian Voltz : Quel est ton animal préféré ?
Jean Leroy : L’ours. Ah pour celle-ci, j’ai réussi à faire court !

Bibliographie sélective de Jean Leroy :

Retrouvez la bibliographie complète de Jean Leroy sur son blog.

Bibliographie sélective de Christian Voltz :

  • Loupé !, texte et illustration, Le Rouergue (à paraître en octobre 2017).
  • Savez-vous planter les choux ?, texte et illustration, Didier Jeunesse (2017).
  • Le nid de Jean, illustration d’un texte de Carl Norac, l’école des loisirs (2016).
  • La mare aux aveux, illustration d’un texte de Jihad Darwiche, Didier Jeunesse (2016), que nous avons chroniqué ici.
  • Heu-reux !, texte et illustrations, Le Rouergue (2016), que nous avons chroniqué ici.
  • Quel bazar !, texte et illustrations, Le Rouergue (2015).
  • Mon cahier d’activités Printemps été, textes et illustrations, La petite salamandre (2015) que nous avons chroniqué ici.
  • Chouette de vie !, texte et illustrations, Le Rouergue (2013).
  • Mon cahier Nature, textes et illustrations, La petite salamandre (2012) que nous avons chroniqué ici.
  • Dans l’atelier de Christian Voltz, jouer, dessiner, créer avec des objets, texte et illustrations, Le Rouergue (2011).
  • Il est où ?, texte et illustrations, Le Rouergue (2007).
  • Petit escargot, texte et illustrations, Didier Jeunesse (2005), que nous avons chroniqué ici.
  • C’est pas ma faute !, texte et illustrations, Le Rouergue (2001).
  • Toujours rien, texte et illustrations, Le Rouergue (1997), que nous avons chroniqué ici.

Retrouvez Christian Voltz sur son site : https://www.christianvoltz.com.

You Might Also Like

Secured By miniOrange