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Le coup de cœur et le coup de gueule de

Les invité·e·s du mercredi : Anne-Claire Lévêque et Raphaële Frier

Par 1 mai 2019 Les invités du mercredi

Aujourd’hui, c’est l’autrice Anne-Claire Lévêque que nous avons la chance de recevoir. Avec elle nous revenons sur son parcours et son travail. Ensuite, c’est l’autrice Raphaëlle Frier, qui nous livre ses coups de cœur et coups de gueule. Bon mercredi à vous !


L’interview du mercredi : Anne-Claire Lévêque

Parlez-nous de votre parcours
J’ai grandi au milieu des livres… qui étaient partout chez mes parents ! Et le premier livre que j’ai « écrit » m’a valu une sacrée engueulade puisque j’avais naturellement choisi un « beau-livre » de photos, pour son grand format, son papier doux sous mes feutres et dont j’avais intégralement recouvert le texte imprimé de ma propre écriture illisible mais qui racontait une super histoire ! Bon… Par la suite, on m’a offert des grands cahiers, des petits carnets, du papier à lettres et j’ai pu m’en donner à cœur joie ! Bien plus tard, je suis entrée en école de journalisme avec l’envie d’interroger et d’écrire les histoires des autres. Et puis, j’ai enfin osé écrire un premier album qui est paru au Rouergue en 1998. Depuis, je mène une double vie !

J’aimerais que vous nous disiez quelques mots sur le très bel album que vous avez sorti à L’initiale il y a quelques mois, Mon ombre.
Mon ombre est un collage de « micro aventures géantes » vécues et juxtaposées comme dans un rêve, qui racontent tous les possibles d’un jeu à l’infini qui ne nécessite rien (sauf du soleil) et que tous les enfants expérimentent. Les illustrations de Sandra ont apporté du « liant » à mon texte et ajouté tout un pan d’imaginaire, qui en font un album que je trouve, moi aussi, très réussi !

Comment naissent vos histoires ?
De l’observation, d’un dialogue saisi au vol, d’un mot qui sonne, d’une scène dans la rue, d’un décor, d’un souvenir… Ces petits interrupteurs allument des idées de mini histoires que je note sur des bouts de papier et ça me rend joyeuse. Parfois cette étincelle suffit à me faire plaisir et c’est une histoire « à une place », parfois j’ai envie de la partager et d’embarquer les autres. Alors, je « sors de ma tête » et je bosse.

Vous faites aussi partie des autrices d’une collection qu’on adore, Je sais ce que je mange. Comment travaillez-vous sur ces documentaires ?
Comme pour un article journalistique. Je cherche de l’info auprès de sources fiables, je recoupe, j’interroge, j’accumule. Ensuite, je trie, j’élague en gardant toujours à l’esprit que mes lecteurs ont besoin de comprendre mais que ce que je leur raconte doit faire « sens » pour eux, sinon, c’est raté ! J’essaie d’être concrète mais drôle, rigoureuse mais légère… Un super exercice.

Cette collection est assez engagée écologiquement parlant, une préoccupation importante pour vous ?
Oui résolument… pour les pommes et les bananes, et d’une manière générale pour l’agriculture bio. Impossible de ne pas réagir à son échelle lorsqu’on se documente sur la question ! Pour le reste, comme beaucoup de gens, j’essaie de changer mes habitudes pas à pas.

Quelles étaient vos lectures d’enfant, d’adolescente  ?
Hétéroclites mais passionnées ! J’adorais relire trois, quatre, dix fois un même livre qui m’avait plu. J’ai appris à lire avec Oui-Oui et j’étais insatiable. Je me souviens aussi vers 8 ans d’une collection géniale de chez Nathan (qui s’appelait encore Fernand) « La bibliothèque internationale », ces romans traduits de tous les pays du monde m’ont beaucoup marquée. Un peu plus tard : « Les quatre filles du docteur March », « Les trois mousquetaires », « Mon bel oranger » de J. Vasconcelos, Michel Grimaud… Nicole Claveloux dans Okapi avec l’insupportable Grabote et le lion Léonidas et les BD : « Philémon » de Fred, Gotlieb évidemment, Bretécher… Je piochais dans les bibliothèques de la maison et je découvrais au pif ! Je suis passée assez vite aux livres pour adultes car il n’existait pas vraiment de littérature ado…

Quelques mots sur vos prochains ouvrages ?
Un livre docu pour Les éditions du Ricochet. Trois histoires en chantier, dont un album pour L’Initiale pour parler de l’amitié… qui me tient à cœur !

Bibliographie sélective :

  • Tous à la danse !, roman illustré par Mary-Gaël Tramon, Belin (2019).
  • Dix à table, roman illustré par Mioz, Belin (2019).
  • Mon ombre, album illustré par Sandra Desmazières L’initiale (2018), que nous avons chroniqué ici.
  • Les bananes, album illustré par Nicolas Gouny Les éditions du Ricochet (2018), que nous avons chroniqué ici.
  • Les Pommes, album illustré par Nicolas Gouny, Les Éditions du Ricochet (2016), que nous avons chroniqué ici.
  • Qui porte le chapeau ?, album illustré par Caroline Dalla, L’initiale (2014).
  • Cœur élastique, album illustré par Arianna Tamburini, Les Éditions du Ricochet (2014), que nous avons chroniqué ici.
  • La pluie et le beau temps, album illustré par Jérôme Peyrat, Les éditions du Ricochet (2014), que nous avons chroniqué ici.
  • Le p’tit déjeuner, album illustré par d’Amélie Falière, Les éditions du Ricochet (2013), que nous avons chroniqué ici.
  • Où est passé mon cœur ?, album illustré par Sandra Desmazières, Le Baron Perché (2006).


Le coup de cœur et le coup de gueule de… Raphaële Frier

Régulièrement, une personnalité de l’édition jeunesse (auteur·trice, illustrateur·trice, éditeur·trice…) nous parle de deux choses qui lui tiennent à cœur. Une chose qui l’a touché·e, ému·e ou qui lui a tout simplement plu et sur laquelle il·elle veut mettre un coup de projecteur, et au contraire quelque chose qui l’a énervé·e. Cette semaine, c’est Raphaële Frier qui nous livre ses coups de cœur et ses coups de gueule.

Je préfère commencer par le coup de gueule.
Allons-y par à-coups :

Il y a ce coup de poing que j’ai ressenti à l’écoute de ce milliard d’euros récolté en quelques jours pour sauver une cathédrale, si belle et grandiose soit-elle. Il y aurait assez d’argent pour la reconstruire deux fois ! Et pendant ce temps, tant de vies échouées, d’enfants, de femmes et d’hommes perdus, dans la rue, dans la mer, et dans l’indifférence.
Je ne comprends pas. Il n’y a pas eu un seul mort, ni même un seul blessé le 15 avril dernier, lors de l’incendie de Notre-Dame. Et puis, Notre-Dame n’est pas morte, notre siècle y laissera sa trace, comme d’autres avant lui.
Rappelez-vous, des immeubles se sont effondrés en novembre 2018 à Marseille. Huit personnes ont péri, dont une étudiante, qui avait l’âge de mes filles. Et combien ont rejoint le rang des mal-logés suite à cette catastrophe ? Où étaient, où sont les grands donateurs milliardaires touchés par ce drame ?
Bien sûr, notre rapport au passé est important. Mais je m’interroge quant à notre rapport au présent et à l’avenir.

Il y a ce coup de trop de notre ministre de l’Intérieur accusant il y a peu les ONG présentes en Méditerranée de complicité avec les passeurs ! Et ce coup au cœur que j’ai pris devant l’affiche publicitaire d’une certaine compagnie maritime qui propose à ses clients « La traversée que vous méritez », pendant que, chaque jour, d’autres non-méritants tentent la traversée et meurent en Méditerranée.
Et bien sûr, les villes se frottent les mains face aux retombées économiques des croisières. Et si on parlait de leur empreinte désastreuse sur l’atmosphère ? À Marseille par exemple, avec le développement du trafic des bateaux de grandes croisières, de véritables mini-villes flottantes peuvent rester plusieurs jours à quai tout en continuant à faire tourner leurs moteurs pour s’alimenter en électricité. Or, les carburants marins sont surtout constitués de fioul lourd (très épais, très peu cher, très polluant). Selon France Nature Environnement, un gros paquebot pollue autant qu’un million de véhicules. Vous imaginez l’effet des émissions des bateaux sur la santé et le climat… Et pourtant, le secteur aérien et le secteur maritime bénéficient de l’exonération fiscale sur le kérosène, ainsi que sur le fioul. Est-ce normal ?
Permettez-moi encore ce coup de blues que m’inspire la réforme des retraites et ce qu’elle va impliquer pour les auteurs, les artistes. Les revenus des auteurs sont déjà peau de chagrin. Que restera-t-il de la création dans quelques années ?

Bien sûr, d’autres coups de gueule me brûlent la gorge mais je ne veux pas qu’ils prennent trop de place sur ce papier.

Car heureusement, j’ai aussi des coups de cœur à partager :

D’abord, en photo, une « chaise haute » dans les Cévennes. Elle a fait écho à mon album Les chaises (Le port a jauni).

Je pense aussi à ces crocus aperçus mi-avril, perçant la couche d’herbes jaunies et couchées par la neige, dans le massif du Mézenc.

Je pense à cette jeune fille rencontrée en IME, à l’occasion d’un atelier d’écriture. Elle m’a tellement émue après que je lui ai demandé de m’énoncer ce qu’on pouvait trouver en forêt. Ma question est d’abord restée sans réponse. Alors j’ai insisté. C’était facile, elle pouvait déjà juste me parler des arbres. Mais elle a encore laissé passer un long silence, puis elle m’a dit : « des rêves ? ».

Je pense à nombre de mes lectures. Celle du moment par exemple : La Désorientale, de Negar Djavadi. Et Journal d’une fille chien, de Laura Jaffé.

Je pense à de nombreux originaux d’albums que j’ai la chance d’approcher régulièrement. Comme par exemple ceux de l’album La montagne (peintures sur bois de Manuel Marsol) ou ceux de la BD Portugal (de Cyril Pedrosa), vus début avril à « BD à Bastia ». Et tant d’autres !

Je pense aux belles rencontres et aventures qui m’ont régalée en festival ces derniers temps, ou à celles qui s’annoncent.

Je pense à ce colis rempli d’oranges que j’ai reçu la semaine dernière par la poste. Elles étaient délicieuses et venaient du jardin d’un ami après sa lecture de mon album « Bienvenue ».

Et puis, j’allais oublier… Je pense à ces moments magiques des lectures musicales autour du Tracas de Blaise par exemple. C’est nouveau pour moi, et j’adore ça !

Enfin, il y a eu ce gros coup de cœur pour le SLPJ de Montreuil dernier où Julien Martinière et moi avons eu l’immense joie de recevoir la pépite d’or pour notre album Le Tracas de Blaise. L’atelier du poisson soluble avait eu la bonne idée et fait le pari de le publier fin 2017.

Ça fait beaucoup de coups de cœur, et encore, je ne les confie pas tous, la liste serait trop longue ! Je veux dire Merci en tout cas à ceux qui m’ont réchauffé le cœur ces derniers temps. Et ils sont nombreux !

Raphaële Frier est autrice.

Bibliographie sélective :

  • Cache-cache Cocotte, album illustré par Nathalie Desforges, Bayard (2019).
  • Bienvenue, album illustré par Laurent Corvaisier, À pas de loups (2018), que nous avons chroniqué ici.
  • Mon chien, papa et moi, album illustré par Marc Daniau, À pas de loups (2018), que nous avons chroniqué ici.
  • Les chaises, album illustré par Clothilde Staes, Le Port à Jauni (2018).
  • C’est notre secret, roman, Thierry Magnier (2018), que nous avons chroniqué ici.
  • Le Tracas de Blaise, album illustré par Julien Martinière, L’Atelier du poisson soluble (2018), que nous avons chroniqué ici.
  • Malala pour le droit des filles à l’éducation, album illustré par Aurélia Fronty, Rue du Monde (2015).
  • Mauvais fils, roman Talents Hauts (2015).
  • Mon cher Van Gogh, roman, Bulles de Savon (2017), que nous avons chroniqué ici.
  • Je vous présente Gaston !, album illustré par Claire Franek, L’Edune (2012), que nous avons chroniqué ici.
  • La recette de Moi, album illustré par Audrey Pannuti, Naïve (2011), que nous avons chroniqué ici.
  • Angèle et le cerisier, album illustré par Térésa Lima, l’Atelier du poisson soluble (2011), que nous avons chroniqué ici.

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Les invité·e·s du mercredi : Stéphanie Demasse-Pottier et Alexandre Chardin

Par 27 février 2019 Les invités du mercredi

Peu d’auteur·trice·s font une entrée fracassante comme Stéphanie Demasse-Pottier. En moins de 2 ans sont sortis 7 albums, et pas des moindres ! Tous ont été remarqués (nous même on en a chroniqué plus de la moitié)… Forcément, on a eu envie d’en savoir plus sur elle et son parcours. Ensuite, c’est un auteur qu’on adore, Alexandre Chardin, qui nous livre ses coups de cœur et coups de gueule. Bon mercredi à vous !


L’interview du mercredi : Stéphanie Demasse-Pottier

Pouvez-vous nous raconter votre parcours ?
J’ai étudié les lettres modernes car j’ai toujours beaucoup apprécié la littérature. Je pensais naïvement qu’il y aurait quelques cours d’écriture, ça n’a pas été vraiment le cas. Mais j’ai quand même trouvé mon compte avec la théorie puisque j’ai passé une maîtrise sur Le Clézio, d’ailleurs j’ai beaucoup aimé la rédiger. J’ai un peu hésité entre plusieurs métiers (la mode, professeur des écoles, documentaliste) avant de trouver celui qui me convient comme un gant : bibliothécaire. Pour me former sur l’aspect technique du métier, j’ai obtenu une maîtrise de documentation et ensuite j’ai eu mon concours de bibliothécaire (assistante qualifiée de conservation et du patrimoine, pour être précise.) Ensuite, j’ai passé un DEA de littérature comparée sur la littérature adolescente et cela est très bien tombé car peu de temps après j’ai mis en place un comité ado. Je suis venue tard à l’écriture, puisque j’ai mis du temps à me l’autoriser. Je n’ai pas pris de cours mais j’ai beaucoup lu et je continue à le faire puisque c’est un de mes grands centres d’intérêt. Pour tout vous dire, c’est le fait de montrer un de mes textes à mes proches, notamment à mes copines bibliothécaires, qui a été le déclencheur. Avec leurs encouragements, je me suis dit qu’il y avait peut-être un truc à creuser. Ensuite, j’ai proposé mes textes à des illustrateurs dont j’aimais beaucoup le travail. Ils m’ont dit « oui » alors j’ai continué à foncer et à écrire beaucoup beaucoup la première année.

Depuis juillet 2017, sortie de votre premier livre, il y a donc un an et demi, sept albums sont déjà parus, c’est un départ en fanfare !
En 2017, c’est vrai que c’est allé assez vite à partir du moment où j’ai commencé à démarcher. D’ailleurs, je ne remercierais jamais assez ma copine Lucia Calfapietra qui s’est emparée à bras le corps de notre « tant pis pour la pluie ! » et qui a permis que le dossier de présentation aux éditeurs se monte rapidement. Ensuite, nous avons eu l’intuition que notre projet pouvait plaire à Grasset jeunesse et effectivement Valéria Vanguelov a eu coup de cœur et nous a répondu très vite. « Louise » avec Magali Dulain était déjà dans les tuyaux, si je puis dire, mais le catalogue de l’étagère du bas étant tout petit à l’époque il est sorti après « tant pis pour la pluie ! ». Delphine Monteil est tombée sous le charme de notre petite « Louise » et cet album a été le début de notre collaboration. Si je compte bien je crois que j’ai en tout dix titres au catalogue de l’étagère du bas en comptant ceux qui sont sortis et les autres à venir. 2018, a été l’occasion de travailler avec d’autres belles maisons, d’abord la Martinière, l’éditeur de ma complice Seng Soun Ratanavanh, l’Agrume avec la Super Julie Brouant, et Hélium avec ma chère Mathilde Poncet. À chaque fois, les choses se sont faites naturellement, comme une évidence. Une envie de travailler ensemble de part et d’autre. D’abord, en formant le duo auteure/illustratrice et puis en choisissant la maison d’édition.

J’ai un eu gros coup de cœur pour Les sentiers perdus, pouvez-vous nous parler de cet album ?
Merci Gabriel et merci encore pour votre jolie chronique sur ces « sentiers perdus ». C’est un album très personnel pour Mathilde et pour moi. J’ai écrit l’histoire suite à un deuil très violent dont j’ai eu du mal à me remettre. L’écriture a été comme une réponse pour dépasser les choses pour rester dans un élan, dans la vie. Ce n’est pas le premier texte que j’ai proposé à Mathilde, je n’ai pas trop osé lui montrer « les sentiers » au début vu le sujet. Mais, elle a tout de suite accroché. Je sais qu’il a résonné en elle aussi. Et, lorsqu’on l’a envoyé à Sophie Giraud de chez Hélium, elle a été très touchée par le projet, je crois qu’elle cherchait depuis un moment un texte sur la mort qui ne soit pas dans le pathos. Je suis très fière de ce livre.

Jusqu’à présent, vous avez été plutôt chanceuse au niveau illustration, intervenez-vous sur le choix et le travail de l’illustrateur·trice ?
C’est moi qui démarche les illustrateurs·trices avec lesquel·le·s j’ai envie de travailler, c’est mon grand plaisir. Je crois que je sens intuitivement quel dessin pourrait se marier avec mon texte. J’ai très tôt des images en tête, des couleurs. Et, c’est vrai que mon métier de bibliothécaire m’aide aussi, puisque je connais bien le monde de l’édition jeunesse et que j’adore suivre les talents émergents. Il y a juste une fois, où je ne suis pas à l’initiative d’un duo. C’est dans une histoire à paraître au printemps 2019 chez Sarbacane qui s’intitule « Courons sous la pluie ! ». Emmanuelle Beulque, mon éditrice, m’a suggéré le nom de Cécile Becq et je dois dire que je n’ai pas été déçue puisque cet album va être magnifique.

Comment naissent vos histoires ?
Presque toujours de choses qui me sont proches. « Tant pis pour la pluie ! » vient d’une situation personnelle, quelque chose de quotidien vécu avec mes deux filles au printemps 2016 quand il a beaucoup plu. J’ai voulu que l’album soit très musical, un peu comme une comptine. C’est un genre que j’affectionne et que j’apprécie de partager avec mes filles et mes petits lecteurs. « Louise » est née d’une image envoyée par Magali (Dulain). Une image où la petite fille avait la chevelure rousse et il s’avère qu’une de mes meilleures amies est rousse, du coup cette histoire ne pouvait être qu’une histoire d’amitié. « Mon île » est née de la vision d’une cabane de bric et de broc que ma fille aînée a faite dans notre jardin. « La disparition de Chou » est inspirée de la perte du doudou de mon ainée. Pour « les sentiers perdus », vous savez. Bref, mes filles et mon quotidien sont une grande source de joie et d’inspiration. « J’aimerais » qui sortira en août 2019 à l’étagère du bas et qui est illustré par l’immense Gérard Dubois se détache peut-être un peu du lot, c’est une sorte de petit poème, qui se déroule comme un jeu où il y a des choses proches et d’autres plus éloignées de ma vie.

Vous êtes bibliothécaire jeunesse, est-ce que ça a une influence sur votre travail d’écriture ?
Je crois que cela influence toujours de lire de beaux écrits mais pas toujours de manière consciente. En tout cas, voir de beaux livres me nourrit et me donne envie d’écrire et de prendre contact avec des gens que je trouve talentueux. C’est un moteur important pour moi.

À propos, des coups de cœur récents dans vos lectures ?
J’ai beaucoup aimé « le journal de la fille chien » de Laura Jaffé, « Bâtard » de Max de Radiguès, « The hate that u give » de Angie Thomas, « Mon bison » de Gaya Wisniewski ou encore « Fief » de David Lopez. Je suis fan de Susin Nielsen, j’attends son prochain roman avec impatience. Et, j’aime aussi beaucoup le théâtre jeune public et notamment l’écriture de Sylvain Levey.

Quelles étaient vos lectures d’enfant, d’adolescente ?
Ma mère nous amenait souvent à la bibliothèque mon frère, ma sœur et moi pour y écouter des contes et pour choisir des livres. Je me souviens aussi qu’elle nous racontait des histoires. Il y en a une que j’aimais bien quand j’étais toute petite « Moustache a disparu », j’adorais la chute de l’histoire. D’ailleurs, je lance un appel, si quelqu’un a ce livre chez lui, je rêve de le retrouver. Plus tard, cela me plaisait aussi de lire seule, notamment la série « Fantômette » de Georges Chaulet que j’ai lu et relu avec passion. J’adorais aussi lire « Paroles » de Prévert, acheté avec mon grand-père. Je l’ai toujours d’ailleurs, je le garde précieusement et je le feuillette encore. Ado, j’ai commencé à piocher dans la bibliothèque de mes parents et de ma sœur. C’est comme ça que j’ai découvert « le Procès-Verbal » de J.M.G le Clézio et qu’est né mon intérêt pour l’auteur. Les amis aussi ont été importants et m’ont permis de découvrir d’autres livres, d’autres horizons : Barjavel, Zweig, Orwell…

Je crois que d’autres livres arrivent, pouvez-vous nous en parler ?
Concernant les histoires à venir, il va y avoir de jolies choses. D’abord, « Dans ma maison » avec Cécile Bonbon (en mars 2019 chez Sarbacane) qui est une histoire de fratrie et de jalousie un peu inspirée par l’arrivée de ma petite dernière. En fait, c’est le premier texte jeunesse que j’ai écrit. Je suis très heureuse que Cécile Bonbon l’ait accepté. Ensuite, il y aura, « Le rêve de Gaëtan Talpa » illustré par Adèle Verlinden qui sortira fin mars aux Fourmis rouges et qui est un clin d’œil à ma grande fille jardinière. Je suis fan du travail d’Adèle, je l’ai contactée avant même de savoir qu’elle allait être publiée chez Magnani. Puis, il va y avoir au printemps « Courons sous la pluie ! » qui part d’une situation vécue au bord de la mer, c’est avec Cécile Becq chez Sarbacane. Et, toujours chez Sarbacane (c’est un peu mon année chez cette jolie maison) « Petite bébé est fâchée » avec ma chère copine Lucia Calfapietra. Je suis très heureuse que notre association perdure et ravie de m’essayer à l’album pour les tout-petits. Le sujet m’intéresse beaucoup en tant que parent et en tant que professionnelle du livre. Fin août, il y aura la sortie de « J’aimerais » avec le grand Gérard Dubois. Il y a aussi d’autres titres qui ne sont pas encore annoncés donc je ne sais pas trop si j’ai le droit d’en parler. Il y a notamment un bel album sur le thème de la nuit avec l’adorable Clémence Pollet. Et puis, d’autres livres en 2020 et 2021 mais nous aurons bien le temps d’en discuter. Je peux juste vous dire que certains de mes duos se poursuivent, notamment avec Magali Dulain et avec Mathilde Poncet. Cheminer avec des gens que j’aime bien et continuer à prendre du plaisir dans la création et dans le partage avec les lecteurs, est vraiment important pour moi. Pourvu que ça dure ! Merci !

Bibliographie :

  • Le rêve de Gaétan Talpa, album illustré par Adèle Verlinden, Les Fourmis Rouges (2019).
  • Ma petite collection de souvenirs d’été, album illustré par Julie Brouant, L’agrume (2018).
  • Les sentiers perdus, album illustré par Mathilde Poncet, Hélium (2018), que nous avons chroniqué ici.
  • Mon île, album illustré par Seng Soun Ratanavanh, (2018), que nous avons chroniqué ici.
  • La Disparition de Chou, album illustré par Élodie Perrotin, L’étagère du bas (2018).
  • Louise, album illustré par Magali Dulain, L’étagère du bas (2017), que nous avons chroniqué ici.
  • Tant pis pour la pluie, album illustré par Lucia Calfapietra, Grasset Jeunesse (2017), que nous avons chroniqué ici.


Le coup de cœur et le coup de gueule de… Alexandre Chardin

Régulièrement, une personnalité de l’édition jeunesse (auteur·trice, illustrateur·trice, éditeur·trice…) nous parle de deux choses qui lui tiennent à cœur. Une chose qui l’a touché·e, ému·e ou qui lui a tout simplement plu et sur laquelle il·elle veut mettre un coup de projecteur, et au contraire quelque chose qui l’a énervé·e. Cette semaine, c’est Alexandre Chardin qui nous livre ses coups de cœur et ses coups de gueule.

Rire et vaciller.

Mon coup de cœur pour les rencontres. J’aime profondément découvrir de nouveaux sourires, de nouvelles voix, de nouveaux avis. De belles rencontres avec de belles personnes. J’ai beaucoup réfléchi à citer des prénoms, mais ce serait trop risqué d’en oublier certains. Les autrices et auteurs et illustratrices et illustrateurs restés simples, passionnés, drôles, curieux, intéressants, intéressés, croisés sur les salons, en dédicace, dans les trains, au déjeuner d’un hôtel, sur une place, à la terrasse d’un café, les éditrices, les attachées de presse, les directrices artistiques, les employés et responsables de médiathèques, les bibliothécaires bienveillantes aux petits soins, les lecteurs, tous, avec leur imaginaire, leurs mots doux, leurs regards-comètes, les profs-à-fond qui préparent leurs classes et vous mettent en orbite. Les enfants. Les enfants surtout. Les enfants qui voudraient lever trois mains pour poser leurs quatorze questions, les enfants solaires, curieux, rieurs, sérieux, délicieusement et faussement inattentifs mais qui viennent quand même te poser la petite question pour ne pas la laisser tourner toute la nuit. Les enfants dont on dit qu’ils sont écrans, blasés, ennuyeux, indifférents, dépendants. Alors non, je ne suis pas Tchoupi et quelques-uns sont ainsi, mais peu, si peu, par rapport à ceux dont je veux me souvenir. Je ne savais pas que je rencontrerais cette belle humanité qui me remplit, me soigne, me donne beaucoup de force et d’envie.

Et puis le coup de gueule. Je ne montre pas souvent les crocs, mais je grimace, parfois, et secoue la tête. Je vacille si vite ! Devant la nécessité de commenter au vif, d’avoir un avis tranché sur tout, de savoir, de parler vite, devant les autres, de parler en pensant. Je veux oser dire que je ne sais pas, je ne sais plus, que certains sujets me laissent perdu. C’est risqué. On frôle l’indifférence. Il faut savoir. Je ne suis pas indifférent, mais j’ai besoin de temps or, nous n’en avons pas. Nous sommes dans le flux, pris dans un courant-piège. Il faut avoir les mots qui résonneront, qui feront sens. Je suis à saturation des mots-outils. À bout de souffle. Les mots sont lavés de leurs sonorités, perdent leur poésie, leur chant. C’est sans doute pour cela que j’écris, pour sortir du brouhaha, du tohu-bohu, du maelstrom. C’est pour cela que je pêche dans la rivière près de chez moi, pour y connaître un autre flux, s’extraire de la gire. C’est pour cela que j’emmène mes enfants courir dans la forêt, pour leur nommer les arbres et imaginer des animaux qui n’ont laissé que leurs traces. Des animaux qui se sont absentés. Écrire pour s’absenter, exister ailleurs, tenter de reculer d’un pas. Certains auteurs m’aident, m’y invitent. Sylvain Tesson, aussi. Mais ça fait peur, parce que je veux continuer de rire et de discuter du monde que je trouve merveilleux, mais que nos mots ne savent plus émerveiller. Il faut être à la hauteur. Erri De luca l’est, Mario Rigoni Stern, Philippe Jaccottet, Le Clezio. Eux me guident. Chaque livre est-il un pas en avant ou en arrière ? J’ai du pain sur la planche, mais j’ai du temps et la rivière coule à quelques pas.

Alexandre Chardin est auteur.

Bibliographie :

  • série Capucine Flutzut, romans illustrés par Mauréen Poignonec, Rageot (à paraître, avril 2019).
  • Ma fugue dans les arbres, roman, Magnard (2019).
  • La fosse au loup, roman, Thierry Magnier (2018).
  • Les larmes des Avalombres, roman, Magnard (2018).
  • Barnabé n’a pas de plumes, album illustré par Christophe Alline, L’élan vert (2018).
  • Bigre ! Un tigre !, album illustré par Barroux, L’élan vert (2018).
  • Mentir aux étoiles, roman, Casterman (2018), que nous avons chroniqué ici.
  • Des vacances d’Apache, roman, Magnard (2017), que nous avons chroniqué ici.
  • Jonas dans le Ventre de la Nuit, roman, Thierry Magnier (2016).
  • Le goût sucré de la peur, roman, Magnard (2016), que nous avons chroniqué ici.
  • Adélaïde, ma petite sœur intrépide, album illustré par Mylène Rigaudie, Casterman (2015), que nous avons chroniqué ici.
  • Petit lapin rêve de gloire, album illustré par Mylène Rigaudie, Casterman (2013).

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Les invité·e·s du mercredi : Delphine Monteil et Sophie Adriansen

Par 5 décembre 2018 Les invités du mercredi

À La mare aux mots, on aime les « petites » maisons d’édition, on aime les mettre en avant surtout quand elles font un beau travail. Aujourd’hui, c’est L’étagère du bas qu’on vous propose de découvrir… si vous ne la connaissez pas déjà ! Ensuite, c’est une autrice très talentueuse, Sophie Adriansen, qui nous livre ses coups de cœur et coups de gueule. Bon mercredi à vous !


L’interview du mercredi : Delphine Monteil

Parlez-nous de votre parcours avant de créer L’étagère du bas.
Après un bac littéraire, j’ai fait des études de lettres modernes (Master 1) et beaucoup de stages chez des éditeurs de littérature générale où j’ai énormément appris. Au moment de se spécialiser, j’ai choisi le domaine de la correction en suivant une formation au Centre d’écriture et de communication puis j’ai été correctrice pendant cinq ans.

En 2016, vous avez créé votre maison d’édition, racontez-nous comment la maison est née.
Même si la correction est un métier passionnant, j’ai commencé à avoir vraiment envie d’aller vers autre chose et il y a un faisceau d’éléments concomitants. J’ai eu deux enfants et je me suis littéralement jetée dans la littérature jeunesse avec eux ! Petit à petit, les livres jeunesse ont pris de plus en plus place (au sens propre comme au sens figuré) et l’idée de créer un blog a fait son chemin… Mon blog (L’Étagère du bas) m’a permis de réaliser à quel point la littérature jeunesse était le milieu dans lequel je me sentais le mieux et que j’avais aussi envie d’en faire mon métier.
Avec mon mari Fredrik, nous avons décidé de nous lancer et de monter notre maison d’édition de livres pour enfants. Lui aussi est passionné de littérature jeunesse et, à l’origine, la maison a été créée pour donner vie à un personnage culte suédois qui s’appelle Plupp.

Pourquoi ce personnage en particulier ?
Fredrik (d’origine suédoise) a été très marqué par Plupp dans son enfance, il me l’a présenté et le courant est passé ! Avec une trentaine d’albums depuis les années 50, Inga Borg (auteure et illustratrice) a su imposer ce petit troll aux cheveux bleus (et tout son univers) qui est devenu l’une des figures incontournables de la littérature jeunesse suédoise.
Nous avons souhaité faire connaître Plupp aux petits Français car c’est un personnage très positif, bienveillant et qui les emmène dans de belles aventures au milieu d’une nature préservée. Nous avons publié deux albums : Plupp construit sa maison et Plupp fait un grand voyage. En 2020, le troisième verra le jour !

D’où est venu ce nom « L’étagère du bas » ?
Lorsqu’il a fallu trouver un nom pour la maison d’édition, cela a été compliqué car j’avais déjà beaucoup cherché pour trouver celui du blog et j’avais du mal à me détacher du nom de L’Étagère du bas. Premièrement, parce que je l’aimais beaucoup et que j’avais eu beaucoup de bons retours sur son côté « original » et évident à la fois : nous faisons des livres pour les enfants, plutôt les petits (3-7 ans) donc on espère que nos livres sont quelque part dans les maisons, les librairies, les médiathèques, accessibles aux enfants donc en bas…
Deuxièmement, c’est avec ce nom que les gens du milieu de l’édition jeunesse ainsi que mes lecteurs de blog ont commencé à me connaître, j’ai donc voulu profiter de cette visibilité naissante.

Quelle est la ligne éditoriale ?
À cette question, j’aime répondre qu’il n’y a pas de ligne éditoriale vraiment définie. Peut-être se définira-t-elle avec le temps mais, pour l’instant, je choisis les projets à l’instinct. Mais, ce n’est pas non plus complètement juste de dire qu’il n’y a absolument pas de ligne éditoriale… car il y a tout de même des caractéristiques communes à nos ouvrages : uniquement des albums, autant d’importance accordée au texte qu’à l’illustration, une fabrication soignée et des histoires qui – je pense – prennent en considération les enfants en leur apportant quelque chose. Nous faisons confiance à leur intelligence ! Notre ambition est de publier des livres accessibles et à hauteur d’enfants…

Vous parliez tout à l’heure de la Suède, c’est un pays qui tient une place importante dans la maison
Effectivement ! Pour les raisons que j’ai mentionnées plus haut et désormais, je peux dire aujourd’hui que c’est le pays que je connais le mieux après la France. La littérature jeunesse tient une place importante en Suède et il y a une grande qualité des ouvrages. Au-delà des livres de Plupp, nous avons aussi à cœur de publier des albums récents comme nous l’avons fait avec Les Voisins sauvages d’Ulrika Kestere. Nous avons eu un réel coup de foudre pour le travail d’Ulrika et nous avons hâte de vous présenter son deuxième album qui sortira à l’automne prochain : Un pull pour Otto. Dans les années à venir, nous allons publier plusieurs traductions d’albums suédois : des classiques des années 70 mais aussi d’autres albums de la relève de la littérature jeunesse suédoise ! Je me tiens très informée de la production des albums suédois et, avec Fredrik, nous avons vraiment à cœur de faire connaître nos préférés en France.

Qui compose l’équipe et quel est le rôle de chacun·e ?
Même si ce n’est pas très poli, je suis obligée de commencer par moi car je suis la seule qui travaille à 100 % pour la maison d’édition. Je m’occupe de l’éditorial, de l’administratif, de la presse, de la communication, des manuscrits, des relations avec l’imprimeur, etc.
Fredrik est mon associé, je le consulte donc énormément et nous prenons les décisions ensemble. Mais, il a un autre métier qui lui prend beaucoup de temps et, malheureusement, il ne travaille pas à mes côtés tout le temps. Dès qu’il le peut, il se rend disponible pour animer des ateliers, participer aux salons du livre et il gère aussi les relations avec l’étranger. Et il a traduit tous nos ouvrages qui viennent de Suède !
Marie Gosset rédige les fiches pédagogiques et est une formidable assistante multi-tâches ! Céline Robert est notre maquettiste, mais elle s’occupe aussi du site Internet et de la communication visuelle de documents, d’invitations, etc. Elle a un œil formidable… Sans oublier Laura Baudot qui nous donne de sacrés coups de main !

Quel est l’album qui a le plus marqué la maison ?
C’est trop difficile comme question, impossible de répondre ! Ce serait comme me demander si je préfère l’un de mes deux enfants… Chaque livre symbolise quelque chose et s’inscrit dans une étape de création du catalogue de la maison d’édition. En cette fin d’année, ce que je retiens, c’est que nous terminons 2018 avec dix albums. Ce n’est pas rien de passer à deux chiffres !

En plus d’être éditrice, vous êtes blogueuse, vous avez un regard particulier sur la création actuelle. Qu’est-ce qu’un bon livre jeunesse pour vous ?
À mon grand désespoir, j’ai de moins en moins de temps à consacrer à mon blog mais j’essaie tout de même… il y a tellement de bons livres qui voient le jour ! Selon moi, un bon livre jeunesse est un livre qui plaira autant à un adulte qu’à un enfant : un bon livre n’a pas d’âge. Un bon livre jeunesse est un livre qui interpelle d’une façon ou d’une autre que ce soit par l’émotion, la réflexion, l’humour, etc. Les lectures nous construisent et c’est d’autant plus vrai pour les enfants. Les éditeurs ont donc une grande responsabilité ! Je déborde un peu de la question, mais j’ai du mal avec les beaux livres très esthétiques qui font semblant de s’adresser aux enfants, les albums trop « médicaments » véhiculant un gros message bien lourd et, les pires, ceux qui prennent les enfants pour des abrutis… Pour finir sur une touche plus positive, nous avons une très belle production en France et, au retour du Salon de Montreuil, on constate qu’il y a un large public pour la littérature jeunesse. Qui a dit que les enfants n’aimaient pas lire ?

Quelles étaient vos lectures d’enfant, d’adolescente ?
Comme beaucoup de gens travaillant dans l’édition, je lisais beaucoup étant plus jeune. J’ai eu la chance d’être élevée dans une famille où il y avait des livres et, avec mes frères et ma sœur, on ne nous refusait jamais un livre ! Le Géant de Zéralda de Tomi Ungerer est ma première grosse trouille (enfin, celle dont je me rappelle). Je trouvais la couverture vraiment terrifiante ! Lorsque j’ai été capable de lire seule, je me souviens clairement d’avoir eu la sensation qu’un nouveau monde s’ouvrait à moi. Je me rappelle avec émotion (et je l’ai toujours) de La Maison qui s’envole de Claude Roy. Je lisais vraiment de tout : des albums, des romans, J’aime lire, des BD (un gros faible pour Tom-tom et Nana), la collection des Castor poche, Les Belles Histoires, la collection Rouge & or. Claudine de Lyon de Marie-Christine Helgerson m’a beaucoup marquée, j’aimais bien les histoires tristes, dures. J’avais aussi une petite obsession pour les histoires où il y avait des petites filles jumelles, ça me fascinait ! Le genre épistolaire me plaisait aussi énormément : je lisais beaucoup de livres avec des histoires d’amitié mettant en scène des échanges de lettres. En parallèle, on s’écrivait beaucoup avec mes ami·e·s et, adolescente, j’ai continué. À l’adolescence, je me suis tournée vers les classiques comme Hugo, Zola, Maupassant, etc. avec beaucoup de plaisir et pas seulement par obligation. Bref, j’ai continué à lire !

Quelques mots sur les prochains ouvrages que vous publierez ?
Ce sera donc l’année prochaine et 2019 promet de très beaux albums ! Il y en aura 9 en tout : 7 créations françaises et 2 traductions suédoises. La Vie rêvée de M. Maniac d’Adèle Tariel et Jérôme Peyrat (février), Moi mon ombre de Sébastien Joanniez et Evelyne Mary (mars), Minimichel de Pauline de Tarragon (avril, deuxième collaboration après Le Cri de Zabou), Marions-les ! de Éric Sanvoisin et Delphine Jacquot (mai), J’aimerais de Stéphanie Demasse-Pottier et Gérard DuBois (août), Capricieuse de Béatrice Fontanel et Lucile Placin (septembre), Un pull pour Otto d’Ulrika Kestere (octobre, deuxième collaboration après Les Voisins sauvages), Gustave Mouche d’Éva Chatelain (octobre) et La Chanson qui venait de l’autre côté de la mer de Emma Virke et Fumi Koike (novembre). Des albums avec des styles littéraires et des genres graphiques très différents ! Nous voulons continuer de proposer des histoires qui éveilleront l’imaginaire des petits lecteurs.

Bibliographie :

  • Riquet, d’Elsa Oriol (d’après Charles Perrault) (2018).
  • La Danse du Cygne, texte de Laurel Snyder, illustré par Julie Morstad (2018).
  • Les Voisins sauvages, d’Ulrika Kestere (2018), que nous avons chroniqué ici.
  • La Disparition de Chou, texte de Stéphanie Demasse-Pottier, illustré par Élodie Perrotin (2018).
  • Comme son ombre, de Laurent Cirelli et Prune Cirelli (2018).
  • Quand j’étais petite…, texte de Sara O’Leary, illustré par Julie Morstad (2017), que nous avons chroniqué ici.
  • Louise, texte de Stéphanie Demasse-Pottier, illustré par Magali Dulain (2017), que nous avons chroniqué ici.
  • Plupp fait un grand voyage, d’Inga Borg (2017).
  • Le Cri de Zabou, de Pauline de Tarragon (2017), que nous avons chroniqué ici.
  • Plupp construit sa maison, d’Inga Borg (2016).

 


Le coup de cœur et le coup de gueule de… Sophie Adriansen

Régulièrement, une personnalité de l’édition jeunesse (auteur·trice, illustrateur·trice, éditeur·trice…) nous parle de deux choses qui lui tiennent à cœur. Une chose qui l’a touché·e, ému·e ou qui lui a tout simplement plu et sur laquelle il·elle veut mettre un coup de projecteur, et au contraire quelque chose qui l’a énervé·e. Cette semaine, c’est Sophie Adriansen qui nous livre ses coups de cœur et ses coups de gueule.

De retour du salon du livre et de la presse jeunesse de Montreuil, je livre à chaud un coup de cœur et un coup de gueule liés à la manifestation, et dans cet ordre conformément au titre de cette rubrique.

Coup de cœur
J’aime le partage. J’ai toujours pensé que ce qu’on partageait bénéficiait autant à celui qui donnait qu’à celui qui recevait. Que tout le monde s’en trouvait gagnant.
Mercredi soir, lors de l’inauguration du salon du livre et de la presse jeunesse de Montreuil, a été lancé « émergences », recueil de douze nouvelles de littérature jeunesse issu du projet du même nom organisé par la Charte des auteurs et illustrateurs jeunesse. Ce projet est le pendant romanesque du désormais célèbre « voyage à Bologne » : un accompagnement de débutants dans le métier par des professionnels plus aguerris. En tant que marraine (parmi d’autres), j’ai pu conseiller plus particulièrement une autrice et un auteur avant de partager mon expérience avec l’ensemble des « émergents » le temps d’une après-midi d’octobre. Outre la publication du recueil, distribué gratuitement pendant toute la durée du salon et disponible également en langue anglaise, les douze lauréats ont rencontré des éditeurs dans le cadre de « speed-dating » littéraires organisés pendant le salon. J’ai eu des échos des deux côtés de la table : il semble que cela soit plein de promesses, de part et d’autre.
C’est inscrit dans l’ADN de la Charte, qui rassemble des auteurs et des illustrateurs pour la jeunesse depuis plus de quarante ans : la transmission ; l’union ; la réflexion commune ; la valorisation des singularités ; l’entraide ; le partage.
Et moi, j’aime le partage.

Coup de gueule
Traditionnellement, le ministre de la Culture se rend au salon du livre et de la presse jeunesse de Montreuil. Cette année, le nouveau nommé n’a pas daigné honorer le salon de sa présence, alors même que le monde de l’édition est chahuté par les rachats et autres regroupements, et que, du côté des auteurs et des autrices, on guette avec énormément d’inquiétudes les mesures gouvernementales qui promettent de tuer une profession que l’on refuse de considérer comme telle – avec le risque, en guise de dommage collatéral, de tuer le livre, déjà symboliquement enterré en juin dernier. Qu’il s’agisse d’un mépris ordinaire ou de l’ignorance de la nécessité de la lecture pour se construire, cette absence en dit long sur le rapport du gouvernement à la culture.

Sophie Adriansen est autrice.

Bibliographie jeunesse :

  • Papa est en bas, roman, Nathan (2018), que nous avons chroniqué ici.
  • Lise et les hirondelles, roman, Nathan (2018), que nous avons chroniqué ici.
  • Hors piste, roman, Slalom (2017).
  • Série Lucien et Hermine apprentis chevaliers, romans, Gulf Stream Éditeur (2017-2018).
  • Où est le renne au nez rouge ?, album illustré par Marta Orzel, Gulf Stream Éditeur (2017), que nous avons chroniqué ici.
  • série Quart de frère quart de sœur, romans, Slalom (2017).
  • La vache de la brique de lait, album illustré par Mayana Itoïz, Frimousse (2017).
  • Les grandes jambes, roman, Slalom (2016), que nous avons chroniqué ici.
  • Max et les poissons, roman, Nathan (2015), que nous avons chroniqué ici.
  • Musiques diaboliques, roman, Nathan (2015).
  • La menace des fantômes, roman, Nathan (2015).
  • L’attaque des monstres animaux, roman, Nathan (2015).
  • Drôles d’époques !, roman, Nathan (2015).
  • Drôles de familles !, roman, Nathan (2014).
  • Le souffle de l’ange, roman, Nathan (2013).
  • J’ai passé l’âge de la colo !, roman, Éditions Volpilière (2012), que nous avons chroniqué ici.

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Les invité·e·s du mercredi : Alexandre Chardin et Thomas Gornet

Par 11 avril 2018 Les invités du mercredi

Aujourd’hui, je vous propose de partager avec vous l’une de mes plus belles rencontres de ces derniers mois… Alexandre Chardin. J’ai rencontré tout d’abord son écriture qui m’a instantanément séduit (mais Sarah m’en avait dit tant de bien que je n’ai pas été étonné), puis l’auteur qui est une personne extrêmement sympathique, chaleureuse, passionnée… Je lui ai donc posé quelques questions et je vous propose de lire ses réponses. Ensuite, c’est avec un autre auteur que j’aime beaucoup que je vous propose de continuer, Thomas Gornet partage avec nous ses coups de cœur et coups de gueule. Bon mercredi à vous !


L’interview du mercredi : Alexandre Chardin

Vous venez de sortir un roman absolument magnifique, Mentir aux étoiles, j’aimerais que vous nous le présentiez, que vous nous disiez comment il est né et qui est Léon, le jeune héros de cette histoire.
Pour commencer, merci pour l’adjectif qualifiant mon dernier roman qui prend une place particulière dans mon cœur et mon imaginaire. Il est difficile de se lancer dans une histoire avec des personnages aussi « vivants » et forts que Léon et Salomé, mais ils avaient une telle envie d’être écrits que je leur ai fait confiance. L’origine de cette histoire, cette fois, n’est pas un lieu, mais une situation qui m’a bouleversé. Il y a quelques années, j’ai eu deux élèves dans deux classes différentes (je suis enseignant) : un « Léon » en sixième, apeuré, fragile, sensible, et une « Salomé », en quatrième, ronde, brûlante de colère, de gros mots et de violence, mais avec qui je m’entendais très bien. Et puis, un jour, des « grands » ont fait tomber Léon dans le couloir et lui ont mis le sac sur la tête avant de partir avec des rires gras. Salomé m’a devancé pour réparer la barbarie. Elle a fondu sur Léon, l’a relevé, rassuré avec une empathie et une douceur de maman. J’ai laissé faire, ému. Ensuite, Léon « ramassé », elle est allée mettre quelques pifs-pafs aux grands qui n’ont pas répliqué… Et je n’ai rien vu, ou bien j’étais trop loin, ou bien…
Le sujet était là : une très grosse fille à l’immense sensibilité, et un « petit » garçon qui avait besoin d’elle pour s’émanciper, s’ouvrir, se découvrir et prendre courage. Le reste, n’est que fiction…

Ça veut dire que votre travail d’enseignant a une influence sur votre travail, que vos élèves vous inspirent ?
Mes élèves m’inspirent peu, généralement, mis à part pour Mentir aux étoiles, mais ils m’apportent de la matière, des regards, des mots, des attitudes, des postures, des rôles, des agacements, une énergie, des rires. Je me nourris de leur force, parfois aussi de leur mollesse, qui m’agace ou me fait rire (en fonction de ma forme…)
Une chose est certaine : enseigner et écrire, pour moi, vont de paire, comme se nourrir et nourrir en retour. Je reste donc un enseignant heureux, très heureux !

D’où vous vient votre inspiration alors ?
Mon inspiration vient le plus souvent de lieux que je traverse en courant dans la montagne, de parfums, de choses vues ou entendues, de voyages. J’appelle ça les pièces de mon puzzle. J’en ai des centaines, peut-être des milliers dans la tête. Elles s’accumulent jusqu’à ce qu’un jour un personnage se mette à placer des pièces et me révèle une histoire. Il ne me reste plus qu’à l’écouter pour transmettre au mieux ce qu’il veut raconter au lecteur. Je me considère comme un intermédiaire à l’écoute. Parfois, c’est délicieux de combler les trous du puzzle en faisant turbiner mon imaginaire, mais c’est difficile d’être à la hauteur des personnages…

Quand vous écrivez un roman, savez-vous à l’avance comment va se terminer votre histoire ?
J’écris en funambule. Je ne monte sur la corde, entre deux falaises, que lorsque je vois le bout de la corde. Écrire est vertigineux, je vise le bout, la fin, et ne regarde que très peu mes pieds pour éviter de tomber (ce qui m’est arrivé quelques fois). Une fois, la corde passée, je la reprends, me relis, jusqu’à la fluidité, avec l’aide de mes éditrices, précieuses et brillantes personnes, qui me rassurent quand je tremble. Et je doute beaucoup.

Parlez-nous de votre parcours, comment êtes-vous venu à l’écriture ?
J’ai passé un bac F7, biochimie, un BTS de biotechnologie, j’ai redoublé deux fois, je détestais lire, j’avais zéro à toutes mes dictées et j’ai toujours exécré l’école. Et… Je suis professeur et auteur… Cherchez l’erreur… La faute à JMG Le Clézio qui m’a offert lumière, chaleur et parfums avec Désert : ma révélation, ma première grande histoire d’amour littéraire ! Oui, cet écrivain a ouvert une porte en moi que je ne connaissais pas. Je lui dois beaucoup.

Quelles étaient vos lectures d’enfant, d’adolescent ?
Enfant, lire était une corvée, une souffrance. J’aimais les forêts, courir, faire du vélo, pêcher et rêver. J’ai découvert, bien plus tard, que je ressemblais à un personnage d’André Dhôtel ou de Giono… en rêveur éveillé. J’ai un très beau souvenir de Tistou les pouces verts de Maurice Druon ! Et de BD comme Boule et Bill, Les Schtroumpfs (Gargamel, j’adore !)

Que lisez-vous en ce moment ?
Actuellement, je suis un mauvais lecteur. Je lis comme un cuisinier, je picore, je n’arrive plus à finir de plat, parce que chaque livre que je commence me donne trop envie d’écrire ! C’est terrible ! Mais j’ai commencé Elena Ferrante, L’amie prodigieuse et c’est vraiment très bon ! J’ai envie de me laisser emporter, naïvement, délicieusement !

Je crois que vous avez quelques beaux projets qui arrivent, pouvez-vous nous en dire quelques mots ?
Concernant mes projets, deux albums sont à paraître le mois prochain chez L’Élan Vert (pour les 3-6 ans), un roman Les Larmes de Avalombres, chez Magnard jeunesse en juin (un grand roman d’aventures illustré par l’immmmmense Régis Lejonc !) et un roman très mystérieux chez Thierry Magnier, La Fosse au loup, un peu dans la veine de Mentir aux étoiles quant à l’atmosphère… qui paraîtra en janvier 2019. Et puis quelques romans non envoyés et cinq ou six romans qui voudraient être écrits…
Bref, la vie est belle, passionnante, surtout quand l’écriture me permet de multiplier les ombres du réel.
Merci pour ces questions. J’ai peur d’avoir été bavard… Je l’avoue…

Bibliographie :

  • Mentir aux étoiles, roman, Casterman (2018), que nous avons chroniqué ici.
  • Des vacances d’Apache, roman, Magnard (2017), que nous avons chroniqué ici.
  • Jonas dans le Ventre de la Nuit, roman, Thierry Magnier (2016).
  • Le goût sucré de la peur, roman, Magnard (2016), que nous avons chroniqué ici.
  • Adélaïde, ma petite sœur intrépide, album illustré par Mylène Rigaudie, Casterman (2015).
  • Petit lapin rêve de gloire, album illustré par Mylène Rigaudie, Casterman (2013).


Le coup de cœur et le coup de gueule de… Thomas Gornet

Régulièrement, une personnalité de l’édition jeunesse (auteur·trice, illustrateur·trice, éditeur·trice…) nous parle de deux choses qui lui tiennent à cœur. Une chose qui l’a touché·e, ému·e ou qui lui a tout simplement plu et sur laquelle il·elle veut mettre un coup de projecteur, et au contraire quelque chose qui l’a énervé·e. Cette semaine, c’est Thomas Gornet qui nous livre ses coups de cœur et ses coups de gueule.

Mon coup de cœur du moment est un coup de cœur qui dure depuis maintenant plus de 25 ans.
C’est un coup de cœur que je partage avec des millions d’autres personnes.
(on a toujours envie d’être un peu original, quand on parle d’un coup de cœur, non ? Genre on va faire découvrir un truc unique. Mais là, non. C’est pas original.)
C’est David Lynch. Ou plus exactement c’est le cinéaste David Lynch.
Et plus particulièrement Twin Peaks : The Return, aussi nommée parfois « troisième saison de Twin Peaks ».
C’est d’ailleurs plus qu’un coup de cœur, c’est une obsession.
Au-delà de la joie de revoir des acteurs et des actrices que j’ai connu·e·s il y a 25 ans, j’ai été estomaqué, à chaque épisode, par la liberté totale que se permet d’avoir Lynch.
Rien à faire des codes sériels d’aujourd’hui
Rien à faire de la linéarité
Rien à faire du rythme unifié et uniforme qu’ont tous les films et toutes les séries d’aujourd’hui
Aux chiottes les intrigues qui se ferment
À la poubelle les clifhangers
Rarement, en regardant un film ou un objet télévisuel, j’ai été traversé par autant de sentiments différents : l’exaltation, la terreur, la tristesse, la joie, l’impatience…
Et tout cela me redonne un peu confiance en l’avenir du cinéma et, pourquoi pas, du théâtre.
Car si Lynch peut se permettre ça, alors on doit toutes et tous pouvoir se le permettre aussi : créer ce qu’on veut, ce qu’on sent, sans penser à rien d’autre qu’à être fidèle à ce qu’on a dans la tête.

Je m’énerve tout le temps sur tout. Alors du coup, j’ai décidé de me calmer et d’arrêter de m’énerver sur tout et tout le temps.
Donc, finalement, mon coup de gueule, c’est moi-même.

Thomas Gornet est auteur.

Bibliographie :

  • Qui suis-je ? (nouvelle édition), Rouergue (2018), que nous avons chroniqué ici.
  • Sept jours à l’envers, Rouergue (2013), que nous avons chroniqué ici.
  • Je porte la culotte / Le jour du slip, coécrit avec Anne Percin, Rouergue (2013), que nous avons chroniqué ici.
  • À bas les bisous, Rouergue (2012).
  • Mercredi c’est sport, Rouergue (2011).
  • L’amour me fuit, l’école des loisirs (2010).
  • Je n’ai plus dix ans, l’école des loisirs (2008).
  • Qui suis-je ?, l’école des loisirs (2006), que nous avons chroniqué ici.

Retrouvez Thomas Gornet sur son blog : http://thomasgornet.blogspot.fr.

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Les invité·e·s du mercredi : Christophe Mauri et Éric Pessan

Par 21 mars 2018 Les invités du mercredi

Christophe Mauri fait partie de mes plus belles découvertes de ces derniers mois, aussi après l’avoir découvert j’ai lu plusieurs de ses ouvrages et naturellement j’ai eu envie d’en savoir plus sur lui, il a accepté de répondre à mes questions. Ensuite on a rendez-vous avec Éric Pessan, un auteur dont j’aime l’écriture et l’engagement, tout naturellement j’ai eu envie de lui proposer de partager avec nous ses coups de cœur et coup de gueule. Bon mercredi à vous !


L’interview du mercredi : Christophe Mauri

Pouvez-vous nous parler de votre parcours ?
J’ai commencé à écrire à l’adolescence, comme on découvre un jeu. Très vite, ce jeu est devenu une passion et je n’ai plus cessé d’écrire. Pendant des années, j’ai envoyé mes manuscrits à des éditeurs ; parmi eux, Gallimard Jeunesse m’a toujours répondu et encouragé. C’est mon éditeur depuis le premier tome de la série Mathieu Hidalf.

Comment est né le personnage Mathieu Hidalf ?
Mathieu Hidalf est né quand j’avais treize ou quatorze ans. Mais c’est à vingt-et-un ans que je suis revenu à ce personnage. J’étais devenu adulte, Mathieu était resté enfant. Cette distance m’a permis de regarder mon héros avec davantage de recul et d’affection, et d’introduire l’humour dans son univers. C’était beaucoup plus difficile à l’époque où je marchais dans son ombre.

En fin d’année dernière, alors que la série semblait terminée, vous avez proposé un prequel… ce héros vous manquait ?
Je voudrais dire que non, mais j’imagine que oui ! Mathieu, je le connais par cœur. Il aura toujours une place particulière. Pendant des années, au téléphone, mes proches me demandaient : « Et comment va Mathieu ? » Ça voulait dire, bien sûr : « Comment va l’écriture de ton roman ? »

D’où est venue l’idée de vous attaquer à Peter Pan ?
Un jour, je me suis demandé comment Peter Pan réagirait s’il trouvait une Belle au bois dormant au milieu de l’Île imaginaire. J’ai pensé que peut-être Peter Pan finirait alors par céder à la tentation du changement ; car pour comprendre le mystère de cette belle endormie, je suis persuadé qu’il faut grandir. C’était mon point de départ, pourtant mon récit a très vite emprunté un autre chemin. Écrire, c’est se confronter au terrain de l’imaginaire. Pour moi, c’est le terrain qui révèle une histoire.

Parler d’un héros créé par quelqu’un d’autre, ça ne doit pas être évident, comment avez-vous travaillé sur cette histoire ?
Quand on s’attaque à des héros si universels, je crois qu’on peut très vite se les approprier, avec insouciance et passion, car ces héros ont en eux le germe des préoccupations de mille lecteurs, de mille consciences. Ce que je veux dire, c’est que dès lors que j’ai été plongé dans l’univers de Peter Pan, je n’ai plus pensé à James Matthew Barrie. Et c’est sans doute parce que mes souvenirs du véritable Peter étaient flous et indistincts, que j’ai pu l’aborder avec cette insouciance. Quand vous écrivez ou que vous lisez, peu à peu, tout vous appartient, non ? Il n’y a plus d’auteurs derrière les grands héros.

On peut reprocher à l’œuvre de Barrie d’être sexiste (Wendy a pour passion le ménage et la couture, reste à la maison…), dans votre roman à vous Peter et les garçons font le ménage, Wendy est plus aventurière, c’était voulu ou c’est venu naturellement ?
Je ne sais pas si l’œuvre de Barrie est sexiste mais je n’y ai jamais pensé. J’ai toujours imaginé que Peter et Wendy, en singeant le monde des adultes, en dénonçaient les conventions plutôt qu’ils les incarnaient véritablement. Je n’ai pas eu l’intention de décrire une Wendy aventurière. Mais je crois que la Wendy de mon histoire a une conscience profonde d’elle-même et des autres, contrairement à Peter qui ne voit rien ni personne. Je pense que c’est l’humanité de Wendy qui la rend libre, plus libre que Peter et les garçons perdus.

Pouvez-vous nous dire quelques mots sur votre série La famille royale ? Est-ce différent d’écrire pour les tout·es jeunes lecteur·trice·s ?
C’est très différent, pour moi en tout cas ! Je m’attache de plus en plus à cette petite famille royale, qui rêve de vivre comme tout le monde mais qui fait tout de travers dès qu’elle sort de son château. Ce qui me plaît, c’est que le roi, la reine, Alice et Louis-Junior vont toujours de l’avant ensemble et qu’ils bouillonnent de curiosité. Ce qu’on connaît par cœur, pour eux, c’est une aventure extraordinaire. Rien de plus incroyable que de déguster des pâtes au beurre pour le dîner !

Quelques mots sur les prochaines histoires que vous nous proposerez ?
Sincèrement, je ne les connais pas encore. Je viens de finir un nouvel épisode de la Famille royale. À présent, je suis entre deux projets, dans ces moments où tout est possible mais où il peut aussi bien ne rien arriver avant longtemps.

Bibliographie :

  • Série La famille royale, romans, Gallimard Jeunesse (2016 – 2018).
  • Série Mathieu Hidalf, romans, Gallimard Jeunesse (2011- 2017), que nous avons chroniqué ici.
  • Les saisons de Peter Pan, illustré par Gwendal Le Bec,  Gallimard jeunesse (2017), que nous avons chroniqué ici.
  • Le Petit Poucet c’est moi, album illustré par Marie Caudry, Casterman (2017), que nous avons chroniqué ici.


Le coup de cœur et le coup de gueule de… Éric Pessan

Régulièrement, une personnalité de l’édition jeunesse (auteur·trice, illustrateur·trice, éditeur·trice…) nous parle de deux choses qui lui tiennent à cœur. Une chose qui l’a touché·e, ému·e ou qui lui a tout simplement plu et sur laquelle il·elle veut mettre un coup de projecteur, et au contraire quelque chose qui l’a énervé·e. Cette semaine, c’est Éric Pessan qui nous livre ses coups de cœur et ses coups de gueule.

Préférant finir sur une note positive, je vais commencer par mon coup de gueule.

Jeudi 8 mars, un chiffre était à la une du journal Le Monde : 93 400 000 000 €. Il faut un temps d’arrêt pour le lire, ce chiffre-là, il faut réfléchir, compter les zéros, les regrouper par trois, et enfin se formuler que cela signifie 93,4 milliards d’euros. Une fois qu’on l’a apprivoisé, il paraît moins impressionnant. Quand on le regarde à nouveau, avec ses huit zéros, la tête tourne encore un peu. Mais de quoi s’agit-il ? Ce chiffre est celui du bénéfice de quarante des plus grandes entreprises. Attention, on ne parle pas de chiffre d’affaires (qui comprendrait des recettes et des dépenses) mais bien de bénéfice, de profits, d’argent gagné par des banques, des sociétés pharmaceutiques, des fournisseurs d’énergie… 93 400 000 000 d’euros de profits pour les entreprises du CAC 40. Le chiffre m’a donné une gifle. Et, plus bas, l’article précisait qu’il est en progression de 24 % par rapport à l’année dernière.
Je ne sais pas ce que l’on peut s’acheter avec 93,4 milliards d’euros. Pour 200 millions de dollars, on a un Airbus A380, le plus grand avion du monde. Si on fait la conversion dollar/ euros, c’est 576 avions d’un coup que l’on peut s’offrir. Ou 31 porte-avions à propulsion nucléaire. C’est un chiffre que l’on ne sait pas utiliser tellement il est énorme. C’est un chiffre qui me blesse. Il me fait mal parce que j’entends partout répéter que c’est la crise, que les temps sont durs, qu’il faut être réaliste, que les entreprises doivent pouvoir licencier plus facilement leurs employés, que le droit protège trop les salariés, qu’il faut travailler plus et plus longtemps, que l’on doit se déshabituer à certains acquis sociaux, qu’il est normal que certains médicaments soient moins remboursés, que ça va mal, très mal. Je relis le chiffre en une, et je vois un homme gras, couvert d’or et de diamants qui fait un bras d’honneur à un enfant affamé.

Heureusement, dans ce monde terriblement déséquilibré, il y a mille raisons d’avoir des coups de cœur. Des coups de cœurs, je pourrais en distribuer chaque jour : dans la rue, dans les écoles où je suis invité, sur les plateformes coopératives d’internet. Des coups de cœurs pour les gens qui – le soir, au retour du travail – logent un ou plusieurs réfugiés, ceux qui – une fois par semaine – préparent un repas collectif. Des coups de cœurs pour les profs ou les bibliothécaires qui glissent un livre entre les mains d’un enfant qui va rechigner un peu et se laisser emporter dans un monde dont il ignorait l’existence quelques minutes auparavant. Des coups de cœurs pour la personne qui propose de porter la trop lourde valise d’une vieille dame sur le marchepied d’un train. Des coups de cœurs pour un sourire aperçu par la vitre d’un bus. Des coups de cœurs pour une main tendue sans recherche de profit, sans calcul, sans recherche d’enrichissement, simplement parce qu’il ne tient qu’à chacun d’agir en humain. Je sais que tout ceci peut paraître très naïf, alors je donne un coup de cœur aux gens naïfs qui préfèrent aider que compter et amasser.

Éric Pessan est auteur.

Bibliographie jeunesse :

  • Les étrangers, roman co-écrit avec Olivier de Solminihac, L’école des loisirs (à paraître, avril 2018).
  • Dans la forêt de Hokkaïdo, roman, L’école des Loisirs (2017).
  • Pebbleboy, théâtre, L’école des loisirs (2017).
  • La plus grande peur de ma vie, roman, L’école des loisirs (2016).
  • Aussi loin que possible, roman, roman, L’école des Loisirs (2015).
  • Cache-cache, théâtre, L’école des loisirs (2015).
  • Et les lumières dansaient dans le ciel, roman, L’école des Loisirs (2014).
  • Plus haut que les oiseaux, roman, L’école des loisirs (2012).
  • Quelque chose de merveilleux et d’effrayant, album illustré par Quentin Bertoux, Thierry Magnier (2012).

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