La mare aux mots
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Natali Fortier

Du berger à la bergère : de Marc Daniau à Natali Fortier

Par 24 juillet 2019 Les invités du mercredi

Cet été encore, on vous propose à nouveau la rubrique du berger à la bergère tous les mercredis. Cette rubrique vous avait tellement plu les trois derniers étés, nous nous devions de la reprendre (il faut dire qu’à nous aussi elle plaît beaucoup) ! Donc tous les mercredis jusqu’à la rentrée, ce sont des auteur·trice·s et des illustrateur·trice·s qui posent trois questions à un·e auteur·trice ou un·e illustrateur·trice de leur choix. Puis c’est à l’interviewé·e d’en poser trois à son tour à son intervieweur·euse d’un jour. Après Fanny Joly et Catharina Valcks, Clémence Pollet et Sandrine Thommen, cette semaine c’est Marc Daniau qui a choisi de poser des questions à Natali Fortier !

Marc Daniau : J’aimerais que tu me parles de ton rapport aux animaux et en particulier aux oiseaux.
Natali Fortier : C’est drôle que tu me poses maintenant cette question, mon prochain livre s’appelle. « I, 2, 3 Volez » tu te doutes de quoi ça parle.
L’oisillon, quand tu en tiens un dans la paume de ta main, avec son cœur qui palpite, sa respiration saccadée, la détresse de son regard, la transparence de sa chair, tellement fragile, fragile, fragile, puis soudain, son cri d’une force bouleversante.
T’agrandis un oiseau à l’échelle 100. Tu te retrouves devant un monstre préhistorique terrifiant, le bec aiguisé, des griffes acérées.
Passer de la vulnérabilité à la férocité.
L’albatros, ce géant, tout en grâce dans le ciel pourtant à l’atterrissage, y’est d’une maladresse inouïe et ça ça me plaît.
La paruline rayée « 12 grammes » et elle traverse l’océan sans escale…
Un oiseau d’accord, ça chante mais ça glousse, ça cancane, ça trompette, zinzinule, turlutte, graille, coquerique, babille et j’en passe, piaille, réclame, bavarde…
Et les noms des oiseaux me réjouissent : corbeau, tourterelle, colibri, merle, pélican, mouette, le manchot, bécassine, la grue, le vautour, alouette… gentille alouette, je te couperai….
Dès mon premier atelier dans les écoles, à partir de trois ans, je demande aux enfants de dessiner, peindre, n’importe quelle forme et ensuite y coller un chapeau pointu.
Je te dis pas le nombre de dessins somptueux d’oiseaux que j’ai vu apparaître sous mes yeux.
Ici à Châlette-sur-Loing ma maison est un nid, il y en a partout.
Est-ce que c’est pour ça que j’aime les dessiner ?
J’ai le goût de te dire aujourd’hui, Marc, que c’est pour le geste de relever la tête si je veux les voir s’envoler.
Seulement un autre animal, sinon. Ça serait trop long.
L’alligator, l’alligator a bercé ma jeunesse. Au Québec dans mon enfance, c’était très facile d’en obtenir au pet shop (je sais c’est révoltant, mais à l’époque je ne m’en rendais pas compte).
Donc j’ai eu Ali et Baba, croque-monsieur et croque-madame. J’avais lu quelque part que pour les endormir il fallait caresser leurs ventres.
Tous les soirs je le faisais, je me souviens de leurs abandons, l’élasticité du cuir et de leurs yeux qui roulaient.
La nuit, je me réveillais souvent affolée de m’être endormie en même temps qu’eux et de les avoir oubliés dans mon lit.
J’en fabrique toujours beaucoup des crocodiles. Ils ont un petit air de Dieux.
J’ai toujours vécu en compagnie d’animaux, je ne pourrais pas m’en passer et même ceux qui n’existent pas sont drôles à dessiner.
L’éventail d’émotions qu’ils suscitent est infini.

Marc Daniau : Comment sais-tu qu’un dessin est terminé ?
Natali Fortier : C’est comme si on était en pleine conversation entre le trait et moi.
Je bois ses paroles, c’est captivant, j’attends une réponse, des explications et tout d’un coup en plein milieu d’une phrase, il s’interrompt, moi je suis là, je veux savoir.
Je suis curieuse.
Je reste suspendue à ses lèvres, frustrée, désireuse…
C’est pile là, que je devrais avoir le courage de quitter mon dessin.
Au moment où je ne sais pas encore ce qu’il veut me dire ou me faire.
J’insiste souvent trop. Mais de moins en moins. J’ai espoir d’y arriver dans vingt, trente ans.

Marc Daniau : Quand tu n’illustres pas, qu’est-ce qui te met en route, en œuvre, au travail ?
Natali Fortier : L’étonnement et l’amour du vivant. La rage de n’être qu’une seule personne.
Le plaisir immense jubilatoire (en espérant que cette sensation ne me quitte jamais)
Et les périodes où je ne vais pas bien, je sais qu’en Faisant, j’aurais quand même moins mal.
Le désir de dire ce que j’ai en tête, j’aurais besoin de beaucoup plus de temps, j’ai la sensation d’en être qu’à un flocon sur l’iceberg…
Je cherche à comprendre quelque chose. C’est pas gagné !
Rire.
Alors. Marc. Les trois questions.
Je serais tenté de te poser les mêmes. C’est que tes questions sont bonnes. Et si tu me les as posées, c’est que le sujet t’intéresse.

Mais j’ai envie de savoir quelle est ta relation avec la matière de tes dessins.
Marc Daniau : Faut que ça vibre, que ça soit costaud, accueillant, chaleureux. Faut que ce soit présent, que ça laisse respirer les personnages et les spectateurs. Donner à voir la matière c’est une manière d’affirmer que cela n’est qu’une image fabriquée et non pas un simulacre de réel, et ainsi en montrant les ficelles, les coutures comme dans un spectacle de marionnettes j’installe une distance avec le sujet du dessin. Faut pas que ça soit joli. Faut pas que ça autorise à me dire vous avez un joli coup de crayon. Faut pas que ça intimide.
Mais bon, surtout j’aime la pâte, la gouache sans eau, l’huile à la brosse rêche et les coups de crayon qui se mêlent à la fibre du papier. J’aime Les traces, les vibrations, que ça palpite. J’aime que les couleurs parlent se répondent quelles se montent le bourrichon, quelles klaxonnent aux pupilles, c’est plus fort que moi.
Le contact de l’outil avec le support m’est très important. Je n’aime ni l’acrylique ni peindre sur toile, j’aime le papier, le carton, le bois, les miroirs, et j’aimerais bien peindre sur des surfaces rouillées. Souvent quand je fabrique/bricole mes images j’ai en tête ces mots : La peau du monde.

Natali Fortier : Je me souviens aussi de tes grandes affiches pour le théâtre, est-ce que tu pourrais me raconter comment cela se passait?
Marc Daniau : Alors il y avait un thème par saison et une douzaine de pièces/spectacles. En mai l’équipe me briefait et me donnait les dossiers des spectacles et les textes. Et puis je lisais tout ça et je crobardais dans plein de directions autour du thème et des spectacles, et puis je revenais avec mon carnet de croquis et ils choisissaient les dessins/idées qui leur plaisaient et les directions qu’il fallait encore creuser. En juillet il fallait imprimer le programme, l’affiche de saison et souvent le premier spectacle de la rentrée. Des fois je travaillais avec les metteurs en scène, des fois non. Pendant les 10 ans qu’a duré cette aventure, je n’ai vu le spectacle avant de faire l’affiche qu’une seule fois. J’ai découvert des textes, des metteurs en scène, des acteurs/actrices, des traductrices. Il y a eu des émerveillements fabuleux et des ennuis rasoirs. Personnellement aussi il y a eu des moments de grâces et des compromis douloureux. J’ai pris conscience de l’exigence et de la fragilité des formes de spectacles vivants. J’ai pu aussi changer formellement les propositions, il y a eu deux saisons à la gouache et puis de l’huile sur papier et de l’huile sur bois avec fond blanc. J’avais aussi une grande liberté pour les dessins en noir et blanc dans les programmes de saison. Et j’ai eu la chance de pouvoir exposer deux fois dans les murs de ce théâtre et d’échanger quelques mots avec le visionnaire Jack Ralite. J’y ai aussi beaucoup emmené mes enfants, ma famille. Vous pouvez voir des traces de tout ça sur mon site : www.marcdaniau.fr.
Les grandes affiches celles qui étaient affichées dans le métro étaient imprimées en sérigraphie, et sont en soi des objets magnifiques aux couleurs éclatantes, du miel pour nos mirettes loin des tristes joies du numérique.

Natali Fortier : Et aussi le mouvement. Cela rejoint ta question sur comment terminer un dessin.
Pour toi, que demandes-tu à un dessin ?
Marc Daniau : Le mouvement : J’adore faire marcher, courir, voler les personnages, les animaux, je dessine contre l’immobilisme, contre l’ennui, contre l’essoufflement, le geindre, le râle, la camarde.
J’aime à croire que j’ai réussi un dessin quand en représentant un instant très court, le spectateur y saisit ce qu’il s’est passé l’avant et l’après du moment illustré.
J’aime recréer une sensation d’espace autour des personnages qui sont toujours au centre de mes images comme de mes préoccupations. Et puis il me faut installer la bonne distance pour que le spectateur soit en empathie sans être voyeur. Il y a une vulgarité constitutive dans les images, j’essaye d’en débarrasser nos regards et quand c’est impossible j’essaye de l’assumer.
Mais surtout il faut que l’image soit comme un gouffre, une montagne, une fenêtre, une faille spatio-temporelle à la surface du papier. Elle doit captiver, piéger les regards mais avec une certaine éthique qui me vient de je ne sais où et que je peine à expliquer.
Ça peut paraître sérieux dit comme ça mais il y a du jeu et beaucoup de plaisir à bricoler tout ça, et souvent de la joie quand le résultat m’étonne, qu’il surpasse ce que j’avais en tête. Je crois que c’est pour ça que je continue, pour la joie.

Bibliographie sélective de Natali Fortier :

  • Loin de Garbo, illustration d’un texte de Sigrid Baffert, Les éditions des braques (2018), que nous avons chroniqué ici.
  • L’amour, ça vaut le détour, texte et illustrations, Albin Michel Jeunesse (2016).
  • D’une rive à l’autre, illustration d’un texte de Cécile Roumiguière, À pas de loups (2016), que nous avons chroniqué ici.
  • Marcel et Gisèle, texte et illustrations, Le Rouergue (2015).
  • La folle journée de Colibri, texte et illustrations, Albin Michel Jeunesse (2013).
  • Reviens, avec Olivier Douzou, Le Rouergue (2013).
  • Conte à bascule, texte et illustrations, L’art à la page (2011).
  • Sur la pointe des pieds, texte et illustrations, L’atelier du poisson soluble (2008).
  • J’aime l’été…, texte et illustrations, Albin Michel Jeunesse (2006).
  • Lili plume, texte et illustrations, Albin Michel Jeunesse (2004).
  • Six cailloux blancs sur un fil, illustration d’un texte de Cécile Gagnon, Albin Michel Jeunesse (1998).

Retrouvez Natali Fortier sur son site : https://natalifortier.autoportrait.com.

Bibliographie sélective de Marc Daniau :

  • Adi de Boutanga, illustration d’un texte d’Alain-Serge Dzotap, Albin Michel Jeunesse (2019)
  • Princesse Mabelle, texte et illustrations, Seuil Jeunesse (2018), que nous avons chroniqué ici.
  • Mon chien, papa et moi, illustration d’un texte de Raphaële Frier, À pas de loups (2018), que nous avons chroniqué ici.
  • Ruby tête haute, illustration d’un texte d’Irène Cohen-Janca, Les éditions des éléphants (2017), que nous avons chroniqué ici.
  • Comme un géant, texte illustré par Ivan Duque, Thierry Magnier (2017).
  • Loup ?, collectif, Association Mange-Livres (2013), que nous avons chroniqué ici.
  • Je suis le chien qui court, texte et illustrations, Seuil Jeunesse (2013).
  • Tous à poil !, co-écrit avec Claire Franek, Le Rouergue (2011).
  • Neuf couleurs de peur, illustration d’un texte d’Annie Agopian (2010).
  • L’arbre, texte et illustrations, Seuil Jeunesse (2007).
  • Coquin Colin, texte illustré par Ronan Badel, Thierry Magnier (2002).

Le site de Marc Daniau : http://www.marcdaniau.fr et le blog collectif CITRON : http://danslecitron.blogspot.fr/search/label/Marc%20Daniau

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Un mur, deux rives et la guerre

Par 4 août 2017 Livres Jeunesse, Médias

Aujourd’hui, des albums où l’Histoire s’invite. Il sera question de Seconde Guerre mondiale et de chute du Mur de Berlin. Et, puisqu’on parle d’Histoire, je vous proposerai deux revues sur le sujet.

D’une rive à l’autre
Texte de Cécile Roumiguière, illustré par Natali Fortier
À pas de loups
16 €, 270×170 mm, 40 pages, imprimé en Belgique, 2016.
Léonie se marie
Texte d’Isabelle Wlodarczyk, illustré par Sonia Maria Luce Possentini
Lirabelle
19 €, 235×305 mm, 24 pages, lieu d’impression non indiqué, 2016.
Un air de violoncelle. 1989, la chute du Mur de Berlin
Texte d’Adèle Tariel, illustré par Aurore Pinho E Silva
Kilowatt dans la collection Un jour ailleurs
15,80 €, 195×270 mm, 48 pages, imprimé en Pologne, 2016.

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Les invité.e.s du mercredi : Gaëlle Mazars, Cécile Roumiguière et Natali Fortier

Par 22 février 2017 Les invités du mercredi

Aujourd’hui, j’ai eu envie d’en savoir plus sur l’auteure d’un album sorti il y a peu chez Hélium, Muséum Dinos : Gaëlle Mazars ! Ensuite, c’est avec Cécile Roumiguière et Natali Fortier que nous avons rendez-vous pour la rubrique Parlez-moi de… Ensemble, elles reviennent sur leur album, D’une rive à l’autre. Bon mercredi à vous !


L’interview du mercredi : Gaëlle Mazars

Présentez-nous de votre dernier album, Muséum Dinos, paru chez Hélium
Muséum Dinos est la suite de Cache-cache dinos. Ces deux histoires mettent en scène Yvette et Roger, des petits dinosaures malins à qui il arrive quelques (més)aventures. Ces livres sont des prétextes pour donner à voir aux enfants la réalité sous un autre angle.
Et si les gros dinosaures n’avaient pas vraiment disparu et dormaient sous les collines et les montagnes ?
Et si nos muséums étaient remplis d’animaux qui font semblant d’être immobiles pour qu’on les laisse tranquilles ?
Et si les enfants étaient finalement, eux aussi, de drôles d’animaux et qu’eux seuls avaient accès à ces secrets bien gardés ?

C’est le deuxième album que vous sortez avec Jean-Baptiste Drouot, pouvez-vous nous parler de cette collaboration ?
Jean-Baptiste est un ami. C’est en espérant qu’il l’illustre que j’ai écrit la première histoire. Et je n’ai pas été déçue : dès les premières ébauches, il a su apporter sa sensibilité, son humour et ses super idées.
Pour Cache-cache dinos, nous n’avions aucun impératif, nous avons pris notre temps. Nous avons beaucoup échangé, et finalement ce premier livre est le résultat d’un vrai travail d’équipe.
La conception du deuxième a été un peu différente. Nous avions un délai à respecter et de nouvelles contraintes. Concevoir une suite s’avère plus compliqué, je trouve, qu’écrire un album « unique ». Nous avons travaillé chacun de notre côté. Mais quand il y avait une difficulté, quand je bloquais sur le texte ou lui sur une image, on essayait de se trouver l’un l’autre des solutions, bien épaulés aussi par Gilberte Bourget notre éditrice.

Pouvez-vous nous dire quelques mots sur votre parcours ?
J’ai toujours aimé les livres, le papier, les histoires, mais après un bac littéraire, je ne savais pas vraiment ce que je voulais entreprendre. J’ai entamé des études d’Histoire et d’histoire de l’art. C’était passionnant. Mais je ne voyais pas d’application concrète et professionnelle à tout ça. Alors j’ai changé de cap avec un BTS édition. La bonne idée ! Il m’a ouvert les portes de l’école Estienne : l’école du livre, le support de toutes les histoires, le Saint Graal ! C’est là, qu’en plus de m’être nourrie de graphisme, d’images, de typographies, de concepts et de belles rencontres, je me suis mise, grâce à mon professeur de français, à écrire des nouvelles.
Aujourd’hui je suis graphiste. Je fabrique des images qui racontent des histoires, des images qui ont du sens, enfin, j’espère.

Quelles étaient vos lectures d’enfant, d’adolescente ?
Quand on était enfants, on se racontait beaucoup d’histoires avec mon petit frère ou avec mes ami.e.s, pour s’endormir, pour rêver, pour jouer. Des histoires qu’on avait lues et qui nous avaient plu, des histoires qu’on inventait aussi. Chacun notre tour, on essayait d’imaginer une histoire meilleure que la précédente.
Petite fille, je dévorais les Astrapi, J’aime lire et Je bouquine. Je me souviens aussi particulièrement d’un des premiers vrais livres que j’ai lus toute seule : Les Malheurs de Sophie. Ce livre était un très bel objet. Un livre relié comme un livre de grand, avec une couverture qui n’avait rien des codes enfantins, presque comme une tapisserie en toile de Jouy. Mais cette histoire, je ne l’ai pas du tout aimée. C’était la première fois que ça m’arrivait. (Note pour plus tard : il faudrait que je la relise aujourd’hui.)
Adolescente, je me suis prise de passion pour les romans historiques, les sagas, les gros livres, les pavés. Si, en plus de l’Histoire, j’y trouvais une histoire d’amour en filigrane, je n’en décrochais pas ! Entre deux, je piquais les BD de mes frères.

Quelques mots sur vos projets ?
J’ai récemment soumis quelques histoires à mon éditrice. Je croise les doigts ! D’autres sont encore en germination. Il est question de fées, de voyages, d’amour, de différence…
Je nourris aussi le défi secret de mener à terme un projet de A à Z : texte et illustrations. Mais il me faudra d’abord me débarrasser de quelques complexes. Ce n’est donc peut-être pas pour tout de suite !

Bibliographie :

  • Muséum dinos, texte illustré par Jean-Baptiste Drouot, Hélium (2016).
  • Cache-cache dinos, texte illustré par Jean-Baptiste Drouot, Hélium (2015).


Parlez-moi de… D’une rive à l’autre

Régulièrement, on revient sur un livre qu’on a aimé avec son auteur.e, son illustrateur.trice et/ou son éditeur.trice. L’occasion d’en savoir un peu plus sur un livre qui nous a plu. Cette fois-ci, c’est sur D’une rive à l’autre, que nous revenons avec son auteure (Cécile Roumiguière) et son illustratrice (Natali Fortier).

Cécile Roumiguière, auteure:

De « Entre deux rives, Noël 43 » à « D’une rive à l’autre »

Entre deux rives est mon premier album réédité, et j’en suis très heureuse ! Sa première version, D’une rive à l’autre, Noël 43, n’était plus disponible depuis un moment, et j’aime tellement le travail de Natali !

Revenons au commencement…

Il était une fois, une éditrice qui me demande si j’ai des idées pour une histoire de Noël. Je n’ai alors écrit qu’un album, À l’ombre du tilleul (illustré par Sacha Poliakova), et je suis ravie qu’on me demande d’en écrire un autre. Mais Noël n’est pas un sujet auquel j’aurais pensé toute seule, je ne suis pas très Père Noël, ni sapin enguirlandé, encore moins crèche ou santons. La demande reste quand même présente dans ma tête. Je réfléchis à ce que représente Noël. Au-delà du côté commercial, au-delà du religieux, Noël marque le passage d’une saison à une autre, la sortie de l’hiver, la (re)naissance, la réconciliation…
Quelques jours après, j’écris d’un jet ce qui allait devenir Entre deux rives… Un texte plus long que ce qu’on gardera dans l’album*, mais l’essentiel est là.

Du fin fond de l’enfance

L’histoire se passe en Aveyron, sur les terres de la famille de ma mère. Je lui fais lire l’histoire. Elle me téléphone, me demande comment je savais que « la Dourdou » était fâchée avec mon grand-père et qu’elle était « accoucheuse »… Je ne le savais pas. Ou plutôt, je ne savais pas le savoir. J’ai dû entendre les adultes parler de ces histoires de fâcheries toute petite, les enterrer tout au fond de ma mémoire d’enfant, elles ont refait surface avec l’écriture. Cette sensation d’avoir puisé dans des lieux insoupçonnés de l’enfance colore le lien que j’ai avec cet album. Un lien d’autant plus fort que ma demande côté illustrations est suivie : Natali Fortier va illustrer l’album !
Natali qui trace avec ses couleurs des dessins sur papier noir, qui gratte pour refaire naître le noir et éclabousser de douceur toute l’illustration. Natali qui cherche à la bibliothèque des intérieurs des années quarante pour rester au plus près de l’histoire et fait brouter un caribou près de l’église d’un village aveyronnais… Je ne pouvais rêver mieux !

Une vie d’album

L’album sort pour Noël 2006. Je découvre à cette occasion que les saisons sont courtes en librairie : dès Noël passé, le livre disparaît des tables, sauf chez quelques libraires qui le suivent et le mettent en avant longtemps (merci à « L’Oiseau Lire » à Évreux, entre autres belles librairies). Avec Natali, on reprend nos droits quelques années plus tard.
En 2013, Carole Chaix me présente Laurence Nobécourt qui monte sa maison d’édition « À pas de loups ». Elle n’a ni format ni idée préconçue, que l’amour des beaux livres, des illustrations fortes, atypiques, et des histoires où le sens et le style se font écho. Plus tard, en pleine création de S’aimer, je lui parle de Entre deux rives… Elle aime l’histoire, elle aime les illustrations… elle dit « banco ».

La renaissance

Natali est d’accord aussi. On a toutes les deux beaucoup d’interrogations. Le travail qu’on a fait en 2005 ne correspond plus à ce qu’on fait aujourd’hui. Nos styles, nos façons d’écrire, d’illustrer, bougent, évoluent. Faut-il retoucher le texte, l’image ? Ou laisser en l’état ? Avec Laurence, on se met d’accord assez vite sur le fait de garder texte et images tels qu’ils sont mais d’épurer la maquette, de donner plus d’air au livre, aux images, en enlevant des fonds. La couverture aussi sera retravaillée.

Et le titre…

Le titre de l’album de 2006 avait été sujet de discussions infinies, il était le résultat un peu bancal d’un compromis. Avec Natali, on a profité de cette nouvelle parution pour en trouver un plus évident, tout en gardant l’idée de « rive » pour préserver le lien avec la première version.
D’une rive à l’autre a retrouvé le chemin des librairies en octobre dernier. En juin prochain, avec Natali et Laurence, on ira le lire et le présenter au Mémorial de la Shoah…

D’une histoire l’autre

*Pour la petite histoire, cette partie du texte qui a été coupée, une histoire d’oiseau et de couteau, est en train de renaître dans un nouveau projet. Les histoires rebondissent les unes sur les autres, des surgeons naissent sur des branches coupées, des personnages font le lien entre un roman et un album, une toile se tisse… non pas d’une rive mais… « d’une histoire à l’autre ».

Natali Fortier, illustratrice:

Lorsque j’ai lu le texte de Cécile pour la première fois, j’en ai frissonné, et ce qui est encore plus fort, c’est qu’à chaque fois, il me fait le même effet.

Lors de la première parution, j’avais fait une quantité de dessins impressionnants car c’était un film qui se déroulait dans ma tête.

Les mouvements, les focus, plan en travelling, j’avais envie de tout balancer ce que je voyais.

Dix ans plus tard, Laurence, Cécile et moi on était toutes les trois d’avis qu’il fallait épurer, laisser respirer les mots de Cécile… du souffle dans l’image.

Des pages à suivre comme les pas d’Élise dans la neige.

Je suis très heureuse qu’il ait une seconde vie.

Les saisons ont passé entre les deux rives, entre les deux maisons d’édition, mais ce texte est au présent continuellement.


D’une rive à l’autre
Texte de Cécile Roumiguière, illustré par Natali Fortier.
Sorti chez À pas de loups (2016).

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