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Les invité·e·s du mercredi : Julien Béziat, Michaël Escoffier et Roland Garrigue

Par 27 mars 2019 Les invités du mercredi

Aujourd’hui, nous partons à la rencontre de Julien Béziat, auteur de superbes albums et créateur de Berk le doudou ! Ensuite, Michaël Escoffier et Roland Garrigue nous racontent la naissance de l’adorable Princesse Kevin. Bon mercredi à vous !


L’interview du mercredi : Julien Béziat

Pouvez-vous nous parler de votre parcours ?
Après des études d’arts plastiques longues (licence, master, agrégation et doctorat), j’ai été prof d’arts plastiques en collège puis à la fac de Bordeaux Montaigne, où j’enseigne à temps plein depuis 2011. En parallèle, j’ai toujours dessiné toutes sortes de choses, et j’ai très vite été attiré par les albums jeunesse, sans doute par leur forme brève et concise, à travers laquelle il faut arriver à dire beaucoup, avec peu.
J’ai proposé mon premier projet d’album aux éditions Pastel (antenne belge de l’École des loisirs) en 2010, Mäko, et il est sorti l’année suivante : c’était déjà formidable ! En plus, ce premier album a reçu ensuite une Pépite au salon du livre et de la presse jeunesse de Montreuil, ce qui m’a encouragé à poursuivre… J’ai aussi la chance d’avoir rencontré Odile Josselin, éditrice chez Pastel, elle a choisi de publier mon premier livre, et m’a toujours suivi sur les projets suivants, même très différents des précédents. J’ai pour le moment 5 albums publiés depuis 2011 chez Pastel, un nombre limité car je suis donc enseignant-chercheur en Arts plastiques en même temps, difficile parfois de tout concilier d’ailleurs ! J’ai l’impression d’avoir encore beaucoup de choses à explorer, et pas mal d’envies et d’idées d’albums dans mes tiroirs… J’espère donc être encore un peu au début de mon parcours d’auteur illustrateur.

Où trouvez-vous l’inspiration pour vos histoires ?
Souvent des lieux et de ce qu’ils contiennent d’histoires, de rêveries et d’imaginaires. Par exemple, dans Le bain de Berk (Pastel, 2016), la première envie est de proposer un album qui se passera entièrement dans une baignoire. C’est à la fois très limité, et très stimulant : comme pour un enfant qui s’amuse avec ses jouets de bain, une simple baignoire peut devenir une piscine avec son plongeoir (le robinet…), une mer de brume, un océan déchainé, etc. J’ai très vite pensé que le bain c’est aussi un lieu particulier pour les sons, les glouglous, les bruits étouffés par la mousse. À partir de ces différentes situations, peu à peu le récit prend forme et se construit, et les personnages apparaissent en fonction de leur rôle dans l’histoire. À vrai dire, on n’a pas toujours une idée très claire au départ de ce que l’on veut faire, cela part d’une envie, d’un croquis, d’une anecdote, d’un détail observé, mais qui accrochent, nous touchent d’une manière particulière, et donnent envie de produire des images et des histoires.

Vous êtes à la fois auteur et illustrateur de vos albums : comment se passe l’élaboration de vos livres ? Travaillez-vous d’abord sur le texte ou sur l’image ?
Je commence toujours par dessiner, souvent de minuscules croquis, mais qui me permettent de penser l’histoire en images, d’avoir une vue d’ensemble sur la succession des images et la structure des doubles pages. Il y a aussi pas mal de dessins plus précis faits sur des carnets, de personnages, de lieux, de situations : beaucoup de ces croquis ne se retrouveront pas dans l’album au final, mais ils sont un passage nécessaire. Textes et images se précisent ensuite ensemble, et sont pensés simultanément car sont indissociables. Mes textes sont enfin toujours pensés à haute voix, car ce sont souvent des livres qu’on lit aux enfants, et j’aime jouer sur les sons, les bruits, les différences de rythme dans le récit, cela m’amuse beaucoup. J’espère donc que petits et grands s’amusent aussi à les lire !
Mais c’est une cuisine vraiment personnelle, et chaque auteur illustrateur travaille différemment, certains ont besoin d’écrire l’ensemble du texte par exemple avant de commencer à dessiner. Et ces manières de travailler diffèrent aussi selon les albums.

Votre dernier album, La nuit de Berk, met particulièrement en avant le travail sur la lumière. Quelles techniques d’illustration utilisez-vous ?
Pour La nuit de Berk j’ai fait plusieurs essais, et la présence du noir, des nombreuses zones d’ombre, m’a finalement encouragé à choisir une technique mixte avec une grande partie numérique et un dessin final à la tablette : cela me permettait d’ajuster les couleurs et lumières, car l’intérêt de cet album est de jouer sur le point de vue, ce que l’on perçoit et ce qu’on imagine, ce qui est dans la lumière ou dans l’ombre… Cela a d’ailleurs été un peu compliqué de trouver un équilibre dans les zones sombres, l’image est toujours plus claire et lumineuse sur un écran, et il faut travailler aussi en fonction des premières épreuves d’imprimerie pour essayer d’obtenir l’effet désiré sur le papier imprimé.
Dans tous les cas, j’aime chercher une technique qui va s’adapter au mieux à l’idée du livre. Pour les trois albums dans lesquels on retrouve le personnage de Berk par exemple, les outils utilisés sont différents en fonction des lieux représentés. Dans Le Mange-doudous (Pastel, 2013), tout se passe dans une chambre, il y a des tissus, des peluches… il fallait quelque chose de « chaud », et le plus pertinent a été de travailler sur un papier épais avec une technique très simple, peinture et gros crayons. Pour l’album suivant, Le bain de Berk, le lieu est différent : la baignoire, avec ses carreaux, ses brillances, ses transparences, ses jouets en plastiques… J’avais plus de mal à traduire cela avec peinture et crayons, et j’ai finalement trouvé qu’une technique tout numérique permettait de mieux travailler toutes ces textures, et cet aspect artificiel des matériaux.

Quelles étaient vos lectures d’enfant, d’adolescent ?
Toutes sortes de lectures, il y avait beaucoup de livres à la maison. Des albums pour enfants, plein de bandes dessinées (j’ai deux grands frères, ce qui m’a permis d’arriver au milieu d’une belle collection de BD !), et des romans.

Quelques mots sur vos prochains projets ? Est-ce qu’une nouvelle aventure de Berk le Doudou est prévue ?
Peut-être que l’on verra un nouveau Berk en effet un de ces jours ! Mais avant, j’espère pouvoir faire un album encore différent. Il est difficile d’en dire plus car j’en suis au début, aux premières images, mais si tout va bien on devrait le voir sortir au printemps 2020.

Bibliographie :

  • La nuit de Berk, l’école des loisirs (2018), que nous avons chroniqué ici.
  • Le bain de Berk, l’école des loisirs (2016), que nous avons chroniqué ici.
  • Alors, ça roule ?, l’école des loisirs (2015).
  • Le Mange-doudous, l’école des loisirs (2013), que nous avons chroniqué ici.
  • Mäko, l’école des loisirs (2011).

Parlez-moi de… Princesse Kévin

Régulièrement, on revient sur un livre qu’on a aimé avec son auteur·trice, son illustrateur·trice et son éditeur·trice. L’occasion d’en savoir un peu plus sur un livre qui nous a interpellés. Cette fois-ci, c’est sur Princesse Kevin que nous revenons avec Michaël Escoffier et Roland Garrigue. Nous n’avons malheureusement pas eu de réponse de l’éditrice.

Michaël Escoffier (auteur):
La première version de Princesse Kevin que j’ai écrite date de 2015.
Comme souvent, c’est le titre qui s’est imposé en premier. Je voulais vérifier l’hypothèse farfelue selon laquelle n’importe quel livre avec le mot Princesse dans le titre se vendait comme des petits pains. J’ai cherché quel autre mot on attendrait le moins après Princesse, histoire de jouer un peu avec les stéréotypes, et Kevin s’est imposé assez vite. Restait à imaginer la trame de l’histoire, les circonstances dans lesquelles un enfant nommé Kevin se retrouvait en princesse et jusqu’où ça le mènerait.
C’est en général le processus que je suis pour un nouveau projet. D’abord le titre, puis l’histoire. Je me comporte comme un lecteur qui déambule dans une bibliothèque remplie de milliers d’ouvrages, et qui va être attiré par un titre, ou une image de couverture, et va avoir envie d’ouvrir le livre pour découvrir ce qui s’y cache.
Un fois l’histoire achevée, je l’ai proposée à Roland Garrigue, avec qui j’avais envie de travailler depuis longtemps. Il me semblait capable d’insuffler à Kevin toute la légèreté nécessaire pour faire de la lecture de cette histoire un moment de plaisir. Le projet est passé entre les mains de plusieurs éditeurs avant d’atterrir sur le bureau de Karine Leclerc (P’tit Glénat). Ce n’est pas un album facile à défendre, et il fallait qu’on trouve la personne qui avait envie de nous accompagner sur ce projet, plus par conviction personnelle, parce qu’elle était sensible au sujet, que par intérêt financier (car nous n’imaginions pas en vendre beaucoup).
On a pas mal échangé sur ce qu’on voulait montrer et comment on allait le montrer. Il y a d’abord eu un casting pour savoir qui interpréterait le rôle de Kevin. Roland a dessiné tout un tas d’enfants différents et nous nous sommes accordés sur le même. Puis l’histoire a un peu évolué au fil des différents story-boards. C’est une étape souvent nécessaire pour tester différentes versions et mettre de l’huile dans les rouages de l’histoire. Est venu ensuite le choix des couleurs, et le rose s’est imposé assez vite. On avait conscience que c’était sans doute un obstacle pour pas mal de lecteurs potentiels. Un livre rose, avec un garçon comme personnage principal : on prenait le risque de se couper à la fois du lectorat masculin et féminin. Mais on voulait aller au bout de notre démarche, et Karine nous a suivis.
Finalement, le succès du livre est inespéré. Et j’ose croire que ce n’est pas uniquement parce qu’il y a le mot princesse dans le titre.

Roland Garrigue (illustrateur):
C’est Michaël qui m’a proposé le texte. Ce n’est pas si fréquent et ça mérite d’être souligné : l’auteur m’a directement envoyé son texte et non un éditeur… ce qui augmente le risque en travaillant sur un projet qui risquerait d’être refusé mais ce qui laisse le temps à la réflexion et aux premières recherches avant d’aller le proposer. En général ça laisse la possibilité d’aller dans des directions plus surprenantes et d’essayer de nouvelles techniques. Aussi j’ai tout de suite adoré le titre du projet : dès que je me le répète il me fait rire ! Je connaissais le travail de Michaël avec Mathieu Maudet et j’ai été séduit par ce projet surprenant et plein d’humanité. J’ai fait quelques essais et ensuite Karine l’a accepté ! Il n’y avait plus qu’à… Quand je fais des rencontres dans les écoles, je parle de mes livres en cours de réalisation aux enfants… j’ai immédiatement compris à quel point ce projet avait du sens et de l’importance en voyant la réaction des enfants et surtout des garçons quand ils découvraient les portraits de princesse Kevin !!! Les questions un peu provocatrices que l’histoire abordent avec subtilité et humour et en laissant beaucoup de liberté dans les réponses sont très adaptées aux enfants que j’ai vus. Je suis très content d’avoir eu un texte comme celui-ci à illustrer et j’aimerais assister à des lectures dans les classes ! Hihi !
C’est dans les classes aussi que j’ai acquis la conviction que la robe de Kevin devait être rose et même un rose flashy ! Karine nous a suivis en acceptant qu’on utilise un ton direct rose fluo. J’étais très anxieux du résultat parce que pour l’inclure dans des images faites à la main c’était expérimental et un peu risqué. En découvrant le livre (alors que ce n’est pas souvent le cas) ça a été une super bonne surprise ! 


Princesse Kevin

Texte de Michaël Escoffier, illustré par Roland Garrigue
sorti chez P’tit Glénat (2018),
chroniqué ici.

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Les invité·e·s du mercredi : Myren Duval, Claire Lebourg et Christelle Renault

Par 6 mars 2019 Les invités du mercredi

Aujourd’hui, nous partons à la rencontre de Myren Duval, dont le dernier roman, Mon chien Dieu et les Pokétrucs, avait été un de mes gros coups de cœur. Ensuite, Claire Lebourg et Christelle Renault nous disent tout sur le délicieux Quelle horreur !. Bon mercredi !


L’interview du mercredi : Myren Duval

Pouvez-vous nous parler de votre parcours ?
Maternité – Picardie – Le Caire – Katmandou - ? – Tombeau

Votre roman Mon chien, Dieu et les Pokétrucs aborde la guerre en Syrie et l’accueil des réfugié·e·s, perçus à travers le regard d’une petite fille. Est-ce que ce sont des thèmes qui vous sont chers ? Et pourquoi avoir choisi ce point de vue pour l’évoquer ?
Parce que si vous dites à des adultes : « Il y a ces gens dehors qui n’ont nulle part où aller », ils répondent « oui horrible mais bon chômage tout ça pas évident danger choc culturel sécurité et puis toute la misère bah non dans le gymnase pas possible mardi j’ai Pilates », alors que les enfants sont plus pragmatiques, moins frileux, ils vous regardent comme si vous aviez oublié de réfléchir et ils disent : « ben ils ont qu’à venir chez nous ».

Y a-t-il des sujets que vous n’avez pas osé aborder dans ce roman ? Pensez-vous que l’on peut tout évoquer en littérature jeunesse ?
Pas osé, non, pas eu l’occasion, oui. J’imagine que l’on peut tout évoquer en littérature jeunesse, par petites touches, comme Marie-Sabine Roger dans À la vie, à la… Elle parle de la maladie/mort d’un enfant condamné avec des mots inventés, un univers tellement imagé et parlant. Le thème est dramatique, le livre est poétique et touchant.
Puisque vous me posez cette question et que je lis en ce moment My absolute Darling, de Gabriel Tallent, je pense évidemment à tous ces thèmes tabous : maltraitance, inceste, violences sexuelles, et je me demande s’ils ont déjà été abordés en littérature jeunesse et si oui, comment ? (on a le droit de poser des questions à l’interviewer ?)

Oui, on a souvent parlé de livres qui parlent de ces sujets, on vous donnera quelques conseils à l’occasion ! Mais revenons à nos moutons… Comment s’est passée la collaboration avec Charles Dutertre qui a illustré le texte ?
L’éditeur a envoyé le manuscrit à Charles Dutertre qui a accepté de l’illustrer. J’ai reçu les premiers dessins : Pauline en pantalon à rayures et en chaussettes. Comme j’adore les pantalons à rayures et que Charles adore les chaussettes, on a accepté de travailler ensemble.

Quelles étaient vos lectures d’enfant, d’adolescente ?
Je ne sais pas/plus. Mes parents disent : La comtesse de Ségur, Le club des cinq, et le dictionnaire (?!) Enfant, je me souviens d’avoir beaucoup aimé Primprenelle et le poireau farceur (oui, pour moi aussi c’est mystérieux). Puis Mon bel oranger, de Jose Mauro de Vasconcelos dont je garde vraiment un souvenir intense, je trouvais ce livre formidable, cet oranger dans le jardin… celui-ci je vais le relire.

Avez-vous quelques coups de cœur en littérature jeunesse à nous faire partager ?
La rédaction, d’Antonio Skarmeta, un album puissant sur la dictature de Pinochet
Là où vont nos pères, de Shaun Tan, une BD magnifique, sans texte, sur l’exil.
Un petit chaperon rouge de Marjolaine Leray et C’est un livre de Lane Smith, qui m’amusent infiniment.
Et j’aimerais lire Les riches heures de Jacominus Gainsborough de Rebecca Dautremer parce que les illustrations sont splendides (pour mes proches qui liraient cette interview : j’aimerais vraiment lire ce livre mais malheureusement je ne l’ai pas).

Peut-on en apprendre un peu plus sur vos prochains projets ?
J’ai « terminé » un manuscrit qui est un presque huis-clos mère alcoolique/fillette, un texte que j’aime beaucoup dont mon éditeur doit précisément me parler demain (croisez les doigts s’il vous plaît, merci), un roman pour adolescents en cours d’écriture, et un très grand projet de livre illisible dont je ne peux absolument pas vous parler car évidemment c’est un concept inédit 😉

Bibliographie :

  • Mon chien, Dieu et les Pokétrucs, roman illustré par Charles Dutertre, Le Rouergue (2018), que nous avons chroniqué ici.
  • Emmène-moi Place Tahrir, roman, L’Harmattan Jeunesse (2014).

Parlez-moi de… Quelle horreur !

Régulièrement, on revient sur un livre qu’on a aimé avec son auteur·trice, son illustrateur·trice et/ou son éditeur·trice. L’occasion d’en savoir un peu plus sur un livre qui nous a interpellés. Cette fois-ci, c’est sur Quelle horreur ! que nous revenons avec son autrice et illustratrice Claire Lebourg et son éditrice Christelle Renault.

Claire Lebourg, autrice et illustratrice:
Parfois l’idée d’un livre démarre avec un dessin et c’est ce qu’il s’est passé pour Quelle horreur !
J’avais dessiné une petite fourmi en train de peindre dans son atelier pour l’offrir à une illustratrice amie dont j’aime beaucoup le travail : Colette Portal. C’était au moment où son livre La Vie d’une Reine avait été réédité par Michel Lagarde (un livre magnifique avec des dessins de fourmis qui me touchent beaucoup).
Voici le dessin en question :

Plus tard, je me suis dit qu’un petit insecte dans un atelier était une bonne idée pour démarrer un livre. Pour l’histoire, j’ai tout de suite pensé aux nombreux enfants que je croise dans les ateliers et rencontres scolaires. Il m’arrive d’être très surprise par leurs réactions. Parfois, un enfant fait un dessin magnifique mais se met à pleurer car il le trouve raté et n’arrive pas à gérer l’énorme pression qu’il s’est lui-même infligé.
Après avoir posé le décor, une artiste papillon dans son atelier, j’ai pensé que confronter ses œuvres au regard de ses amis (qui viennent gentiment poser), pouvait créer des situations très drôles et amener l’enfant à se poser la question de ce qui est réussi, de ce qui ne l’ait pas, bref de la subjectivité totale d’un dessin.
Paty finit par douter bien sûr, mais elle continue à travailler, ce qui me semble être un message important… Pour tout le monde !
Pour ce qui est des illustrations, j’ai moi-même beaucoup douté. Pour l’atelier en lui-même, c’était assez facile, je me suis inspirée d’ateliers d’artistes qui me faisaient rêver.

 

Mais cela a été plus difficile pour les personnages. Christelle (mon éditrice) a reçu de très nombreuses versions pendant de longs mois.
Même à la fin, quand je pensais avoir terminé, j’ai réalisé qu’une chose ne fonctionnait pas : j’avais dessiné moi-même les œuvres de Paty accrochées dans la galerie. Graphiquement, ça ressemblait trop aux dessins de mon livre, ça n’allait pas du tout.
De nouveau, j’ai pensé aux enfants et à leur manière de dessiner, souvent très expressive, que j’adore. J’ai donc demandé aux neveux d’un ami, Lucien et Louise, de faire les portraits d’Isabelle, Pierre et Mona. Je leur ai donné des plumes, de l’encre, de l’aquarelle et des papiers découpés pour qu’ils soient dans les mêmes conditions de création que Paty. Et ils ont fait des dessins superbes, naïfs et sensibles, drôles, touchants et surtout en parfait décalage avec mes propres dessins, ce qui était vraiment nécessaire.

Après ça, j’étais soulagée car il était très important que ces portraits soient réussis pour que l’histoire fonctionne.
J’ai aussi créé une page sur laquelle les enfants peuvent directement dessiner en espérant secrètement retrouver quelques œuvres d’enfants dans mes livres d’ici quelques années, dans un vide-grenier par exemple !

Christelle Renault, éditrice chez L’école des loisirs:
Quand Claire m’a envoyé son projet, j’ai tout de suite été charmée par son histoire (très originale), ses dialogues (très drôles), son héroïne (très touchante), ses modèles (très expressifs), et bien sûr son sujet (très pertinent) : qui est le mieux placé pour juger de la réussite d’un dessin, ou de la beauté d’un tableau ?
Les enfants, comme les adultes, sont inquiets de la manière dont les autres vont les percevoir, ils redoutent leurs réactions… et cet album montre cela de manière particulièrement élégante.
Le contraste entre les nombreux efforts déployés par Paty – qui s’applique vraiment pour chaque portrait, en utilisant différentes techniques – et la réaction effarée des modèles qui repartent tous fâchés, est réjouissant pour le lecteur impliqué dans cette mise en scène théâtrale.
Cerises sur le gâteau :
– le flap avec les portes de la galerie qui s’ouvrent sur l’exposition des tableaux, le soir du vernissage
– l’insertion de vrais dessins d’enfants exposés sur les murs de la galerie
– les toits de Paris avec vue sur les ateliers d’artistes (dont celui de l’héroïne)
– le tableau de la Joconde, avec le modèle furieux qui voulait le même genre de portrait
– l’ajout d’un cadre à la fin de l’histoire pour que les enfants dessinent ou collent un portrait directement dans le livre (on les encourage à le faire)
– la mise en abyme du travail artistique… et comme toujours avec Claire, le soin apporté à la fabrication de l’album, jusque dans les moindres détails !


Quelle horreur !

de Claire Lebourg
sorti à l’école des loisirs (2018),
chroniqué ici.

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Les invité·e·s du mercredi : Eléa Dos Santos, Charlotte Goure, Jessie Magana et Sébastien Vassant

Par 16 janvier 2019 Les invités du mercredi

J’ai eu un énorme coup de cœur pour le magnifique Les cailloux, le premier album d’Eléa Dos Santos aussi j’ai eu envie d’en savoir plus sur son autrice/illustratrice, elle a accepté de répondre à mes questions. Puis j’ai proposé à l’autrice Jessie Magana, à l’illustrateur Sébastien Vassant et à l’éditrice Charlotte Goure de revenir sur le très beau et très fort roman illustré D’espoir et d’acier : Henri Gautier, métallo et Résistant. Il et elles nous racontent ce projet passionnant. Bonne lecture à vous et bon mercredi !


L’interview du mercredi : Eléa Dos Santos

Parlez-nous du magnifique « Les cailloux », comment est née cette histoire ?
L’histoire des Cailloux est une combinaison de deux habitudes que j’ai depuis longtemps, à savoir travailler la roche en dessin et raconter une histoire courte et simple avec des petits bonshommes. L’histoire quant à elle est un mélange de souvenirs, d’altercations dans les cours de récréation, de témoignages ou d’articles de journaux, le thème brasse très large. J’avais déjà travaillé sur l’altérité et le rejet pendant mes études, le scénario s’est donc mis en place tout seul. Cela dit j’ai eu plus de mal à préciser le dénouement, l’idée du pardon ne m’est pas venue tout de suite je suis bien plus pessimiste que mes personnages !

Pouvez-vous nous raconter votre parcours ?
J’ai grandi à l’orée de la forêt de Fontainebleau, c’est un détail mais il explique en grande partie mes bonshommes timides et la présence de rochers et d’arbres comme seuls éléments de décor dans mes illustrations. J’ai fait deux années aux Beaux arts de Versailles qui m’ont formée aux techniques traditionnelles de dessin et de peinture, et j’ai fini mon cursus à L’École Supérieure d’Arts et de Design d’Orléans pour initialement devenir graphiste. J’allie depuis mon diplôme, des emplois à temps partiel et mon travail de dessin en atelier.

Quelles techniques d’illustrations utilisez-vous ?
J’ai toujours travaillé à la main, et je suis devenue très routinière après avoir trouvé mon univers. J’utilise de la pierre noire pour le noir et blanc et de la gouache pour la couleur. Je me suis permis une excentricité l’année dernière en travaillant sur un projet aux crayons de couleur, ça ne se reproduira plus !

Quelles étaient vos lectures d’enfant, d’adolescente ?
Enfant, et encore aujourd’hui, j’avais une affection particulière pour les livres de Claude Ponti et Grégoire Solotareff, La tempête et Le diable des rochers en tête, ils me touchent toujours autant. J’ai toujours lu un peu de tout, en grandissant je naviguais entre Harry Potter et les bandes dessinées de Fluide Glacial, puis mes lectures ont glissé vers le fantastique, et le polar très noir ! Je suis une lectrice assidue mais je suis surtout cinéphile, les films et les émissions sur la mise en scène me sont très utiles, Les cailloux a été pensé comme une séquence animée par exemple.

On trouve sur votre site de magnifiques illustrations, est-ce que ce sont des débuts d’histoires ?
Mes séries de dessins sont assemblées par thème, quand j’ai une idée je fais toujours en sorte d’en sortir 3 images pour dire la même chose de 3 manières différentes, c’est une manière de symboliser et synthétiser mon propos. Ils sont la plupart du temps destinés à être autonomes et ne restent qu’un pur travail de dessin, ce sont des formats assez grands (50x65cm) ils me servent aussi de références comme palette de couleurs quand je cherche des nuances pour une histoire.

Sur quels projets travaillez-vous actuellement ?
Je travaille sur deux éditions, l’une sera un livre textile pour les petits imprimé en sérigraphie, et l’autre sera assez proche des Cailloux, avec des décors bien plus fournis, et beaucoup de végétaux !

Les cailloux est sorti chez Chandeigne, nous l’avons chroniqué ici.
Le site d’Eléa Dos Santos : http://eleadossantos.tumblr.com.


Parlez-moi de… D’espoir et d’acier : Henri Gautier, métallo et Résistant

Régulièrement, on revient sur un livre qu’on a aimé avec son auteur·trice, son illustrateur·trice et/ou son éditeur·trice. L’occasion d’en savoir un peu plus sur un livre qui nous a interpellés. Cette fois-ci, c’est sur D’espoir et d’acier : Henri Gautier, métallo et Résistant que nous revenons avec son éditrice Charlotte Goure, son autrice Jessie Magana et son illustrateur Sébastien Vassant.

Charlotte Goure, éditrice aux éditions de l’Atelier :
La première fois que j’entends parler d’Henri Gautier aux Éditions de l’Atelier, c’est par Allain Malherbe, en octobre 2013. Allain est membre de l’institut CGT d’histoire sociale (IHS-CGT), et nous avons déjà travaillé ensemble. Il m’envoie des lettres qu’un métallo, un certain Henri Gautier, a écrites de 1940 à 1943 pendant ses périodes d’internement. Je parcours les courriers, les crayonnés en marge et les surnoms affectueux (« Ma Goulette ») de-ci de-là donnés à sa fille Michèle. C’est un document émouvant. Mais, à l’époque, je ne crois pas que quiconque sache à l’Atelier ou à l’IHS sous quelle forme on peut s’emparer de ce trésor.

Trois ans après, en 2016, à mon retour de congé maternité, nouvelle étape : le projet a mûri, du côté de l’IHS qui donne son accord pour se lancer dans un projet éditorial un peu atypique, avec l’accord de Michèle, la fille d’Henri Gautier. Et je reprends le flambeau à la suite de l’éditrice Anne Jouve qui m’a remplacée.
L’intuition d’Anne était juste : Jessie avait toute sa place aux Éditions de l’Atelier. D’instinct s’est confirmée une jolie connivence entre elle et notre catalogue et Jessie a manifesté un attachement très fort à cette figure méconnue qu’est Henri Gautier.
Le livre est sorti en août 2018… Cinq ans avaient passé. Cinq ans pour que le projet mûrisse : du côté de Michèle et de l’IHS pour faire le deuil d’une biographie sérieuse et volumineuse ; pour que ce livre trouve sa forme de roman graphique illustré ; pour passer de photos noir et blanc transportées dans l’incroyable caddie de Michèle, à un roman dense, illustré, dramatique.

Temps long de l’édition, mais temps court aussi !
C’est bien moins de cinq ans, mais plutôt un an, qu’il a fallu à Émeric, archiviste à l’IHS, pour rassembler à l’attention de Jessie les témoignages des gens qui ont connu Henri Gautier, les documents historiques. Quelques mois seulement à Jessie aussi pour l’écrire, mais aussi pour que s’établisse la confiance entre elle et Michèle. Pour que Michèle accepte que quelqu’un s’approprie l’histoire de son père. Jessie a toujours à juste titre exigé d’être libre de ses choix littéraires, tout en respectant le contexte historique ‒ je salue d’ailleurs à ce sujet l’apport très précieux de Julien Lucchini qui a travaillé aux Éditions sur cet ouvrage avec la rigueur de l’historien. J’ai vu Michèle se détendre, et s’épanouir de mois en mois au fil de l’avancement du projet.
Sébastien, nous avions fait sa rencontre lors d’une précédente aventure éditoriale à l’Atelier : un ouvrage jeunesse qui se passait dans le Saint-Nazaire de l’après-guerre (Jules des chantiers). Je connaissais son talent, sa capacité à s’immerger dans un univers différent chaque fois à partir d’images d’archives, son attachement à l’histoire, à la culture ouvrière. Je connaissais son mélange de grande tranquillité et de puissance de travail. Quand par exemple, à quelques semaines de la remise de ses images, il décide de changer complètement de technique… je sais qu’il faut lui faire confiance !
Pour terminer, je dirais que l’intérêt et la force de ce type d’ouvrage, c’est non seulement de (re)découvrir des histoires sensibles mais aussi d’interroger nos engagements aujourd’hui.

Jessie Magana, autrice :
Il y a deux ans, une amie éditrice, Anne Jouve, me contacte. Elle remplace Charlotte Goure en congé maternité aux éditions de l’Atelier. Elle me parle d’un certain Henri Gautier, métallo, syndicaliste des années 1930, dont la fille, Michèle, a conservé nombre de lettres. Les éditions de l’Atelier sont en lien étroit avec le Maitron, le dictionnaire biographique du mouvement ouvrier. Ils cherchent le moyen de faire connaître au grand public les centaines de vies détaillées dans cet ouvrage monumental, aujourd’hui en ligne ici. Ils ont publié un premier roman illustré sur Jules Durand, un syndicaliste du Havre et envisagent de transformer l’essai.
Je me plonge dans la biographie d’Henri Gautier, dans ses lettres (plusieurs dizaines). Je découvre un monde assez peu connu de moi jusqu’alors : celui des ouvriers de l’entre-deux-guerres, marqué par les grandes luttes sociales qui aboutiront au Front populaire. Je prends conscience de l’impact qu’ont eu, sur cette génération, les horreurs de la Grande Guerre, l’espoir suscité par la révolution russe, l’expérience communiste. Surtout, je découvre un homme discret mais déterminé, rigoureux dans son rôle de trésorier du syndicat mais capable de se dépasser aux moments les plus sombres de son histoire. Un homme qui a assisté à tant de tragédies : la répression de la grande grève du Havre en 1922 (qui a fait quatre morts), l’internement à Châteaubriant avec la fusillade de ses camarades en 1941, la déportation. Mais aussi un homme qui, avant-guerre, a été au cœur des négociations du Front populaire, qui a construit les réalisations sociales des métallos, achetant pour les ouvriers la clinique des Bluets ou le parc de loisirs de Baillet. Un homme capable d’écrire, dans l’une de ses dernières lettres, en 1942 : « J’ai une confiance absolue en l’avenir, il faut être courageux et patients ». Un père, un mari, souvent tendre et drôle. J’aurais aimé le rencontrer, j’ai décidé de le faire revivre.
Écrire ce roman, c’était aussi s’inscrire dans la lignée de mon travail sur les oubliés de l’histoire, amorcé avec la collection « Les Héroïques », que je dirige, chez Talents Hauts. L’idée que chacun, dans sa vie quotidienne, peut agir, à son niveau, sur le cours de l’histoire. Et donc redonner une vie à ceux que les manuels ne citent jamais.
Enfin, la forme du livre, le roman illustré, m’a immédiatement séduite. Cela m’a permis de travailler sur un rythme différent, puisque chaque chapitre est ouvert par une pleine page d’illustration, que des double-pages de dessins viennent parfois ponctuer le récit. J’ai pu alléger certaines descriptions, certains éléments de contexte. Cela m’a également permis d’écrire le dernier chapitre, le plus difficile, qui se passe dans le camp de concentration de Mauthausen. Nous avons voulu, avec Sébastien, aller vers l’épure, dans le style comme dans le trait, pour toucher à l’indicible et ne pas sombrer dans le pathos (qu’Henri Gautier aurait détesté). J’espère que ce livre lui ressemble.

Sébastien Vassant, illustrateur :
Je ne connaissais pas Henri Gaultier avant d’être sollicité par Charlotte Goure des éditions de l’Atelier. J’avais quelques neurones qui s’allumaient pourtant quand on me parlait de Jean-Pierre Timbaud ou Cécile Rol-Tanguy. C’est la curiosité et évidemment la description du personnage et de son rôle dans l’histoire ouvrière qui m’a poussé à m’y intéresser un peu plus et à lire le texte de Jessie.
Ce qui m’interpella, pendant cette lecture, c’est l’aspect humain que Jessie privilégiait dans son récit, servant à rendre dans ce parcours historique une dimension sensible et à faire revivre Henri Gaultier. Le personnage historique redevenait l’homme, soumis aux atrocités d’une époque, à des conflits idéologiques, et à sa manière non pas de voir une vie, mais sa vie.
Ayant un dessin narratif, je ne pouvais qu’adhérer à cette approche en essayant d’y apporter tout autant de sensibilité, en multipliant les non-dits, les hors-champs… avec de la pudeur si possible. Cela permettait de mettre en relief certains points plus factuels pour que le texte de Jessie puisse respirer et se soustraire de descriptions qui auraient pu alourdir le récit et que le dessin pouvait illustrer sans un mot.
C’est toujours un grand accomplissement de voir ce type de livre exister : avoir le sentiment, à notre niveau, d’avoir pu contribuer à maintenir l’histoire dans les mémoires, de manière sensible et engagée.

D’espoir et d’acier : Henri Gautier, métallo et Résistant,
texte de Jessie Magana, illustré par Sébastien Vassant,
sorti aux Éditions de l’atelier (2018),
chroniqué ici.

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Les invité·e·s du mercredi : Dominique Souton, Elsa Valentin, Fabienne Cinquin et Olivier Belhomme

Par 24 octobre 2018 Les invités du mercredi

Aujourd’hui on rencontre LA spécialiste des bolosses en France, j’ai nommé Dominique Souton, autrice formidable qui vient de publier Mon chien parle bolosse qui nous parle de son parcours, des Hauts de Hurlevent, de Judd Apatow et de son processus créatif. Et puis dans un second temps on revient avec Elsa Valentin et Fabienne Cinquin sur le formidable Zette et Zotte à l’usine, une histoire engagée et féministe… Bon mercredi !


L’interview du mercredi : Dominique Souton

Pouvez-vous nous parler de votre parcours ?
J’ai écrit un premier roman, Jean-Marc Roberts, éditeur enthousiaste et séduisant, voulait le publier au Seuil, mais le président-directeur de l’époque a mis son véto, décrétant que ce n’était pas un roman. J’ai alors écrit un texte jeunesse que Jean-Marc Roberts m’a conseillé d’envoyer à Geneviève Brisac qui l’a publié à l’École des loisirs. Tout le monde ne peut pas être clochard. Un peu plus tard, mon premier roman « adulte » a été publié par Olivier Cohen aux éditions de L’Olivier. J’ai continué à publier par la suite chez ces deux éditeurs, avec des joies et des frustrations. J’écris depuis quelques années exclusivement des romans jeunesse, toujours à l’École des loisirs, avec Véronique Haïtse.

Parlez-nous de votre processus d’écriture : comment naissent vos histoires ?
Mes débuts d’auteur, en jeunesse comme en adulte, relèvent en quelque sorte de la méthode sociologique de l’observation participante (je plaisante, mais pas tant que ça). J’ai toujours pris des notes, une tonne de notes : mes enfants, leurs jeux, leur conversation, le square, l’école… Un thème finissait par se dégager, et je commençais à écrire. Des romans dans lesquels on retrouvait mes filles, ou deux filles qui leur ressemblaient beaucoup : Hélène et Azalaïs, mais aussi des amis, des mamans, une maîtresse, un docteur, tous impliqués dans les aventures du quotidien. Façon Petit Nicolas, si je cherche une référence.
Aujourd’hui, je me suis américanisée (je plaisante, mais pas tant que ça). Je travaille depuis quelques années à des scénarios, je suis du coup dans mes romans plus attentive à l’histoire et à ses rebondissements, à la trame dramatique. Je suis une grande fan de la comédie américaine indépendante, qu’il s’agisse des frères Farelly (L’Amour extra-large), de Judd Apatow (Freaks and Geeks, En cloque mode d’emploi), de David Gordon Green (Délire Express), de Paul Feig (Mes meilleures amies), ou de Greg Mottola (Supergrave). J’aime profondément la comédie, genre noble entre tous (sacrifier le beau pour le sens demande du courage !). Et je suis très sensible à l’humour, symptôme d’une faillite de soi ou du monde, suivi d’un rétablissement spectaculaire ou seulement salutaire. Les séries Ma meilleure amie et celle du Bolosse s’inspirent directement de cette comédie américaine là, de son réalisme, son sens de l’action, de la transgression, son humour un peu trash et sa célébration de l’amitié. Elles s’inscrivent même dans le sous-genre de la bromance ou brother romance (romance entre frères ou amis). Mes héros se déplacent toujours en bande, ils ont le sens du collectif et de l’amitié. Sartre disait avoir trouvé dans la littérature jeunesse un réservoir d’optimisme pour toute une vie. Je me sens en tant qu’auteur jeunesse une sorte de devoir à remplir ce réservoir.

Pouvez-vous nous parler de votre « série » les « Bolosses » ?
Ma vie de bolosse m’est venu après vision de Freaks and Geeks, qui tourne autour de l’éternelle opposition populaires/bolosses (qu’on appelle aussi les invisibles, sans-amis, les ringards, les boulets, quoi). Au collège, mais déjà à l’école primaire, il y a toujours quelqu’un ou quelques-uns pour en martyriser un autre ou des autres. Le collège est en cela un apprentissage d’une société de classes ou de castes, on y fait très tôt l’expérience des rapports dominants/dominés. Heureusement, le sens de l’amitié s’épanouit volontiers chez les opprimés. Et surtout on y développe un certain sens de l’humour. Ça sauve ! D’ailleurs il suffit d’une conjoncture favorable, une fête où débarque la police municipale, par exemple, pour pouvoir changer de statut.
Dans le second volume, Mon chien parle le bolosse, mon héros qui veut un chien hérite d’un chien-robot. C’est moche ! Sauf que le machin parle, il est doué de langage. Génial ! Sauf que lorsqu’il se met à parler, il dit des horreurs, et va jusqu’à traiter son maître de bolosse. Pour un ex-bolosse, c’est dur. On le comprend, le robot est programmé pour répéter ce qu’il entend autour de lui, il copie sur les collégiens. Une façon de traiter de la contagion du langage, sur internet et ailleurs, de cette propagation de la communautarisation, de l’injure, du rejet sur les réseaux sociaux, bref de la banalisation des haters. Le hater est celui par qui souffrent les bolosses d’aujourd’hui.

Quelles étaient vos lectures d’enfant et d’adolescente ? Qui étaient vos héros et vos héroïnes enfant ?
Enfants, mes héros étaient Anglo-saxons et orphelins : Fifi Brindacier (je portais moi-même des nattes et des taches de rousseur), Tom Sawyer et Huck Finn, les deux derniers merveilleusement réédités par les éditions Tristram. Adolescente, j’habitais la campagne et l’été je gardais les moutons de mon père, j’ai beaucoup beaucoup lu. Plus d’une dizaine de fois Les hauts de Hurlevent, pour ses héros Cathy et Heathcliff, sombres et rebelles, ou pour un décor proche du mien (il existe une très belle version de Jacques Rivette, tournée dans le paysage ardéchois). La chanson de Kate Bush est toujours dans ma playlist. Jane Eyre, aussi, gothique. Ah ! tout Voltaire et tout Corneille, lors de deux séjours linguistiques en Angleterre, parce que c’étaient les plus gros livres de la librairie et qu’ils devaient couvrir tout le séjour. Un accident. D’ailleurs la lecture à ces âges-là est souvent accidentelle. Ma mère, prof d’anglais, avait plein de romans américains : Richard Brautigan, John Fante, Henry Miller, je lis aujourd’hui encore essentiellement la littérature américaine. Je suis en revanche beaucoup moins gothique. Ou alors quand il est drôle et distancié, dans Edward aux mains d’argent ou Beetlejuice, de Tim Burton, par exemple.

Aura-t-on le plaisir de retrouver les « bolosses » pour un prochain tome ?
Je ne sais pas. S’ils veulent revenir, il faudra qu’ils aient quelque chose à faire.

Bibliographie (jeunesse) sélective  : 

  • Mon chien parle le bolosse, L’école des loisirs (2018) que nous avons chroniqué ici.
  • Ma vie de bolosse, L’école des loisirs (2017) que nous avons chroniqué ici.
  • J’aime mon meilleur ami qui aime ma meilleure amie, L’école des loisirs (2016).
  • Dieu roule pour moi, L’école des loisirs (2015).
  • Ma meilleure amie a une meilleure amie, L’école des loisirs (2014) que nous avons chroniqué ici.
  • La voix, illustré par Aurore Petit, Actes Sud Junior (2013).
  • La patte du tigre, L’école des loisirs (2006).
  • Zélia change de look, L’école des loisirs (1998).
  • Je hais le théâtre, L’école des loisirs (1998).

Parlez-moi de… Zette et Zotte à l’Usine

Régulièrement, on revient sur un livre qu’on a aimé avec son auteur·trice, son illustrateur·trice et/ou son éditeur·trice. L’occasion d’en savoir un peu plus sur un livre qui nous a interpellés. Cette fois-ci, c’est sur Zette et Zotte à l’usine – un formidable conte qui nous parle de résistance, de lutte des classes et de féminisme – que nous revenons avec son autrice Elsa Valentin, son illustratrice Fabienne Cinquin et son éditeur, Olivier Benhomme.

Elsa Valentin (autrice) :
Voilà comment est né Zette et Zotte à l’uzine. Je voulais depuis longtemps écrire un album à propos des inégalités sociales et des conflits de classes, mais des mots comme « patron » « ouvrier » « grève » et « révolution » me semblaient inaudibles car vidés de leurs sens à force d’avoir été rebattus, et porteurs d’une connotation trop militante. Bien sûr on ne peut pas dire qu’on les ait beaucoup lus dans la littérature jeunesse, mais ils m’ont toujours paru inutilisables tels quels. C’est le film Merci Patron ! de François Ruffin qui m’a donné l’envie irrésistible d’écrire ce texte. Fidèle à ses combats et à ses convictions, il a complètement renouvelé le genre du film documentaire engagé, avec un humour et une efficacité jubilatoire : il a organisé pour et avec les époux Klur – chômeurs, surendettés et menacés d’expulsion par la faute de Bernard Arnault, responsable de la délocalisation de leur usine en Pologne – un traquenard de haut vol qui a permis de les sauver mais aussi de ré-enchanter la lutte des classes. L’humour était donc un moyen de rendre audible un propos politique qui risquait fort de se discréditer s’il était tenu avec sérieux. Il me fallait trouver à mon tour un décalage, et comme une évidence il m’est apparu que ce décalage pouvait commencer par la transformation même des mots éculés devenus inutilisables. C’est ainsi que j’ai commencé à écrire une histoire de trapron et de zouvrilleuses, d’ascenseur-saucisse, de manifle et de révoluture… Une fois que l’idée était là, le texte est venu vite, avec plaisir et jubilation !

Fabienne Cinquin (autrice) :
Lorsque L’Atelier du Poisson Soluble m’a proposé d’illustrer le texte d’Elsa Valentin, j’ai dit oui tout de suite, avec une rare excitation. J’ai aimé son humour, ses inventions de langage, son propos plein de malice et de révolte face aux injustices de notre époque.   J’ai aimé également cette fin qu’on pourrait juger d’utopique mais nous avons besoin de rêver un autre monde possible, de miser sur notre bonne intelligence et de ne pas désespérer ! Pour bien me mettre dans « l’ambiance » du livre, j’ai revu le documentaire de Françoise Davisse Comme des lions sur le combat des ouvriers de PSA, le très beau film de Mariana Otero Entre nos mains sur les ouvrières d’une petite PME de lingerie qui décident de sauver leur usine et enfin Petites mains de Thomas Rousillon sur les ouvrières de Lejaby qui parle de délocalisation, de fermeture d’usine et de combats de femmes. Les illustrations sont réalisées à partir de techniques mixtes (encre, crayons de couleurs mais aussi beaucoup de collages d’imprimés que j’ai glanés dans des magazines de mode (nous sommes dans une usine de textiles…). J’ai semé au fil des pages des références d’univers hétéroclites. Par exemple, le troupeau de moutons au tout début du livre est celui du générique du film de Chaplin Les Temps Modernes ( vive le mouton noir ! ) On peut retrouver sur la couverture l’irrévérence d’une Zazie de Queneau, une Liberté guidant le peuple, des relents de mai 68, le monde du travail vu par Tati dans Play Time, un « requin »  dans une piscine de David Hockney… et même une Cendrillon qui attend son heure de fortune… ou d’infortune ! Merci à Elsa de proposer des histoires qui donnent à réfléchir aux enfants comme aux adultes qui les accompagnent. Ces livres-là sont une nécessité et je suis très fière d’avoir fait ce travail qui m’a beaucoup apporté. Je ne parle pas d’argent, mais de bien autre chose !

Olivier Belhomme (éditeur) :
Lorsqu’Elsa Valentin, l’auteure du truculent Bou et les 3 zours nous a proposé le texte de Zette et Zotte à l’uzine, celui-ci s’est imposé à nous car son propos correspondait précisément aux préoccupations que nous souhaitions proposer aux enfants pour leur permettre de comprendre le monde que nous leur laissons. Et surtout, le ton qu’elle employait, qu’elle inventait à l’aide de ses jeux sur le langage, était suffisamment décalé pour ne pas paraître trop péremptoire. Aborder des sujets complexes sans en avoir l’air, tel est bien notre volonté.

Zette et Zotte à l’Usine,
texte d’Elsa Valentin, illustré par Fabienne Cinquin,
sorti chez L’atelier du poisson soluble (2018),
chroniqué ici.

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Les invité·e·s du mercredi : Thomas Gerbeaux et Raphaële Frier

Par 5 septembre 2018 Les invités du mercredi

Une nouvelle saison commence à La mare aux mots, et pour la débuter j’avais envie de mettre en avant deux très beaux romans que j’ai lus ces derniers mois. J’ai donc posé quelques questions à l’auteur du très bon L’incroyable histoire du mouton qui sauva une école, Thomas Gerbeaux puis j’ai proposé à Raphaële Frier de nous parler du très beau C’est notre secret. Bon mercredi à vous !


L’interview du mercredi : Thomas Gerbeaux

Comment est née l’histoire de L’incroyable histoire du mouton qui sauva une école ?
J’étais au restaurant, à Los Angeles. En attendant un ami, je regardais la presse française sur mon téléphone et je suis tombé sur un petit article qui parlait de ce mouton inscrit dans une école de Saint-Nazaire, pour sauver une classe de la fermeture. Immédiatement, j’ai eu envie de raconter l’histoire de cette histoire, tellement drôle et absurde. Le titre s’est tout de suite imposé et je me suis demandé ce que pourrait être « l’incroyable histoire du mouton qui sauva une école »… l’adjectif incroyable permettant toutes les libertés, évidemment.

Est-ce que vous qualifieriez votre roman de militant ?
Est-ce que ce roman prend le parti des écoliers ? Oui. Mais le terme militant est fort et je ne crois pas que ça soit le rôle d’un livre pour les enfants ou les jeunes ados. Maintenant, une fois qu’un livre est publié, il n’appartient plus à son auteur. L’auteur raconte une histoire ; le lecteur est libre d’y voir le message qu’il souhaite.

L’histoire « vraie » qui vous a inspiré s’est déroulée à Saint-Nazaire, pourquoi avoir placé la vôtre sur une île ?
Situer l’histoire sur une île permet de créer un huis clos, un monde fermé où les personnages sont obligés de se rencontrer, de se débrouiller entre eux… Cela dit, le vrai mouton de Saint-Nazaire était un mouton de l’île d’Ouessant, une race de très beaux moutons couleur chocolat, et l’Île aux Moutons existe vraiment. Pauline et moi y avons souvent été lorsque nous avions l’âge de Jeanne, la petite fille du roman.

Je crois que vous connaissiez l’illustratrice du roman, Pauline Kerleroux, de longue date. Comment s’est passée votre collaboration ?
Pauline et moi sommes des amis d’enfance. Les illustrations sont nées en même temps que le texte et, même s’il ne s’agit pas d’un album, les mots et les images sont imbriqués, comme dans le Petit Nicolas. Les couleurs et le style des illustrations sont inspirés par la Bretagne : le bleu de l’océan, le orange des bouées de secours… Pauline est née à Quimper, elle est naturellement influencée par les peintres et céramistes locaux. La force des illustrations vient aussi, je crois, du mélange entre le trait un peu rétro et les couleurs très fortes.

Parlez-nous de votre parcours.
Le Mouton est mon premier roman. Jusqu’ici, je m’exerçais en écrivant des histoires et des textes pour la publicité. Pauline travaille aussi pour la pub. Sous le nom de Polinko, elle a créé les assiettes Service de Famille, qui invitent les enfants à jouer avec la nourriture en complétant des portraits à moitié dessinés !

Quelles étaient vos lectures d’enfant, d’adolescent ?
Roald Dahl évidemment. Maurice Sendak. Chez les Français, Le Petit Nicolas, Raymond Queneau, Jacques Prévert… des auteurs qui parlent autant aux futurs adultes qu’aux anciens enfants.

C’est votre premier roman jeunesse, êtes-vous déjà sur l’écriture du prochain ?
Oui. Toujours une histoire de l’Île aux Moutons et toujours avec Pauline.

Bibliographie :

  • L’incroyable histoire du mouton qui sauva une école, roman illustré par Pauline Kerleroux, La joie de Lire (2018), que nous avons chroniqué ici.


Parlez-moi de… C’est notre secret

Régulièrement, on revient sur un livre qu’on a aimé avec son auteur·trice, son illustrateur·trice et/ou son éditeur·trice. L’occasion d’en savoir un peu plus sur un livre qui nous a interpellés. Cette fois-ci, c’est sur C’est notre secret, que nous revenons avec son autrice (Raphaële Frier). L’éditrice n’a malheureusement pas pu nous répondre.

Raphaële Frier (autrice) :
Cette histoire m’est venue après un court séjour loin de chez moi, où j’ai vécu d’étranges rencontres, de curieux instants, comme si j’étais dans un rêve où des lieux et des personnages insolites, parfois effrayants, m’interpelaient.
J’y ai croisé un maître d’hôtel obséquieux dont l’établissement douteux regorgeait d’immondes objets de décoration (comme cette sorte de tombeau orné de fleurs en plastique qui trônait dans la salle du petit déjeuner), une femme dans une posture laissant penser qu’elle allaitait son chien à la terrasse d’un café, la photo terrifiante d’un prêtre accusateur sur une immense silhouette cartonnée disposée dans l’église, une boutique de toilettage pour chiens d’un autre temps, la vitrine étonnamment fournie d’un magasin d’armes… Bref, cette succession d’épisodes inquiétants aurait dû m’encourager à prendre mes jambes à mon cou. Or… si rien de tout cela ne me donnait envie de rester, j’en garde pourtant un très bon souvenir car j’ai aussi et surtout, lors de ce séjour, rencontré de très belles personnes. Et c’est cette idée que j’ai eu envie de partager avec mes lecteurs : quoi qu’il advienne, ce sont les belles rencontres qui font que la vie vaut le détour, où que l’on se trouve. Partagez vos frissons et vos déboires en toute fébrilité, et vous êtes certain·e de prendre des fous rires, de vous lancer dans des confidences, de vous rapprocher de vos compagnons de route. Prendre une saucée en plein bivouac, dormir dans une grange infestée de puces, réparer un pneu de vélo sur un chemin désert avec un kit de rustines périmées, faire tomber sa chaussure dans un torrent, etc, etc. sont des galères que l’on n’aimerait pas vivre seul·e. À deux (ou plus), elles font partie de l’aventure et les désagréments partagés sont parfois le moteur d’une alchimie imprévisible. Toutes les rencontres ne sont pas magiques. Certaines seulement laissent perplexe, et c’est comme si l’on était alors témoin d’une valeur ajoutée, quelque chose de précieux qui n’existait pas avant et que l’on se sent heureux et chanceux de vivre. On dirait que je parle d’écriture, là ! Les embuches, les difficultés, les grains de sable ou les gros cailloux, tout cela fait partie de la vie, mais aussi de l’écriture. On peut avoir réussi un très bon texte après avoir surmonté, dans l’écriture, quantité d’obstacles plus ou moins prévus. Ce que l’on retiendra au final, c’est la joie que l’on a ressentie en avançant malgré tout, et la ligne d’arrivée qui vous dit : tu as réussi, tu es allé·e au bout, tu n’es plus la même (la fameuse valeur ajoutée !)

Dans cette histoire, j’ai pris le parti de ne pas déterminer le sexe du narrateur.  Tout en l’écrivant, j’ai compris que ce serait au lecteur d’en décider (ou pas !). Je n’ai pas voulu me positionner, afin que tous les lecteurs puissent se reconnaître dans cette histoire d’amour entre deux enfants. Lorsque je rencontre des classes qui ont lu ce livre, on me pose toujours la question : « Alors, est-ce que c’est un garçon ou une fille ? »
Je réponds que je n’en sais rien. Que c’est aux lecteurs de choisir.
« - Mais Jeanette est une fille, commence l’un d’eux. Donc le narrateur est forcément un garçon ! »
– Non, répond un autre, ça se peut aussi que ce soit une fille qui tombe amoureuse d’une autre fille.
– Hein ?! C’est bizarre !
– Ben moi je pense que c’est une fille, je pourrais pas dire pourquoi mais c’est ce que j’imaginais.
– Pas moi. Pour moi c’est un garçon.
Etc, etc. Le débat est lancé. Alors je souris, comme chaque fois que je vois mes lecteurs s’interroger et débattre à propos de mes histoires. Mon texte ferait réfléchir ? En voilà, un joli compliment !

Quant à ce qui se passe dans la grange obscure ? Cela aussi reste un secret et là encore je compte sur l’imagination du lecteur pour trouver une réponse.
Car il y a quantité de versions possibles de C’est notre secret !

Un grand merci la mare aux mots, merci Gabriel !


C’est notre secret

de Raphaële Frier
Sorti chez Thierry Magnier (2018).
Retrouvez notre chronique ici.

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