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Quand je crée

Les invité·e·s du mercredi : Isabelle Gil et Daphné Collignon

Par 12 décembre 2018 Les invités du mercredi

Aujourd’hui je vous propose tout d’abord d’en savoir plus sur une autrice/illustratrice dont le travail est très original, Isabelle Gil, avec elle nous revenons sur son parcours et sur son travail. Ensuite, on part découvrir comment travaille l’autrice-illustratrice Daphné Collignon. Bon mercredi à vous !


L’interview du mercredi : Isabelle Gil

Parlez-nous de votre parcours ?
J’ai commencé la photographie en autodidacte à 18 ans, puis j’ai arrêté la photographie pendant longtemps, puis j’ai repris la photographie en formation professionnelle d’abord par un CAP de photographe, puis par des études en Arts Plastiques et Photographie, à Paris 8, l’université de Saint-Denis.
Pendant les études, j’ai commencé à travailler sur des projets de livres.
J’ai suivi les cours d’un intervenant artiste, Alain Bernardini avec qui j’ai pu énormément avancer en étant tellement bien accompagnée dans mes recherches par son talent, son exigence et ses connaissances de l’art contemporain.
Ensuite pendant 4 bonnes années, j’ai envoyé mes multiples maquettes de livres à différentes maisons d’édition.
J’ai pris un travail à mi-temps pour subsister pendant mes recherches et démarches et pour pouvoir mener ce projet de faire des livres en photographie.
J’ai eu toutes sortes de retours, mais sont venus aussi des encouragements, une curiosité pour mon travail qui m’a aidé parfois à tenir et à insister.
Et tout à coup, comme je commençais tout de même à fatiguer un peu et à penser qu’il était vraiment difficile de faire des projets de livres, j’ai eu une réponse positive de Paul Otchakovsky-Laurens, le truc inouï, mon éditeur préféré ces années-là me dit qu’il trouve mon projet de livre très beau et qu’il aimerait le faire avec moi si je suis d’accord ! Quelle joie et quel trésor inoubliables d’avoir rencontré cette personne.
Mon premier livre s’appelle LOVE, chez POL donc, en 2006, et le raconter là c’est – encore – penser à lui tout particulièrement.
Par la suite, j’ai rencontré une troisième personne importante, artiste, illustrateur et cinéaste, également éditeur de littérature jeunesse, avec lequel je travaille aujourd’hui et c’est encore une incroyable chance car il a cette curiosité et une grande connaissance de l’illustration mais aussi ce goût de la photographie et son choix déterminé et rare de donner une existence à des projets de livre de photographies et notamment les miens !
Dans cette dernière rencontre, une évidence s’est montrée entre ces projets-là de livres et l’édition pour les enfants et la jeunesse.

Comment est venue l’idée de raconter vos histoires avec des photos ?
Je ne sais pas, depuis toujours. Il me semble que parlant peu, j’adorais la lecture et la photo qui dans mon enfance, me fascinait un peu et puis ça me semblait être un média très complexe en fait. Et très bavard.
Ça pouvait être du passé, du futur, de la beauté, de la mort, de la mise en scène, de la pensée, du faux.
Et puis la photographie parle beaucoup, seule, le texte est dans l’image.

Pouvez-vous nous raconter comment vous travaillez ?
Avec des images en tête, des paysages, des situations ou des expressions, littéraires ou imagées.
Comme prendre des bains de soleil, être zinzin, voir des éléphants roses…

Où trouvez-vous votre inspiration ? Comment naissent vos histoires ?
De ça, des choses en tête et également de certains objets que je trouve attachants ou intéressants en tout cas.
Pour leur banalité, leur disponibilité, ce sont principalement des objets du quotidien, et pour ce qu’ils peuvent offrir comme supports à l’imaginaire, comme représentations que l’on a du monde, pour ces petites ou grandes relations avec l’extérieur, pour ce qu’on y projette.

Pouvez-vous nous parler de votre dernier album, Le petit éléphant rose ?
J’ai pensé particulièrement à l’enfance, à cette capacité à se glisser dans la peau de ce que l’on veut, un chat ou un avion. Je suis ce que je veux. J’adore cette folie de l’enfance.
C’est une immense liberté, je parle aux chiens et là je ne marche pas, je vole.
Ce n’est pas un désir de régression, si ce n’est de garder l’enfant ou cette part-là, mais je trouve le lien de l’enfant au monde et au vivant très direct, drôle, très fou, très simple aussi, tout est possible.
Oui donc Le petit éléphant rose c’était pour associer cette expression « voir des éléphants roses » qui chez les adultes signifie un état de délire hallucinogène — je cherche d’ailleurs toujours un témoignage — et le monde de l’enfance où on s’étonne de tout et de rien à la fois !
Et mettre dans ce livre des souvenirs personnels et forts de paysages de jungle.

Travailler en solo sur un projet, c’est un plaisir ou parfois ça vous manque de partager des projets ?
Au début, c’était comme ça, j’avais des projets, donc je tente de les faire.
Depuis quelque temps, j’aimerais croiser d’autres personnes et compétences et s’embarquer joyeusement, on verra…

Quelles étaient vos lectures d’enfant, d’adolescente ?
Aucune en particulier, j’allais au bibliobus, j’adorais cet espace, j’ai dû lire Croc blanc, je ne sais plus trop, rien de marquant ou je me souviens pas, même si je restais dans cet étroit camion bleu des heures et des heures.
Et en vacances chez (ma) Mémé… j’ai tout lu, tout ce qu’il y avait sur place, des magazines étranges comme Point de vue, Nous Deux
Un jour je suis tombée sur le roman — Lady Chatterley — et je me suis dit que c’était pas mal le fond du jardin et après j’ai lu sans aimer ça à l’école, mais après j’ai lu tout ce que je pouvais, en tombant vers l’âge de 17 ans sur les Chants de Maldoror ou sur Crime et Châtiment, je me suis dit que je ne comprenais pas tout mais que ça allait être génial.
Je ne sais plus à quel âge, jeune adulte je pense, j’ai aussi découvert Crin blanc et Le ballon rouge de Albert Lamorisse et ça m’a beaucoup plu. Livres & films.
Et puis le Muppets show et Téléchat, Buster Keaton, Monty Python…

Quelques mots sur les prochaines histoires que vous nous proposerez ?
J’ai des pistes non poursuivies dans mes tiroirs, faut que je regarde de près…
Et un projet de livre photographies et texte pour adultes toujours en pause.
Rien à dire, avant des avancées… mais j’ai très envie de faire encore des albums.
Merci !

Bibliographie :

  • Le petit éléphant rose, texte et illustrations, l’école des loisirs (2018).
  • Le zinzin de la forêt, texte et illustrations, l’école des loisirs (2016).
  • Coquille, texte et illustrations, l’école des loisirs (2016).
  • Copain Copain, texte et illustrations, l’école des loisirs (2015).
  • Le magicien d’os, texte et illustrations, l’école des loisirs (2015).
  • Les vacances, texte et illustrations, l’école des loisirs (2014).
  • Le chapeau de Maman, texte et illustrations, l’école des loisirs (2014).
  • Le déjeuner sur l’herbe, texte et illustrations, l’école des loisirs (2013).
  • Le musée des ours, texte et illustrations, l’école des loisirs (2012).
  • Une ou deux bêtises, texte et illustrations, l’école des loisirs (2011).
  • L’aventure, illustration d’un texte de Jean Rolin, Les éditions de la Table ronde (2011).
  • Couleurs à sensations, texte et illustrations, Le Rouergue (2011).
  • À la mer, texte et illustrations, l’école des loisirs (2010).
  • Oursons, texte et illustrations, l’école des loisirs (2008).
  • LOVE, texte et illustrations, P.O.L. (2006).

Retrouvez Isabelle Gil sur son site : http://www.isabellegil.fr.


Quand je crée… Daphné Collignon

Le processus de création est quelque chose d’étrange pour les gens qui ne sont pas créateur·trice·s eux-mêmes. Comment viennent les idées ? Et est-ce que les auteur·trice·s peuvent écrire dans le métro ? Les illustrateur·trice·s, dessiner dans leur salon devant la télé ? Peut-on créer avec des enfants qui courent à côté ? Faut-il de la musique ou du silence complet ? Régulièrement, nous demandons à des auteur·trice·s et/ou illustrateur·trice·s que nous aimons de nous parler de comment et où ils·elles créent. Cette semaine, c’est Daphné Collignon qui nous parle de quand elle crée.

Je fais de la BD et de l’illustration depuis plus de 15 ans maintenant ; j’ai donc écrit et dessiné dans de nombreux endroits, ayant beaucoup voyagé par le passé.
J’ai eu ma période café, où je faisais mes dessins et mes croquis avant de les mettre en couleur à la maison ; puis l’ère informatique est arrivée, et j’ai passé tout mon temps au café avec mon ordinateur portable. Une fois un album fini, je changeais d’endroit, parce que je ne pouvais plus remettre les pieds dans le café où j’avais travaillé pendant un an — ce qui pouvait s’avérer un peu ennuyeux quand il s’agit de lieux que nous aimions, mes proches et moi !… J’ai aussi beaucoup travaillé en bibliothèque, au milieu des livres et des lecteurs.
J’ai besoin d’un bruit de fond quand je dessine. Cela me rassure et me permet de mieux me concentrer. Le travail de dessinateur et de scénariste étant très solitaire, j’ai besoin de présences autour de moi.
Je n’ai cependant jamais pu travailler en atelier, et cela n’a pas été faute d’essayer ! Mais à chaque fois, j’étais trop déconcentrée par l’envie de discuter avec mes amis ou par les discussions qui se déroulaient autour de moi.
Le bruit d’un café ou l’ambiance d’une bibliothèque est impersonnel, alors qu’un atelier me sollicite plus intimement et ne me permet pas de me concentrer comme je le voudrais.
J’ai aussi travaillé beaucoup chez moi, ce qui est à la fois le meilleur endroit, et le pire ! C’est là que je suis le plus « dans ma bulle », et que les résultats sont les meilleurs. Mais c’est aussi très solitaire, et comme tous les gens qui travaillent à la maison, on n’a jamais vraiment l’impression de s’arrêter. En ce moment pourtant c’est là que je travaille. Mon rêve serait d’avoir mon atelier à moi, une sorte d’autre chez moi où je pourrais inviter des amis à partager des séances de modèle vivant ou à dessiner de temps en temps.
Je suis donc capable, a priori, de dessiner n’importe où pourvu que la lumière soit bonne et qu’on ne me parle pas, ou qu’on ne commente pas ce que je fais. Je déteste montrer mes images en cours de réalisation, n’étant jamais très sûre de moi, et sachant qu’elles vont évoluer. C’est un peu mon jardin secret, mon laboratoire intime.
J’ai même du mal à rester à côté de quelqu’un qui lit mes livres ! C’est parfois un problème en dédicace. 😉
Quand je dessine et que je fais de la couleur, j’écoute la radio ou des histoires. J’aime beaucoup lire, et j’ai trouvé sur internet des sites qui proposent des histoires à écouter. Depuis, j’ai dû écouter des centaines de livres ! Chacun de mes albums est relié à ces livres, et chaque page me les rappelle. C’est une manière pour moi de me concentrer, et de me plonger dans une sorte de bulle intime et personnelle.
Quand je dessine, je suis « en moi », je peux rester 6 ou 7 heures à la même place sans en bouger. Je ne sais pas si c’est la meilleure façon de faire, parce que je manque parfois de recul sur ce que je fais, mais ça me permet de m’immerger complètement dans les images.
Les interruptions téléphoniques sont plutôt malvenues en général, pour la même raison. Tout cela fait de moi une ourse solitaire !!
Depuis que j’ai une petite fille, mon rythme a un peu changé ; je suis obligée de faire des pauses, et j’ai dû modifier mes horaires.
Avant, je commençais en fin de matinée pour finir tard dans la nuit.
Aujourd’hui, je démarre tôt le matin après avoir posé ma fille à l’école, et je dessine jusqu’à la sortie des classes. Je me remets généralement au travail après qu’elle se soit couchée, jusque tard dans la nuit.
J’ai toujours énormément travaillé, et cela a toujours été mon activité principale ; j’ai un peu de mal à sortir de cette bulle qui s’est construite au fil du temps, et à ne pas percevoir le monde comme une matière à exploiter.
Je ne fais pourtant pas de carnet de voyage, parce que je suis nulle pour ça ! Je préfère m’imprégner des ambiances, des atmosphères, prendre des photos, profiter de l’instant, et le retranscrire plus tard sur le papier quand le besoin s’en fait sentir. C’est comme si j’avais une bibliothèque d’images dans la tête et le corps dont je me sers pour mes livres.
J’aime à penser, même si c’est un peu banal, que nous sommes tous des portes ouvertes sur des livres, par nos sensations et nos ressentis, par toutes les histoires que nous portons en nous. C’est plus qu’un travail. C’est une manière de vivre !

Daphné Collignon est autrice et illustratrice.

Bibliographie sélective :

  • Série Calpurnia, BD, dessins d’après un scénario de Jacqueline Kelly, Rue de Sèvres (2018).
  • Tamara de Lempicka, BD, dessins d’après un scénario de Virginie Greiner, Glénat (2017).
  • Avant l’heure du tigre : La voie Malraux, BD, dessins d’après un scénario de Virginie Greiner, Glénat (2015).
  • Série Le rêve de Pierres Pétra, BD, dessins d’après un scénario d’Isabelle Dethan, Vents d’Ouest (2014).
  • Ma vie de chien, album, illustration d’un texte de France Quatromme, Fleur de ville (2014), que nous avons chroniqué ici.
  • Le B.A. ba de la savate boxe française, illustration d’un texte de Victor Sebastiao, Fleur de Ville (2013).
  • Série Sirène, BD, scénario et dessins, Dupuis (2013).
  • Série Destins, BD, dessins d’après un scénario de Frank Giroud et Virginie Grenier, Glénat (2010)
  • Correspondante de Guerre, BD, dessins d’après un scénario d’Anne Nivat, Soleil (2009).
  • Série Cœlacanthe, BD, scénario et dessins, Vents d’ouest (2006-2007).

Le site de Daphné Collignon : https://www.daphnecollignon.com.

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Les invitées du mercredi : Sandra Le Guen et Christine Roussey

Par 28 novembre 2018 Les invités du mercredi

Interview un peu spéciale aujourd’hui, car si Sandra Le Guen est une autrice jeunesse, c’est également quelqu’un que je connais bien ! J’avais envie de parler avec elle de son parcours, de son métier d’autrice, de ses inspirations… Ensuite, on ira se glisser dans l’atelier de l’autrice-illustratrice Christine Roussey. Bon mercredi à vous !


L’interview du mercredi : Sandra Le Guen

Bon tout d’abord on ne va pas faire croire qu’on ne se connaît pas, on a fait des papiers communs (avec ton blog, Maman Baobab), donc on laisse de côté le vouvoiement, même si on reçoit aujourd’hui l’autrice, ok ?
Nous nous sommes même connus avant au sein du collectif À l’Ombre du grand arbre, il y a quelques années maintenant, laissons donc tomber le vouvoiement, d’autant qu’à mon avis nous ne l’avons jamais utilisé !

Peux-tu nous parler de À l’horizon qui vient de sortir chez Maison Eliza, de la genèse de l’album, de ce qui t’a inspirée ?
C’est l’histoire d’un personnage féminin, Moon, qui vit seule au bord de l’eau dans une petite maison entourée d’un jardin luxuriant. Elle évolue sereinement au plus près de la nature tout en se questionnant sur le monde, celui qui existe au-delà de l’horizon et vers lequel elle envoie ses bulles de savon. Un jour, une ombre apparait au large, sur la ligne d’horizon. Une personne s’approche d’elle en bateau. Sans se connaître, curieux l’un de l’autre, ils vont spontanément se faire confiance et partir ensemble vers une destination qui nous est inconnue.
Le livre se termine ainsi, juste avant ce qui pourrait être le commencement de la véritable histoire. Ce serait en quelque sorte l’installation, libre au lecteur d’imaginer la suite. Une suite qui composera avec la fantaisie de Moon et l’exotisme incarné par ce personnage à la peau bleue, une couleur qui n’est volontairement pas humaine. Le sujet est là pour moi, amené – je l’espère – avec délicatesse : l’ouverture aux autres, à l’inconnu, la rencontre, la confiance, la découverte de l’autre autour des points communs et des différences. À l’horizon traite aussi – sans le dire dans le texte mais j’ai demandé à Popy de le dessiner – d’égalité : peu importe leur sexe ou leur couleur de peau, les deux personnages rament ensemble avec la même force, dans un même élan vers leur avenir.
La genèse de l’album, c’est à la fois les bulles de savon que nous faisions avec mes enfants quand ils étaient plus petits. Leur tendance à les éclater venait parfois chatouiller ma tendance à les contempler. J’ai fait partir ces bulles bien plus loin grâce à cette histoire, elles deviennent les grandes voyageuses quand je ne peux pas être pour l’instant.

Je crois que ta collaboration avec Popy Matigot s’est tellement bien passée que vous sortez un nouvel album ensemble en janvier, c’est bien ça ? Peux-tu nous en parler ?
Effectivement, très vite après cette première collaboration, nous nous sommes remises au travail et le 2 janvier paraîtra notre second titre commun, Petite Pousse chez Sarbacane. C’est encore une histoire de rencontre autour d’un personnage féminin dont la vie va être bouleversée par l’arrivée de son premier enfant. C’est ce dernier qui, in utero, porte la narration. C’est un texte que j’ai écrit dans un souffle et regardant quelques années derrière moi et que Popy a illustré avec sa force, sa poigne, son énergie. Et comme jamais deux sans trois, enfin du coup quatre, nous travaillons actuellement sur deux autres projets.

Une mère qui a des poux, une femme qui fait des bulles de savon… elles sont très proches de l’enfance les femmes de tes histoires
C’est vrai pour Moon et pour la nouvelle mère de Petite Pousse qui entrent chacune à leur façon dans le monde des adultes. C’est un peu moins vrai pour les autres je crois. D’ailleurs beaucoup de femmes sont mères dans mes histoires. J’aime bien les embêter, en collant des poux à l’une par exemple (autobiographie ?) ou en faisant faire des abdos à une autre après avoir mangé du chocolat. Toutes ces fois-là, je me moque de moi. D’autres mères sont moins dans la compréhension de leur enfant et donc pour le coup vraiment en rupture avec l’enfance. C’est le cas de la maman qui gronde Guillerm dans L’Apachyderme, de celle d’Anaïs dans La couleur du vélo : au début de l’histoire, il y a un vrai problème de communication entre elles.

Tu as toujours écrit, avant d’avoir ton blog tu étais journaliste, mais depuis peu tu as donc cette casquette d’autrice jeunesse. Déjà j’aimerais savoir comment c’est venu et ensuite si justement tu vois ça comme une continuité dans ton écriture ou une chose totalement nouvelle.
Écrire des histoires pour les enfants n’est pas du tout venu spontanément. Quand je tenais mon blog autour de la littérature jeunesse, j’écrivais régulièrement de longues introductions à mes chroniques de livres. Elles mettaient en scène ma vie parentale, familiale, mon quotidien et m’ont donné goût à l’autofiction. Je savais que j’avais envie d’en faire quelque chose – quelque chose en l’occurrence c’était un roman – mais pas pour les enfants évidemment. Ces textes ont touché quelques-uns de mes lecteurs et parmi ces lecteurs, il y avait des illustrateurs, dont Marjorie Béal et Stéphane Nicolet. Ce sont eux qui m’ont invitée à leur écrire des textes pour les enfants, l’aventure éditoriale a ainsi commencé. Pas tout à fait avec eux dans un premier temps, mais nous cosignons plusieurs livres à venir, dont deux de mes prochains albums à paraître en 2019.
Entre le journalisme et l’écriture de fiction pour les enfants, c’est le grand écart. Mais dans ce grand écart, il y a eu les textes personnels que j’écrivais sur le blog Maman Baobab et qui m’ont conduite à l’écriture d’histoires. Alors avec quelques demi-tours, pas de côté, pointillés et encore quelques textes très sérieusement informatifs à mon actif, ah ben oui ! Il y a une continuité. Heureusement que tu m’as posé la question, je ne l’aurais pas vue sinon !

Où trouves-tu ton inspiration, qu’est-ce qui t’inspire ?
Ça c’est une question à laquelle je ne suis pas sûre de pouvoir bien répondre.
Il y a des sujets forts dont j’ai besoin de parler parce qu’ils me bouleversent – le deuil, la situation des réfugiés, les inégalités, par exemple. Je peux me saisir d’anecdotes, de remarques ou de questions de mes enfants tout comme des sujets d’actu qui me crispent et font émerger (j’ai failli écrire déborder) un texte, mais aussi très simplement des sensations, des petits bouts d’enfance…
Je suis très contemplative. Je regarde l’océan, les fruits se transformer en confiture, je fais du jardinage, je regarde les bestioles, et pendant ce temps mon cerveau se promène tout seul… j’ai aussi vécu de grandes douleurs, de grands moments de solitude, des nuits sans sommeil, ces états sont propices à l’émergence.
Assez simplement, il y a des situations. Je regarde aussi à travers mon appareil photo et ce pas de côté face à la réalité m’offre cet espace de création ou d’inspiration.
Un texte peut aussi naître avec la rencontre d’un illustrateur ou d’une illustratrice qui m’invite dans son univers en me proposant un personnage, des images. J’adore ce type de collaboration même si elles ne sont pas toujours évidentes.

Tu parles d’appareil photo, c’est vrai que j’ai oublié une de tes casquettes… Tu fais des photos magnifiques ! Tu n’aimerais pas faire un album où tes textes seraient illustrés par tes photos ?
Merci beaucoup ! C’est vrai que j’ai commencé à faire de la photo pour illustrer mes textes de… presse ! Et puis j’y ai pris goût et je n’ai fait ensuite que de la photo qui n’illustrait plus de texte. Mais je ne suis pas une technicienne, pour moi la photo, c’est avant tout un regard sur le monde, un instant saisi, une émotion qui passe, du flou, de la lumière. J’ai l’impression déjà d’avoir tout dit quand je fais une photo. D’ailleurs, je viens de monter une exposition photo pour tenter d’expliquer le processus de création de mes textes parce que je ne trouvais pas toujours bien les mots. Du coup, écrire sur mes photos et pour les enfants, je n’y suis pas, j’ai l’impression que les images sont déjà trop pleines de moi, écrire dessus serait redondant. Par contre, proposer douze ou seize photos à autant d’auteurs qui porteront un tout autre regard que le mien, pourquoi pas ?

Qui sont tes premiers lecteurs ?
Tout dépend des textes. Ma plus fidèle lectrice – et la plus impitoyable (parce que c’est ce qui est important, il faut dire) – c’est ma fille. Du haut de ses neuf ans, elle lit par-dessus mon épaule, me demande des suites – « comment ça le chapitre n’est pas fini ? » « Heu, non, mais j’ai fait la vaisselle » – va chiper les impressions dans l’imprimante ou sur mon bureau, se plonger dans mes carnets, récupérer mes ratés dans la poubelle. Pour elle, peu importe s’il s’agit d’un album ou d’un morceau de roman, elle met en image facilement et va très vite mettre le doigt là où ça fait mal.
En général tout de même, pour les albums, mes premiers lecteurs sont mes binômes illustratrices – illustrateurs. Parfois directement les éditeurs ou éditrices quand je soumets un texte sans illustration. Quand les croquis arrivent, je montre à mon fils pour voir si cela fonctionne, il m’arrive aussi de tester une histoire lors d’une rencontre avec une classe. Pour les romans, je fais relire à mes proches. J’ai aussi écrit un roman l’année dernière dans le cadre du Feuilleton des Incos. Mes premiers lecteurs étaient donc une arène de dizaines de Cm2-6e exigeants. Le rythme était intense, et j’étais encore plus tendue de recevoir leurs retours sur le texte que ceux d’un éditeur, même si je n’ai pas toujours pris en compte leur avis, c’était intéressant d’avoir ce regard sur un travail en cours d’écriture.

Tu lis toujours autant de littérature jeunesse ? N’as-tu pas peur d’être influencée (d’une façon ou d’une autre) par tes lectures ?
Je lis moins beaucoup moins d’albums que quand j’en chroniquais une cinquantaine par mois, c’est sûr. Je crois qu’on est forcément, d’une manière ou d’une autre, influencé par nos lectures, celles d’aujourd’hui, celles de notre adolescence, de notre enfance qui ont forgé notre regard sur le monde. Mais tout comme on est influencé par les musiques, les films… Par exemple, j’ai été influencée par Irène de Thomas Fersen pour écrire L’Apachyderme, les deux univers sont très éloignés… Je crois que ce n’est pas une crainte alors. Si nous sommes plusieurs à traiter du même sujet, nous le traiterons de la même manière. Je laisse dans chacun de mes albums un petit morceau de moi, un bout de vrai (plus ou moins grand) et j’écris avec ma musique, mon flow en quelque sorte. D’ailleurs j’écris à voix haute et j’aime bien faire lire l’histoire à voix haute avant de la transmettre pour écouter si je retrouve cette musicalité, quand elle y est même dans la bouche de quelqu’un d’autre, je me dis que j’ai peut-être réussi à faire un quelque chose de singulier.

Quelles étaient tes lectures d’enfant, d’adolescente ?
Elles sont très nombreuses, j’étais une grande lectrice et les livres m’ont beaucoup marquée. Enfant, j’ai lu (et relu et rerelu) plutôt des romans comme ceux de La comtesse de Ségur ou encore Fantômette, Zozo la tornade, le petit Nicolas, Charlie et la Chocolaterie, Croc Blanc, Le Castor grog et sa tribu, Le club des cinq, Alice, Les jeunes filles en blanc…
Au collège, j’ai fait le grand écart entre des romans comme E=MC2 mon amour de Patrick Cauvin et Un sac de billes. J’ai lu des romans très « optimistes » qui m’ont donné un merveilleux regard sur le monde comme Le Journal d’Anne Franck, L’arbre de Noël – une histoire terrible où le môme meurt d’un cancer à Noël – et Sa majesté des mouches de Golding. J’ai lu un tas de livre sur les guerres, passant d’Erich Maria Remarque à Régine Deforges, j’étais à la fois terrifiée par les contenus et fascinée par l’écriture, les récits. En y pensant, je me demande si, quand elles ne sont pas humoristiques, c’est peut-être pour cela qu’il y a de la douceur dans mes histoires, même celles qui traitent de sujets difficiles…
En 4e -3e, j’ai découvert Zola en même temps que Pennac et ses Malaussène, double coup de foudre, encore un grand écart, j’ai tout avalé et je lisais ensuite Pennac à parution. Au lycée, j’oscillais entre Shakespeare et Orwell, Bradbury, kafka… Bon j’ai fini par faire des études de Lettres Modernes pour lire encore plus et que ce temps consacré soit socialement acceptable. Et ce n’est qu’adulte que je suis retombée dans la marmite de la littérature jeunesse, avec avidité.

En janvier on va donc découvrir Petite Pousse chez Sarbacane, mais tu as d’autres livres à sortir ?
Oui j’ai la chance d’avoir plusieurs parutions programmées en 2019, notamment :
– en mars Les pieds en éventail, un album pour les tout-petits avec Marjorie Béal chez Les P’tits Bérets ;
– en avril Refuge avec Stéphane Nicolet chez Les P’tits Bérets raconte la rencontre de deux petites filles qui vont devenir amies, malgré les frontières, les langues, les parcours, grâce à une passion commune.
– au printemps Correspondances une histoire d’ours, encore une rencontre, pour laquelle je retrouve Thanh Portal.
– en juin Taxi-Baleine avec Mauréen Poignonec chez Little Urban, une histoire poétique où j’aborde une nouvelle fois de la famille, cette fois-ci sous l’angle de la fratrie.

Bibliographie :

  • Petite Pousse, album illustré par Popy Matigot, Sarbacane (à paraître en janvier 2018).
  • À l’horizon, album illustré par Popy Matigot, Maison Eliza (2018), que nous avons chroniqué ici.
  • L’enfant de la pluie, roman co-écrit avec Pog, illustré par Juliette Barbanegre, Frimousse (2018).
  • Maman a des poux, album illustré par Csil, Frimousse (2018).
  • Confettis confettis, album illustré par Marjorie Béal, Le Grand Jardin (2018).
  • La couleur du vélo, roman illustré par Thanh Portal, La Palissade (2017).
  • Le nid, album illustré par Coralie Saudo, Les Minots (2017).
  • L’Apachyderme, album illustré par Thanh Portal, La Palissade (2016).

Retrouvez Sandra Le Guen sur son site : http://sandraleguen.blogspot.com.


Quand je crée… Christine Roussey

Le processus de création est quelque chose d’étrange pour les gens qui ne sont pas créateur·trice·s eux-mêmes. Comment viennent les idées ? Et est-ce que les auteur·trice·s peuvent écrire dans le métro ? Les illustrateur·trice·s, dessiner dans leur salon devant la télé ? Peut-on créer avec des enfants qui courent à côté ? Faut-il de la musique ou du silence complet ? Régulièrement, nous demandons à des auteur·trice·s et/ou illustrateur·trice·s que nous aimons de nous parler de comment et où ils·elles créent. Cette semaine, c’est Christine Roussey qui nous parle de quand elle crée.

Quand je crée.

Allez, je me lance !

Ma journée commence entre 9 h 30 et 10 heures, après avoir déposé mes minis à l’école et chez la nounou !
Un petit thé avec les copains de l’atelier et c’est parti !
Il est 17 h 30 et je rentre chez moi !


En vrai, si je dois écrire je m’isole dans un silence total et je déroule les fils. En général j’ai noté des bouts de phrases dans mon cahier, mon téléphone, etc., quand j’écris une histoire elle m’habite pendant plusieurs mois entre l’idée de début et le texte final.
Je l’emmène partout avec moi (vu que j’emmène ma tête partout… en général).
Parfois les mots coulent tout seuls tellement ils ont macéré longtemps en moi, parfois ça coince. Alors j’arrête et je passe à autre chose. Je veux que les choses soient fluides. J’aimerais faire comme l’a conseillé Hemingway à Roald Dahl, refermer mon ordi quand j’ai mon idée mais je suis une grosse inquiète alors quand j’ai mon idée je fonce et j’arrête quand ça coince, Hemingway disait que c’était aller au-devant de gros soucis….. Mais j’ai tellement peur de perdre l’élan que je ne peux pas me résoudre à arrêter quand l’idée est là tout en fleur.

Quand je dessine, il y a plusieurs temps, celui de la recherche personnelle, le travail de dessin « d’entretien », là c’est comme une boum avec moi-même, musique à fond, gros bordel sur mon bureau, et alors je laisse tout arriver ! J’aime cette idée chère aux « COBRA », qu’il faut retrouver son énergie d’enfant quand on dessine pour revenir à l’essence de ce qu’on est, et aussi créer dans la joie et le plaisir de faire sans but ! C’est difficile de se débarrasser de tout ce qu’on a appris mais il me semble que c’est essentiel pour continuer à avancer, à chercher, à découvrir. Alors voilà plusieurs fois par mois je dessine pour moi, pour rien et c’est souvent dans ces moments que naissent de nouvelles images et de nouvelles idées qui serviront ou pas pour mes projets futurs.

Il y a un autre temps, celui des recherches pour les albums. Le temps de recherche des personnages et de l’univers est proche de celui du temps de dessin pour moi. Je laisse tout venir, les couleurs, les personnages, dans un joyeux mélange pas du tout organisé nait la colonne vertébrale du projet à venir.
Ensuite quand je travaille les illustrations page à page dans un chemin de fer, c’est très silencieux et je suis très concentrée. Je dois être tout entière plongée dans les mots et l’enchainement des pages.
Parfois j’ai aussi noté des idées d’images sur mon cahier ou dans mon téléphone. Parce que le travail ne s’arrête pas aux portes de l’atelier rapport avec ma tête que je trimballe partout ;-).

Vient un autre temps qui est très agréable c’est la réalisation des images définitives, là j’écoute des émissions de radios, et je peux me souvenir de l’émission que j’écoutais pour telle ou telle image. Dans ce temps-là c’est comme si ma main dessinait sans avoir besoin de ma tête c’est très agréable après avoir été complètement habitée et concentrée sur les crayonnés et l’écriture.

Le dernier temps c’est le temps des adieux… J’emballe mes originaux et je les prépare à l’envoi chez mon éditeur. C’est un temps hyper émouvant, où on voit une dernière fois les planches toutes ensemble avant qu’elles deviennent l’album.
Et puis il faut dire au revoir aux personnages avec lesquels on a vécu de longs mois, partout, tout le temps ! C’est à ce moment je crois que le livre ne m’appartient plus, il va partir rencontrer ses lecteurs, il s’envole !

Il y a un temps hyper important pour moi qui fait aussi partie du processus de créations mais de manière indirecte, c’est le temps de rencontre avec les lecteurs !
Partager ce que l’on a couvé, et fabriqué du plus profond de nous avec des lecteurs c’est comme quand les invités se mettent à table quand on a passé l’après-midi à cuisiner ! On est heureux, impatient et un peu intimidé. C’est un grand temps de joie qui donne énormément de sens à mon travail. Lors de ces rencontres j’aime les questions, les grands yeux ouverts et l’attitude des petits lecteurs. Et c’est souvent pendant ces moments-là que l’envie de raconter une nouvelle histoire jaillit.

Je crois que c’est tout !

Sinon dans mes journées il y a aussi des litres de thé, des chansons ringardes, des heures de discussions sur la vie avec mes collocs d’atelier, des images sur les réseaux, des coups de fil avec mon éditrice, des grosses colères, des larmes de joie et de tristesse, des « oh putain c’est l’heure des enfants », et des fous rires… vachement !

Salut tout le monde j’y retourne, j’ai un cochon d’Inde sur le feu !!

Christine Roussey est autrice et illustratrice.

Bibliographie sélective :

  • Sous mon arbre, illustration d’un texte de Jo Witek, De la Martinière Jeunesse (2018), que nous avons chroniqué ici.
  • Le manchot qui en avait marre d’être pris pour un pingouin, illustration d’un texte de Nicolas Digard, Nathan (2017), que nous avons chroniqué ici.
  • Allez, au nid !, illustration d’un texte de Jo Witek, De la Martinière Jeunesse (2017), que nous avons chroniqué ici.
  • Dans mon potager automne, illustration de textes d’Alain Ducasse, Ducasse édition (2017), que nous avons chroniqué ici.
  • Mes petits cadeaux, illustration d’un texte de Jo Witek, De la Martinière Jeunesse (2017), que nous avons chroniqué ici.
  • L’album de mon bébé, textes et illustrations, De La Martinière Jeunesse (2017), que nous avons chroniqué ici.
  • Mon lapin patate, texte et illustrations, De La Martinière Jeunesse (2017), que nous avons chroniqué ici.
  • Crotte !, illustration d’un texte de Davide Cali, Nathan (2016), que nous avons chroniqué ici.
  • Ma petite chambre, illustration d’un texte de Jo Witek, De la Martinière Jeunesse (2016), que nous avons chroniqué ici.
  • Mon chat boudin, texte et illustrations, De la Martinière Jeunesse (2016), que nous avons chroniqué ici.
  • Mes petites peurs, illustration d’un texte de Jo Witek, De la Martinière Jeunesse (2014), que nous avons chroniqué ici.
  • Mon chien qui pue, texte et illustrations, De la Martinière Jeunesse (2015), que nous avons chroniqué ici.
  • Ma boîte à petits bonheurs, illustration d’un texte de Jo Witek, De la Martinière Jeunesse (2014), que nous avons chroniqué ici.
  • Wilo et Mi, la légende de La Grise, illustration d’un texte de Séverine Vidal, L’élan vert (2014), que nous avons chroniqué ici.
  • Dans mon petit cœur, illustration d’un texte de Jo Witek, De la martinière Jeunesse (2013).
  • Les bras de papa, rien que pour moi, illustration d’un texte de Jo Witek, De la martinière Jeunesse (2012).
  • Les cocottes à histoires, illustration de textes d’Agnès de Lestrade, Milan (2012), que nous avons chroniqué ici.
  • Toi dedans, moi devant : Le ventre de maman, illustration d’un texte de Jo Witek, De la martinière Jeunesse (2011), que nous avons chroniqué ici.

Le site de Christine Roussey : http://www.christineroussey.com.

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Les invité·e·s du mercredi : Sébastien Mourrain et Claire Garralon

Par 7 novembre 2018 Les invités du mercredi

Aujourd’hui, je vous propose d’en savoir plus sur l’illustrateur Sébastien Mourrain puis de vous glisser dans l’atelier de l’autrice-illustratrice Claire Garralon. Bon mercredi à vous !


L’interview du mercredi : Sébastien Mourrain

Parlez-nous de votre parcours
Je suis sorti de l’école Émile Cohl en 2000, j’ai commencé tout de suite à illustrer des contes pour Actes Sud junior. Puis j’ai intégré une agence et travaillé pour la presse pendant deux ans. Tout en continuant à illustrer pour l’édition Jeunesse.
Actuellement, je travaille principalement pour l’édition mais je fais aussi partie de l’agence Patricia Lucas. Je travaille depuis 14 ans dans l’atelier Le bocal à Lyon.

J’aimerais que vous nous parliez du magnifique Be Happy ! qui vient de sortir chez Didier Jeunesse. Comment avez-vous travaillé sur ce livre, vous avez fait des recherches, revu les comédies musicales dont il est question ?
Pour Be Happy, je connaissais déjà certaines comédies musicales mais j’ai dû aussi faire des recherches. Je me suis imprégné des ambiances et des époques. Comme ce sont une succession de tableaux, la difficulté était d’établir un lien entre eux.
L’univers graphique du Magicien d’Oz étant très éloigné de West Side Story par exemple, j’ai eu l’idée d’insérer la narratrice (en l’occurrence Susie Morgenstern) dans les illustrations. Un peu à l’image de La rose pourpre du Caire, elle rentre dans l’écran de cinéma.
Ainsi, c’est elle qui fait le lien avec toutes les comédies musicales.

Quelques mots également sur Top Car qui vient de sortir aux éditions des éléphants ?
Top car est une histoire pour les éternels insatisfaits. Il nous parle de la société de consommation et de nos désirs d’achats compulsifs.
Quand j’ai lu l’histoire de Davide Cali, le personnage de Tati m’est venu à l’esprit. Je pense que pour Davide aussi car il se prénomme « Jacques ». On retrouve un peu ce côté désabusé face à la société et l’idée de rentrer dans le rang à tout prix.
Le dos du livre finit sur une note d’espoir.

Comment choisissez-vous vos projets ?
Ça dépend. Certaines histoires me parlent, d’autres moins. J’ai la chance de pouvoir choisir celles qui me plaisent le plus. Je travaille aussi avec des auteurs formidables. Je sais à quel point c’est compliqué d’écrire car je n’y arrive pas moi-même.
Mais si je n’aime pas un texte, ce n’est même pas la peine que j’essaye de l’illustrer. Sinon tous les thèmes sont bons à illustrer tant que le texte est bon.
On va pouvoir lire et relire un album si l’histoire est bonne même si les illustrations nous plaisent pas. L’inverse est rare. Il faut servir le texte.

Quelles étaient vos lectures d’enfant, d’adolescent ?
Enfant, j’ai peu de souvenirs de lecture d’album. Mais mon grand-père avait une énorme collection de BD. Donc je dirais tous les Tintin.
Ado, j’ai adoré lire Marcel Aymé, Edgar Poe, Maupassant, Barjavel…

Sur quel nouveau projet travaillez-vous actuellement ?
Actuellement, je travaille sur plusieurs projets. Je travaille sur les péripéties d’un dauphin avec Michaël Escoffier chez Gallimard Jeunesse, sur l’enfance de Bigoudi avec Delphine Perret chez Les Fourmis Rouges, une histoire cauchemardesque de Julien Baer Chez Hélium et l’histoire d’un petit rebelle de Guillaume Guéraud chez De la Martinière jeunesse.
Tout un programme…

Bibliographie sélective :

  • Be Happy ! Mes plus belles comédies musicales, illustration d’un texte de Susie Morgenstern, Didier Jeunesse (2018).
  • Top Car, illustration d’un texte de Davide Cali, Les éditions des éléphants (2018).
  • Tuk-Tuk express, illustration d’un texte de Didier Lévy, ABC Melody (2018).
  • J’ai perdu ma langue, illustration d’un texte de Michaël Escoffier, Seuil Jeunesse (2018), que nous avons chroniqué ici.
  • Bronto Megalo Saure, illustration d’un texte de Davide Cali, Sarbacane (2017), que nous avons chroniqué ici.
  • Chez moi, illustration d’un texte de Davide Cali, Actes Sud Junior (2016).
  • Santa Fruta, illustration d’un texte de Delphine Perret, Les fourmis rouges (2016), que nous avons chroniqué ici.
  • Mister Gershwin, les gratte-ciels de la musique, illustration d’un texte de Susie Morgensten, Didier Jeunesse (2016).
  • Chiens & Chats sous la loupe des scientifiques, illustration d’un texte d’Antonio Fischetti, Actes Sud Junior (2015), que nous avons chroniqué ici.
  • Bigoudi, illustration d’un texte de Delphine Perret, Les fourmis rouges (2014), que nous avons chroniqué ici.
  • Moustachat, illustration d’un texte de Géraldine Elschner, L’élan Vert (2014).
  • L’homme à la peau d’ours, illustration d’un texte d’Anne Jonas d’après les frères Grimm, Seuil Jeunesse (2013), que nous avons chroniqué ici.
  • Émile, le petit fifre, illustration d’un texte d’Anne de la Boulaye, Seuil Jeunesse (2013), que nous avons chroniqué ici.
  • La fine mouche, illustration d’un texte de Jean Perrot, Seuil Jeunesse (2011).
  • Serial rapteur, illustration d’un texte de Claude Carré, Actes Sud Junior (2009).

Retrouvez Sébastien Mourrain sur son tumblr : http://sebastienmourrain.tumblr.com.


Quand je crée… Claire Garralon

Le processus de création est quelque chose d’étrange pour les gens qui ne sont pas créateur·trice·s eux-mêmes. Comment viennent les idées ? Et est-ce que les auteur·trice·s peuvent écrire dans le métro ? Les illustrateur·trice·s, dessiner dans leur salon devant la télé ? Peut-on créer avec des enfants qui courent à côté ? Faut-il de la musique ou du silence complet ? Régulièrement, nous demandons à des auteur·trice·s et/ou illustrateur·trice·s que nous aimons de nous parler de comment et où ils·elles créent. Cette semaine, c’est Claire Garralon qui nous parle de quand elle crée.

Créer, quel verbe impressionnant. Alors regarder dans le dictionnaire Larousse sa définition exacte me rassure parce que j’y lis, entre autres : …Réaliser ou concevoir quelque chose… Et là, pas de soucis, je crée, sans aucun doute, des tas de choses même, des bricoles qui n’aboutissent pas, des collections de bouchons trophées animaliers, des bouteilles avec des poissons dedans, des papillons de papier épinglés dans des boîtes, des mots, des phrases ou débuts d’histoires, des images, grandes ou petites, ici ou là… Tout est soigneusement rangé, étiqueté pour que je m’y retrouve.
Je n’ai pas de « règle » de création ou de mise au travail.
Les idées viennent n’importe où. Leurs mises en place, leurs constructions, leurs assemblages se font dans l’atelier avec ou sans le chat.
J’aime le matin tôt mais je n’y arrive pas toujours, le soir, ce n’est pas la peine, je suis trop fatiguée.
J’ai besoin de silence et de solitude. Même si j’ai appris, avec plein d’enfants autour, à travailler dans des plages de temps limitées et des lieux pas toujours idéaux, étroits ou de passage. Maintenant, les enfants ont grandi, le temps a beaucoup moins de limites et le lieu est devenu bel atelier. La seule tolérance c’est Gatua, le chat. Je dis bien tolérance, parce que si elle veut se coller à moi comme elle le fait consciencieusement avec mes dessins, crayons ou clavier d’ordinateur lorsque j’écris, je lui propose gentiment d’aller ailleurs. Qu’elle soit dans la pièce me plaît plutôt, c’est une présence chaude et somnolente qui m’apaise.
J’ai un carnet à dessin et un carnet à écrit dans mon sac. J’alterne. Parfois même je me sers de l’un comme de l’autre, j’écris sur celui à dessin et inversement.
Des mots sans images et des images sans mots, ce n’est pas encore pour tout de suite…
Merci Gabriel

Claire Garralon est autrice et illustratrice.

Bibliographie sélective :

  • Poule bleue, texte et illustrations, MeMo (2018), que nous avons chroniqué ici.
  • Chat noir chat blanc, texte et illustrations, MeMo (2018), que nous avons chroniqué ici.
  • La promenade des canards, texte et illustrations, MeMo (2017).
  • Les jours, les mois et les saisons, texte et illustrations, MeMo (2016).
  • C’est ma mare, texte et illustrations, MeMo (2016).
  • Drôles de tableaux, texte et illustrations, Seuil Jeunesse (2014), que nous avons chroniqué ici.
  • Ça, texte et illustrations, Philomèle (2014), que nous avons chroniqué ici.
  • La vie en bleu, illustration d’un texte d’Alice Brière Haquet, Océan Édition (2013), que nous avons chroniqué ici.
  • Le chat et l’oiseau, illustration d’un texte d’Alice Brière Haquet, Thierry Magnier (2013), que nous avons chroniqué ici.
  • Rond rouge, texte et illustrations, Actes Sud Junior (2012).
  • Six souricettes découvrent les couleurs, , texte et illustrations, Circonflexe (2011).
  • Le petit triangle, illustration d’un texte en Coréen, Yéowon Média (2011)
  • La graine et l’oiseau, illustration d’un texte d’Alice Brière Haquet, Grandir (2011).
  • Jamais seul, illustration d’un texte de Didier Poitrenaud, Kilowatt (2011).

Retrouvez Claire Garralon sur son site : http://clairegarralon.fr.

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Les invité·e·s du mercredi : Bobi+Bobi et Célia Chauffrey

Par 13 juin 2018 Les invités du mercredi

Deux illustratrices singulières au programme du jour. On commence par Bobi+Bobi pour une interview où l’on en apprend un peu plus sur son travail, ensuite, c’est Célia Chauffrey qui nous ouvre les portes de son atelier. Bon mercredi à vous !


L’interview du mercredi : Bobi+Bobi

Pouvez-vous nous parler d’Une fleur, votre dernier album publié chez À pas de loups ?
Une fleur est l’histoire d’une petite fille qui se sent envahie par ses émotions. Tellement envahie que ça lui semble un peu difficile à gérer. Alors elle essaie de trouver des solutions pour apprivoiser ces émotions. Elle essaie aussi de comprendre d’où elles viennent et ce qu’elle peut en faire. C’est une petite fille optimiste pleine de ressources. Elle réfléchit beaucoup. Les enfants s’interrogent et réfléchissent beaucoup, il ne faut pas l’oublier.

C’est votre premier livre avec Sandrine Kao, comment s’est passée cette collaboration ?
Sandrine Kao est une illustratrice qui écrit. J’aime bien travailler avec des auteurs qui sont à l’aise avec les mots autant qu’avec les images. Ce n’est pas si courant. En ce qui me concerne, l’essentiel d’un album jeunesse se construit dans une concentration plutôt silencieuse, et dans une certaine solitude. Mais on peut échanger au tout début, ne serait-ce que pour voir dans le regard de l’autre comment ça prend forme. C’est ce qui s’est passé – par l’intermédiaire de notre éditrice – qui est une personne attentive et encourageante.

Avec d’autres types de livres, vos collaborations sont différentes ?
Oui. Pour la réalisation d’un album BD par exemple, je collabore tout au long du travail sans problème. Chaque dessin d’une BD exprime une situation précise, alors qu’une planche d’album jeunesse est pour moi le détail d’un tout indivisible plus abstrait. Et en poésie c’est encore autre chose.

Quelles techniques d’illustration utilisez-vous ?
Pour Une fleur j’ai principalement utilisé l’aquarelle. J’ai choisi deux papiers, un papier blanc très beau et très épais pour les fleurs, et un autre plus ordinaire que j’ai préparé moi-même – c’est-à-dire que je l’ai rendu aquarellable à ma manière. Ce qui m’a permis de préparer des fonds colorés avant de commencer à peindre. Je suis peintre avant tout, et même quand je dessine, la peinture est le moteur de mon travail, que ce soit pour un livre, une commande, un travail personnel d’atelier. Je cherche toujours la technique qui convient le mieux à une histoire. D’un livre à l’autre je peux passer du dessin à la peinture à l’huile, du monotype à la couture. J’aime bien cette diversité. Mais la technique n’est que la technique : elle ne change en rien à ma manière de voir, d’interpréter, de dessiner et de peindre.

Où trouvez-vous votre inspiration ?
Essentiellement dans ma tête. J’ai un imaginaire flamboyant comme les robes de Peau d’Âne. Je crois que la nourriture principale de cet imaginaire vient des mots, de la littérature, de la poésie, de la solitude quand elle est choisie, du silence. Je lis beaucoup. Je prends parfois des notes pour ne pas oublier les images et les associations qui se créent spontanément quand je lis.

Quel est votre parcours ?
J’ai longtemps rechigné à faire une école d’arts plastiques, j’avais peur de perdre quelque chose. Ce qui est bien étrange, car à 20 ans j’avais tout à apprendre. Alors j’ai fait Lettres Modernes et Histoire de l’Art, et puis plus tard seulement j’ai suivi les cours d’une école d’arts plastiques. Côté édition, j’ai commencé par de la poésie, j’ai publié mes premiers poèmes très jeune. Côté arts plastiques, en plus de mon travail d’atelier, j’ai commencé par des décors de théâtre, des affiches. Un jour, en découvrant les travaux du concours d’illustration du Salon International de Littérature Jeunesse de Montreuil, je me suis aperçue que l’illustration pouvait être un art à part entière. Et comme je suis une raconteuse d’histoires, ma peinture, mes mots et mes dessins ont fini par se rejoindre en un tout très compact.

D’où est venu ce nom Bobi+Bobi (et d’ailleurs doit-on prononcer le « + » ?)
Ce nom est venu de mon premier blog, je m’appelais « Bobinette » et mes lecteurs m’ont rapidement appelée « Bobi ». Un deuxième Bobi est venu tout naturellement tenir compagnie au premier. Il est venu avec une esperluette (&) qui a été troquée tout aussi naturellement contre un « + ». Ce « + » s’écrit sans espaces entre les deux Bobi, forcément, car il est un espace ajouté à lui tout seul. Et le « + » ne se prononce pas. Il n’y a pas très longtemps – et je vous jure que c’est véridique – j’ai rêvé de Jean-Paul Gaultier. Il me complimentait sur mon pseudo, s’étonnait de ce « + », me disait que c’était intéressant mais que surtout, il ne fallait pas le prononcer. Que voulez-vous ajouter à ça ?

Quelles étaient vos lectures d’enfant, d’adolescente ?
Enfant, j’avais surtout à ma disposition des livres scolaires, dont ceux de français, bourrés d’illustrations, que je lisais et relisais. À 12 ans j’ai pu m’inscrire dans une bibliothèque, et là je me suis rattrapée. J’ai commencé par les Alice (des petits romans policiers) et je suis passée directement à Balzac. Puis Zola. Puis tout ce que je trouvais. C’était fou cette gourmandise. C’est comme ça que j’ai rencontré l’auteur de ma vie : Proust. Et bien plus tard, à 40 ans, j’ai découvert les albums jeunesse…

Y a-t-il des illustrateurs et des illustratrices dont le travail vous touche ou vous inspire ?
Je crois que je dois beaucoup à Carll Cneut et à Suzanne Janssen. Ma peinture était proche de la leur, la leur était proche de la mienne. Je sentais les connexions. Le lien entre mots et images s’est cristallisé quand j’ai découvert leurs univers, très certainement. Aujourd’hui je suis surtout touchée par les artistes qui ont du métier et qui développent une œuvre personnelle, je pense par exemple à Manon Gauthier, Sylvie Bello, Stefan Zsaitsits, Pablo Auladell, Daisuke Ichiba. Les peintres m’inspirent et me stimulent, Jérome Bosch, Rembrandt, Vuillard, Matisse, Richard Diebenkorn, Patrick Procktor, Peter Dahl et cent autres, Raphael Balme, Vanessa Stockard que je viens de découvrir.

C’est sur internet que vous faites vos découvertes ?
Oui, principalement sur Instagram. Tout en limitant mes visites sur les réseaux sociaux, car il y a tellement de choses merveilleuses à découvrir que j’y passerais ma vie si je m’écoutais. Je me tiens à distance d’internet pour rester concentrée sur mon propre travail, pour ne pas perdre le fil.

Quelques mots sur vos projets ?
Je prépare quelques publications à tirage très limité, avec mon collectif. Et je suis passée à la réalisation de grands formats qui pourraient illustrer des albums. De très grands dessins, de très grandes peintures. J’ai envie que le travail d’atelier du peintre rejoigne celui de l’illustrateur. Faire très peu de livres, choisir de faire de l’art avec l’édition jeunesse (plutôt que chercher à en vivre), montrer des originaux aux enfants, leur expliquer en quoi une création graphique est plus qu’une image, voilà ce qui m’intéresse.

Bibliographie jeunesse :

  • Une fleur, illustration d’un texte de Sandrine Kao, À pas de loups (2018).
  • Les mots qui manquent, illustration d’un texte d’Anne Loyer, À pas de loups (2017), que nous avons chroniqué ici.
  • Dix ans tout juste, collectif, HongFei Cultures (2017).
  • Petites gouttes de poésie avec quelques poèmes sans gouttes, illustration d’un texte de Pierre Albert-Birot, Motus (2017).
  • S’aimer, collectif, À pas de loups (2016).
  • À bas la lecture, illustration d’un texte de Didier Lévy, Oskar jeunesse (2015).
  • Comment bien promener sa maman, illustration d’un texte de Claudine Aubrun, Seuil Jeunesse (2015).
  • Ma sœur et moi, illustration d’un texte de Cécile Roumiguière, La Joie de Lire (2012).
  • Un ami pour Lucas, illustration d’un texte de Chun-Liang Yeh, HongFei Cultures (2010).
  • Yin la Jalouse, illustration d’un texte de Qifeng SHEN, HongFei Cultures (2009).

Retrouvez Bobi+Bobi sur son blog : http://bobibook.blogspot.com


Quand je crée… Célia Chauffrey

Le processus de création est quelque chose d’étrange pour les gens qui ne sont pas créateur·trice·s eux-mêmes. Comment viennent les idées ? Et est-ce que les auteur·trice·s peuvent écrire dans le métro ? Les illustrateur·trice·s, dessiner dans leur salon devant la télé ? Peut-on créer avec des enfants qui courent à côté ? Faut-il de la musique ou du silence complet ? Régulièrement, nous demandons à des auteur·trice·s et/ou illustrateur·trice·s que nous aimons de nous parler de comment et où ils·elles créent. Cette semaine, c’est Célia Chauffrey qui nous parle de quand elle crée.

Pour travailler impossibles les terrasses ensoleillées et les carrés TGV… j’ai besoin d’un endroit familier, de quelques litres de thé, de nicotine et surtout de son avec ou sans casque – ça, ça dépend si les collègues de l’atelier sont dans les parages.
Élaborer une illustration ou un album complet n’est pas quelque chose de serein pour moi. En cas de tempête de doute j’ai à portée de casque deux disques refuge : The touch of your lips de Chet Baker et The ghosts of Saturday night de Tom Waits. Je les écoute surtout en début de projet, ce moment très intranquille quand je découvre un texte et que tout est à faire.
Je possède beaucoup de carnets : trop jolis, trop parfaits. Je ne me résous pas à les salir. Les pages sur lesquelles j’ai écrit ou dessiné je les ai arrachées. Je préfère les feuilles libres pour sans complexe commettre à foison des tas de petits dessins caca.
Les dessins caca c’est très important. Il faut que j’en fasse beaucoup pour qu’une de ces petites crottes me parle. Quand une se distingue enfin des autres je saisis mon scalpel, la prélève délicatement et paf je la colle sur une feuille immaculée, elle se met alors à sentir comme le lilas un soir d’avril.
La mini bouse est devenue graine porteuse d’envie et d’intuitions graphiques. C’est magique. Je peux attaquer la phase de recherche pour la narration. À ce moment je remise Tom et Chet dans leur tiroir pour leur préférer de la musique baroque ou du piano – jazz, classique, contemporain mais peu Mozart qui me tape sur les nerfs, ça ne s’explique pas. Peu de chanson, peu d’émissions de radio pour arriver au terme des esquisses, la musique m’accompagne mais elle ne doit pas me distraire. En revanche lorsque le chemin de fer est terminé c’est l’orgie : des trucs très speed, des morceaux parfois douteux (pop italienne des années 80-90, Tekilatex, Grems…) et les podcasts fiction et documentaire France Culture sans retenue. Et quand par chance la phase de réalisation coïncide avec Roland Garros c’est joie joie.
J’adore cette impression d’avoir deux cerveaux : un très attentif à ce que j’écoute et l’autre concentré sur l’image : plus ce que j’entends me passionne mieux je travaille.

Sinon pour commencer un projet j’aime avoir un bureau tout propre avec juste le nécessaire sur la table. Le temps faisant les moutons colonisent les pieds de mon tabouret et la poubelle déborde. Je ne le vois pas jusqu’à ce que ça me gonfle, d’un coup comme ça.
Alors je nettoie, ça brille, je respire.

Célia Chauffrey est illustratrice.

Bibliographie :

  • Trop tôt, illustration d’un texte de Céline Sorin, L’école des loisirs (2017), que nous avons chroniqué ici.
  • Petite Cage cherche un oiseau, illustration d’un texte de Rodoula Pappa, Belin Jeunesse (2017).
  • Le parfum des feuilles de thé, illustration d’un texte d’Ingrid Chabbert, De la Martinière (2016).
  • Sven et les musiciens du ciel, illustration d’un texte de Pierre Coran, L’école des loisirs (2014).
  • Matachamoua, illustration d’un texte de Céline Sorin, L’école des loisirs (2012), que nous avons chroniqué ici.
  • Mademoiselle Tricotin, illustration d’un texte d’Alice Brière-Haquet, Les p’tits bérets (2011), que nous avons chroniqué ici.
  • Les Voyages de Gulliver, illustration d’un texte de Jonathan Swift, Gründ (2011).
  • Pierre la lune, illustration d’un texte d’Alice Brière-Haquet, Auzou (2010), que nous avons chroniqué ici.
  • Celui qui voulait changer le monde, illustration d’un texte de Juliia, Auzou (2010).
  • Hibiscus, illustration d’un texte de Céline Sorin, L’école des loisirs (2010).
  • Quatre fois vite un chuchotis, illustration d’un texte de Jacqueline Persini-Panorias, Soc et Foc (2009).
  • Grand, Moyen, Petit, illustration d’un texte d’Alice Brière-Haquet, Frimousse (2009).
  • La fille du géant, illustration d’un texte de Céline Sorin, Pastel (2010).

Retrouvez Célia Chauffrey sur son blog.

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Les invité·e·s du mercredi : Anne-Hélène Dubray et Gaëtan Dorémus

Par 23 mai 2018 Les invités du mercredi

Aujourd’hui, on rencontre Anne-Hélène Dubray qui nous parle de ses beaux albums riches en détails. Ensuite, on découvre où et comment Gaëtan Dorémus dessine et crée.


L’interview du mercredi : Anne-Hélène Dubray

Quelles ont été les inspirations pour votre très bel album La Montagne ?
Pour La Montagne, j’avais envie de travailler sur de grandes images foisonnantes et de grandes scènes avec plein de personnages. Je me suis pas mal tournée vers la peinture pour voir le traitement de l’espace et de la couleur, les 36 vues du mont Fuji en particulier, à cause de la montagne bien sûr et des différentes atmosphères colorées. J’ai beaucoup regardé les miniatures persanes ou indiennes (j’avais vu de très belles fresques en Inde avec de grandes scènes de batailles où se mêlaient animaux et humains).
Il y a eu une grande phase de recherche sur la végétation, les animaux de chaque ère, l’histoire des villes, et une foule de petits détails (ce que mangeaient les hommes préhistoriques et comment on s’habillait en Mésopotamie) pour ensuite laisser place à une interprétation plus imaginaire.
C’est un livre qui a commencé avec des images, le texte est venu après pour souligner et animer certaines petites scènes et guider le regard du lecteur tout en l’amusant.

Pouvez-vous nous parler de votre parcours ?
Mes études ne m’ont pas directement amenée à l’illustration. Après les Beaux-Arts j’ai d’abord été graphiste dans l’édition. Puis j’ai repris des études en littérature tout en donnant des cours d’arts plastiques. J’ai alors commencé la gravure et réalisé avec cette technique un premier livre illustré, Daphné (Esperluète). Puis j’ai rencontré Chloé Marquaire et Guillaume Griffon de l’Agrume pour un premier projet jeunesse. J’ai ainsi continué l’illustration et l’écriture, puis travaillé petit à petit pour d’autres domaines de l’illustration comme la presse, l’édition adulte ou la communication.

Vous illustrez pour la presse, pour l’édition, vous faites également un peu de microédition, est-ce que ce sont trois manières de travailler différentes ?
Pour la presse ou une commande en édition, on est amené à travailler sur des sujets qu’on ne connaît pas, j’aime beaucoup ça, il y a de la découverte et des contraintes très stimulantes. Pour mes projets personnels d’auteure, c’est un travail dans le temps, avec parfois beaucoup de recherches documentaires et graphiques, il faut apprendre à faire avec la liberté, c’est une chance, mais ça suscite des moments de doutes aussi. En micro édition, il faut porter le projet matériellement, on va jusqu’à produire un objet, on apprend plein de choses. Ces différentes pratiques s’alimentent les unes les autres.

Quelles étaient vos lectures d’enfant, d’adolescente ?
Mes parents s’intéressaient assez aux livres pour enfants et j’ai de bons souvenirs de lecture, avec un gout prononcé pour le loufoque, je pense à 333 fois fou de Salisbury Kent, La Maison hantée, Si les chiens et les chats étaient des dinosaures. Mais aussi à des livres poétiques comme L’œuf et la poule de Iela Mari. Ensuite j’ai adoré lire Roald Dahl. Puis j’ai eu une grande passion pour Picsou magazine, je dessinais très bien Donald sous toutes les coutures.
Adolescente, c’était la BD, les romans policiers et Boris Vian. J’aimerais beaucoup travailler sur une histoire policière d’ailleurs.

Auriez-vous quelques coups de cœur à nous faire partager ?
J’ai lu dernièrement Santa Fruta, de Delphine Perret et Sébastien Mourrain, qui est vraiment drôle et touchant ; et Le tunnel de Mari Kanstad Johnsen, j’adore son travail. Sinon, j’essaie d’avoir toujours un livre de Blex Bolex à portée de main, Les Saisons ou un tout petit livre sans paroles La longue vue, son art de la narration m’émerveille.

Travaillez-vous sur un projet particulier en ce moment ? Pouvez-vous nous en parler ?
Je travaille sur un nouveau livre jeunesse avec l’Agrume, c’est un abécédaire, avec des textes vivants et amusants je l’espère. Il sortira à l’automne prochain.

Bibliographie :

  • La Montagne, L’Agrume (2017) que nous avons chroniqué ici.
  • Les Farceurs, L’Agrume (2016).
  • Daphné, Esperluète (2014).

Son site : http://annehelenedubray.fr


Quand je crée… Gaëtan Dorémus

Le processus de création est quelque chose d’étrange pour les gens qui ne sont pas créateur·trice·s eux-mêmes. Comment viennent les idées ? Et est-ce que les auteur·trice·s peuvent écrire dans le métro ? Les illustrateur·trice·s, dessiner dans leur salon devant la télé ? Peut-on créer avec des enfants qui courent à côté ? Faut-il de la musique ou du silence complet ? Régulièrement, nous demandons à des auteur·trice·s et/ou illustrateur·trice·s que nous aimons de nous parler de comment et où ils·elles créent. Cette semaine, c’est Gaëtan Dorémus qui nous parle de quand il crée.

Boulot
Je ne suis pas un artiste maudit qui erre sur les chemins de France à la recherche de l’inspiration, puis partirais m’isoler dans ma grotte pour « créer »… C’est mon activité, ma passion, mon travail. Comme un vrai travail. Je ne travaille pas la nuit ou n’importe quand : j’aspire à une vie sociale en dehors de mon activité d’illustrateur, et je me cale sur la vie autour de moi.

Train
Je réalise mes livres dans mon atelier, qui n’est pas une pièce de ma maison. J’ai besoin de trajets pour passer de ma vie professionnelle à mes autres vies, j’ai besoin de trajet pour que mes idées infusent et cheminent en moi. C’est pour cela que l’endroit où vraiment j’arrive à un maximum de concentration pour dérouler le fil d’une nouvelle histoire, c’est… le train. Ça se déplace, c’est calme, on est avec soi, son petit carnet, ses pensées, ses éventuelles notes précédentes. Mais ensuite tout se passe à l’atelier : ça bouge moins qu’un train, ce qui est nécessaire pour dessiner.

Radio
Je regarde/relis mes carnets ferroviaires pour développer mes projets de bouquins. J’écoute beaucoup de radio et de musique lorsque je dessine, pas lorsque je travaille sur le texte ou la narration. Le son d’une radio avec des gens qui parlent m’aide à lâcher prise je pense dans mon dessin, me permet d’évacuer la pointe d’angoisse du ratage de dessin, du mal fait, du dessin coincé. Mon éveil culturel, ma conscience politique se sont particulièrement nourris grâce à mes journées de travail, la radio allumée. En ce moment, je me délecte de Métronomique sur France Culture. Souvent en bas de mes dessins ou sur des post-its apparaissent des noms d’émissions, de musiciens, de livres à lire, de phrases entendues, d’idées-flash qui n’auront peut-être pas de suites immédiates. J’écoute des albums de musique, jamais des playlists aléatoires, j’aime à être immergé dans une ambiance sonore. Un disque c’est environ 45 minutes, ça structure mon travail, souvent je change de tâche lorsque je change de disque, ou je réponds à un mail ou deux pendant 5 minutes avant de lancer un autre album de musique.

Gaëtan Dorémus est auteur et illustrateur.

Bibliographie sélective :

  • Les Goûters méga chouettes de Machinette, texte et illustrations, Albin Michel Jeunesse (2018).
  • Tout doux, texte et illustrations, Rouergue (2018).
  • ICI, texte et illustrations, La Ville Brûle (2017).
  • Dans les dents !, illustration d’un texte de Denis Baronnet, Actes Sud Junior (2017).
  • Minute papillon !, texte et illustrations, Rouergue (2017), que nous avons chroniqué ici.
  • Série Till, illustrations de texte de Philippe Lechermeier, Les fourmis rouges (2015-2016).
  • Les Oreilles, texte et illustrations, Albin michel jeunesse (2016).
  • La Maman de la maman de mon papa, texte et illustrations, Les fourmis rouges (2016).
  • Mon bébé croco, texte et illustrations, Albin Michel Jeunesse (2015).
  • Le miel des trois compères, illustration d’un texte de Richard Marnier, Le rouergue (2014), que nous avons chroniqué ici.
  • Vacarme, texte et illustrations, Notari (2014).
  • Mon ami, texte et illustrations, Rouergue (2012).
  • Tonio, texte et illustrations, Rouergue (2012).
  • Ping Pong, texte et illustrations, Seuil jeunesse (2010).

Son site : https://gaetandoremus.com

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