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Quand je crée

Les invité·e·s du mercredi : Katarina Mazetti et Aurore Petit

Par 3 juillet 2019 Les invités du mercredi

Quel bonheur de finir l’année avec de si belles invitées ! On reçoit cette semaine Katarina Mazetti qui a accepté de répondre à mes questions, puis on va visiter l’atelier d’Aurore Petit. À partir de mercredi prochain, vous retrouverez la rubrique estivale, Du berger à la bergère. Bon mercredi à vous !


L’interview du mercredi : Katarina Mazetti

Comment est née la série Les cousins Karlsson ?
Quand j’ai commencé à écrire les Cousins Karlsson, il y avait tant de livres d’enfants « réalistes », qui parlaient de brimades, d’anorexie, de divorces des parents et de toutes sortes de problèmes. Je me suis rendu compte que ma lecture préférée à cet âge était Le club des cinq par Enid Blyton. Ce sont des livres « feelgood », avec beaucoup de suspense et de bonne bouffe. Je voulais offrir aux enfants d’aujourd’hui ce même divertissement formidable, mais le genre avait besoin d’une mise à jour. Les vilains de Blyton sont pour la plupart des étrangères à la peau foncée ou des espions soviétiques. Les problèmes aussi avaient besoin d’une mise à jour — cette série parle de réfugiés, de pollution de l’environnement et même de terrorisme. Pourtant, je veux que les livres soient faciles à digérer et drôles.

La neuvième aventure, Trompette et tracas, vient de sortir en librairie, vous pensiez en écrire autant ?
J’avais prévu d’écrire trois livres sur les cousins — les maisons d’édition et les librairies préfèrent des séries. Et puis, en travaillant là-dessus, je me suis si bien amusée et j’ai reçu tant de lettres des lecteurs que je ne pouvais pas m’arrêter. Des classes d’écoles complètes m’envoyaient des lettres. Cet automne la dixième partie sortira, et celle-là sera définitivement la dernière — je suis déjà en train d’écrire une nouvelle série.

Quelques mots sur cette nouvelle aventure ?
« Trassel och trumpeter » (Trompette et tracas) parle d’une menace d’attentat à la bombe et de trafic de drogues — des thèmes qu’on ne voit pas souvent dans la littérature d’enfant.

Dans cette aventure, un nouveau personnage apparait, Régine. Une envie de neuf ?
En faisant un Français jouer un rôle principal (cousin Alex) j’ai déjà remercié mes lecteurs français. Alors, je voulais passer à un autre grand pays de l’UE : l’Allemagne. Voilà comment le personnage Regine m’est venu à l’esprit. J’ai des lecteurs sympas en Allemagne aussi.

J’aimerais que vous nous parliez de votre processus d’écriture et de la façon dont vous viennent vos idées (par exemple les lubies de Bourdon et les « nouvelles vies » de Tante Frida).
Afin que les lecteurs perçoivent la série comme une unité, il faut des éléments récurrents. Certaines choses dans les premiers livres marchaient plutôt bien, alors je les faisais revenir. Par exemple : les jurons de Bourdon, les changements de travail incessants de Frida et les commentaires bruyants de minou.

L’un des personnages, Alex, est français et vous venez régulièrement au Salon du livre de Paris. Quel est votre rapport à la France ?
En tant qu’écrivain, la France est un pays spécial pour moi. Tous mes livres (pour enfant et adulte) marchent très bien en France. Vous avez des librairies et des bibliothèques formidables, ainsi que des grands et des petits festivals. Récemment, on m’a dit que les Cousins vont sortir en BD. Puisque vous êtes très fort à ça, ce sera très chouette !

Bibliographie jeunesse :

  • Les cousins Karlsson T.8 – Trompette et tracas, Thierry Magnier (2019), que nous avons chroniqué ici.
  • Les cousins Karlsson T.7 — Carte au trésor et code secret, Thierry Magnier (2017), que nous avons chroniqué ici.
  • Les cousins Karlsson T.6 – Papas et pirates, Thierry Magnier (2016), que nous avons chroniqué ici.
  • Les cousins Karlsson T.5 — Vaisseau fantôme et ombre noire, Thierry Magnier (2015), que nous avons chroniqué ici.
  • Les cousins Karlsson T.4 – Monstres et mystères, Thierry Magnier (2015), que nous avons chroniqué ici.
  • Les cousins Karlsson T.3 – Vikings et vampires, Thierry Magnier (2014), que nous avons chroniqué ici.
  • Les cousins Karlsson T.2 – Sauvages et wombats, Thierry Magnier (2013), que nous avons chroniqué ici.
  • Les cousins Karlsson T.1 – Espions et fantômes, Thierry Magnier (2013), que nous avons chroniqué ici.


Quand je crée… Aurore Petit

Le processus de création est quelque chose d’étrange pour les gens qui ne sont pas créateur·trice·s eux/elles-mêmes. Comment viennent les idées ? Et est-ce que les auteur·trice·s peuvent écrire dans le métro ? Les illustrateur·trice·s, dessiner dans leur salon devant la télé ? Peut-on créer avec des enfants qui courent à côté ? Faut-il de la musique ou du silence complet ? Régulièrement, nous demandons à des auteur·trice·s et/ou illustrateur·trice·s que nous aimons de nous parler de comment et où ils·elles créent. Cette semaine, c’est Aurore Petit qui nous parle de quand elle crée.

Je travaille dans un atelier collectif. Nous sommes 8 : auteurs.trices de BD et de littérature jeunesse. Je travaille là tous les jours, de 9 h 30 à 18 h environ. Ça n’a pas toujours été comme ça. Il y a eu des périodes, au cours des 15 dernières années, pendant lesquelles je travaillais chez moi. J’avais du mal à arrêter de travailler, et je pensais tout le temps à mes projets : quand je mangeais, quand j’allais me coucher, quand je me levais le matin. Le fait d’avoir un atelier à l’extérieur de la maison me permet de faire une coupure entre ma vie avec mon fils et mon compagnon, et mon travail.
Ceci dit, je pense très souvent à mes livres en cours, même quand je ne suis pas à mon bureau. Je crois que même quand je ne travaille pas, je travaille. Les idées murissent même quand je n’y réfléchis pas.
Je pense que je peux définir deux grandes lignes dans mon travail. La première serait mon travail de commande, qui est un travail de dessinatrice, au cours duquel on me demande d’apporter une réponse à un sujet, de réagir et de proposer des points de vue sur un thème, un article, l’identité d’une marque, un événement, etc. J’ai beaucoup de mal à faire ce travail-là en dehors de mon atelier car j’ai besoin d’analyser le sujet, lire des choses, me documenter sur internet, regarder des images ou voir des vidéos qui ont un rapport avec le sujet pour m’en imprégner. Ensuite je dois proposer une synthèse de tout ça, et me concentrer pour formuler une réponse en image. Ce travail me demande du silence, et demande à ce que je ferme toutes les portes autour de moi pour m’enfermer dans une bulle.

La deuxième ligne serait mon travail d’autrice. Ce travail-là est plus difficile à décrire, car il est plus incertain. Je ne suis pas sûre de pouvoir définir une manière de travailler aussi claire et systématique. Mes idées de livres naissent souvent dans mes carnets. L’idée peut venir d’un dessin, qui semble parfois très anecdotique. Par exemple, mon Cheval de courses (Albin Michel / 2017) est né d’un tout petit dessin que j’avais fait dans un carnet : c’était une baguette de pain, avec une étoile plantée au bout, et le sous-titre « baguette magique ». J’avais oublié cette idée, et quelques mois plus tard, en feuilletant mon carnet, je suis retombée dessus. J’ai fait un autre dessin sur ce même principe, puis un troisième, un quatrième. Ensuite, le travail a été de récolter suffisamment d’idées pour faire un livre. Ce travail-là ne se fait pas en atelier, mais au quotidien, au cours des conversations, des lectures, des écoutes. À chaque fois que j’entendais une expression qui pouvait donner lieu à un jeu visuel, je la notais, jusqu’à en avoir plus d’une centaine, matière à faire un livre. Ensuite, les dessins définitifs sont réalisés dans mon atelier, et la mise en couleur également, car j’ai besoin de plus de matériel.
De même, pour mon prochain livre qui sort en septembre (Une maman, c’est comme une maison / Les fourmis rouges), je constate que l’écriture s’est faite en dehors de l’atelier : dans le train, à la maison, au café, et que le travail de dessin et de couleur s’est fait à l’atelier. Je crois que, au moment d’écrire, j’ai besoin être dans un endroit plus ouvert et vivant, et qu’au moment de mettre en forme, j’ai besoin de refermer les portes et de m’enfermer dans une bulle.
Dans cette bulle, il y a parfois de la musique, avec très peu de paroles, comme Murcof, Raymond Scott, Arp, Kraftwerk, qui m’accompagnent dans mon geste de dessin. À ce moment-là, mon rapport à la musique est très sensible : la musique définit le rythme de mon dessin, la pression sur ma plume. Quand je suis à mon ordinateur et que je colorise mes images, j’écoute le plus souvent des émissions de radio : des documentaires, des interviews d’artistes ou parfois des débats politiques.
Dans cette phase je suis beaucoup plus disponible pour accueillir des informations, m’intéresser à autre chose qu’à mon travail, et m’ouvrir à nouveau.

Et puis il y a une autre manière de travailler encore qui est celle du travail en binôme. Je travaille régulièrement avec des auteurs.trices dont j’aime les textes. Ces dernières années, nous avons beaucoup collaboré avec Mathis, ce qui a donné lieu à plusieurs séries ou collections (Les aventures de Dolorès Wilson/ Les fourmis rouges ; Le petit pou / Les fourmis rouges ; Mes livres à chanter / Milan). Ce travail en binôme naît par l’alchimie, l’humour et la complicité. Une blague ou une idée qui va nous amuser tous les deux peut donner lieu à un livre si l’un d’entre nous arrive à l’étirer suffisamment pour embarquer l’autre. Le travail ici passe parfois par le langage et le détournement, comme dans nos Livres à chanter, mais aussi par l’image. Dans les aventures de Dolorès Wilson, par exemple, j’ai inventé un univers visuel et des personnages, et Mathis à écrit les premières histoires à partir de mes dessins.

Aurore petitAurore Petit est autrice et illustratrice.

Bibliographie sélective :

  • Des tomates sur mon balcon – Mon petit potager, illustration d’un texte de Thierry Heuninck, De La Martinière Jeunesse (2018), que nous avons chroniqué ici.
  • Dagobert, co-écrit avec Mathis, Milan (2018).
  • Un petit lapin, co-écrit avec Mathis, Milan (2018).
  • 1 temps, illustration d’un texte d’Henri Meunier, Rouergue (2018).
  • Cheval de courses, texte et illustrations, Albin Michel (2018).
  • Le petit pou sait, illustration d’un texte de Mathis, Les Fourmis rouges (2016).
  • Série Les Aventures de Dolorès Wilson, illustration d’un texte de Mathis, Les fourmis rouges (2014-2015), que nous avons chroniquée ici.
  • Des mots globe-trotters, illustration d’un texte de Sylvain Alzial, Actes Sud Junior (2013), que nous avons chroniqué ici.
  • Qu’y a-t-il dedans ?, texte et illustrations, Rue du Monde (2013).

Le site d’Aurore Petit : https://aurorepetit.com.

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Les invité·e·s du mercredi : Louise Mézel et Bruno Gibert

Par 19 juin 2019 Les invités du mercredi

Aujourd’hui on reçoit Louise Mézel, dont on a adoré les deux premiers albums, les aventures de Roland Léléfan, puis on va visiter l’atelier de Bruno Gibert. Bon mercredi à vous !


L’interview du mercredi : Louise Mézel

Pouvez-vous nous présenter Roland Léléfan et nous dire comment est né ce personnage ?
Roland Léléfan est un petit éléphant qui habite avec moi, dans ma maison, et que je présente dans le premier album de la série, Roland Léléfan se présente. Ce personnage a plusieurs histoires mais toutes sont liées à ma passion pour les éléphants, que je nourris depuis toute petite.
Très tôt, je me suis identifiée aux éléphants, et plus particulièrement à Dumbo, qui a dû apprendre très jeune à voler de ses propres ailes, à l’aide de la petite souris et d’une plume magique. Dumbo a été pour moi un exemple. En grandissant, l’éléphant est toujours resté mon animal « totem », un modèle de force et de douceur, un modèle de conscience au monde également (pour sa mémoire et pour ses cimetières). Par ailleurs, l’image de l’éléphant qui s’envole avec une plume est pour moi une métaphore de l’écriture et de la création.
En 2015, j’ai reçu une commande de l’Institut Imagine de l’hôpital Necker, pour illustrer un site informatif destiné aux enfants traités par la thérapie génique, un traitement lourd pour lequel la Professeure Marina Cavazzana, directrice de la recherche, souhaitait des dessins légers et humoristiques. Au milieu de mes illustrations de cellules, de globules blancs et de moelle osseuse, j’ai laissé s’immiscer de temps à autre la silhouette d’un éléphant. C’était absurde et décalé, cela me permettait aussi de transmettre l’idée d’être fort comme un éléphant. C’est là que la physionomie de Roland est apparue pour la première fois.
En janvier 2017, pour mes trente ans, j’avais en tête de faire un carton d’invitation pour inviter ma famille à mon anniversaire et je ne savais pas quoi dessiner. J’ai alors pensé à la chose la plus importante pour moi et je me suis mise à dessiner des éléphants à la queue leu leu.
Dans les mois qui ont suivi, j’ai repris le dessin d’un éléphant au crayon, et je l’ai développé quotidiennement, selon mes humeurs et mes activités. Roland était né.

Quelle est la part de vous dans ce personnage attachant ?
Roland est sans nul doute un alter ego, il est mon moi « petit ». Je me souviens qu’enfant, je passais toujours dans une rue où il y avait une petite porte. Cela me plaisait bien de savoir qu’il existait au moins une porte dans le monde qui était à ma taille. J’étais aussi un peu inquiète à l’idée de grandir un jour et que la porte devienne trop petite pour moi. Inconsciemment, cette porte représentait l’accès à un monde qui m’était réservé, un monde secret et imaginaire, dans lequel on peut se cacher et disparaître.
Roland est aussi mon « clown ». Il représente tout ce que j’aimerais faire, sans limites. Dormir, manger, mais aussi réaliser des choses impossibles : marcher sur des verres, faire des nœuds avec ses oreilles, étirer son corps à l’infini. Comme moi, il joue de la musique, mais avec sa trompe ! Il ne parle pas et en cela il ressemble un peu aux mimes et aux clowns blancs (tels que Pierrot), personnages naïfs et rêveurs qui peuplent mon imaginaire. Contrairement à moi, son insouciance le caractérise, c’est personnellement pour cette raison que je suis attachée à lui. Avec Roland, tout peut devenir léger et amusant.

Quelles techniques d’illustrations utilisez-vous ?
En général, je dessine principalement au crayon de papier. Pour moi, le premier dessin n’est pas nécessairement un brouillon, c’est aussi là où l’on met son intention première et son émotion. C’est pourquoi je considère que le premier trait peut être le bon. Si le dessin tient, peu importent les imperfections, car elles sont aussi l’expression de la vie.
Pour Roland, j’utilise principalement des crayons de papier et de couleurs. Pour mes autres projets, j’utilise aussi l’acrylique diluée. Depuis deux ans, j’apprends la technique de la lithographie qui me permet de dessiner sur de plus grands formats.
Mon travail est visible sur mon site internet.

Qui sont vos premiers lecteurs et premières lectrices ?
Mes premiers lecteurs sont ma famille et mes amis. Grâce aux réseaux sociaux, le cercle s’est élargi.
Il est en effet possible de suivre Roland Léléfan sur Facebook et Instagram.
Je vous invite d’ailleurs à le suivre si le cœur vous en dit !

Pouvez-vous nous parler de votre parcours ?
Au départ, je ne me destinais pas à l’illustration. J’ai fait une classe prépa littéraire pendant 2 ans et ensuite j’ai étudié la littérature à l’université en même temps que l’histoire de l’art à l’École du Louvre pendant un an et demi. Déjà, je n’arrivais pas à choisir entre le texte et l’image. Je voulais comprendre la littérature en même temps que l’art, et vice versa. Lorsque je suis arrivée en Master I, je me suis aperçue que je n’étais pas faite pour la théorie et que je préférais bien plus inventer et interpréter les textes à ma façon ! Comme j’étais en Erasmus à Rome, je me suis mise à beaucoup dessiner. À mon retour à Paris j’ai décidé de suivre une formation en illustration et j’ai passé les examens d’entrée à l’École Supérieure des Arts Saint-Luc de Bruxelles, à laquelle j’ai été prise et où j’ai étudié le dessin, la composition et l’art des couleurs pendant trois ans.

Quelles étaient vos lectures d’enfant, d’adolescente ?
Enfant : Le bain de Madame Trompette ! de Jill Murphy bien évidemment. C’est mon livre préféré, avec tous les livres de Madame Trompette. Puis les classiques comme Chien bleu de Nadja, Max et les Maximonstres de Maurice Sendak, Les Trois Brigands de Tomi Ungerer. J’aimais déjà beaucoup les histoires avec les animaux, les romans de Mary O’Hara (Mon amie Flicka), Dino Buzzati (La Fameuse Invasion de la Sicile par les Ours). Adolescente, j’ai lu beaucoup de classiques, notamment dans le registre du fantastique (Le Horla de Maupassant, La merveilleuse histoire de Peter Schlemilh de Adelbert de Chamisso). J’ai été très marquée par la découverte du surréalisme (Nadja d’André Breton), et plus tard par les livres d’Albert Cohen.

Quelques mots sur vos prochains ouvrages ? D’autres aventures de Roland ?
Oui ! Roland Léléfan aux sports d’hiver sortira en janvier 2020. Un quatrième album est aussi prévu mais le sujet n’est pas encore arrêté.
D’une manière générale, je souhaite consacrer plus de temps à l’écriture de mes propres histoires.

Bibliographie sélective :

  • Roland Léléfan bouquine, texte et illustrations, La joie de Lire (2019), que nous avons chroniqué ici.
  • Roland Léléfan se présente, texte et illustrations, La joie de Lire (2019), que nous avons chroniqué ici.


Quand je crée… Bruno Gibert

Le processus de création est quelque chose d’étrange pour les gens qui ne sont pas créateur·trice·s eux/elles-mêmes. Comment viennent les idées ? Et est-ce que les auteur·trice·s peuvent écrire dans le métro ? Les illustrateur·trice·s, dessiner dans leur salon devant la télé ? Peut-on créer avec des enfants qui courent à côté ? Faut-il de la musique ou du silence complet ? Régulièrement, nous demandons à des auteur·trice·s et/ou illustrateur·trice·s que nous aimons de nous parler de comment et où ils·elles créent. Cette semaine, c’est Bruno Gibert qui nous parle de quand il crée.

Je n’ai pas de méthode mais j’ai des habitudes.

Je garde en tête des projets pendant plusieurs mois, voire plusieurs années avant de les coucher sur papier. Je note quelques phrases sur mes agendas (comme ça, elles sont « datées »). Je les recopie d’un agenda à l’autre en les complétant. Je me dis souvent « c’est bien mais il manque un truc ». J’aime à penser d’une année l’autre, que mes meilleurs livres sont peut-être à venir. Je me le dis sans certitude.

Une idée, même bonne, c’est rien, c’est un fœtus. Il faut le nourrir pour en faire un géant.

Je me dis parfois qu’un livre est comme un corps. Il faut que tous les organes fonctionnent les uns avec les autres pour que le livre soit bon.

Je travaille chez moi. Avec un petit ordinateur portable quand j’écris. Et un gros quand je dessine. Ils sont dans la même pièce mais dans 2 endroits différents. Il m’est apparu important de séparer géographiquement mes 2 activités que sont l’écriture et le dessin.

Lorsque j’ai commencé à travailler à la fin des années 80, presque personne n’avait d’ordinateur. Je dessinais alors « à l’ancienne » avec des couleurs et du papier. Je trouvais ça assez pénible et frustrant pour moi qui ne suis pas un grand technicien. Posséder enfin un ordi a été une libération !

J’aime tout confier à cette sorte de robot servile et bienveillant. Quand j’étudiais l’art, on me reprochait souvent de n’être pas assez soigneux. L’ordinateur est désormais soigneux pour moi.

Être plus proche d’un employé de bureau, toujours derrière son écran, que d’un artiste ne me dérange pas.

Je travaille presque à toutes les heures de la journée mais jamais en continu. Il faut que je coupe mes séances de travail par d’autres actions, très concrètes, celles-là (par exemple domestiques — planter un clou, laver un verre, faire une tarte —). Je crois que ma concentration meurt après 30 mn ! Mais elle se régénère souvent.

Je ne peux travailler (écrire) en dehors de chez moi (j’ai essayé). Je peux, à la rigueur, me relire. Cela dit, il m’est arrivé de rêver prendre un train grandes lignes uniquement pour y travailler (par exemple un Paris/Nice ou un Paris/Turin).

Les idées me viennent souvent au réveil, alors que je suis encore couché.

J’écoute peu de musique. Si j’écoute de la musique, je ne peux plus rien faire d’autre.

Souvent, j’écoute France Culture.

Quand j’écris, il me faut, en revanche, un total silence (au bout d’un moment, ce silence me pèse).

Quand je travaille, j’ai l’impression d’être un sauvage reclus dans une grotte. Dans l’isolement, il y a quelque chose de primitif. C’est comme s’il fallait me cacher pour travailler (activité honteuse ?).

Quand ma fille rentre du collège, c’est comme un retour au réel. Me voici de nouveau grégaire.

Bruno Gibert est auteur et illustrateur.

Bibliographie (jeunesse) sélective :

  • Tout en rimes : 20 poèmes à compléter, texte et illustrations, Seuil Jeunesse (2019).
  • Le lapin qui ne disait rien, texte et illustrations, Sarbacane (2019).
  • Chaque seconde dans le monde, texte et illustrations, Actes Sud Junior (2018).
  • Le zoo poétique, illustrations de poèmes, Seuil (2018).
  • 45 vérités sur les chats, texte et illustrations, Albin Michel jeunesse (2017).
  • La poésie est un jeu d’enfant, illustration d’un texte de Maurice Carême, Seuil Jeunesse (2015), que nous avons chroniqué ici.
  • Au lit, poussin !, illustration d’un texte de Anne Terral, Albin Michel Jeunesse (2012), que nous avons chroniqué ici.
  • Peluches à Paris, texte et illustrations, Autrement (2011), que nous avons chroniqué ici.
  • Le livre de tous les jumeaux (petits et grands), illustration d’un texte de Philippe Nessmann, Le Baron Perché (2010), que nous avons chroniqué ici.
  • Un roi tout nu, texte et illustrations, Autrement (2002), que nous avons chroniqué ici.
  • Ma petite fabrique à histoires, texte et illustrations, Casterman (1993).

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Les invité·e·s du mercredi : Lucie Albon et Ella Charbon

Par 12 juin 2019 Les invités du mercredi

Aujourd’hui, nous recevons deux autrices-illustratrices de talent ! On commence avec Lucie Albon dont vous connaissez sûrement l’adorable souris Lili, puis on part découvrir les secrets de création d’Ella Charbon. Bon mercredi !


L’interview du mercredi : Lucie Albon

Quelques mots sur votre parcours ?
J’ai appris à lire et à écrire tard. Je me souviens encore de la maîtresse de CM2 qui disait : « tout le monde prend une feuille pour la dictée, SAUF LUCIE »
À l’époque, ce vide était largement comblé par le dessin, un mode d’expression que j’ai dû développer rapidement.
Après la 3 ème, les études ont pris un sens car elles ont commencé à m’intéresser.
F12, les Beaux Arts section BD et les Arts Décoratifs en illustration.

Comment se passe l’élaboration de vos albums ? En quoi le processus diffère-t’il pour les albums dont vous êtes l’illustratrice et ceux dont vous êtes également l’autrice ?
Je suis très souvent l’auteure de mes albums, mais j’aime aller vers des univers que je ne connais pas. Quand cela m’arrive, je trouve l’expérience enrichissante, elle oblige à faire des concessions. Je suis amenée ainsi à être plus juste dans la mise en images, car je ne pourrais pas revenir sur le texte pour commencer ou équilibrer le dialogue texte/images.

Vos techniques d’illustrations semblent très variées : comment les sélectionnez-vous ? Pourquoi, par exemple, avoir fait ce choix original de la peinture au doigt pour la série des Lili la souris ?
Pour réaliser mes premiers albums, je peignais sur mes mains et les photographiais un peu comme des marionnettes. Au bout de 7 tomes, 40 pellicules (car nous n’étions pas encore à l’ère du numérique) et un nombre considérable de crampes, je suis passée de la main à l’empreinte qu’elle laisse sur le papier. Beaucoup plus simple pour garder des originaux !
J’explore différentes techniques pour rester vigilante et amoureuse. Je n’aime pas m’ennuyer en travaillant, mais plutôt me laisser surprendre.

Y’a-t-il des auteur·trice·s et illustrateur·trice·s qui vous inspirent ?
Nous sommes constamment inspirés par ce qui nous touche, je n’ai pas de muse à proprement parler et j’aime beaucoup marcher dans la neige fraîche, quitte à me casser la figure 🙂

Quelles étaient vos lectures d’enfant, d’adolescente ?
Petite, je ne regardais que l’image mais je me souviens avoir été émue par Léo et Max et les Maximonstres. Adolescente, les biographies d’hommes de science m’attiraient particulièrement.

Peut-on en savoir plus sur vos prochains projets ?
Il y en a toujours plusieurs mais tous ne voient pas le jour !
Le prochain projet ne sera pas un album de BD (pourtant déjà scénarisé mais pas encore découpé) mais peut-être que ce sera « Des insectes ». Projet d’empreintes qui est sur mon bureau depuis 2 ans. Encore plus probablement un album sur les jeux de miroirs pour les tout-petits.

Bibliographie sélective :

  • Coucou, tu me vois ?, texte et illustrations, L’élan Vert (2018).
  • Une vie de grenouille, texte illustrations, Blue Dot (2018)
  • Curieuse fourmi, texte et illustrations, Fleur de ville (2018), que nous avons chroniqué ici.
  • Lili, c’est l’heure !, texte et illustrations, L’élan Vert (2017).
  • Allez, les poulettes !, texte et illustrations, L’élan Vert (2016).
  • Les saisons de Lili, texte et illustrations, L’élan Vert, 2016.
  • Mes premières peintures aux doigts, texte et illustrations, L’élan Vert (2015).
  • Le papillon très pressé, texte et illustrations, Fleur de Ville (2015).
  • L’invention des parents, illustration d’un texte d’Agnès de Lestrade, Le Rouergue (2012).
  • Les fruits de Lili, texte et illustrations, L’élan Vert (2012), que nous avons chroniqué ici.
  • Les cerfs-volants, texte et illustrations, L’élan Vert (2012).


Quand je crée… Ella Charbon

Le processus de création est quelque chose d’étrange pour les gens qui ne sont pas créateur·trice·s eux-mêmes. Comment viennent les idées ? Et est-ce que les auteur·trice·s peuvent écrire dans le métro ? Les illustrateur·trice·s, dessiner dans leur salon devant la télé ? Peut-on créer avec des enfants qui courent à côté ? Faut-il de la musique ou du silence complet ? Régulièrement, nous demandons à des auteur·trice·s et/ou illustrateur·trice·s que nous aimons de nous parler de comment et où ils·elles créent. Cette semaine, c’est Ella Charbon qui nous parle de quand elle crée.

Je crée avec des dessins, des photos et depuis peu je m’autorise à créer aussi avec des mots en inventant mes propres histoires.
J’ai en fait la chance de pouvoir illustrer des histoires de Gwendoline et Jean, mais aussi maintenant, les miennes.
La création peut se faire dans des lieux et à des moments très différents.
Quand j’en suis à la découverte, la lecture du texte, je n’ai pas nécessairement besoin d’être à mon bureau. Tout support horizontal fera l’affaire : la table d’un café, la tablette d’un train, mes genoux…
J’imprime le texte et j’annote alors dans la marge les idées qui me viennent, les personnages que j’imagine pour cette histoire, leurs attitudes, leurs expressions, les différents cadrages…
Ensuite, je passe aux crayonnés. Bon, là, il me faut vraiment un bureau, le mien c’est l’idéal, mais je peux m’adapter. C’est à cette étape que je vais créer toutes les scènes avec beaucoup de précision. C’est nécessaire pour moi d’aller loin dans les détails, car si le projet est validé, je pourrai passer plus sereinement à la couleur.
Une fois les crayonnés terminés, une partie de ping-pong s’engage avec Gwendoline dans notre QG préféré, un salon de thé tout juste entre chez elle et chez moi. On va beaucoup échanger sur le texte, les dessins. Quand la partie s’engage avec Jean, alors notre QG préféré sera le net.
Si je réalise un projet, seule, les idées peuvent venir n’importe où, n’importe quand.
Ça peut être suite à une conversation, ça peut être au beau milieu de la nuit… dans ce cas, cette dernière sera très courte : les idées fusent, le projet peut alors prendre dans ma tête sa forme définitive et c’est au petit matin que je note ce qui m’est venu dans la nuit, en espérant ne pas avoir oublié la moitié de ce que j’avais pu imaginer.
Une fois les crayonnés validés par mon éditeur, j’attaque les couleurs. À ce stade, j’adore écouter des livres audio. J’ai une véritable obsession pour les enregistrements des livres de Roald Dahl, en particulier Coup de gigot et autres histoires à faire peur. J’ai dû l’écouter des centaines de fois, je ne m’en lasse pas, c’est comme retrouver des personnages familiers. C’est rassurant.
J’aime aussi piocher dans les fictions littéraires de France Culture ou dans certaines émissions comme Une vie-une œuvre, La compagnie des auteurs…
Cette ambiance sonore aide à me concentrer.
Mais la journée avance et une fois les enfants rentrés de l’école, je lâche tout: mon ordi, mes crayons, et je passe en mode maman. J’ai assez vite abandonné l’idée de travailler en leur présence. Ma concentration et leur excitation ne forment pas un bon duo.
Je réalise que c’est un métier où on peut ne jamais s’arrêter. On est toujours à l’affut d’une idée, c’est inconscient.
L’idée peut venir d’un mot, d’une peinture, d’un clip, d’une musique, en flânant dans la rue, en jouant avec mes enfants…
La création a aussi besoin d’une grande part de rêverie, c’est essentiel.
Et rêver, finalement, on peut le faire n’importe où, à tout moment…

Ella Charbon est autrice et illustratrice.

Bibliographie sélective :

  • Zélie, viens t’habiller !, texte et illustrations, l’école des loisirs (2019).
  • Nous, on répare tout !, illustration d’un texte de Jean Leroy, l’école des loisirs (2018).
  • Mes petits moments choisis, texte et illustrations, l’école des loisirs (2018), que nous avons chroniqué ici.
  • Caché-Trouvé, texte et illustrations, l’école des loisirs (2017), que nous avons chroniqué ici.
  • Dodo, Super !, illustration d’un texte de Gwendoline Raisson, l’école des loisirs (2017).
  • La soupe aux frites, illustration d’un texte de Jean Leroy, l’école des loisirs (2017).
  • Un gâteau comment ?, illustration d’un texte de Gwendoline Raisson, l’école des loisirs (2017).
  • Raspoutine se déguise, illustration d’un texte de Jean Leroy, l’école des loisirs (2016).
  • La montagne, illustration d’un texte de Delphine Huguet, Milan (2016).
  • D’un côté… et de l’autre, illustration d’un texte de Gwendoline Raisson, l’école des loisirs (2014), que nous avons chroniqué ici.
  • Félix à Paris, illustration d’un texte de Géraldine Renault, Éditions Tourbillon (2014).
  • Debout, Super !, illustration d’un texte de Gwendoline Raisson, l’école des loisirs (2014).
  • Vite !, illustration d’un texte de Gwendoline Raisson, l’école des loisirs (2013), que nous avons chroniqué ici.
  • Le grand voyage d’un petit escargot, illustration d’un texte de Gwendoline Raisson, Circonflexe (2013).
  • De toutes les couleurs, illustration d’un texte de Gwendoline Raisson, Circonflexe (2012).
  • Des flots de bisous, texte et illustrations, Gautier-Languereau (2009).
  • Ani’gommettes, texte et illustrations, Gautier Languereau (2008).

Le site d’Ella Charbon : http://ellacharbon.ultra-book.com.

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Les invité·e·s du mercredi : Stéphane Sénégas et Michaël Escoffier

Par 13 mars 2019 Les invités du mercredi

C’est Stéphane Sénégas que nous recevons aujourd’hui, afin de parler de La Ligne qu’il vient de sortir mais aussi de sa série Anuki. Ensuite, c’est un auteur (et pas des moindres) qui nous parle de quand il crée, Michaël Escoffier. Bon mercredi à vous !


L’interview du mercredi : Stéphane Sénégas

Pouvez-vous nous parler de La ligne votre dernier album, qui est sorti il y a quelques semaines chez Frimousse ?
La ligne c’est un livre qui parle des frontières mais pas seulement de celles qui sont physiques, mais aussi de celles que nous avons aussi dans nos têtes. Dans ce livre Frédéric montre la naissance d’un conflit et surtout son évolution. Du moment où la parole se tait, que progressivement le dialogue disparaît, alors la colère nous envahit. Ce texte pourrait très bien s’adapter pour un couple qui se sépare ou encore des pays qui se font la guerre, mais en le traitant avec des enfants nous le rendons universel et de plus nous mettons les enfants en exemple du fait que eux, ils savent s’arrêter, les adultes beaucoup moins.
C’est un livre étonnant à traiter en classe, même avec les CP, je fais une lecture à haute voix mais sans montrer les images, puis nous en discutons, puis je refais une lecture en montrant de quelle manière et pourquoi je l’ai illustré ainsi, passionnant.

Avec Frédéric Maupomé vous signez aussi, notamment, la magnifique série Anuki. Parlez-nous de votre collaboration et de la façon dont vous travaillez.
Sur la série Anuki, c’est très différent, c’est beaucoup plus collectif.
D’abord nous partons d’une idée, d’une ambiance, d’une envie, puis Fred écrit une histoire. Une fois que nous sommes OK sur l’histoire il me propose un découpage page par page, et c’est là que les problèmes commencent…
À partir de ce moment je vais donc lui proposer un storyboard, et très rapidement nous allons travailler ensemble, partager nos idées de mise en scène ce qui donne souvent naissance à de nouvelles idées, rien n’est figé. C’est une BD qui n’est pas simple à créer, nous sommes sur un très jeune public, sans texte, c’est vraiment du théâtre ou du cinéma sans paroles, c’est très très précis dans la narration. C’est certainement le moment que je préfère dans la création, puis nous nous connaissons bien, il paraît que nous sommes un vieux couple.

Pouvez-vous nous raconter votre parcours ?
Mon parcours… je viens d’un bac littéraire art plastique, à l’époque il se nommait A3, puis l’école Émile Cohl à Lyon, et mon premier album 2 ans plus tard aux éditions Kaleidoscope « Pourquoi les libellules ont le corps si long ? » qui était un de mes projets de diplôme.

Quelles techniques d’illustrations utilisez-vous ?
Mes techniques d’illustrations varient selon les livres ou mes envies du moment, cela peut aller du crayon à papier (HB puis 2B et enfin 8B) avec une mise en couleur sous Photoshop ou encore un mix avec des crayons de couleur ou parfois tout numérique avec la Cintiq.

Quelles étaient vos lectures d’enfant, d’adolescent ?
En ce qui concerne mes lectures d’enfant ou d’adolescent, j’ai toujours été et je le suis encore un gros lecteur de bande dessinée. Pendant mon enfance le choix des BD n’avait rien à voir avec aujourd’hui, cependant j’ai commencé avec les comics, Strange, Titan, spydey… pour basculer vers des auteurs majeurs comme Morris, Franquin, Goscinny, Uderzo…

Sur quelle nouvelle histoire travaillez-vous actuellement ?
Actuellement je travaille sur beaucoup de livres.
Tout d’abord nous sortons ce mois-ci, avec Frédéric un nouvel album chez Frimousse, On l’a à peine remarqué.
Puis je travaille sur le tome 9 d’Anuki qui sortira à la rentrée. Puis j’ai 3 livres en préparation, en solo. Et enfin Frédéric travaille aussi sur un nouveau projet BD mais pour un public ado-adulte.

Bibliographie sélective :

  • On l’a à peine remarqué, illustration d’un texte de Frédéric Maupomé, Frimoüsse (à paraître, mars 2019).
  • Série Anuki, coécrit avec Frédéric Maupomé, Les éditions de la gouttière (2011-2019), que nous avons chroniqué ici.
  • La ligne, illustration d’un texte de Frédéric Maupomé, Frimoüsse (2018), que nous avons chroniqué ici.
  • Le chevalier blanc, illustration d’un texte de Michaël Escoffier, Frimoüsse (2017).
  • La Déclaration, , Kaléidoscope (2017), que nous avons chroniqué ici.
  • Mon père, chasseur de monstre, texte et illustrations, De la Martinière Jeunesse (2015).
  • Le chevalier noir, illustration d’un texte de Michaël Escoffier, Frimoüsse (2014), que nous avons chroniqué ici.
  • L’Enfant qui n’aimait pas les livres, illustration d’un texte de Martin Winckler (2014).
  • Y’a un monstre à côté, illustration d’un texte d’Ingrid Chabbert, Frimousse (2013), que nous avons chroniqué ici.
  • Le pêcheur et le cormoran, texte et illustrations, Kaléidoscope (2013).
  • L’éphémère, texte et illustrations, Kaléidoscope (2007).


Quand je crée… Michaël Escoffier

Le processus de création est quelque chose d’étrange pour les gens qui ne sont pas créateur·trice·s eux-mêmes. Comment viennent les idées ? Et est-ce que les auteur·trice·s peuvent écrire dans le métro ? Les illustrateur·trice·s, dessiner dans leur salon devant la télé ? Peut-on créer avec des enfants qui courent à côté ? Faut-il de la musique ou du silence complet ? Régulièrement, nous demandons à des auteur·trice·s et/ou illustrateur·trice·s que nous aimons de nous parler de comment et où ils·elles créent. Cette semaine, c’est Michaël Escoffier qui nous parle de quand il crée.

Où commence la création ? Elle naît parfois d’un détail, d’un mot volé, d’une situation, autour de laquelle l’imagination va cristalliser. L’inspiration se nourrit de l’expérience, de la confrontation au monde physique, de l’exceptionnel toujours renouvelé du quotidien. En ce sens, la rue est mon terrain de jeu, la nature mon bureau, le monde ma chambre de création. Tout au long de la journée, je note mes idées dans des carnets.
Et puis, une fois ces petites graines récoltées, il faut s’asseoir et les examiner au microscope. Certaines se révèlent n’être que des grains de poussières stériles. D’autres au contraire sont pleines de promesses. Vient le temps de l’isolement, du silence, de l’immersion au cœur du magma intérieur. Pour cela, j’ai besoin d’un scaphandre, d’une bulle.
Lorsque je me suis assuré que j’ai plusieurs heures devant moi, que personne ne me dérangera, que les affaires courantes sont réglées, j’entreprends avec excitation, à la manière d’un archéologue, de découvrir quel trésor mes petites graines peuvent bien déceler.
Je travaille sur ordinateur, pour la souplesse que cela me procure. Car lorsque je commence une nouvelle histoire, je ne sais jamais où je vais. Sinon, ce serait sans intérêt. J’essaie tous les chemins possibles, je me trompe, je reviens en arrière, j’emprunte une autre voie. C’est une lutte permanente pour tenter de libérer l’imagination des stéréotypes, de la facilité, de l’évidence. Avec cette impression étrange que l’histoire que je suis en train d’écrire existe déjà, que je n’ai qu’à la déterrer.
Souvent j’échoue. Je ne parviens pas à extraire le meilleur de mes petites graines. Je me rends compte que certaines idées n’étaient pas si bonnes que ça. Ou que je me suis égaré en route. Pour un livre comme La tarte aux fées, par exemple, j’avais écrit une première histoire complètement différente de celle publiée. Kris Di Giacomo l’avait illustrée, et nous allions l’éditer. Et puis en prenant du recul, nous nous sommes aperçus que l’histoire n’était pas à la hauteur de la promesse du titre. Nous sommes donc repartis à zéro. J’ai réécrit une nouvelle histoire, et Kris a refait l’ensemble des illustrations.
Mais mon travail ne s’arrête pas à l’écriture du texte. J’aime accompagner les illustrateurs et les illustratrices avec lesquels je collabore. Nous échangeons beaucoup sur les projets. Nous cherchons ensemble des idées graphiques, et nous faisons aussi évoluer le texte au fur et à mesure que les images naissent. Je recherche toujours l’économie de mots. Si je me rends compte qu’une phrase n’est pas indispensable, autant s’en passer. Images et texte doivent être complémentaires. Je suis capable d’enlever et de remettre une virgule à la même place vingt fois de suite, ou de changer une scène quelques jours avant que le livre parte chez l’imprimeur. Après, c’est trop tard. Je n’ai plus aucun pouvoir sur le livre, il part vivre sa vie, et moi je glisse une nouvelle petite graine sous l’objectif de mon microscope.

Bibliographie sélective :

  • Princesse Kevin, album illustré par Roland Garrigue, P’tit Glénat (2018), que nous avons chroniqué ici.
  • J’ai perdu ma langue, album illustré par Sébastien Mourrain Seuil Jeunesse (2018), que nous avons chroniqué ici.
  • Le monstre est de retour, album illustré par Kris Di Giacomo, Gallimard Jeunesse (2018), que nous avons chroniqué ici.
  • La Déclaration, album illustré par Stéphane Sénégas, Kaléidoscope (2017), que nous avons chroniqué ici.
  • Un enfant parfait, album illustré par Matthieu Maudet, l’école des loisirs (2016), que nous avons chroniqué ici.
  • Le gardien des océans, album illustré par Antoine Guilloppé, Gautier Languereau (2016) que nous avons chroniqué ici.
  • Au voleur, album illustré par PisHier, Les 400 coups (2016) que nous avons chroniqué ici.
  • Grododo, album illustré par Kris Di Giacomo, Frimoüsse (2016) que nous avons chroniqué ici.
  • Ce n’est pas l’histoire, album illustré par Amandine Piu, Frimoüsse (2016) que nous avons chroniqué ici.
  • On verra demain, album illustré par Kris Di Giacomo, Frimoüsse (2014) que nous avons chroniqué ici.
  • Ouvre-moi ta porte, album illustré par Matthieu Maudet, L’école des loisirs (2014) que nous avons chroniqué ici.
  • Le chevalier noir, album illustré par Stéphane Sénégas, Frimoüsse (2014) que nous avons chroniqué ici.
  • La maîtresse vient de Mars, album illustré par Clément Lefèvre, Frimoüsse (2014) que nous avons chroniqué ici.
  • L’anniversaire, album illustré par Kris di Giacomo, Kaléidoscope (2013) que nous avons chroniqué ici.
  • La croccinelle, album illustré par Matthieu Maudet, Frimousse (2013) que nous avons chroniqué ici.
  • Le ça, album illustré par Matthieu Maudet, L’école des loisirs (2013) que nous avons chroniqué ici.
  • Trois petits riens, album illustré par Kris di Giacomo, Balivernes (2013) que nous avons chroniqué ici.
  • Le jour où j’ai perdu mes super pouvoirs, album illustré par Kris di Giacomo, Kaléidoscope (2013) que nous avons chroniqué ici.
  • Zizi, Zézette, mode d’emploi, album illustré par Séverine Duchesne, Frimousse (2012) que nous avons chroniqué ici.
  • 20 bonnes raisons d’aller à l’école, album illustré par Romain Guyard, Frimoüsse (2012) que nous avons chroniqué ici.
  • Bonjour facteur, album illustré par Matthieu Maudet, L’école des loisirs (2012) que nous avons chroniqué ici.
  • Sans le A, album illustré par Kris di Giacomo, Kaléidoscope (2012) que nous avons chroniqué ici.
  • Vacances à la ferme, album illustré par Nicolas Gouny, Balivernes (2011) que nous avons chroniqué ici.
  • Le moustoc, album illustré par Matthieu Maudet, Frimousse (2011) que nous avons chroniqué ici.
  • 20 bonnes raisons de croire au Père Noël, album illustré par Romain Guyard, Frimoüsse (2010) que nous avons chroniqué ici.
  • Moi d’abord !, album illustré par Kris Di Giacomo, Frimoüsse (2010) que nous avons chroniqué ici.
  • Le grand lapin blanc, album illustré par Eléonore Thuillier, Kaléidoscope (2010) que nous avons chroniqué ici.
  • Bonjour docteur, album illustré par Matthieu Maudet, L’école des loisirs (2010) que nous avons chroniqué ici.
  • La plume, album illustré par Nicolas Gouny, Frimousse (2009) que nous avons chroniqué ici.
  • Tous les monstres ont peur du noir, album illustré par Kris di Giacomo, Frimousse (2008) que nous avons chroniqué ici.

Retrouvez Michaël Escoffier sur son blog : http://www.michaelescoffier.com.

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Les invité·e·s du mercredi : Philippe Nessmann et Rémi Courgeon

Par 13 février 2019 Les invités du mercredi

Je lis, avec toujours le même plaisir, les livres de Philippe Nessmann depuis plusieurs années. La sortie de son dernier documentaire, Dans tous les sens, un magnifique ouvrage était l’occasion de lui poser quelques questions. Ensuite, je vous propose de visiter l’atelier d’un auteur/illustrateur qu’on adore, Rémi Courgeon. Bon mercredi à vous !


L’interview du mercredi : Philippe Nessmann

Pouvez-vous nous parler de votre parcours ?
Quand j’étais enfant, il y a une question que je détestais par-dessus tout : « Qu’est-ce que tu veux faire quand tu seras grand ? » Je n’en avais aucune idée ! Au lycée, comme je n’en savais toujours rien, mes parents ont décidé pour moi : puisque j’étais bon en maths et en physique, je serais ingénieur. Quelques années plus tard, mon diplôme d’ingénieur en poche, je me suis rendu compte que je ne me voyais pas faire ce métier toute ma vie – même si c’est un beau métier. Secrètement, j’avais envie d’écrire, mais je faisais alors le complexe du scientifique doué pour les chiffres, pas pour les lettres. J’ai donc repris des études : j’ai fait une maîtrise d’histoire de l’art, puis j’ai suivi des cours de journalisme. J’ai ensuite vraiment appris à écrire à Science et Vie Junior : ma double formation me permettait d’écrire aussi bien des articles sur les dernières découvertes scientifiques que sur les aventures passées des grands explorateurs. Depuis maintenant vingt ans, je vis uniquement des livres : j’ai écrit une quarantaine de documentaires sur les sciences, sur l’histoire ou sur l’art, onze romans historiques et un album.

J’aimerais que vous nous présentiez Dans tous les sens, le magnifique album documentaire qui vient de sortir au Seuil. Comment est né cet album ?
À l’origine, il y a la volonté d’Angèle Cambournac, éditrice au Seuil Jeunesse, de faire un documentaire sur les cinq sens. Lorsqu’elle m’a proposé de l’écrire, je me suis dit : « Oh non, encore un livre sur les cinq sens ! » Il faut dire qu’il y en a déjà beaucoup. J’en ai moi-même déjà écrit un il y a quinze ans dans la collection Kezako, que je dirigeais alors pour les éditions Mango. Mais lorsqu’Angèle m’a expliqué un peu mieux son projet, je me suis rendu compte que ce serait un livre différent des autres. Tout d’abord, sur le fond : elle voulait que, pour chaque sens, une double page soit consacrée à la science, une autre à l’art, une à un métier lié à ce sens, une à un personnage historique… Cela promettait d’être un livre d’une grande richesse. Ensuite, sur la forme : elle comptait confier l’illustration de l’ouvrage à Régis Lejonc, connu pour la qualité et la diversité de son travail.

À ce propos, les illustrations et la maquette sont absolument superbes, êtes-vous intervenu à ce niveau ?
Régis Lejonc et le graphiste Célestin, qui a réalisé la maquette, ont en effet fait un travail merveilleux. En ouvrant le livre, on ressent une impression de foisonnement, avec des dessins tour à tour drôles, poétiques, tendres… Je ne suis pas du tout intervenu à ce niveau-là. Lorsque je recevais par mail les dernières doubles pages mises en forme, je ne pouvais m’empêcher de me dire : « Wouah ! J’ai bien fait d’accepter de faire ce livre… Ce ne sera pas juste un autre livre sur les cinq sens. »

Même s’il est sorti il y a quelque temps déjà, j’aimerais que vous nous parliez de l’album Le Village aux mille roses qui m’avait beaucoup touché et qui est sélectionné pour le prix des Incos
Le Village aux mille roses est un livre un peu particulier dans ma production : c’est, à ce jour, mon seul album. Je l’ai écrit au lendemain des attentats du 13 novembre 2015, lorsque j’ai ressenti le besoin d’expliquer à ma fille, qui était alors en CE2, ce qui s’était passé. Je voulais lui fait comprendre comment des hommes en étaient venus à tuer des innocents au nom d’un Dieu ou d’une religion. La difficulté était de lui faire réaliser que le problème n’était pas Dieu ni la religion, mais la manière dont certains hommes les aimaient. J’ai alors imaginé cette histoire d’un village où poussent des roses de toutes les couleurs. Un jour, un vieux jardinier invente une rose d’une couleur toute nouvelle : noire comme la nuit, elle est magnifique. Le chef du village aime tellement la rose noire qu’il ne cultive plus que celle-là dans son jardin. Ne comprenant pas qu’on puisse aimer d’autres couleurs, il finit par interdire toutes les roses qui ne sont pas noires et par les faire couper. Petit à petit, le village sombre dans la tyrannie… Je suis content que le livre soit sélectionné pour le prix des Incorruptibles, car cela me permet d’aller à la rencontre d’écoliers et de leur parler de sujets qui me tiennent à cœur : la tolérance, la diversité, la liberté…

Vous avez écrit de nombreux albums documentaires, je suis particulièrement fan de Toutes les réponses aux questions que vous ne vous êtes jamais posées, j’aimerais savoir comment vous travaillez sur ces livres.
Comme souvent pour les livres documentaires, il y a au départ l’envie d’un éditeur. En 2004, Didier Baraud venait de créer les éditions Palette… Il souhaitait publier un livre documentaire amusant qui explique le dessous des choses : pourquoi le marathon se court-il sur 42 195 km ? Pourquoi le dollar a-t-il pour symbole un S et non un D ? D’où vient l’expression « payer en monnaie de singe » ? À chaque fois, il y a une raison historique que l’on a un peu oubliée. Le projet m’a tout de suite plu, car il mêlait histoire, sciences, sports, arts, culture, coutumes… J’ai pris beaucoup de plaisir à partir à la recherche de ces « questions que l’on ne se pose pas », et plus encore à en rédiger les réponses. Comme pour tous mes livres, je m’adresse à un public d’enfants, mais sans les prendre pour des enfants. Du coup, les adultes y trouvent aussi leur compte.

Quelles étaient vos lectures d’enfant, d’adolescent ?
Enfant et adolescent, j’adorais les livres de Jack London (Croc blanc, les Contes des mers du Sud…), de Saint-Exupéry (Terre des hommes, Vol de nuit…) de Stevenson (L’Île au trésor)… Bref, les livres d’aventure avec de l’exotisme, du danger et des grands paysages. Ce n’est pas un hasard si c’est le genre de livre que j’ai eu envie d’écrire, devenu adulte. En 2005, j’ai créé pour Flammarion Jeunesse la collection de romans historiques Les Découvreurs du Monde. J’y raconte l’histoire vraie de la conquête du pôle Nord, de la découverte de la tombe de Toutankhamon, du tour du monde de Magellan, du voyage de Marco Polo ou encore de la conquête de la Lune.

Quels sont vos prochains ouvrages que l’on découvrira ?
Mon prochain livre est une fable écologique qui devrait paraître en septembre prochain. Dans ce projet, le plus intéressant n’est pas tant mon texte que l’éditeur qui le publiera. La Cabane Bleue est une maison d’édition en cours de construction. L’objectif de Sarah Hamon, une ancienne éditrice de chez Fleurus, et Angela Léry, ancienne chargée de communication chez Gulf Stream Éditeur, est, d’une part, de faire paraître des livres pour la jeunesse traitant d’écologie et, d’autre part, de les fabriquer de la manière la plus écologique possible. En effet, éditer un livre pour expliquer que notre planète va mal en utilisant une encre polluante, en l’imprimant en Chine puis en pilonnant les invendus, ce n’est pas très cohérent ! Le projet porté par la Cabane Bleue me semble donc particulièrement intéressant, et il vaut la peine qu’on le soutienne. https://www.facebook.com/editionslacabanebleue.

Bibliographie :

  • Dans tous les sens, documentaire illustré par Régis Lejonc et Célestin, Seuil Jeunesse (2019).
  • Éternité – Demain, tous immortels ?, documentaire, De la Martinière Jeunesse (2018).
  • Mission Mars, roman/documentaire illustré par Dofresh, Fleurus (2017).
  • Dans la nuit de Pompéi, roman, Flammarion jeunesse (2017).
  • Le village aux mille roses, album, texte et illustrations, Flammarion jeunesse (2016), que nous avons chroniqué ici.
  • La fée de Verdun, roman, Flammarion (2016).
  • 50 inventions qui ont fait le monde, documentaire, Flammarion jeunesse (2016).
  • Quand j’étais petit (c’était avant), documentaire, Palette… (2014), que nous avons chroniqué ici.
  • art & sciences, documentaire, Palette… (2012), que nous avons chroniqué ici.
  • Le livre de tous les jumeaux (petits et grands), documentaire illustré par Bruno Gibert, Le Baron Perché (2010), que nous avons chroniqué ici.
  • Toutes les réponses aux questions que vous ne vous êtes jamais posées, album illustré par Nathalie Choux, Palette… (2005), que nous avons chroniqué ici.


Quand je crée… Rémi Courgeon

Le processus de création est quelque chose d’étrange pour les gens qui ne sont pas créateur·trice·s eux-mêmes. Comment viennent les idées ? Et est-ce que les auteur·trice·s peuvent écrire dans le métro ? Les illustrateur·trice·s, dessiner dans leur salon devant la télé ? Peut-on créer avec des enfants qui courent à côté ? Faut-il de la musique ou du silence complet ? Régulièrement, nous demandons à des auteur·trice·s et/ou illustrateur·trice·s que nous aimons de nous parler de comment et où ils·elles créent. Cette semaine, c’est Rémi Courgeon qui nous parle de quand il crée.

Le mot créer m’a toujours un peu gêné. Le costume de Créateur est trop grand pour moi, surtout la longue toge blanche et la grande barbe. Trôner au-dessus du monde dans un fauteuil de nuages, ce n’est pas mon truc. Je me vois plutôt comme un créatif : un type qui creuse en se grattant les tifs.
C’est donc la main dans la tignasse que je vais tenter de raconter comment ça marche, la mécanique des idées.
Bien que ça soit souvent une énigme.
Pour commencer dans le concret : il est trois heures du matin, et comme suis réveillé depuis une demi-heure et n’arrive pas à me rendormir, je suis monté dans mon atelier pour compléter ma to-do-list. Là, j’ai pris mon carnet et fiévreusement, au stylo Bic, me voilà parti à rédiger cette réponse. Ces carnets s’appellent TOUT ET RIEN. Je les achète chez MUJI depuis une quinzaine d’années, par paquet de 3, ils sont tous datés et numérotés. Mes disques durs externes. J’en ai toujours un avec moi. Au fil des années, ils sont de plus en plus remplis. Avant je travaillais sur des feuilles volantes, que je n’arrivais pas à classer et que je perdais. À présent, tout mon travail y est concentré, textes et croquis, recherches de mise en page, cartes de visite ou tickets de musée collés. Ils s’appellent comme ça parce que je me donne droit à tout : de l’idée visuelle la plus nulle au Haïku le plus foireux. C’est là que démarrent les albums. Parfois, je relis un texte vieux de cinq ans et je me rends compte que presque rien n’a changé du premier jet au livre imprimé. Ces carnets d’idées, format A5, sont suivis de carnets à dessin A3, pour le travail de mise en scène des images. Ceux-là quittent peu l’atelier. Je les scanne pour faire des mises en pages en maquette sur l’ordi.
Où ça se passe ? Quand ça se passe ? Partout. Tout le temps. Pour ce qui est des idées, il n’y a aucune règle, mais le fait d’avoir mon carnet toujours dans le sac me permet de ne rien perdre. C’est rassurant.
Je travaille souvent sur 5 ou 6 projets à la fois, à des stades de maturation différents : du tout premier brouillon à la finalisation en couleurs des illustrations, prêtes à partir en gravure.
Ce que j’aime, c’est les longs trajets en train : quatre heures de grande concentration sur un sujet qui me brûle depuis plusieurs jours, c’est totalement jouissif. Mon rêve serait d’avoir un train à moi, avec un compartiment atelier, passant tout mon temps à écrire et illustrer en regardant les vaches défiler.
Mais revenons à la réalité : à l’atelier, je trie et je range : les mots dans une belle typo, les dessins bien dans leurs pages, les gammes de couleurs au bon tempo. Ça fait du bien !
Ah, oui, un truc important : j’aime dessiner les gens, je fais plein de portraits sur le vif. Fébrilement dans le métro, ou calmement en faisant poser un ami. Souvent des gamins dans les classes où je suis invité. Dessiner la réalité m’aide à inventer des fictions.
Mon atelier est le grenier aménagé de la maison où nous vivons. Une pièce lumineuse qui n’existait pas avant que nous venions nous y installer, ma petite famille et moi. C’est sous ce chapeau que ça fume.
J’ai pour voisines des pies dont le vol noir et blanc m’émerveille et des abeilles qui ont fait leur ruche dans une ancienne cheminée : mes collègues de travail.
Les illustrations de mes albums sont dessinées à la main, au stylo bille et pinceau, en noir, sur table lumineuse. Les dessins sont ensuite scannés et mis en couleurs sur ordi. Une cuisine un peu difficile à expliquer. En été, au bord de la mer, je fais des collages, sans but narratif. Parfois aussi un peu dans l’année, le matin, avant de travailler.
Ah oui, j’oubliais : la musique ? Jamais pour écrire, mais pour dessiner, c’est bien, ça rythme les gestes et invite à la couleur.
Tout le reste doit rester secret.

Rémi Courgeon. Février 2019.

Bibliographie sélective :

  • Série Timoto, texte et illustrations, Nathan (2017-2019), que nous avons chroniqué ici et et ici.
  • Tiens-toi droite, texte et illustrations, Rémi Courgeon (2018), que nous avons chroniqué ici.
  • L’oizochat – Le fils caché, texte et illustrations, Mango Jeunesse (2017), que nous avons chroniqué ici.
  • Tohu Bohu, texte et illustrations, Nathan (2016), que nous avons chroniqué ici.
  • Passion et Patience, texte et illustrations, Mango (2016), que nous avons chroniqué ici.
  • C’est l’histoire d’un poisson bavard, texte et illustrations, Seuil Jeunesse (2015), que nous avons chroniqué ici.
  • J’aime pas les clowns, illustration d’un texte de Vincent Cuvellier, Gallimard Jeunesse (2015), que nous avons chroniqué ici.
  • L’oizochat, texte et illustrations, Mango (2014), que nous avons chroniqué ici.
  • Gros chagrin, texte et illustrations, Talents Hauts (2014), que nous avons chroniqué ici.
  • Le grand arbre et autres histoires, recueil d’albums, textes et illustrations, Mango (2013), que nous avons chroniqué ici.
  • Contes d’Afrique, illustration de textes de Jean-Jacques Fdida, Didier Jeunesse (2012), que nous avons chroniqué ici.
  • Pieds nus, texte et illustrations, Seuil Jeunesse (2013), que nous avons chroniqué ici.
  • oujours debout, texte illustré par Isabelle Simon, L’initiale (2013), que nous avons chroniqué ici.
  • Elvis Presley, illustration d’un texte de Stéphane Ollivier, Gallimard Jeunesse (2012), que nous avons chroniqué ici.
  • Brindille, texte et illustrations, Mango jeunesse (2012), que nous avons chroniqué ici.
  • Pas de ciel sans oiseaux, texte et illustrations, Mango Jeunesse (2012), que nous avons chroniqué ici.

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