Aujourd’hui ce sont deux romans qui sont mis à l’honneur. Le premier est une fiction captivante sur la guerre d’Algérie, tandis que le second nous plonge dans une dystopie terrifiante, un monde où quelques un·es décident de la mise en place d’une nouvelle ère pour le « bien de l’humanité ».
Iels s’appellent Sylvie, Richard, Lopez ou Najib. Iels ont 20 ans et des rêves plein la tête. Mais comme toujours, les rêves se heurtent durement contre le mur froid de la réalité. Nous sommes en 1960 et celle-ci porte un nom : les événements d’Algérie. Tous et toutes se voient contraint·es de participer, de près ou de loin, à cette « sale guerre ».
Il y a des livres qui marquent, par leur profondeur, leur intelligence et leur humanité. Kabylie Twist est de ceux-là. Roman polyphonique, il suit les trajectoires de plusieurs personnages, Français·es de métropole, pieds noir·es et algérien·es entre 1960 et 1962. Lilian Bathelot restitue avec beaucoup de finesse les années 1960 à la fois dans les personnages (on y croise un Mr Germain qui nous fait fortement penser à celui de Camus, tandis que l’une des protagoniste, Sylvie, écrivaine en herbe, ressemble furieusement à une héroïne de Françoise Sagan) et dans l’univers dépeint : on croise Bardot, on danse le rock à Saint-Tropez et on fréquente les cinémas d’Oran… Toute cette légèreté dans laquelle évoluent les personnages est assombrie très vite par la guerre d’Algérie. La puissance du roman réside en sa capacité à dépeindre l’atmosphère de l’époque : les inégalités entre européen·es et algérien·es dans la colonie, le désespoir des jeunes appelés, le déchirement de la population algérienne surtout, écartelée entre la volonté d’émancipation, le rejet des Français·es et le refus des exactions commises par le FLN (en ce sens, le personnage de Najib est remarquablement écrit). Lilian Bathelot se fait la voix de ces oublié·es dont la mémoire fut tue pendant de nombreuses années : il raconte les tortures, la violence, l’horreur, l’incompréhension, la condition de vie des harkis. Sans jamais tomber dans le pathos et le manichéisme, l’auteur réussit avec Kabylie Twist un grand roman sur la guerre.
Ils sont quelques-un·es à n’avoir pas dormi cette nuit : Eddy et sa petite sœur Zora se sont raconté des histoires, Riad était de garde à l’hôpital, Carla était dans une rave, quant à Paul il est insomniaque. Ce matin-là, la ville ne s’est pas réveillée. C’est par une voix venue d’ailleurs qu’ils comprennent ce qu’ils vivent : les autres habitant·es endormi·es sont en train d’être régénéré·es pour une « Nouvelle Ère » plus écologique et altruiste. Alors que les endormi·es se réveillent, reprogrammé·es, on incite nos héros et héroïnes à se laisser faire et à elleux aussi abandonner leur identité…
Voilà un roman glaçant et singulier que l’on dévore ! Johan Heliot nous embarque dans un univers dystopique effrayant. Des individus ont été plongés dans un sommeil artificiel afin de les reprogrammer pour en faire de « bons citoyen·nes », les quelques rares qui échappent à cette vaste opération se retrouvent et refusent de se laisser transformer. Au travers de ce roman haletant qui met en scène des personnages forts aux histoires particulières, l’auteur pose la question des libertés individuelles et surtout celle du bien commun. Car l’idée qui fait germer ce projet fou de recréer une société est somme toute, en théorie, louable : une société égalitaire, altruiste et écologiste. Toutefois, parce qu’elle est imposée de force, sans le consentement des individus, elle devient un cauchemar. C’est toute l’intelligence de l’auteur : ne pas décrire une société totalitaire telle qu’elle est souvent décrite, mais bien une société nouvelle qui repose sur des valeurs considérées comme positives. Ceux et celles qui refusent de se plier à cela sont considéré·es comme des ennemi·es, individualistes et égoïstes. Au travers du roman émerge aussi le problème du transhumanisme, car l’un des personnages hésite à accepter de se laisser faire en échange de retrouver une « copie » de sa femme pour l’éternité. Bien écrit, drôle et subtil, Nouvelle Ère, tout en étant une fiction, interroge toutefois notre société sans complaisance.
Kabylie Twist![]() de Lilian Bathelot Gulf Stream Éditeur 6,90 €, 111×180 mm, 400 pages, imprimé en France, 2016. Achetez ce livre* via LesLibraires.fr, LaLibrairie.com ou Place des libraires. |
Nouvelle Ère![]() de Johan Heliot Seuil Jeunesse 14,90 €, 141×204 mm, 272 pages, imprimé en France, 2019. Achetez ce livre* via LesLibraires.fr, LaLibrairie.com ou Place des libraires. |

Née au début des années 90s, tour à tour professeure, amoureuse de la vie, de la littérature, de la musique, des paysages (bourguignons de son enfance, mais pas que…), des films d’Agnès Varda, des vers de Cécile Coulon et des bulles de Brétecher. Elle a fait siens ces mots de Victor Hugo “Ceux qui vivent ce sont ceux qui luttent”.

