Les « pavés » estivaux sont souvent très prisés pour entretenir notre oisiveté. En attendant les jours ensoleillés, je vous propose trois titres pour les adolescent·es friand·es de longues histoires… 1540 pages captivantes à dévorer sans hésiter pour ces romans qui feront le printemps !
Trois vies, trois générations, trois mondes qui se succèdent. Le premier est celui que l’on refuse. Le deuxième celui que l’on fantasme. Le dernier, celui que l’on s’offre pour mieux vivre. Chacune de ces périodes porte en elle des destins héroïques qui sommeillent pourtant au cœur de gens ordinaires. Quittant une vie faite de « trop » et de « toujours plus », les personnages délaissent leur passé comme on coupe les ponts, comme on rompt avec l’autre. Subitement, mais avec la détermination et la certitude que tout peut changer en s’en donnant les moyens. Mais l’on sait que les plus grands projets — aussi beaux soient-ils — ne se font pas sans entrave. La vie d’après aura aussi le goût du danger et pourra assurément donner des sueurs froides. Quitter le bruit et la fureur de la ville pour un « retour à la terre » et à la nature a de quoi nourrir bien des espoirs, mais il serait bien téméraire d’ignorer que la forêt a aussi quelque chose d’indomptable. Et ignorer cela, c’est oublier qu’elle peut réveiller, chez celles et ceux qui ont pris possession des lieux, une sauvagerie à la laquelle le bonheur d’une vie nouvelle n’est pas prête à se confronter.
Vincent Villeminot signe ici un roman magistralement construit qui entremêlent les époques et les générations pour dresser le portrait d’une société qui se perd dans ses dérives et ses excès. Des pages denses et intenses qui ne manqueront pas de captiver les lecteur·rices en éveillant chez eux·elles l’idée que les choix qu’ils·elles font et qui leur appartiennent déterminent considérablement la vie que l’on souhaite mener. Maître en l’art de conter des histoires troublantes et déroutantes, il crée un monde qui ressemble au nôtre et conduit inexorablement ses lecteur·rices à s’interroger sur leur mode de vie qu’ils·elles souhaitent défendre. La langue y est belle, minutieuse et exigeante, et cette chanson qu’elle nous conte n’est pas qu’une histoire forte et captivante. Au fil de ces pages dystopiques, elle nourrit chez nous — tiraillés entre espoir et désarroi – une véritable réflexion sociétale. Parce qu’en y réfléchissant bien, « demain » n’a rien de si lointain.
Il suffit d’une petite faille. Infime, invisible. Un passage, une entrée dans un monde qui soudain n’a plus grand-chose à voir avec le nôtre. C’est là que s’engouffrent Inès et son frère Tristan sans imaginer un seul instant ce qui les attend. Pour vivre dans ce monde parallèle dont on ne ressort jamais, il faut accepter d’oublier son passé. Les voilà donc captifs du royaume de Bordeterre, monde ultra hiérarchisé où le pouvoir n’appartient qu’à quelques privilégié·es qui vivent sur les hauteurs d’un palais qui semble hors du temps. Dans les bas-fonds de la ville, le peuple grouille, soumis à de nombreux interdits qui laissent peu de place à la spontanéité. Tristan rejoindra les marginaux·ales qui contiennent leur colère grandissante tandis qu’Inès entrera sous le commandement d’un curieux personnage répondant au nom de Philadelphe Saint-Esprit. Deux directions à prendre pour deux manières de vivre et d’accepter son destin.
Oh les belles pages… Le roman de la talentueuse Julia Thévenot fait partie de ces livres qu’on aimerait lire plus souvent, ces livres qui dès les premières pages bouleversent vos repères et vous mettent à l’épreuve de la fiction en vous confrontant à son pouvoir envoûtant. Magie, créatures insolites, humour, luttes d’influence et de pouvoir, révoltes salvatrices : tous les ingrédients sont au rendez-vous pour vous offrir une parenthèse de lecture enchantée pour un roman qui ravira les lecteur·rices de fantasy, de fantastique et de contes merveilleux. Julia Thévenot y sème, entre ses lignes pleines de fougue, la hargne des révolté·es et la résignation coriace de ceux et celles qui ne craignent pas de se heurter aux tyrans. Un premier roman délicieusement captivant et des plus convaincants qu’on peine à reposer une fois qu’il arrive entre nos mains.
Il suffit de jeter un œil sur la maison de Coyote pour comprendre que sa vie ne ressemble pas exactement aux personnes de son âge. Sa chambre est nichée au fond d’un de ces bus scolaires jaune poussin que l’on croise fréquemment dans les séries américaines pour adolescent·es. Allant par monts et par vaux avec son père, elle est une nomade intrépide qui vit au gré de ses rencontres qui ne manquent pas de piquant lorsqu’elles se frottent à son sens inné de la répartie. Au fond d’un petit tiroir, Yvan, chaton de son état, l’accompagne clandestinement dans ses pérégrinations malgré l’interdiction formelle proférée par son père. Ne pas s’attacher. Ni aux lieux, ni aux gens. Filer avant que les amitiés naissent, repartir sans que l’envie de rester n’ait le temps de les effleurer. Mais un coup de fil va venir bouleverser leur belle échappée. Dans la ville où Coyote a grandi, le petit jardin public va être démoli. Témoin de souvenirs révolus, le parc est le gardien silencieux d’une part de l’enfance perdue de Coyote, d’un pacte passé scellé dans la terre qui s’apprête à être vivement remuée. Pour la première fois depuis leur départ précipité, Coyote va devoir la jouer finement pour persuader son père de revenir dans cette ville qu’il veut pourtant oublier à tout prix.
Derrière cette couverture pastel qui fleure bon l’été et les road trips à l’américaine se cache une histoire qui n’a pourtant rien de très joyeux quand on gratte un peu le vernis des beaux jours… Coyote et Rodéo sont deux personnages pourtant hauts en couleur dont la lumineuse complicité enchante. Ce duo père-fille séduit dès les premières pages, tant pour leurs personnalités respectives que pour leur goût de l’ailleurs dans l’insouciance qui les caractérise. Les kilomètres défilent ainsi à mesure que nous tournons les pages de ce roman qui se dévore et chaque rencontre avec d’autres personnages sera l’occasion pour ce binôme détonant de s’enrichir d’histoires qu’ils aiment autant écouter que raconter. Dan Gemeinhart offre ici un texte émouvant et plein d’humour, faisant de ces escapades au cœur de l’Amérique un récit de voyage qui fera battre et palpiter les cœurs au rythme du moteur de Yageur (Le petit nom du bus-baroudeur). Un roman pour les adolescent·es qui ont des rêves à revendre et des tonnes de persévérance au fond des poches.
Nous sommes l’étincelle![]() de Vincent Villeminot Pocket jeunesse 18,90 €, 142 x 226 mm, 512 pages, imprimé en France, 2019. |
Bordeterre![]() de Julia Thévenot Sarbacane, dans la collection Exprim’ 18 €, 136 x 215 mm, 520 pages, imprimé en Italie, 2020. |
L’Incroyable voyage de Coyote Sunrise![]() de Dan Gemeinhart (traduit de l’anglais par Catherine Nabokov) Pocket Jeunesse 18,90 €, 141 x 226 mm, 416 pages, imprimé en Allemagne, 2020. |

J’aime les gens qui doutent, aller voir ailleurs si j’y suis, oublier le temps dans une librairie, boire du vin et du thé, entretenir mon goût démesuré pour les petites listes… Amoureuse du cinéma de Miyazaki, des chansons de Pierre Lapointe, des pinceaux de Mélanie Rutten, des BD de Renaud Dillies, de la poésie de Vinau, des livres illustrés et des romans qui bousculent avec de jolis mots.

