Aujourd’hui, je vous propose deux beaux romans où les protagonistes partent en quête de leur histoire. Deux œuvres profondément poétiques et ambitieuses. Le premier nous plonge au cœur de la forêt de Bellécore, en compagnie d’une taupe bouleversante à la recherche de ses souvenirs. Dans le second, Anna, une jeune orpheline aventureuse jetée sur les routes de l’Europe du XIXe siècle, cherche son destin !
Archibald Renard est un commerçant consciencieux. Libraire dans la forêt de Bellécore, il connaît tous ses livres. Et pour cause ! Chaque habitant·e du bois peut venir déposer un manuscrit dans l’espoir qu’il soit vendu. Un jour, Ferdinand Taupe vient à la boutique pour retrouver l’ouvrage qu’il a écrit et dans lequel il raconte sa vie. C’est d’une nécessité vitale, car depuis quelque temps, Ferdinand Taupe ne se souvient plus très bien, il a des trous de mémoire. Tout pourrait s’arranger, mais un mystérieux client a acheté le livre avant sa venue. Les deux compères vont donc se jeter à sa poursuite et tenter de retracer la vie de Ferdinand.
Il y a des romans qui frappent fort. Qui nous plongent instantanément dans un univers parallèle. Un univers dans lequel on se rêverait bien personnage. Mémoires de la forêt est de ceux-là. Dès les premières pages on est conquis·e par cette forêt habitée par des animaux étonnants, drôles, parfois agaçants. Rien que la librairie apparaît comme un havre de paix et de quiétude. Mais ce roman est aussi, et surtout, un livre bouleversant qui traite de la maladie d’Alzheimer. Mickaël Brun-Arnaud a travaillé dix ans en psychiatrie avant de commencer à écrire. Et s’il est difficile de traiter ce sujet, c’est avec beaucoup de douceur, d’empathie et de pudeur que l’auteur nous raconte les ravages de l’oubli, les
difficultés à vivre dans un monde dans lequel on se sent toujours étranger·ère. Le héros Ferdinand Taupe ne se souvient plus de rien et il est inquiet : il ne sait plus où est sa femme. Aidé de son fidèle compagnon, le peureux Archibald Renard, il part pour un long voyage initiatique, sur les chemins de sa vie, remontant le temps, rencontrant à nouveau des personnages qui ont marqué des étapes cruciales. C’est bouleversant de justesse, d’humanité. Ferdinand Taupe se révèle parfois un odieux compagnon, perdant la tête, agressant son ami car ne le reconnaissant plus. Mais l’ouvrage se veut résolument optimiste. Ode à l’amitié, à la vie, aux plaisirs partagés : une marche entre amis, un gâteau grignoté dans une auberge au creux d’un tronc — véritable madeleine de Proust qui rappelle à Ferdinand des sensations, des odeurs, des couleurs, une musique qui serre le cœur. L’ouvrage est très joliment illustré, rappelant l’univers de Beatrix Potter (mais forestier). Au final, on quitte avec un petit pincement à la poitrine cette forêt mais avec l’espoir immense de la retrouver à nouveau.
Nous sommes à la fin du XIXe siècle dans un petit village perché en Dalmatie. La jeune Anna, 10 ans, est désormais orpheline, sa grand-mère venant de mourir. Désespérément seule, elle décide de rejoindre la ville la plus proche pour trouver du travail. Livrée à elle-même, elle n’a bientôt plus d’autre choix que de rejoindre une bande d’enfants des rues, dont la cheffe Dunja, l’intimide et l’intrigue. Par un concours de circonstances, elle rencontre monsieur Roland, naturaliste français qui décide de l’adopter. La vie d’Anna va-t-elle enfin connaître un destin plus heureux ? Dix ans plus tard, et alors que notre héroïne mène une vie paisible, elle réchappe de peu à un accident étrange… Et si c’était elle qui était visée ? Mais qui peut donc en vouloir à une jeune fille adoptée ?
Le Renard et la Couronne est un formidable roman d’aventure, un feuilleton exaltant et trépidant. Tous les ingrédients sont réunis : des histoires d’amour déçues (ou décevantes), de la tension, du suspense, de l’amitié, des intrigues, un passé princier qui ressurgit. Mais l’auteur, Yann Fastier, a sa touche personnelle qui donne une amplitude supplémentaire à ce roman dense qui se dévore d’une traite. D’abord, il faut bien dire qu’Anna est une héroïne réjouissante. Jeune fille ballotée au gré du hasard, qui se pensait pauvresse et se découvre héritière d’un pays à feu et à sang, elle décide de prendre son destin en main, et, au XIXe siècle, cela veut dire se battre d’abord et surtout contre le patriarcat. Anna est subversive, hautement politique. Elle aime d’une passion ardente Dunja, refuse de se laisser manipuler par des hommes politiques et d’intriguer. Ensuite, Yann Fastier nous propose une grande fresque historique européenne. Le XIXe siècle est le siècle de l’émancipation des peuples, déchirés et écartelés entre des empires puissants qui rivalisent d’intrigues pour soumettre des populations et mettre la main sur des richesses. Anna, héritière d’un petit pays aux mains d’un homme sans cœur, va croiser des anarchistes français, des poètes républicains, des révolutionnaires, des hommes d’État froids et cyniques, et mettre fin à cette tyrannie. Ainsi, c’est un roman jubilatoire sur l’émancipation qu’on tient ici entre nos mains : émancipation d’Anna mais aussi des peuples. Car la jeune femme va refuser d’occuper la place à laquelle elle a droit dans son nouveau pays : héroïne de sa propre vie, elle se retire pour laisser à ce peuple enfin libre la possibilité d’être ce qu’il veut, sans maître et sans roi.
Mémoires de la forêt : les souvenirs de Ferdinand Taupe![]() Texte de Mickaël Brun-Arnaud, illustré par Sanoe L’école des loisirs 14,50 €, 137×205 mm, 320 pages, imprimé en France, 2022. Achetez ce livre* via LesLibraires.fr, LaLibrairie.com ou Place des libraires. |
Le renard et la couronne![]() de Yann Fastier Talents Hauts 16 €, 150×220 mm, 541 pages, imprimé en France, 2022. Achetez ce livre* via LesLibraires.fr, LaLibrairie.com ou Place des libraires. |

Née au début des années 90s, tour à tour professeure, amoureuse de la vie, de la littérature, de la musique, des paysages (bourguignons de son enfance, mais pas que…), des films d’Agnès Varda, des vers de Cécile Coulon et des bulles de Brétecher. Elle a fait siens ces mots de Victor Hugo “Ceux qui vivent ce sont ceux qui luttent”.


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