Aujourd’hui, pour cette chronique un peu spéciale, puisque c’est ma dernière sur le site, je vous emmène à la rencontre de Sam, une petite fille déterminée, et d’Edson, le gardien du Musée national du Brésil, à Rio de Janeiro.
Sam grandit au sein d’une tribu extrêmement bien cadrée, où toute la vie est organisée selon un principe : celui de la TRADITION. Selon celle-ci, les filles sont affublées dès leur naissance d’un étrange outil, le « martotal ». Qu’est-ce donc ? Une sorte d’ustensile multifonction, couteau suisse merveilleux mais très encombrant qui n’a qu’une utilité limitée : celle de réaliser toutes les corvées… « Il n’était pas utile pour tout, loin de là, mais les filles étaient quand même obligées de se balader tout le temps avec, quoi qu’elles aient envie ou besoin de faire. Ce qui est vraiment nul. C’est comme si on t’obligeait à te promener avec des skis alors que toi ce que tu veux, c’est aller à la piscine. » Les garçons, quant à eux, revêtaient dès leur plus jeune âge une « plarmure », qui leur servait bien sûr à faire la « grosse bagarre »… Pour Sam, toutes ces règles imposées par la TRADITION sont incompréhensibles. Elle n’a plus envie de trainer partout son martotal ni même de ramasser et de nettoyer derrière les garçons et les hommes après chaque grosse bagarre. Et lorsqu’elle demande des explications à son père sur les raisons d’être de cette TRADITION, là, c’en est trop. Ça suffit. Sam décide purement et simplement de dire « prout à la tradition ».
Il n’y a rien à dire de plus pour cerner le sujet et l’intérêt de ce petit roman très accessible aux jeunes lecteur·rices. Un texte engagé et féministe signé Louise Mey, qui met les pieds dans le plat du patriarcat avec originalité, humour et malice. On lit l’histoire de Sam comme un conte ou une légende, mais un conte moderne, qui démonte à merveille la tradition et ses inepties. Une réflexion mine de rien sur ces règles établies depuis tellement longtemps que plus personne ne les interroge, même si elles sont inconfortables pour la plupart. Le tout est servi par une plume inventive (ce mot, martotal, est une invention de génie ! – vous avez saisi le jeu de mots ?) Ce qu’on aime aussi, c’est le personnage d’Anatole, un garçon qui ne supporte pas plus sa plarmure que Sam ne supporte son martotal. Et grâce à leurs deux volontés, il est fort probable que le poids de la TRADITION ne fasse pas long feu dans cette tribu… Alors, interrogeons, remettons en question le bien-fondé de certaines règles qui régissent nos sociétés, dès le plus jeune âge, et « prout à la tradition » !
Dans les couloirs du Musée national du Brésil, à Rio, c’est l’heure : le gardien fait tinter sa cloche. Nós fechamos ! « On ferme ! » Edson Arantes fait le tour des salles pour s’assurer qu’il ne reste plus de visiteur·euse. Mais le musée semble déjà désert depuis longtemps, et hormis quelques habitué·es, il est surtout habité par les œuvres endormies, les toiles d’araignées, et le silence. Ce soir-là, les portes du palais se refermeront pour la dernière fois, car le musée ne fait plus recette. Que vont devenir les œuvres qui dorment derrière leurs vitrines ? Et que va devenir leur gardien ? Cette nuit-là, des visiteur·euses auront droit à une dernière visite très spéciale. Leur guide : Edson Arantes en personne. Objectif de la visite : sauver les œuvres de l’oubli.
Partant d’un fait réel (l’incendie du Musée national de Rio en 2018, qui causa la perte inestimable d’un patrimoine Brésilien colossal) Gilles Baum et Régis Lejonc nous en offrent une interprétation toute personnelle dans un album à la lisière de l’album de BD. Servi par l’illustration toujours aussi sublime, à la fois dépaysante et universelle de Régis Lejonc, le propos interroge et bouleverse lui aussi : la place des œuvres d’art est-elle dans les musées, figées derrière des vitres, s’éteignant à petit feu faute de regards posés sur elles ? Comment les faire perdurer, les maintenir vivantes, comment faire qu’un peuple soit fier de ces racines qui l’ont fondé ? Un questionnement universel et on ne peut plus contemporain magnifiquement porté par ce duo d’artistes.
Sam et le martotal![]() Texte de Louise Mey, illustré par Libon La ville brûle 10 €, 120 x 210 mm, 76 pages, imprimé en Europe, 2020. Achetez ce livre* via LesLibraires.fr, LaLibrairie.com ou Place des libraires. |
Fechamos![]() ![]() ![]() Texte de Gilles Baum, illustré par Régis Lejonc Les Éditions des éléphants 15 €, 330 x 210 mm, 40 pages, imprimé au Portugal chez un imprimeur écoresponsable, 2020. Achetez ce livre* via LesLibraires.fr, LaLibrairie.com ou Place des libraires. |

« Un instant, un seul, lui fait déserter son corps : le temps des livres. Le corps de l’enfant qui lit n’est plus qu’un tas de vêtements qu’il a jetés n’importe où. Le livre est ouvert sur la moquette. Les vêtements glissent du lit ou font les pieds au mur. Il est en train de lire. […] Il n’y a plus personne dans la chambre. L’enfant est très loin de là, dans un corps plus ample, au milieu des vagues, loin de nous. » Timothée de Fombelle, Neverland.





