Aujourd’hui je vous parle de deux albums aux atmosphères particulièrement envoûtantes : Nos chemins et Dans la forêt rouge. Les techniques d’illustrations utilisées y sont pour beaucoup, ainsi que les textes, à la fois sobres et puissants.
Dans Nos chemins, Irène Bonacina nous invite à suivre une oursonne accompagnée de sa grand-mère ourse. Elles cheminent toutes les deux, libres de choisir d’aller toujours plus loin, vers l’inconnu. Elles gravissent une montagne. La nuit finit par tomber et, arrivées en haut de la montagne, Mamie Babka et Petite Ourse s’arrêtent. Mamie Babka est épuisée. Elle laisse Petite Ourse continuer le chemin seule, l’encourageant à avancer, sans elle, mais toujours plus loin. « Le jour apparaît, fragile. Je porte la lanterne. Est-ce toi ou le vent qui me souffle « Va, Petite Ourse ! Le chemin t’attend ! »
La séparation est représentée ici de façon très douce, pleine de bienveillance. Même si la peur est parfois présente chez Petite Ourse pour continuer le chemin, le souvenir de Mamie Babka est toujours là, comme une force pour trouver sa propre route, « sans carte, sans guide, libre ». Le format de l’album est grand et les images prennent toute la page, courant parfois sur la double-page, plongeant les lecteurs et lectrices dans une atmosphère tantôt crépusculaire, tantôt flamboyante. Irène Bonacina a réalisé ses images avec des papiers découpés colorés et collés, rétroéclairés par une lampe puis photographiés. Les effets de lumières, d’ombres et de transparence permettent d’accentuer la portée symbolique des scènes : le gris froid, le bleu nuit, le jaune orangé, le rouge, et enfin, l’arc-en-ciel déployé par la lanterne de Petite Ourse.
Un album sensible sur le thème de la perte, de la séparation et du souvenir, mais aussi sur la possibilité de trouver son propre chemin de vie, sublimé par des décors magnifiques et flamboyants.
« On raconte beaucoup d’histoires sur les forêts et sur la mémoire des arbres. On dit qu’ils n’oublient jamais ce qui leur est arrivé, et que leurs histoires sont là pour toujours. Mais ici, dans la forêt rouge, les arbres ont perdu la mémoire. » Nous sommes au cœur de la forêt de Pripiat, dans la zone irradiée par l’explosion de la centrale de Tchernobyl. Un arbre, qui vient d’être replanté dans cette zone dévastée et toxique, se met à parler avec un ours, qui vient lui aussi d’arriver dans la forêt. L’ours sait ce qui s’est passé ici, sa mère lui a raconté l’histoire des arbres qui vivaient là avant la catastrophe, avant le grand feu qui a tout dévoré et tout teinté en rouge sang. Et l’ours fait revivre la mémoire des arbres, de la forêt, de la nature tout entière, pour ce jeune arbre privé de la mémoire de sa terre par la faute des hommes.
À la toute fin de l’album, les autrices expliquent leur propos en rappelant les conséquences de l’explosion sur la forêt : le sol hautement radioactif, les arbres devenus rouges, abattus, enterrés, la plantation de nouveaux arbres dans un sol toxique et inhospitalier. Ce qui fait la force de cet album, c’est qu’il est universel et pourrait malheureusement parler d’autres catastrophes écologiques de notre époque. En donnant la parole à la nature (un arbre, un animal), les autrices choisissent de sortir l’humain de la place centrale dans lequel il s’est mis lui-même. Les enfants écoutent ce que la nature a à leur dire. Chelsea Mortenson a réalisé de superbes gravures sur bois peintes dans des tons vert, rouge, jaune, noir. Le paysage paraît pris dans une sorte de gigantesque incendie ; l’arbre, l’ours et la forêt semblent véritablement irradier. L’ensemble bouscule, touche et émeut.
Dans la forêt rouge est un album marquant. C’est à la fois un conte, une fable écologique et le témoignage nécessaire de notre Histoire. Un livre magnifique et indispensable.
Nos chemins![]() ![]() d’Irène Bonacina Albin Michel Jeunesse dans la collection TrapèZe 15 €, 320×250 mm, 42 pages, imprimé en Italie, 2019. |
Dans la forêt rouge![]() ![]() Texte de Jen Rice (traduit de l’américain par Marianne Zuzula) illustré par Chelsea Mortenson La ville brûle 16 €, 200×235 mm, 48 pages, imprimé en Slovaquie, 2019. |

« Un instant, un seul, lui fait déserter son corps : le temps des livres. Le corps de l’enfant qui lit n’est plus qu’un tas de vêtements qu’il a jetés n’importe où. Le livre est ouvert sur la moquette. Les vêtements glissent du lit ou font les pieds au mur. Il est en train de lire. […] Il n’y a plus personne dans la chambre. L’enfant est très loin de là, dans un corps plus ample, au milieu des vagues, loin de nous. » Timothée de Fombelle, Neverland.



1 thought on “Deux albums émouvants et envoûtants.”