Aujourd’hui je vous conte l’histoire de deux femmes aux destins exceptionnels. L’une est anglaise et vécut au XIXe siècle. Elle révolutionna les mathématiques. L’autre est allemande… et juive. Résistante durant la Seconde Guerre mondiale, elle fut torturée par la Gestapo après avoir tenté de sauver des enfants. Les deux albums ici présentés leur rendent un hommage vibrant.
En 1815, une petite fille nommée Ada, fruit des amours du poète excentrique Lord Byron et d’Annabella Milbanke est née. Très vite, Annabella s’occupe seule de son enfant et lui interdit l’étude des lettres – pour lui éviter le même destin que son père. C’est donc vers les sciences et plus particulièrement les mathématiques que se tourne la jeune fille. Et c’est une révélation : Ada se montre brillante et surtout inventive. Mais nous sommes au XIXe siècle sous l’ère victorienne. Le seul rôle qu’Ada peut jouer dans cette société corsetée est celui d’une mère, d’une épouse dévouée et sûrement pas celui d’une scientifique.
Après avoir conté la vie de Christine de Pizan et de Calamity Jane, Anne Loyer et Claire Gaudriot s’attachent à restituer le parcours de vie d’Ada Lovelace, un personnage passionné et haut en couleur, taxée d’originale à l’époque. Car au XIXe siècle, la chappe de plomb qui pèse sur les femmes bourgeoises les empêche de s’émanciper. Leur univers se restreint imperceptiblement. On leur demande de s’effacer derrière leur mari, de « tenir » leur maison. Pour la bouillonnante Ada qui ne rêve que de chiffre et d’inventions fabuleuses, ce siècle est trop petit et trop triste. Voilà, en somme, ce que nous raconte Anne Loyer. D’une écriture précise et poétique, elle nous narre les rêves et les espoirs d’Ada, depuis sa chambre d’enfant où elle imagine des machines à voler jusqu’à son projet d’appareil analytique qu’elle met au point adulte. Hélas, son travail ne restera qu’une fiction qui ne verra jamais le jour. Ce bel album rend hommage à cette scientifique injustement méconnue durant trop longtemps, considérée comme folle, moquée à son époque. Claire Gaudriot nous plonge dans un univers onirique que la mathématicienne, adepte de la « science poétique » ; n’aurait pas renié. Par son trait fin et délicat, elle fait revivre Ada, ses fantasmes et ses obsessions et lui redonne une noblesse. C’est Ada qui apparaît lucide et non ceux et celles qui la moquent. C’est Ada qu’il faut retenir et qui mérite sa place dans l’Histoire.
Le 31 mai 1944, Marianne Cohn, une jeune femme juive de 22 ans, est arrêtée par la Gestapo alors qu’elle tentait de faire passer des enfants juif·ves en Suisse. Emprisonnée et torturée, son corps sera finalement retrouvé dans un bois le 23 août 1944, totalement défiguré. C’est l’histoire de Marianne que nous raconte cet album.
En 1934, Marianne Cohn, âgée de 12 ans, est contrainte de quitter son pays – l’Allemagne – avec sa famille. La raison ? Marianne est juive. Si la famille Cohn trouve refuge d’abord en Espagne, elle pose finalement ses valises en France, ce « pays des droits de l’homme », qui, très vite, trahira ses idéaux au nom de la Révolution nationale portée par Pétain et Laval. Marianne s’engage dans la Résistance. En 1943, alors qu’elle est arrêtée une première fois, elle écrit un poème bouleversant commençant par ses mots : « Je trahirai demain, pas aujourd’hui/Aujourd’hui, arrachez-moi les ongles/Je ne trahirai pas. » C’est l’histoire de la « banalité du bien » que nous conte Philippe Nessmann et Christel Espié. L’histoire d’un courage et d’une grandeur d’âme qui bouleverse à chaque page. C’est avec beaucoup de pudeur que l’auteur retrace le destin de Marianne en une longue lettre adressée à cette héroïne formidable. Pas d’effet de style, pas de faux lyrisme. Ce qui nous est ici raconté suffit à nous émouvoir parfois jusqu’aux larmes. Philippe Nessmann interpelle celle qui a réussi à sauver plus de deux cents enfants. « Te souviens-tu Marianne ?» l’apostrophe-t-elle dès la première page. Ce très beau texte est porté par les superbes illustrations de Christel Espié, de grands tableaux qui dépeignent des scènes de la vie de cette jeune femme. Ici, Marianne est en train de faire passer des enfants en Suisse, là, Marianne, très digne, au fond de sa cellule, attend la torture. On ne ressort pas indemne de la lecture de cet album et longtemps, l’image de Marianne la juste nous accompagne.
Ada Lovelace : la visionnaire ![]() Texte d’Anne Loyer, illustré par Claire Gaudriot À pas de loups 17 €, 240×320 mm, 48 pages, imprimé en France, 2022. Achetez ce livre* via LesLibraires.fr, LaLibrairie.com ou Place des libraires. |
Te souviens-tu Marianne?![]() Texte de Philippe Nessmann, illustré par Christel Espié Les éditions des élephants 16 €, 237×338 mm, 32 pages, imprimé en France, 2022. Achetez ce livre* via LesLibraires.fr, LaLibrairie.com ou Place des libraires. |

Née au début des années 90s, tour à tour professeure, amoureuse de la vie, de la littérature, de la musique, des paysages (bourguignons de son enfance, mais pas que…), des films d’Agnès Varda, des vers de Cécile Coulon et des bulles de Brétecher. Elle a fait siens ces mots de Victor Hugo “Ceux qui vivent ce sont ceux qui luttent”.



