Aujourd’hui, on rencontre des adolescentes aux vies très différentes dans deux beaux romans pleins d’émotion. Les premières sont des jumelles conjointes, unies malgré elles depuis leur naissance. Les secondes, tout juste sorties de l’enfance, tentent de découvrir qui elles sont à un âge où l’on a la tête pleine de questions.
Grace a dix-sept ans et depuis toujours, elle partage un corps avec sa sœur Tippi. Les deux jeunes filles sont siamoises, attachées par le bas du corps : deux paires de bras, une paire de jambes, et le regard des autres en permanence sur elles, mi-curieux mi-horrifié. Pour la première fois, Grace et Tippi entrent au lycée. Là-bas, elles découvrent l’amitié, une forme d’indépendance, et font de nouvelles expériences. C’est aussi, pour Grace, le début du sentiment amoureux. Mais que faire de son attirance quand on vit en permanence avec sa sœur collée à soi ?
À partir d’un sujet original et qui aurait facilement pu tomber dans le sensationnel, Sarah Crossan parvient à faire un roman sensible et d’une grande pudeur. Rédigé à la première personne, le texte donne à l’adolescente l’individualité qu’elle n’a pas toujours aux yeux des autres, et nous plonge au plus près de ses pensées. On la découvre extrêmement lucide sur sa condition, incroyablement forte, tout en restant, par bien des aspects, une adolescente ordinaire. Autour d’elle, c’est aussi une belle galerie de personnages qui gravite : sa jumelle Tippi bien sûr, à la fois très proche et très différente, sa plus jeune sœur Dragon, une petite danseuse résignée à être mise de côté, et ses amis Yasmeen et Jon, parmi les seuls à voir Grace telle qu’elle est. Si le roman est original par son sujet, il l’est aussi par son écriture, entièrement en vers libre. Les phrases y sont courtes, simples et les mots toujours justes, et donnent au roman une force et une beauté toutes particulières. Difficile de ne pas sortir bouleversé.e de ce texte, aussi puissant et unique que le lien qui unit Grace et Tippi.
Un roman rare et poignant, porté par une superbe écriture.
Bridge, Tab et Emily vivent à New York. Les trois jeunes filles, amies depuis des années, s’apprêtent à entrer en cinquième. Pour Bridge, encore perturbée par un très grave accident survenu lorsqu’elle avait huit ans, cette rentrée est placée sous le signe du questionnement, mais lui apporte aussi son lot de découvertes. Pour Tab, c’est le début de l’engagement féministe. Pour Emily, dont le corps a changé un peu plus vite que les autres, c’est la découverte des relations amoureuses. Pas facile de rester amies quand on prend des chemins différents. De jour en jour, la relation des trois adolescentes s’effiloche, se décompose, se recompose… Chacune se cherche, se perd, se retrouve… Autour d’elles, on rencontre aussi un frère qui compte ses pas suite à un pari (et finit par ramper sur le sol), une sombre histoire de harcèlement, une jeune fugueuse, une boxeuse-serveuse au caractère bien trempé… et puis Sherm, lui aussi en cinquième, lui aussi un peu perdu, qui éprouve envers Bridge des sentiments un peu confus…
Sous ses airs de roman d’amitié plutôt léger, Nos années lumière se révèle bien plus surprenant qu’il n’y paraît. Le texte, à la construction un peu déroutante, entrecoupe le récit principal (celui de Bridge) de lettres de Sherm, et de passages à la deuxième personne du singulier racontés par une mystérieuse narratrice. De page en page, on se laisse porter, et le roman gagne peu à peu en profondeur. On y retrouve de très jolies réflexions sur le corps (notamment celui de Bridge, qui a surmonté de graves blessures), le sexisme, et bien sûr sur l’amitié et l’adolescence, thèmes centraux du roman. Les personnages, y compris les plus secondaires, sont tous plus attachants les uns que les autres et souvent plus complexes qu’ils n’en ont l’air, et évoluent dans un univers bourré de détails charmants où l’on se sent vite chez soi. Enfin l’écriture nous offre un soupçon d’humour, une bonne dose de tendresse, et beaucoup d’émotion : une réussite !
Un beau roman d’amitié, surprenant et plein de finesse.
Inséparables![]() de Sarah Crossan (traduit par Clémentine Beauvais) Rageot 14,90 €, 145×210 mm, 416 pages, imprimé en France, 2017. |
Nos années lumière![]() de Rebecca Stead (traduit par Marie Cambolieu) Milan 14,90 €, 140×205 mm, 310 pages, imprimé en Italie, 2017. |
Aime les crêpes et les animaux rigolos.

