Aujourd’hui je vous parle de l’Amérique et de son histoire contemporaine, à travers deux romans très forts qui donnent voix à de beaux personnages d’enfants et d’adolescent·e·s.
Long Way Down, c’est l’Amérique des gangs, des gamins qui voient leurs grands frères se faire descendre sous leurs yeux pour une histoire de trafic ou pour une histoire de vengeance. Will vient de voir son grand frère Shawn se faire assassiner. Quelques secondes de chaos, une fusillade en bas d’un immeuble, et c’est fini. Ensuite, tout va très vite. Will et sa mère remontent dans leur appartement, et pendant qu’il entend les sanglots de sa mère, dans la chambre qu’il partageait avec Shawn, Will se répète les trois lois qui régissent ces drames qui finissent par être quotidiens : ne pas pleurer ; ne pas balancer ; se venger. Dans le tiroir de son grand frère, un flingue. À partir de là, c’est un compte à rebours, celui des étages qui défilent dans la cabine de l’ascenseur. Le temps de faire le point. Le temps pour Will d’affronter ses propres fantômes et peut-être de trouver des réponses.
Jason Reynolds nous parle d’une Amérique âpre, dont on a l’impression qu’elle est loin de nous, parce que c’est celle des séries, tenue à distance, mais qui pourtant n’en finit pas d’interroger notre réalité. Entièrement écrit en vers libres, et traduit par Insa Sané, dont on sent toute la maîtrise d’une langue qui se dit, se déclame, se crie, parfois, Long Way Down peut se lire d’une traite, debout et à voix haute, les pieds ancrés dans le sol, pour ressentir tout le poids d’un seul instant qui peut faire basculer la vie d’un gamin.
« JE NE ME SUIS JAMAIS RETROUVÉ
en plein tremblement de terre,
Je ne sais pas si c’est
Comparable à ça
Mais le sol sous mes pieds
s’est dérobé
a ouvert la gueule
et m’a dévoré. »
Un roman pour dire la violence de ce qui n’a pas de sens, et qui porte loin la voix de ses personnages.
Il y a eu le rêve américain, et puis il y a eu la crise. Cleveland, fin 2008, début de la crise des subprimes. Que signifie ce mot pour des gamins qui voient leurs parents plonger, et qui ne veulent pas de ce monde-là ? Dans la ville transformée en ville fantôme, une bande d’enfants et d’adolescent·e·s trouvent refuge dans un lycée désaffecté, créant un petit monde à eux, l’enfance à la fois libre et coincée à la porte du monde des adultes. Anna et Elijah racontent tour à tour leur perception de ces mois, à travers le regard qu’il et elle portent sur ce microcosme, sur les autres et sur leurs propres envies. Il y a lien entre elle et lui, évidemment, on le comprend dès le départ, et ce lien se dévoile petit à petit. C’est un lien naissant, qui grandit plus vite peut-être, parce qu’ils ne sont pas du même milieu, et parce qu’il est né dans un quotidien fait à la fois de rêves d’aventure et de galères, d’utopie et de l’angoisse d’être découverts par la police. Dans leur monde sans adultes, ces mômes-là apprendront à se débrouiller, à construire et à défendre ce en quoi ils croient, tout autant qu’à faire face à leurs émotions.
Voilà un livre pour ados comme je les aime : intelligent et divertissant, émouvant et stimulant. Parce qu’il aborde l’histoire contemporaine des États-Unis sans en proposer une lecture didactique, mais aussi parce qu’il donne des pistes pour réfléchir aux modèles de sociétés qu’on nous propose, considérant la jeunesse comme un possible. Et tout cela grâce à des personnages qui restent des enfants, avec leurs caractères d’enfants, leurs différences, leur désir d’aventure et leur peur de grandir.
Home Sweet Home est un roman touchant, drôle et bien construit, un livre qui se dévore, une lecture qui réveille.
Long Way Down![]() de Jason Reynolds (traduit de l’américain par Insa Sané) Milan 15,90 €, 230×160 mm, 306 pages, imprimé en Espagne et en Italie, 2019. |
Home Sweet Home![]() d’Antoine Philias et Alice Zeniter L’École des loisirs dans la collection Medium + 15,50 €, 220×150 mm, 298 pages, imprimé en France, 2019. |

« Un instant, un seul, lui fait déserter son corps : le temps des livres. Le corps de l’enfant qui lit n’est plus qu’un tas de vêtements qu’il a jetés n’importe où. Le livre est ouvert sur la moquette. Les vêtements glissent du lit ou font les pieds au mur. Il est en train de lire. […] Il n’y a plus personne dans la chambre. L’enfant est très loin de là, dans un corps plus ample, au milieu des vagues, loin de nous. » Timothée de Fombelle, Neverland.

