Tous les sujets ont leur place en littérature jeunesse. Des plus légers aux plus lourds, des plus futiles aux plus graves. Preuve en est aujourd’hui avec ces deux albums infiniment saisissants, lumineux et bouleversants sur les affres et les horreurs de la guerre vues à travers les yeux de deux enfants. Deux albums qui résonnent longtemps après leur première lecture.
Elle, c’est son prénom, est née en plein milieu du chaos, entre le bruit des fusillades et les rivières de sang. Un premier cri poussé dans un pays en pleine dictature où les voix se sont tues, où le silence est devenu roi. Un silence tellement oppressant qu’il se transforme en caractère gras sur la page. Un silence assourdissant dans les fatras et fracas de la guerre et où, Elle est cette « boule de feu incandescente », « lucide et lumineuse », parmi toute la noirceur et la puanteur. Elle grandit, et pour échapper au monde, elle se réfugie tout en haut de son citronnier d’où elle observe les adultes, et aspire durant des heures et des heures à un monde meilleur, plein de l’innocence de l’enfance, jusqu’au jour où…
Malgré la dureté du sujet, beaucoup de douceur se dégage de cet album au texte résolument et infiniment poétique. À cette poésie, d’ailleurs, s’ajoutent les illustrations absolument saisissantes de Barroux qui parvient à retranscrire malgré le chaos de la guerre — sacrée gageure — l’espoir et donc la vie. De tous ces contrastes naît une œuvre dont toute l’humanité et tout l’espoir sont concentrés dans cette petite fille devant laquelle on ne peut que s’incliner et faire preuve d’humilité. Ainsi, la petite héroïne pousse ses lecteurs et lectrices dans leurs retranchements en rappelant amèrement que, même si chaque personne porte la forme entière de l’humaine condition, la barbarie sommeille également en elle. Veillons à ce que les citronniers continuent toujours à pousser.
Il y a Bassem, son regard saisissant, littéralement hypnotisant, en première de couverture. Un regard meurtri par la perte de sa famille sous les bombes. Un visage qui avancera malgré les poussières des décombres, de rencontre en rencontre. Bassem se rendait à l’école lorsqu’une bombe éclata. Et soudain, il n’eut plus personne, plus rien. Mais face à la sidération et au spectacle de désolation et de silence que lui offrait le champ de ruines, il y eut soudain cet instant suspendu, cette apothéose inattendue, cette musique sépulcrale. Au sommet des gravats, un jeune homme jouait du piano. Et l’espoir rejaillit.
L’autrice réalise ici un tour de force. Dans un contexte de guerre, elle parvient à nous rappeler que la beauté du monde dans la moindre des choses, ici une mélodie, ou encore la bonté et la solidarité qui s’organisent autour et entre les plus démuni·es parviennent, malgré le traumatisme, à préserver la pureté et l’innocence de l’enfance. Elle nous rappelle, par là même, que dans un contexte infiniment tragique, il y a toujours une once d’espoir et que les minuscules vaudront toujours quelque chose face aux géants qui se font la guerre. L’autrice propose également, en filigrane, un hommage aux saltimbanques, artistes de rue, qui avec trois fois rien parviennent à (re) donner le sourire à qui prendra le temps de les regarder. Il en est de même pour les livres qu’il faudra sauver des décombres afin que la culture demeure à jamais, car leurs « pages conservent notre mémoire ». Le jeune Bassem symbolise alors l’humanité au bout des yeux et à portée des oreilles. Le tout dans une langue maîtrisée à laquelle s’ajoutent la poésie et l’art de la comparaison. Quant à l’aspect vaporeux des illustrations, il retranscrit avec délicatesse et justesse — voire respect si j’ose dire — la tristesse et la dignité de Bassem, tout en rappelant l’aspect des grains de sable symbolisant à la fois le désert et les déflagrations des décombres. Le tout en devient bouleversant. Le récit profond acquiert ainsi une portée universelle. Aussi, je confirme à l’autrice que dans la part d’absurdité et d’obscurité du monde, elle est parvenue, grâce à Bassem, à semer quelques grains de lumière et d’espoir, malgré tout.
Le citronnier![]() Texte d’Ilia Castro, illustré par Barroux D’eux 15 €, 195×250, 44 pages, imprimé en Chine, 2023. Achetez ce livre* via LesLibraires.fr, LaLibrairie.com ou Place des libraires. |
Les minuscules![]() Texte de Claude Clément, illustré par Tildé Barbey Édition du Pourquoi pas ? 13 €, 200×200, 48 pages, imprimé en République tchèque, 2022. Achetez ce livre* via LesLibraires.fr, LaLibrairie.com ou Place des libraires. |

Les pieds sur terre et la tête dans les nuages, Laetitia est une éternelle rêveuse qui partage sa vie entre la terre et la mer. Bien que tombée dans la marmite aux mots dès l’enfance, ce n’est que sur le tard qu’elle se découvre une passion pour la Littérature jeunesse avec un L majuscule et collectionne depuis lors les albums qui font la part belle à l’imagination et font l’éloge des mots.




Quelles jolies chroniques… j’avais déjà très envie de découvrir les minuscules avant et encore plus maintenant ! la couverture est effectivement saisissante et le sujet tellement actuel … ces deux albums ont un écho assourdissant à l’aulne de la guerre en Ukraine et de toutes les autres. Merci pour tes mots
Ravie que les quelques mots sur ces deux albums aient retenu ton attention. Deux albums essentiels pour aborder des faits malheureusement universels et intemporels… Mais tant que résidera l’espoir, continuons de croire en de meilleurs lendemains. Inchaallah