Tous les deux mois, Sophie Van der Linden, critique littéraire spécialisée en littérature jeunesse, répond à l’une de vos questions. Aujourd’hui elle répond à la question de Matthieu « On entend souvent qu’il faut proposer des illustrations simples aux tout-petits (0-3 ans), qu’ils auraient du mal à comprendre les dessins complexes. Donc les imagiers photo ou les albums ultra-réalistes sont-ils adaptés aux tout-petits ? »
L’essor d’une édition à destination des très jeunes enfants est relativement récent. Il suit de près les évolutions des conceptions du développement des tout-petits faites dans les années 1980, dont le documentaire Le bébé est une personne, diffusé en 1984, est un repère. Mais ce secteur éditorial est encore un peu un chantier en cours. Par exemple, le besoin d’histoires, de récits, des bébés est tout à fait reconnu, en grande partie grâce aux retombées des travaux de l’association ACCES, mais cela fait seulement quelques années que la narration a été pleinement intégrée dans les livres pour bébés.
Sur la question de l’image, il me semble qu’il y a encore beaucoup à faire, si ce n’est tout à faire. L’étude du système optique du jeune enfant va dans le sens d’une perception fine des images. Si la vision est très inférieure à celle des adultes dans les premières semaines de vie, elle se structure néanmoins très rapidement au fil des mois. À l’âge d’un 1 an, un enfant voit aussi nettement qu’un adulte. Donc, a priori, rien n’empêche un enfant de percevoir toutes sortes d’images. Or, on entend toujours dire qu’il faut des images contrastées, nettes, simples pour les bébés. Un exemple, l’imagier en deux tomes de Tana Hoban Blanc sur noir, et Noir sur blanc (Kaléidoscope, 1994) est unanimement désigné comme le livre idéal pour les bébés en raison de cette ultra simplicité : contraste maximal du noir et du blanc, simplicité des formes en aplats. Mais, dès 3-4 mois, les enfants perçoivent les couleurs, voient nettement et surtout identifient des figures dessinées sur des fonds. Ce qui me semble intéressant, dans les imagiers de cette photographe américaine, est avant tout sa traduction d’objets du quotidien en silhouettes, qui interrogent sur la perception de la représentation. Son projet artistique est bien plus intéressant et complexe qu’un imagier bien « visible » par les petits.
D’un point de vue scientifique, toute photographie, toute image hyperréaliste ne pose donc pas de difficulté structurelle aux enfants. Si l’enfant peut voir avec précision le monde qui l’entoure, il peut tout aussi bien voir une photographie.
Reste la question de la lecture de l’image. Car si on n’apprend pas à voir, ni à parler, on apprend à lire. Or, l’image peut demander à être lue et non seulement regardée. Dans cette logique, elle contient des codes. Par exemple, la multiplication d’un personnage dans un même espace pour représenter son déplacement ou figurer des temps rapprochés. C’est la fameuse double page de Babar le petit éléphant quand le héros quitte la jungle. Si vous la montrez à un tout-petit, celui-ci a toutes chances de comprendre qu’il y a plusieurs Babar sur la page. Jusqu’à ce qu’il assimile le code. Il y a donc un apprentissage de l’image, en particulier des codes de l’image narrative. Or, l’école ne les enseigne pas. Ou rarement disons. Où l’enfant peut-il donc les apprendre ? Dans les livres ! Ainsi, il faut donner des images construites, complexes, aux enfants pour qu’ils assimilent ces codes.
Bien sûr, au début, le tout-petit ne comprendra pas tout. Exactement comme il ne comprend pas toutes les nuances d’un récit. Mais on sait désormais, s’agissant des histoires, qu’il y trouvera matière à se nourrir, par la musicalité, le rythme, la structure profonde, etc. Pourquoi ne pas avoir la même approche pour les images ? Si le très jeune enfant n’en perçoit pas toutes les nuances, toutes les expressions, ne peut-on envisager qu’il va bénéficier de l’esthétique d’une œuvre, de ses couleurs, de la sinuosité des lignes, de la texture de l’illustration ou de son atmosphère ? Quant aux images fouillées, pleines de détails, il me semble qu’elles pourraient offrir une base très riche d’exploration de l’image. Je me souviens ainsi d’une expérience qui avait été menée en Seine-et-Marne avec l’album Une chanson d’ours de Benjamin Chaud (Hélium, 2011) auprès de bébés, en crèche. Les lectrices qui avaient proposé ces lectures avaient noté que ces jeunes lecteurs, dont certains ne tenaient pas encore assis, s’enthousiasmaient pour ces images pourtant fourmillantes de détails, se concentraient sur les vastes pages, fixaient leur attention sur certaines figurations minuscules.
À mon avis, il y a une grande évolution à mener sur cette question des caractéristiques de l’image pour le jeune enfant. Les images nettes, simples, contrastées sont intéressantes sur un plan esthétique. Mais ce n’est en rien un passage obligé. Il serait temps que l’on s’intéresse à l’immense bénéfice qui pourrait être offert aux jeunes enfants dans la fréquentation, par le livre, d’images diversifiées, denses et nourrissantes.
Sophie Van der Linden est autrice et critique littéraire spécialisée en littérature jeunesse. Retrouvez-la sur son site : http://www.svdl.fr/svdl.
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Critique littéraire spécialisée en littérature jeunesse
