Les conseils de lecture du jour sont deux romans très ancrés dans notre époque. Des vies d’ados, l’un vivant au Canada, l’autre en France. Parce qu’à treize ou seize ans, on s’interroge sur son avenir, qu’il semble tout tracé ou au contraire bien incertain.
Félix se retrouve dans un commissariat, interrogé par une brigadière qui tente d’être rassurante mais dont il ne peut s’empêcher de se méfier. Dans une autre pièce, sa mère Astrid est également interrogée. Félix a presque treize ans, et il ne comprend pas exactement ce qu’on leur reproche. Surtout, il voudrait pouvoir dire quelle est leur vie, à Astrid et lui. Il se met alors à raconter ce qu’ils ont vécu ces derniers mois. Les galères de sa mère pour garder un emploi (Astrid n’a pas beaucoup de chance et elle est un peu instable, traversant des périodes de « Marasme » pendant lesquelles Félix doit prendre leur vie en main) ; la perte de l’appartement, la période censée être transitoire dans le Combi Volkswagen récupéré de manière plus ou moins honnête, la débrouille pour manger, et de fil en aiguille, quelques petits mensonges ou arrangements avec la vérité pour tenter de maintenir un semblant de vie normale. En particulier l’inscription au collège que Félix rêve d’intégrer pour apprendre le français. Astrid étant redoutable dans l’art des petits mensonges inoffensifs, Félix intègre le collège et s’y fait des amis, vivant au jour le jour cette précarité grandissante. Mais quand les arrangements avec la vérité deviennent de vrais gros mensonges, et que le quotidien devient épuisement, peut-être est-il temps pour Félix de s’autoriser à prendre les mains qui se tendent…
Susin Nielsen est une romancière canadienne qu’il faut à tout prix découvrir ! Sa spécialité : les personnages cabossés et attachants, les histoires de vies pas toujours simples ou joyeuses, mais toujours racontées avec beaucoup de tendresse, de finesse et d’humour. Et n’oublions pas les jeux télévisés du genre Jeopardy ! (un thème qui traverse ses livres et qui a une grande importance dans la vie de ses personnages). Les optimistes meurent en premier, son précédent livre, qui parlait d’une adolescente ayant développé des phobies à la suite d’un traumatisme, était particulièrement émouvant. J’attendais avec impatience son nouveau roman tout en me demandant si elle allait savoir autant me toucher. La réponse est oui, je n’oublierai pas de sitôt la bande un peu bancale, un peu boiteuse, mais si juste et attachante d’Astrid, Félix, Dylan et Winnie.
Une lecture fine et émouvante sur la précarité, la solidarité et l’amitié, écrit par une autrice à découvrir absolument.
Retour en France. Joris passe pour la énième fois des sélections pour intégrer un club de football professionnel. Et à nouveau, il échoue, malgré un entrainement intensif depuis qu’il a quitté le lycée pour se consacrer à ce sport. Malchance ou acte manqué ? En tout cas, c’est la dernière fois. Joris décide de tout arrêter. À quoi bon s’obstiner pour un avenir qui ne le fait plus rêver, un sport qui ne le fait plus vibrer, une carrière dont il ne voit plus le sens, hormis la fierté que pourraient en éprouver ses parents ? Pour ce couple de fleuristes qui peinent à survivre dans un centre-ville déserté au profit de grandes zones commerciales périphériques, la décision de leur fils est incompréhensible. Un avenir tout tracé dans ce sport aurait pu le mettre à l’abri des difficultés qu’elle et lui connaissent. Mais pour Joris la décision est définitive et il compte bien mettre le foot derrière lui. La question de son avenir reste entière, cependant : que faire et comment trouver un sens à son existence d’adolescent quand on ne va même plus au lycée ? C’est son oncle qui lui mettra le pied à l’étrier et lui proposera peut-être une ébauche de réponse, à condition que Joris s’en empare : un complexe commercial géant doit voir le jour sur une zone verte de la ville que Joris affectionnait dans son enfance. Il va découvrir un combat contre le béton et pour la nature qui pourrait bien le gagner lui aussi : une sorte de guérilla jardinière, une action collective pour redonner du vert à la ville bétonnée et empêcher la destruction du site. D’un rêve à l’autre, Joris retrouve l’envie d’en découdre…
Associer l’interrogation d’un adolescent en pleine crise sur son avenir et l’idée d’engagement écologiste est habile, et l’auteur fait un parallèle intéressant : grandir, devenir adulte, ce n’est pas forcément renoncer à ses rêves d’enfant : c’est surtout chercher à donner du sens à ce que l’on entrevoit pour son avenir, à la fois personnellement et plus globalement. On peut regretter un côté un peu démonstratif par moments, l’auteur voulant sans doute prouver à ses lecteurs et lectrices que l’engagement est important. Mais on apprécie la façon dont le personnage s’interroge et fait grandir sa réflexion au fil de ses rencontres et de ses actions.
Un roman social et engagé qui propose une approche originale des interrogations des adolescent·e·s au sein de la société d’aujourd’hui.
Partis sans laisser d’adresse![]() de Susin Nielsen (traduit de l’anglais par Valérie Le Plouhinec) Hélium 14,90 €, 200×150 mm, 230 pages, 2019. |
Nos bombes sont douces![]() de Frédéric Vinclère Calicot 10 €, 190×120 mm, 190 pages, imprimé en France chez un imprimeur écoresponsable, 2019. |

« Un instant, un seul, lui fait déserter son corps : le temps des livres. Le corps de l’enfant qui lit n’est plus qu’un tas de vêtements qu’il a jetés n’importe où. Le livre est ouvert sur la moquette. Les vêtements glissent du lit ou font les pieds au mur. Il est en train de lire. […] Il n’y a plus personne dans la chambre. L’enfant est très loin de là, dans un corps plus ample, au milieu des vagues, loin de nous. » Timothée de Fombelle, Neverland.

