Qu’il s’agisse de Yaya vivant au fond des bois ou du petit peuple des lutin·es caché dans la forêt, nos personnages vouent un amour singulier à la nature et font d’elle un trésor précieux où il fait bon vivre.
Yaya connaît le trajet par cœur, un peu comme si la nature lui montrait le chemin du bout des feuilles. Le grand portail blanc, l’allée joliment fleurie et la maison en bois : c’est ici que vit sa grand-mère, la forêt pour tanière. Il se murmure même dans des bouches amères que Yaya est une sorcière. Mais qu’importe les mots qui circulent au sujet de celle qu’elle admire tant, c’est toujours pour elle un plaisir singulier que de la retrouver. Passer du temps là-bas, c’est se laisser conter les histoires gardiennes de la mémoire du passé, c’est découvrir le monde sur les pages d’un herbier, c’est observer la faune en liberté qui n’est pas aussi sauvage qu’on voudrait le faire croire. Côtoyer Yaya, c’est troquer le bruit pour la douceur du silence, c’est échanger la précipitation contre la patience, c’est quitter l’effervescence du monde pour un autre tempo : celui que la nature impose, de saison en saison.
Cet album semble parfait pour illustrer l’éloge de la sobriété heureuse. Au fil des pages, un portrait de femme taiseuse et secrète se tisse à travers le regard admiratif de sa petite-fille. Comme la vie semble douce et sereine lorsqu’elles se retrouvent l’une auprès de l’autre. De toute évidence, on ressent toute la beauté qui émane
de cette relation-là et l’univers graphique et coloré orchestré par Mathilde Joly offre un cadre parfait pour cela. La végétation foisonnante est un ravissement visuel et l’on savourera les cadrages justement choisis pour mieux souligner toute la délicatesse des gestes et des rituels partagés. C’est aussi l’occasion pour nous d’apprendre à redécouvrir le monde qui nous entoure, de deviner derrière les gestes précis de Yaya combien la nature est une source infinie de trouvailles que l’on néglige pour des plaisirs fugaces et sans panache. Un titre qui nous redonne le goût des parenthèses enchantées, qui rappelle le pouvoir de la transmission d’une génération à l’autre et qui fait de la simplicité le plus beau des arts de vivre.
Bera vit dans la nature au cœur de la forêt. Elle appartient à l’espèce des lutin·es et vit dans une petite communauté fondée sur l’entraide et la solidarité. Fille du grand chef du village, tout la destine à prendre la succession de son père. Elle doit néanmoins – comme toute personne de sa génération – passer le cap du grand rituel d’entrée vers l’âge adulte. La pression paternelle est forte, lui qui ne cesse de lui rappeler combien il est important qu’elle assume ce rôle qui lui tient tant à cœur. Mais notre demoiselle est une adolescente éprise de liberté et amoureuse d’aventures : autant dire que ce destin tout tracé ne semble guère déchaîner les passions… Elle nourrit en secret un intérêt particulier pour un peuple dont tout le monde semble se méfier : les Granjans. Dès que l’occasion se présente, elle collectionne avec ferveur tous les petits objets qui leur appartiennent et compte bien aller à leur rencontre. Lorsqu’une dispute éclate avec son père, l’occasion de prendre la poudre d’escampette semble trop belle. À elle la belle échappée, les Granjans n’auront bientôt plus de secrets pour elle.
Premier tome d’une trilogie, cet album pose les jalons d’une aventure au cœur d’une nature qui se montre aussi belle qu’hostile. Il s’inscrit dans une tradition littéraire des mondes réels peuplés de petits êtres imaginaires qui n’ont cessé de fasciner ou d’intriguer à travers bien des légendes. Bien sûr, l’on songe aux Lilliputiens de Swift ou à l’intrépide et minuscule Tobie Lolness du grand Timothée de Fombelle. Comment ne pas songer également aux MiniPouss ou plus récemment à la fabuleuse Arrietty, héroïne de l’animé d’Hiromasa Yonebayashi ? L’intrigue
repose sur l’envie folle de la protagoniste d’aller voir ailleurs si elle y est. Son histoire est assurément l’occasion pour elle de s’affirmer face à l’autorité parentale et de s’offrir une bouffée de liberté qui pourrait toutefois lui dérober une part de son innocence et de sa naïveté. Néanmoins, sa curiosité et sa soif d’aventures seront assouvies au fil des rencontres qui ponctueront le long chemin qui la conduira vers les Granjans. Une odyssée champêtre parfois éprouvante qui lui offrira son lot de déconvenues et de désillusions, tout en comptant sur l’émerveillement qui va de pair avec la découverte de l’inconnu. Le trait de Sepia nous offre une immersion à hauteur de lutin·e dans un univers bucolique à souhait. Tourner ces pages, c’est aussi changer nos perspectives, voir nos repères bouleversés et suivre les pas d’une héroïne qui ne craint ni de s’affirmer ni d’aller vers l’autre. Dès les premières planches, nous sommes immédiatement enveloppé·es de feuillages et de verdure, nous nous glissons dans de petits recoins invisibles pour nos yeux de géant·es… Soulignons d’ailleurs la réussite scénaristique de ce premier tome qui ne se contente pas d’installer une histoire en laissant le lectorat sur sa faim. L’intrigue n’est pas avare de rebondissements tout en semant délicatement les éléments qui nous mèneront vers les opus suivants… Force est de constater qu’il me tarde de découvrir la suite de la trilogie, le petit final au goût de menace qui rôde n’étant pas étranger à cela…
Yaya Texte de Marie Gosset, illustré par Mathilde Joly A2mimo 16 €, 244×247 mm, 32 pages, imprimé en République tchèque, 2022. Achetez ce livre* via LesLibraires.fr, LaLibrairie.com ou Place des libraires. |
Le Petit Peuple – T1 – Bera et les Granjans![]() de Sepia Paquet 15,50 €, 241×324 mm, 56 pages, imprimé en Lettonie, 2022. Achetez ce livre* via LesLibraires.fr, LaLibrairie.com ou Place des libraires. |

J’aime les gens qui doutent, aller voir ailleurs si j’y suis, oublier le temps dans une librairie, boire du vin et du thé, entretenir mon goût démesuré pour les petites listes… Amoureuse du cinéma de Miyazaki, des chansons de Pierre Lapointe, des pinceaux de Mélanie Rutten, des BD de Renaud Dillies, de la poésie de Vinau, des livres illustrés et des romans qui bousculent avec de jolis mots.

