Aujourd’hui je vous parle de quatre beaux livres à l’humour noir, à l’ambiance fantastique et aux dessins fabuleux avec L’étonnante famille Appenzell, Les petites filles cruelles, Le supplice de la banane et enfin Coraline. Délicieux frissons et poésie gothique sont au rendez-vous !
Bienvenue à l’Hôtel particulier des Appenzell, illustre famille de banquiers… et de freaks (monstres humains). Poussez les portes de ce manoir, n’ayez pas peur de ses résident·es. Car derrière leurs apparences impressionnantes se cachent des êtres humains comme vous et moi.
Tout commence vers 1880, lorsque Charle Appenzell tombe follement amoureux d’une certaine Bérénice, femme saltimbanque au long cou serpentin. Ensemble ils entament une vie de bohème en compagnie des autres membres du cirque, bien loin de la demeure familiale et glaciale des riches parents. L’alliance des deux tourtereaux donne le jour à des nouveau-nés tous plus particuliers les uns que les autres : filles et garçons cornu·es, aux oreilles gigantesques ou encore affublé·es d’une trompe, chacun·e possède un attribut le ou la différenciant pour le moins étonnant. Mais de la fratrie, seule Eugénie, l’aînée, atteint l’adolescence puis l’âge adulte. Se mariant à son tour, elle donne naissance à une progéniture tout aussi prodigieuse qu’elle : enfants sirènes ou cyclopes, enfants insectes ou pleins de piquants, la lignée semble marquée par le féérique et l’étrange.
Un beau jour, une descendante se plonge dans la boite à souvenir que son aïeule aux bois de cerfs lui a cédé, remonte ainsi le cours de son arbre généalogique et retrace la vie de ses ancêtres. Celles et ceux qu’elle a connu·es comme celles et ceux dont elle n’a vu que des photos. Voici donc l’histoire de l’étonnante famille Appenzell.
Sombre et envoutant, ce livre aux allures d’album photo tiré d’un vieux grenier nous plonge dans une époque révolue et imaginaire. À travers une galerie de portraits magnifiquement réalisés par Benjamin Lacombe (qui s’inspire du procédé photographique nommé daguerréotype, qui a connu son heure de gloire et dont on se servait pour tirer le portrait des vivant·es comme des défunt·es !) et les descriptions poétiques de Sébastien Perez, c’est toute l’époque victorienne et ses ambiances gothiques, feutrées et secrètes qui se déversent d’entre les pages. Les illustrations, majoritairement sépias semblent être éclairées de l’intérieur, et leur lumière véhicule une certaine mélancolie, celle de ces personnages dont on saisit à la volée quelques bribes de vie.
Les membres de cette famille atypique sont ce qu’on appelait autrefois des « monstres », et dont on exhibait les corps pour effrayer ou bien se moquer lors de freak show. Ici ils et elles sont présenté·es avec leurs caractères et leur sensibilité propre. Car ce sont des êtres humains souhaitant simplement réaliser leurs rêves et vivre leurs vies dans le bonheur et la paix. Et lorsque de véritables monstres apparaissent, ils et elles se cachent derrière des apparences somme toute bien banales, sans antennes dressées ou majestueuses ailes de papillons…
L’étonnante famille Appenzell appuie sur l’importance de ne pas juger au premier regard, d’être fier·ère de ses différences et d’accueillir celles d’autrui. Avec la présentation intimiste de cette lignée marquée par l’extraordinaire, on ne peut que retenir leur douceur et leur détermination, l’amour porté les un·es envers les autres.
Un livre magnifique aux allures de vieux grimoire délicatement ouvragé, somptueusement illustré.
Charlotte, Nelly, Philomène et bien d’autres encore, sont des petites filles aux minois à croquer et aux grands yeux innocents. Et pourtant, l’une a passé son petit frère au mixeur, l’autre est pyromane, sans parler de celle qui s’amuse à rôtir ses poupées ! Oubliez les jeux candides, les dinettes à fleurs et les tendres câlins… Tremblez parents, petits frères et petites sœurs, voisins et voisines ! Hamsters rebondis ou chats soyeux, filez vite vous cacher ! Les Petites Filles Cruelles risquent de vous faire passer un sale quart d’heure si elles vous ont dans le collimateur !
Mr Tan et Caroline Hüe imaginent quinze portraits de gamines aussi terribles que drôlissimes, qui se fichent bien d’être hautes comme trois pommes pour donner une bonne leçon aux adultes et jouer des tours… souvent mortels ! Encore mieux, elles en profitent sans vergogne pour assouvir leurs idées les plus sombres et rire sous cape de cette innocence immaculée qu’on leur attribue !
Un peu à la manière de La triste fin du petit enfant huitre de Tim Burton, cet album dresse une galerie de portraits hauts en couleur et teintés d’humour noir, où l’on lit avec délectation des poèmes mordants et rigolos. Les illustrations sont quant à elles plutôt pimpantes, et appuient ce côté bonbon empoisonné (mais délicieux !), cette terrible double facette planquée derrière les bouilles mignonnes et les sourires ingénus de ces petites filles pas du tout sympathiques.
On saisit une certaine malice passée au vitriol, qui se glisse dans les visages poupins croqués par Caroline Hüe, et surtout le dépit savoureux des parents menés par le bout du nez !
Mélange toxique entre de sages comptines et un machiavélisme cocasse, Les Petites Filles Cruelles range les Malheurs de Sophie au placard et fait un pied de nez à la bonne conduite et aux enfants bien comme il faut !
Un album piquant et à mourir… de rire !
Vous êtes-vous déjà demandé à quoi peut bien penser une carotte quand on l’épluche ? Un petit pois lorsqu’on le déloge de sa chaude et douillette cosse ? Vous êtes-vous déjà soucié de savoir si effeuiller un artichaut lui était douloureux ou bien si rôtir une pomme lui était agréable ?
Madlena Szeliga et Emilia Dziubak nous dévoilent tout sur les pensées les plus intimes de ces fruits et légumes, celles et ceux qu’on croque à tout va, qu’on mixe sans vergogne et qu’on débite en julienne, sans jamais se poser de question sur leurs émotions.
L’autrice s’amuse à prêter des caractères distinctifs à chaque protagoniste de cette histoire d’horreur végétale : ici, les Oignons sont désespérément naïfs, les Tournesols un poil narcissiques, les Raisins gérascophobiques, et les Choux-Fleurs résignés de naissance.
Leurs chroniques juteuses (ou sanglantes, selon les points de vue), sont mises en image avec énormément de talents par l’illustratrice qui crée des scènes dignes de véritables tableaux. Jouant avec la fatalité poétique des clairs-obscurs et apposant des expressions saisissantes d’humanité à cette ribambelle de fruits et légumes, ces dessins méritent vraiment de prendre le temps de s’y plonger et de les savourer comme on le ferait de leurs protagonistes. Heureusement que la dernière histoire nous remet un peu à notre place, nous les êtres humains gloutons, grâce à une vengeance furibonde que je vous laisserai déguster !
Une histoire d’horreur délicieuse !
Juste avant la rentrée, Coraline et ses parents emménagent dans une nouvelle maison. Pour la petite fille, les journées sont plutôt longues et moroses : ses parents sont trop happés par leur travail pour s’occuper d’elle, et son nouveau voisinage semble peuplé de personnes gâteuses.
Après avoir exploré les alentours de la bicoque de fond en comble, voici qu’elle se lance dans la découverte de son appartement et y trouve une étrange porte menant tout droit sur un mur de briques. Ce passage condamné la turlupine tant et si bien que par pur hasard, elle l’ouvre de nouveau au beau milieu de la nuit et tombe nez à nez… sur un long couloir, froid et humide.
De l’autre côté l’attend un univers en tout point semblable au sien, mais en mieux. Pas de repas décongelés, mais de véritables festins, pas de vieux voisins toqués ni de vieilles voisines foldingues, mais d’incroyables stars prêtes à lui montrer mille tours. Tout irait pour le mieux si tout ce petit monde n’avait pas une singularité aussi bizarre que dérangeante : des boutons, noirs et luisants, sont cousus à la place de leurs yeux. De plus, le sourire qui traverse le visage de son « autre mère » semble plus carnassier que chaleureux, ses mains sont beaucoup trop blanches et ses doigts beaucoup trop longs et fins, un peu comme les pattes d’une araignée…
Coraline sent qu’un piège se referme doucement sur elle, un piège tissé avec soin durant très, très longtemps…
Quel bonheur de redécouvrir ce classique de Neil Gaiman (que j’adore !), illustré avec brio par Aurélie Neyret. On y retrouve l’univers à la fois effrayant et
enchanteur du roman dans une édition soigneusement travaillée, qui lui apporte un aspect de vieux livre de contes. Son atmosphère brumeuse et flottante est parfaitement retranscrite dans les illustrations réalisées à l’encre : tout semble éclairé par des halos flous et les ambiances sont tamisées, un brin fantomatiques. Il y a juste ce qu’il faut d’images pour laisser les lecteurs et les lectrices se faire leurs propres idées de la maison et de l’univers, des personnages.
De plus Coraline est bluffante de débrouillardise ! Enfant un peu solitaire, mais surtout très autonome et mature pour son âge (qu’on imagine proche des 10 ans), elle ne se laisse pas duper par les fausses promesses, les friandises et les paroles enjôleuses de l’autre mère. Sa perspicacité et son sang-froid semblent être à toute épreuve, et lui permettent de trouver le courage et la ruse nécessaires pour sauver ses parents, et même d’autres enfants victimes de cette terrible prédatrice, qui semble tapie derrière la porte dérobée depuis des décennies. Dans ce roman, rien n’est vraiment horrifique, mais l’auteur distille des éléments (comme les yeux-boutons) tout au fil du récit qui instaurent un sentiment d’inconfort, une impression dérangeante qui happe et tient en alerte.
À l’image de son héroïne qui oscille doucement entre enfance et adolescence, Coraline se situe sur une fine frontière : celle entre le réel et l’imaginaire. Un album coup de cœur, pour découvrir ou redécouvrir cette histoire pleine d’ombres et de fantastique.
L’étonnante famille Appenzell![]() Texte de Sébastien Perez, illustré par Benjamin Lacombe Margot 19,90 €, 202 x 285 mm, 80 pages, imprimé en Italie, 2020. Achetez ce livre* via LesLibraires.fr, LaLibrairie.com ou Place des libraires. |
Les petites filles cruelles![]() Texte de Mr Tan, illustré par Caroline Hüe Talents hauts 14,90 €, 202 x 267 mm, 34 pages, imprimé en France, 2020. Achetez ce livre* via LesLibraires.fr, LaLibrairie.com ou Place des libraires. |
Le supplice de la banane et autres histoires horribles![]() Texte de Madlena Szeliga (traduit du polonais par Cécile Bocianowski), illustré par Emilia Dziubak Albin Michel Jeunesse 21,90 €, 227 x 275 mm, 96 pages, imprimé en France, 2020. Achetez ce livre* via LesLibraires.fr, LaLibrairie.com ou Place des libraires. |
Coraline![]() Texte de Neil Gaiman (traduit de l’anglais par Hélène Collon), illustré par Aurélie Neyret Albin Michel Jeunesse 19,90 €, 210 x 278 mm, 169 pages, imprimé en Italie, 2020. Achetez ce livre* via LesLibraires.fr, LaLibrairie.com ou Place des libraires. |

Approche de la trentaine, et en a profité pour perfectionner ces petites choses si importantes qui font un tout. Vivre les livres, dessiner et créer des trucs, pour relier le dehors au dedans. Aime la nature, les histoires qui donnent espoir, celles aux allures de vieux grimoires, les BD hypersensibles et les images colorées.
Se retrouve dans le travail de Tarmasz, de Tayou Matsumoto, de Bretch Evens.


Je connaissais La famille Appenzelle et Coraline mais pas les deux autres! De quoi alimenter nos coins de bibliothèque halloweenesques!