Un voyage au cœur des ténèbres et un rêve brisé : voici deux albums étranges et fascinants.
Lina est inquiète. Après une nouvelle dispute avec ses parents, son grand frère Jonas n’est pas rentré de la nuit. Au retour de l’école, le lendemain, Lina passe devant l’ancienne fête foraine. C’est là qu’elle pense trouver son frère, car il aime cet endroit et vient s’y réfugier. Mais l’atmosphère inquiétante de la fête abandonnée, ainsi que le vieux train fantôme qui l’attire irrésistiblement vont embarquer la petite fille dans un voyage vers un autre monde, celui où elle pourra peut-être retrouver son frère et envisager de le ramener avec elle.
Pierre Vaquez nous avait émerveillés avec son précédent album Aspergus et moi paru chez Sarbacane en 2017 (que nous avons chroniqué ici). Artiste de la manière noire (gravure en taille douce qui révèle et sublime les noirs, les ombres, et donne à l’image un aspect étrangement fantasmagorique), il met sa technique au service d’une histoire un peu angoissante écrite par Didier Lévy. L’ensemble nous plonge dans un entre-deux mondes, entre obscurité réelle et imaginaire peuplé de
créatures fantomatiques. C’est toute la fête foraine qui s’anime sous nos yeux et le voyage en train fantôme nous fera frissonner comme un bon film de genre. Pour les enfants, c’est une invitation à se faire (gentiment) peur et à trembler pour Lina et son frère jusqu’au dénouement, que je vous laisse découvrir…
Un album d’atmosphère qui nous plonge dans le grand frisson, au cœur d’un décor d’une sublime étrangeté.
La scène se passe à Paris, dans un petit salon de coiffure. Un enfant qui est en train de se faire couper les cheveux remarque un portrait accroché au mur. « Hé, c’est qui, ça ? » « Ah, celui-là ? Je vais te raconter. » Paris, début du XXe siècle. L’homme s’appelle Pierre, c’est un tailleur renommé de la capitale, tellement populaire qu’il y a foule devant son atelier. Ce qui ne l’empêche pas de penser à son grand rêve : Pierre voudrait voler. Alors il imagine une cape ailée qu’il va tailler sur mesure, pour que lui, le petit tailleur de Paris, puisse devenir le premier homme-oiseau. Ayant alerté tous les journaux, il y a foule ce jour-là, au pied de la tour Eiffel, d’où Pierre va prendre son envol. Il y a foule pour assister à sa terrible chute…
Inspirée de la vie de Franz Reichelt, qui mourut le 4 février 1912 en s’élançant du premier étage de la tour Eiffel équipé d’une combinaison ailée de sa fabrication, l’histoire racontée dans cet album est à la fois tragique et magnifique. C’est la puissance des grands rêves qui nous est montrée ici, la force des envies folles et des paris fous qui prennent toute la place dans une vie. Si l’issue terrible ne nous est pas épargnée, l’habileté de l’album réside dans le récit rapporté par le coiffeur à l’enfant, qui permet de maintenir à distance la véracité des faits. De même, Pierre est représenté sous les traits d’un homme au visage d’éléphant, ce qui le met d’emblée un peu à part, un peu hors du monde et du commun des mortels. Impossible de ne pas parler du trait singulier d’Øyvind Torseter, précis dans les décors comme dans les attitudes, aux couleurs surannées, terriblement émouvant.
Le destin tragique d’un petit tailleur de Paris qui avait de grands rêves, raconté dans un album aussi élégant que bouleversant.
Le Train fantôme![]() ![]() Texte de Didier Lévy, illustré par Pierre Vaquez Sarbacane 17,50 €, 280×307 mm, 40 pages, imprimé en France, 2019. |
La Cape de Pierre![]() ![]() Texte de Inger Marie Kjølstadmyr (traduit du norvégien par Aude Pasquier), illustré par Øyvind Torseter La joie de lire 16,90 €, 220×224 mm, 48 pages, imprimé en Lettonie, 2020. |

« Un instant, un seul, lui fait déserter son corps : le temps des livres. Le corps de l’enfant qui lit n’est plus qu’un tas de vêtements qu’il a jetés n’importe où. Le livre est ouvert sur la moquette. Les vêtements glissent du lit ou font les pieds au mur. Il est en train de lire. […] Il n’y a plus personne dans la chambre. L’enfant est très loin de là, dans un corps plus ample, au milieu des vagues, loin de nous. » Timothée de Fombelle, Neverland.


