La taupe serait-elle devenue la vedette de la littérature de jeunesse ? En tout cas, elle a inspiré auteurs, autrices, illustrateurs et illustratrices ces derniers mois. Ce sont donc quatre livres que je vous présente aujourd’hui.
Raymond est chef cuisinier, mais il rêve de devenir détective. D’ailleurs, il a un odorat, très développé. Il a du flair, en somme ; et le sens du détail, aussi. Mais il n’a jamais eu l’occasion de prouver qu’il ferait un bon enquêteur. Par chance, une affaire va se présenter à lui. Le grand-père de Madame Écureuil a disparu. Raymond la taupe procède avec organisation. Il s’essaie d’abord au portrait-robot, mais n’a aucun talent pour le dessin ; puis vient le moment de chercher des preuves et de les analyser, pas facile quand on est myope comme une taupe. Les risques de fausses pistes sont grands. Alors, il se laisse le temps de la réflexion. De toute manière, le secret, c’est d’être au bon endroit, au bon moment.
Notre ami Raymond a l’allure d’un antihéros. Il quitte la profession de cuisinier dans laquelle il est reconnu, pour celle de détective dans laquelle il n’a aucune expérience. De plus, on ne peut pas vraiment dire qu’il possède toutes les qualités requises pour faire un bon enquêteur. Et pourtant, il ne lâche rien. Il s’accroche à son rêve, à son envie de changement, qu’importe le reste. Mine de rien, il nous donne une sacrée leçon de persévérance. Même si, pour dire vrai, tout cela nous fait surtout beaucoup rire. Le caractère de Raymond, les situations dans lesquelles ils se retrouvent, se mêlent pour nous faire passer un bon moment.
Le succès de ce livre réside également dans le fait que l’autrice fait de l’enfant son allié. En effet, il y a ce que dit le texte et ce que racontent les illustrations. Et l’enfant observateur d’images a « un train d’avance » sur l’adulte lecteur·rice. Il voit, observe ce que l’adulte ne lit pas, ce que la taupe ne comprend pas. Il perce le mystère avant tout le monde. Le voilà donc complice de l’illustratrice qui fait de lui, le petit lecteur ou la petite lectrice, le vrai enquêteur ou la vraie enquêtrice de cette histoire.
« Bonjour ». Ainsi, débute, tout en simplicité, la rencontre entre un enfant solitaire et une taupe. L’enfant trouve, en ce petit animal, un interlocuteur avec qui partager ses questions existentielles, car la taupe, en plus d’être gourmande, est bavarde. S’engage alors entre eux un dialogue riche de sens, et une pérégrination à travers le vaste monde. Les deux nouveaux amis sont bientôt rejoints par un renard. C’est un être silencieux, blessé par la vie, mais rassurant par sa présence. Ne manquait, sur ce chemin, que le cheval, grand et fort. Tel un vieux sage, il répond aux questions de l’enfant avant même que celui-ci ne les ait posées, et se montre prêt à révéler quelques secrets…
Whaou ! Quel beau livre ! Quand on l’ouvre pour la première fois, on se laisse d’abord envoûter par les tracés à l’encre de chine de Charlie Mackesy. Puis vient le moment de la lecture, et une nouvelle fois, on se laisse emporter. Cet album, c’est tout à la fois : l’histoire d’une quête (celle du bonheur), une histoire d’amitié et de belles rencontres, un recueil d’aphorismes, entre philosophie et poésie. Ma libraire me l’avait présenté comme un inclassable ; et effectivement, je la rejoins sur ce point. Est-ce un livre pour les enfants ? Pour les adultes ? Les deux, je crois. À offrir, en tout cas. Que ce soit à un enfant pour qu’il l’accompagne tout au long de sa vie ; ou à un adulte, qui pourra le voir comme un compagnon dans ses errances. Doit-on le lire d’une traite ou au contraire, l’ouvrir au hasard des pages ? Pour ma part, je préfère l’idée de l’ouvrir au hasard et de se réjouir de la petite phrase qui nous est proposée. Vous l’aurez compris, en ouvrant l’ouvrage de Charlie Mackesy, chacun·e saura trouver son bonheur. Les Anglo-saxons ne s’y sont pas trompés ; ce livre ayant déjà rencontré un très grand succès en Grande-Bretagne et aux États-Unis.
Monsieur Taupe vit seul au fond de sa galerie, un endroit sombre et austère. Unique fantaisie, unique distraction, unique compagnon : son lampion rose. D’ailleurs, ne lui dîtes pas, mais il semblerait bien que ce soit davantage une betterave, un radis ou un navet, plutôt qu’un lampion. Les deux, la taupe et le lampion prennent plaisir à converser. Mr Taupe aimerait découvrir le vaste monde, mais il n’ose pas s’y aventurer ; il ne connaît que son trou. Lampion sait Mr Taupe sensible à la couleur, lui qui vit dans un milieu en noir et blanc. Alors, il lui parle de la nature, de son foisonnement, de ses mille nuances. Les fleurs, les fruits, le soleil et la lune ; en voilà, bien des choses que la bête ne peut qu’imaginer. La plante encourage l’animal à aller de l’avant pour faire de nouvelles découvertes. Mr Taupe se met ainsi à rêver à cet univers en technicolor, et assène son lampion de questions en tout genre. Un matin, il se fait réveiller par le soleil qui l’aveugle ; Lampion a disparu. Et si c’était, pour lui, l’occasion d’explorer cet environnement étranger, là, au-dessus de sa tête…
Observer la première de couverture de cet album, c’est déjà entrevoir ce que va nous y proposer Tereza Sediva. L’ouvrir, c’est encore mieux ! Le titre ne nous avait pas menti ; nous voilà entraînés dans le monde de Mr Taupe. L’artiste joue sur l’ouverture inhabituelle du livre, sur sa pliure, pour nous montrer le monde du dessous et le monde du dessus. L’antre obscur de la taupe et sa partie de dialogue se trouvent sous la pliure ; la nature colorée et les mots du légume se trouvent au-dessus. De fait, le lecteur ou la lectrice voit ce que la taupe ne voit pas. L’opposition se fait aussi par la couleur : noir contre couleurs fluos. Puisque l’on parle de couleurs, on se doit de parler de la technique d’illustration. Il semblerait que l’illustratrice ait utilisé des tampons, ce qui ajoute à l’originalité de l’ouvrage. Toute cette mise en page, ce travail des couleurs et des illustrations est, bien sûr, au service du texte. Comme la petite taupe, le lecteur ou la lectrice a envie d’apprendre à ouvrir les yeux, à s’ouvrir au monde, à mettre un peu de fantaisie dans sa vie.
Par un mercredi ennuyeux, Bartok et Nouk décident de jouer à cache-cache. Bartok commence à compter. Pas une seconde à perdre, Nouk court se cacher. Les idées ne lui manquent pas ; encore faudrait-il que la cachette soit libre et idéale, ce qui, au fil des minutes égrainées, ne s’avère pas forcément le cas. Dans la machine à laver ? Impossible, Nounours attend son bain. Dans la cabane ? Peut-être pas, les copains ont transformé une partie de cartes en pugilat général… Par conséquent, la fillette s’éloigne, jusqu’à s’enfoncer dans les bois. Cachée ou pas, j’arrive ! Pour Bartok, il est déjà temps de partir à sa recherche. Il lui semble connaître les endroits où son amie aime se cacher, mais… personne ! Bartok, pas très rassuré, pénètre alors dans la forêt. Ah, la voilà enfin ! Le jeu est terminé ; à moins que…
Cachée ou pas j’arrive !, c’est avant tout une double rencontre de talent : celle de Lolita Séchan avec Camille Jourdy, celle du Bartok de l’une et du Nouk de l’autre. Et que font deux amis qui se retrouvent un mercredi ? Ils jouent, pardi ! C’est donc une partie de cache-cache que les deux artistes ont choisi de mettre en scène dans cet album-BD. Toutefois, il serait bien réducteur de n’y voir que cela. Ce livre est une véritable ode à l’enfance et à ses jeux, avec des références multiples à la littérature du 1er âge, les contes et les comptines. Par conséquent, les enfants s’identifient très vite aux deux personnages et se laissent entraîner dans le jeu de Bartok et Nouk. La mise en scène est extrêmement bien travaillée. Le petit monde imaginé par Lolita Séchan et Camille Jourdy
est fourmillant et joyeux, un brin suranné (sans avoir l’odeur d’un chausson anglais, et pour avoir la référence, il vous faudra lire le livre !). Les scènes anecdotiques en second plan sont à scruter avec minutie, car elle nous propose une sorte de récit complémentaire qui varie au fil des pages. La succession plus ou moins nombreuse des cadres dans les doubles pages rythme l’histoire, tout comme le compte à rebours qui défile en haut de pages. Les personnages en noir et blanc semblent se détacher du décor. Ils impriment leur vie sur le monde qui les entoure. Enfin, il y a bien un personnage dont je ne vous ai pas parlé. Il est celui qui donne toute sa saveur à la surprise finale. Mais ne comptez pas sur moi pour vous dévoiler son nom. Je peux juste vous dire qu’il était la seule personne qui pouvait manquer à ce monde enfantin et intemporel. Jolie découverte et énorme coup de cœur !
Raymond la taupe détective ![]() ![]() de Camille Pintonato Seuil jeunesse 11,90 €, 176×252 mm, 44 pages, imprimé en Italie, 2021. Achetez ce livre* via LesLibraires.fr, LaLibrairie.com ou Place des libraires. |
L’enfant, la taupe, le renard et le cheval![]() de Charlie Mackesy (traduit de l’anglais, traducteur·rice non crédité·e) Les Arènes 18 €, 173×223 mm, 126 pages, imprimé en Italie, 2020. Achetez ce livre* via LesLibraires.fr, LaLibrairie.com ou Place des libraires. |
Le monde de Monsieur Taupe ![]() ![]() de Teresa Sediva (adaptation de l’anglais en français par Rose-Marie Vassalo) Père Castor, dans la collection Les albums du Père Castor 13 €, 192×299 mm, 32 pages, imprimé en Chine, 2021. Achetez ce livre* via LesLibraires.fr, LaLibrairie.com ou Place des libraires. |
Cachée ou pas, j’arrive !![]() ![]() de Lolita Séchan et Camille Jourdy Actes Sud, dans la collection Actes Sud BD 13,50 €, 247×164 mm, 34 pages, imprimé en France, 2020. Achetez ce livre* via LesLibraires.fr, LaLibrairie.com ou Place des libraires. |

Fille des années 80, amoureuse des livres depuis toujours. La légende raconte que ses parents chérirent le jour où elle sut lire, arrêtant ainsi de les réveiller à l’aube. Sa passion des livres, et plus particulièrement des livres jeunesse, est dévorante, et son envie de partage, débordante. Elle est sensible aux mots comme aux images, et adore barboter dans les librairies et les bibliothèques. Elle aime : les albums au petit goût vintage et les romans saisissants, les talentueux Rebecca Dautremer et Quentin Gréban, les jeunes pousses Fleur Oury et Florian Pigé, l’humour d’Edouard Manceau et de Mathieu Maudet, les mots de Malika Ferdjoukh et de Marie Desplechin.




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