Je ne sais pas si vous êtes comme moi, mais tous les matins, j’allume la radio pour écouter les nouvelles du monde. Plus souvent qu’à mon tour, j’entends de la tristesse ou de l’effroi. Et puisqu’il faut bien tenter d’expliquer et de mettre des mots pour apaiser le chemin des enfants, voici aujourd’hui deux livres qui abordent, sous la forme de contes, les maux du monde qui nous assaillent.
Ça se passe au Karabastan, un pays plat et désertique, quelque part. Au beau milieu de ce pays se trouve un caillou, énorme, sur lequel toute l’histoire du Karabastan est gravée, c’est la « montagne-perle ». Un beau jour, les Khomènes envahissent le pays. Ils y établissent une dictature. Mais pour cela, le caillou gêne leur tentative d’embrigadement. Le guide suprême des Khomènes décide alors de le détruire, de le réduire en poussière, et de balayer cette poussière hors des frontières. Et ce fut fait. Le lendemain, le pays s’est soulevé de quelques centimètres, et le surlendemain de quelques centimètres de plus. Un savant est alors convoqué ; il prédit que le Karabastan continuera son élévation pour culminer jusqu’à 3 000 mètres.
Le Caillou est donc un récit court, aux phrases percutantes, sur la destruction de la mémoire, la tyrannie et l’extrémisme. Thierry Dedieu, sur son blog, explique qu’il lui a été « inspiré par les exactions perpétrées par les talibans, entre autres, qui ont détruit certains monuments et qui veulent effacer “une culture” et donc : la culture ». Petit rappel : en mars 2001, les bouddhas de Bâmiaân, en Afghanistan, sont détruites par les talibans ; en février 2015, plus de 2 000 livres de la bibliothèque de Mossoul sont brûlés par Daech ; quelques mois plus tard, c’est au tour du site archéologique de Palmyre d’être saccagé. Alors, non, ce n’est pas un album gai ni même optimiste, sa force graphique (des aplats de trois couleurs, noir, gris et orange) et son message en font même un livre pétrifiant. Mais nécessaire car il permet d’amorcer un dialogue et d’ouvrir une parole sur ces tragédies. Ça se passe au Karabastan mais ça pourrait se passer n’importe où ailleurs. « Les hommes sans histoire n’ont pas d’avenir. »
Agathe a perdu ses parents, happés par la Crise. Elle vit avec son oncle Jean, chômeur depuis peu. Autour d’elle, le monde subit de plein fouet la Crise, avec son cortège de maux : chômage, fermeture des magasins, cherté de la vie, tristesse dans les regards. La joie et l’espoir ont fui, le monde se fane. Pourtant, oncle Jean, il en a des idées pour redonner le sourire aux gens ; il se lance dans des entreprises désespérées et se fait dompteur de papillons, éleveur de feux follets, cultivateur d’étoiles filantes. Mais qu’ont à faire les gens des papillons ou des étoiles alors qu’ils sont plongés dans la misère du quotidien ? Comme tous, oncle Jean finit par se résigner. C’est alors qu’Agathe rencontre un jeune garçon. Et ils ont tant à partager. À eux trois, ils vont inventer un remède : ils vont devenir écouteurs de rêves et de désirs.
Demain les rêves est une magnifique fable contemporaine. En faisant de la crise économique un personnage de l’histoire, Thierry Cazals réussit avec simplicité à parler de cet engrenage. Le texte, d’une grande poésie, est admirablement servi par les illustrations étonnantes de Daria Petrilli, collages de photographies et de dessins dans des tons automnaux. Cet album nous transporte dans un monde teinté de surréalisme, entre rêve et réalité, mais c’est bien de notre quotidien, qui frôle parfois l’absurdité qu’il nous parle. Il n’apporte bien sûr pas de « solution », mais il rappelle l’importance des mots et des rêves, l’importance du désir et du partage.
Deux albums difficiles, qui se confrontent à des sujets peu abordés dans la littérature pour la jeunesse ; deux albums plus que salutaires en ces temps sombres.
Le caillou![]() ![]() de Thierry Dedieu Seuil jeunesse 18 €, 277 x 385 mm, 34 pages, imprimé en Italie, 2016. |
Demain les rêves![]() ![]() Texte de Thierry Cazals, illustré par Daria Petrilli Motus 14 €, 170 x 240 mm, 40 pages, imprimé en République tchèque, 2015. |

Aimait la littérature jeunesse bien avant d’avoir des enfants mais a attendu d’en avoir pour créer La mare aux mots. Goût particulier pour les livres pas gnangnan à l’humour qui pique !



Le caillou est mon premier coup de cœur au rayon albums de l’année. Il m’a bouleversée.
merci pour cette présentation de deux albums qui donnent à réfléchir