Aujourd’hui, je vous propose deux merveilleux romans graphiques à la lisière du fantastique. Deux contes cruels qui questionnent notre obsession de la norme et notre rejet de celui ou celle qui est considéré·e comme « marginal·e ». Dans le premier, c’est un tout petit objet, une boucle d’oreille rose, qui devient le symbole d’une communauté. Le deuxième nous plonge dans un village hors du monde dans lequel un cirque aux créatures monstrueuses pose ses valises.
Octobre au cœur d’un village sans histoire. Ce jour-là, trois jeunes filles (dont Anaïs, la plus belle fille du collège d’après les garçons de troisième) discutent sur un banc. Mia, la narratrice, passe devant elles avec sa mère et sa sœur. C’est alors qu’Anaïs l’interpelle. « Elle est drôlement jolie ta boucle d’oreille, tu me la donnes ? ». Parce qu’Anaïs est populaire, Mia accepte. Cet événement banal ne va pas tarder à provoquer un séisme au sein de la communauté villageoise. Très vite, pour être« cool » il faut porter la boucle rose, avant que cela ne devienne une obligation et le refus de la porter, un motif d’exclusion…
Il faut le dire d’emblée, La boucle d’oreille rose est une bande dessinée remarquable, une dystopie magistrale qui fait penser à Matin Brun. Tout comme dans le texte de Pavlovff ce qui intéresse Séraphine Menu et Sylvie Serprix, c’est la montée en puissance d’une forme de totalitarisme, vu, vécu et créé par les individus. Ici, c’est un objet en apparence inoffensif, une boucle d’oreille rose, qui devient très vite le cœur de toutes les sollicitations et permet de définir l’appartenance comme la non-appartenance à une communauté. L’ouvrage suit une année de la vie du village — saison après saison — et la place que prend progressivement la boucle d’oreille dans la vie de chacun·e. D’abord, ce sont les jeunes filles qui la portent pour faire comme Anaïs, la fille
« populaire », et puis les mères s’y mettent également. Très vite, on en vient à douter de ceux et celles qui refusent de la porter, on les stigmatise, on les rejette. L’acte banal de refuser de s’accrocher la perle rose à l’oreille est perçu comme subversif ou, pire, une trahison. L’originalité de l’ouvrage comme sa puissance tiennent à la trivialité de l’histoire. Le récit nous est raconté par Mia. Et l’on comprend, à travers ses yeux, comment, insidieusement, une pratique peut se transformer en dérive sectaire. Ce que nous dit Séraphine Menu, c’est que le processus qui conduit à un régime fascisant est souvent le fruit des individus eux-mêmes soucieux de faire partie d’un groupe majoritaire, qui adhèrent au projet politique par des gestes simples qu’ils pensent sans incidence. Ce texte efficace et bouleversant, qui interroge la notion de liberté, est porté par les illustrations vives et colorées de Sylvie Serprix. C’est d’ailleurs cela qui trouble : l’univers dans lequel se déroule cette histoire est calme, paisible, il semble y faire « bon vivre ». Et pourtant, l’horreur peut y surgir plus vite qu’on ne croit.
C’est un village reculé et isolé au creux d’une vallée. Un jour, un cirque itinérant s’y arrête, le temps d’une représentation. Chez les villageois·es, l’excitation monte… D’autant plus qu’on leur propose un spectacle fabuleux avec la présence d’une créature « monstrueuse ». Otto, le narrateur, s’y rend avec ses parents. Et ce qu’il va découvrir dans la cage va le laisser sans voix !
Bouleversant roman graphique superbement illustré, Monstres s’attache à questionner la notion de norme et de marginalité. L’histoire est en apparence banale : un village, un spectacle, la découverte d’un monstre par un enfant qui se prend d’amitié pour lui. Sauf que… Stéphane Servant et Nicolas Zouliamis renversent nos certitudes lors d’une scène : lorsque le rideau se lève pour découvrir la « bête », c’est un petit garçon humain qui se trouve dans une cage, et l’assemblée qui le fixe est, elle, composée de monstres qui rient et se moquent de l’enfant jugé difforme, grotesque et laid. Une histoire d’amitié va pourtant naître entre Otto (lui-même moqué et souffre-douleur d’une bande d’enfants violent·es) et le petit humain qui chante dans une langue inconnue du héros et conte son histoire : celle d’un petit garçon que la vie n’a pas épargné et qui a fui les violences familiales.
La monstruosité, nous dit Stéphane Servant à travers ce très beau texte, n’est pas une condition de fait. C’est un état relatif qui se construit par le regard d’autrui. Et souvent, c’est la différence, ce que l’on ne connaît pas, ce qui ne nous ressemble pas qui est considéré comme « monstrueux ». C’est poétique et très juste. Mais ce livre tient autant par son récit que par ses illustrations en noir et blanc, oniriques et sombres. Nicolas Zouliamis nous propose de plonger dans un univers à l’esthétique singulière où des créatures mi-humaine mi-monstrueuses vivent à l’écart du monde. Une esthétique gothique, qui fait penser aux gravures d’Odilon Redon et de Gustave Doré et qui vous séduira.
La boucle d’oreille rose![]() Texte de Séraphine Menu, illustré par Sylvie Serprix Éditions Motus 16,50 €, 161×230 mm, 102 pages, imprimé en France, 2022. Achetez ce livre* via LesLibraires.fr, LaLibrairie.com ou Place des libraires. |
Monstres ![]() Texte de Stéphane Servant, illustré par Nicolas Zouliamis Thierry Magnier 15,90 €, 145×206 mm, 112 pages, imprimé en France, 2023. Achetez ce livre* via LesLibraires.fr, LaLibrairie.com ou Place des libraires. |

Née au début des années 90s, tour à tour professeure, amoureuse de la vie, de la littérature, de la musique, des paysages (bourguignons de son enfance, mais pas que…), des films d’Agnès Varda, des vers de Cécile Coulon et des bulles de Brétecher. Elle a fait siens ces mots de Victor Hugo “Ceux qui vivent ce sont ceux qui luttent”.

