À la ville comme à la cour, l’héroïne et le héros du jour devront faire preuve de courage, de persévérance et d’une bonne dose de décomplexion pour imposer leur style.
Il était une fois Carole, une petite fille tout à fait ordinaire. Un beau vélo, une salopette confortable, de longs et épais cheveux noirs, des grandes lunettes bien rouges et… un chapeau-crapaud horriblement autoritaire ! Perché sur sa tête, le chapeau-crapaud dictait à Carole le moindre de ses gestes : pédaler dans telle ou telle direction, peindre ceci ou cela, manger un plat plutôt qu’un autre. Jamais un mot gentil, simplement des ordres bruyants et des jugements accablants. Carole avait toujours vécu ainsi, son quotidien était rempli de « croâ croâ » assourdissants. Mais une nuit, un pigeon s’introduisit dans sa chambre et lui vola son chapeau-crapaud ! Privée de la voix de son guide encombrant, la fillette se demanda comment prendre des décisions par et pour elle-même…
Premier album traduit en français de l’autrice et illustratrice américaine Esmé Shapiro, Carole et le chapeau-crapaud est un conte moderne. Il prend place dans une grande ville colorée remplie de commerces en tout genre et notamment de restaurants servant des spécialités juives appétissantes (blintzes, kneidlehs et autres latkes). Carole y vit accompagnée de son animal certes magique mais fort peu encourageant. Ce chapeau-crapaud représente évidemment
la petite voix intérieure saboteuse de confiance en soi que nous entendons tous et toutes régulièrement. Il faut à Carole un élément perturbateur — un pigeon voleur — pour enfin prêter attention à ses propres envies et s’ouvrir aux autres. Elle est entourée de plusieurs adultes (le vendeur de chapeaux, le monsieur du restaurant, la dame du parc) que l’on n’entend jamais, mais qui semblent veiller sur elle, tel·les des fées marraines et parrains. Les illustrations d’Esmé Shapiro pullulent de détails qui enrichissent l’histoire, comme ce petit bateau baptisé Vaillant (il en faut de la vaillance pour affronter sa voix intérieure !). Une histoire profonde et rigolote qui sait éviter le moralisme et laisse aux enfants la liberté de trouver la voie de leur propre voix.
Il était une fois Otto, un jeune prince qui avait hérité son nom de l’un de ses ancêtres, un puissant guerrier briseur d’os. Mais de cet aïeul, Otto n’avait définitivement que le nom. Les cottes de maille, très peu pour lui : trop lourdes. Les promenades à cheval : trop inconfortables pour l’entrejambe. Otto aimait par-dessus tout enfiler les tissus les plus doux, les plus bouffants, les plus froufrouteux, sentir ses longs cheveux lui effleurer la nuque. Il appréciait le lancer de javelot et les matchs de la ligue des champions, mais il était aussi grand amateur de peinture à l’eau et de danses de salon. Sa personnalité interloquait une cour toujours plus murmurante et médisante, et Otto vivait dans une solitude difficile à supporter. Le jour où un ennemi du royaume bien trop confiant défia Otto en duel, le jeune prince décida qu’il était temps pour lui de montrer toute la puissance de sa singularité.
On ne compte plus les réécritures, revisites et autres remaniements de contes en littérature jeunesse et on ne s’en plaint pas ! L’impact de ces récits d’abord oraux, puis écrits sur l’imaginaire collectif est tel qu’il était grand temps de les dépoussiérer un peu. (C’est d’ailleurs dans la nature des contes d’évoluer avec le temps et les différent·es conteur·euses.) Émilie Chazerand donne son propre coup de plumeau avec La Princesse aux petites noix. Ces petites noix, ce sont celles qui habillent le blason des garçons dans le royaume où naît Otto (pour les filles, c’est une perle nacrée, apprécions la poésie). Bien différent des autres membres de la gent masculine, Otto déroute, dérange, déstabilise avec ses longs cheveux, ses robes en crinoline et sa gentillesse. Il se voit demander sans arrêt s’il est un garçon ou une fille (d’où son surnom, « la princesse aux petites noix »), alors que pour lui tout cela n’a que peu d’importance. Seule compte sa singularité et, il en est persuadé, les autres finiront par le voir pour ce qu’il
est, « exceptionnel, remarquable, étonnant » ! Dans cet album illustré par Stéphane Kiehl, les dessins tout en rose et bleu reprennent les normes du conte de fée tout en s’en affranchissant. Le couple royal, par exemple, casse les codes : la reine est très grande et imposante, elle s’inquiète de la « différence » de son fils, alors que le roi est petit, menu et gracieux, se prélasse sur la méridienne du boudoir et est très fier de son fils. La masculinité débordante du roi sanguinaire voisin est gentiment caricaturée par le biais d’un casque à grandes cornes, de joues rouges de colère et de postillons. Otto est bien loin de tout cela, toujours un peu ailleurs, rêveur et détendu. L’illustrateur va jusqu’à le représenter en héros romantique, debout, de dos au sommet d’une montagne, la tête dans les nuages, les cheveux au vent tel le Voyageur de Caspar David Friedrich. Un album très doux, subtil et malicieux qui, lui aussi, invite chacun et chacune à toujours écouter sa voix propre, aussi unique soit-elle.
Carole et le chapeau-crapaud![]() d’Esmé Shapiro (traduit de l’américain par Gilberte Bourget)Casterman, dans la collection Les albums Casterman 14,95 €, 221×286 mm, 52 pages, imprimé en France chez un imprimeur écoresponsable, 2024. Achetez ce livre* via LesLibraires.fr, LaLibrairie.com ou Place des libraires. |
La Princesse aux petites noix Texte d’Émilie Chazerand, illustré par Stéphane KiehlSarbacane, dans la collection Albums 15,90 €, 216×288 mm, 40 pages, imprimé en France chez un imprimeur écoresponsable, 2024. Achetez ce livre* via LesLibraires.fr, LaLibrairie.com ou Place des libraires. |

Aime tellement parler des livres qu’elle en a fait son métier et son hobby ! Libraire généraliste la semaine, Manon écrit pour plusieurs médias le week-end et monte sur des volcans endormis en Auvergne dès qu’il lui reste cinq minutes.


d’Esmé Shapiro (traduit de l’américain par Gilberte Bourget)