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Chronique n° 1 — mars 2020
Les Aventures de Télémaque, fils d’Ulysse et… père de la littérature de jeunesse française
ou
Comment les choses commencèrent à la fois bien et mal
par Nelly Chabrol Gagne
Université Clermont Auvergne (UCA) / Centre de recherches sur les Littératures et la Sociopoétique (CELIS)
Co-responsable du Master Édition-Création éditoriale des littératures de jeunesse et générales (CELJG)
Auteure de Filles d’albums. Les représentations du féminin dans l’album (Le Puy-en-Velay L’atelier du poisson soluble, 2011, 238 p.)
Pour inaugurer ce cycle de chroniques dédiées à la littérature de jeunesse, quoi de plus recommandé qu’un arrêt sur le livre signalant le début officiel de ce champ littéraire en France ? J’avertis d’emblée : ce livre est singulier parce que son destinataire enfant l’est. En 1689, au moment où il est nommé précepteur du duc de Bourgogne âgé de sept ans, François de Salignac de la Mothe-Fénelon, dit Fénelon, est alors supérieur des Nouvelles Catholiques et des Filles de la Madeleine de Traisnel à Paris. Madame de Maintenon qui s’est secrètement mariée avec Louis XIV en 1683 n’est pas pour rien dans cette reconnaissance. L’Église veille. Fénelon joue son rôle et compose pour le petit-fils de Louis XIV des Fables, les Aventures d’Aristonoüs, les Dialogues des morts, puis les Aventures de Télémaque, opus rédigé entre 1694 et 1696 après la Traduction de L’Odyssée, achevé en 1698 et publié en mars-avril 1699, au moment où, en disgrâce, Fénelon est alors privé du titre et de la pension de précepteur. C’est la veuve Barbin qui publie les cinq premiers livres sur les dix-huit qu’en compte l’ouvrage sous le titre programmatique : Suite du quatrième livre de l’Odyssée d’Homère ou les Aventures de Télémaque fils d’Ulysse. Je ne dirai rien du scandale qui entoura la publication, jugée irrévérencieuse par la royauté d’un double point de vue religieux et politique. Il suffit de savoir que la police ne ménagea pas ses efforts pour traquer les éditions clandestines que s’arrachaient certaines personnes ; le bruit courait que le livre était une critique sévère de la politique de Louis XIV et chacun·e de vouloir le lire pour comprendre qui était attaqué et comment. Mais que visait Fénelon ? À l’en croire, faire simplement ce pourquoi il avait été nommé : « Je n’ai jamais songé qu’à amuser M. le duc de Bourgogne par ces aventures et qu’à l’instruire en l’amusant, sans jamais vouloir donner cet ouvrage au public »[1].
Je me propose de considérer dans un premier temps le contexte littéraire et les enjeux du livre mis en avant par Fénelon ainsi que sa postérité illustre, le plaçant définitivement comme le précurseur de la littérature de jeunesse française. Dans un second temps, je considérerai que ce modèle d’écriture à destination d’un enfant a atteint ses limites dans ses objectifs, en négligeant une partie de l’humanité. En effet, si elles convenaient à l’éducation d’un prince dans la France louis-quatorzième, les formes de domination masculine (dieu, roi, père) assorties de la relégation des personnages féminins, n’avaient pas vocation à être généralisées : Télémaque, fils et prince modèle selon les règles antiques, infaillible et en surplomb des femmes selon les normes en vigueur à la fin du siècle classique, appartient aujourd’hui au monde ancien. Sans doute évoquerai-je enfin la prose française telle que la pratiquait Fénelon et son idée littéraire géniale : écrire dans un blanc, à partir d’un vide, en n’oubliant pas toutefois que son élan était finalement rétrograde et appelé à ne plus satisfaire aussi largement que par le passé le jeune lectorat.
De la copie de l’âge d’or au pastiche dadaïste
Fénelon s’inscrit dans une longue tradition de pédagogues dont les intentions politiques sont à peine cachées. Quel prince former ? Telle est la réponse à trouver dans des écrits composés dans ce dessein. Aristote le fit pour Alexandre ; Machiavel, secrétaire des Médicis, rédige Le Prince en pensant au défunt César Borgia. Que souhaite le très cultivé Fénelon pour son élève ? Je m’en remets à sa déclaration d’intention qui fonde et féconde également une large part de la littérature de jeunesse jusqu’à aujourd’hui : l’instruire tout en l’amusant. Que lui apprendre sinon des vérités d’ordre politique qui conduiraient au bonheur le peuple dont il aurait la charge ? Cet objectif rompt sans doute avec la logique guerrière et de conquêtes de Louis XIV, mais n’assurerait-elle pas la quiétude dans la paix instaurée ? La fin justifiant les moyens, Fénelon, ni homme politique ni écrivain à proprement parler, s’en remet à son intention et à sa plume. Nourri de lettres antiques, il mise alors sur le souffle homérique et la douceur des Géorgiques de Virgile pour embarquer son jeune élève dans une aventure spirituelle et quand même littéraire. L’idée de faire appel à un duo mythologique qui reproduirait le duo précepteur/élève permet à Fénelon de s’arrêter sur un couple certes connu mais dont on sait peu, puisque le texte de référence, L’Odyssée, se tait sur les agissements du fils d’Ulysse entre le chant IV et le chant XV, large espace textuel tout entier consacré aux récits du héros d’Ithaque chez les Phéaciens.
Qu’a donc fait son fils durant tout ce temps ? C’est cette béance littéraire que se propose d’investir Fénelon. La trouvaille est de taille : suivre le jeune Télémaque dans toutes ses aventures inventées et le suivre accompagné d’un guide incomparable, Mentor, sage vieillard sous les traits desquels se cache incognito la déesse Minerve. Dès le départ de l’écriture, nous savons que tout se passera bien pour le jeune homme placé sous divine protection, de la même façon que tout se passera bien pour le jeune duc de Bourgogne placé sous celle du pieux gouverneur de conscience. C’est une chose d’imaginer les personnages principaux, c’en est une autre de les mettre en scène. Fénelon opte pour une narration au long cours reprenant le principe du découpage séquentiel en dix-huit « livres » et non plus « chants » car désormais l’épopée versifiée en langue grecque est abandonnée au profit d’un contexte littéraire plus moderne : ce sera un récit en prose rédigé en français, un récit complexe retraçant un petit tour du monde méditerranéen, à haute valeur pédagogique, émaillé d’aventures — maître-mot qui s’imposera comme un passage obligé des récits destinés à la jeunesse.
En effet, nous ne compterons plus les livres où le mot « aventures » — ce qui advient et que nous ne connaissons pas encore — figure dans les titres. Mais les aventures de Télémaque servent toutes un dessein politique : apprendre à ce jeune prince, digne héritier du rusé Ulysse, que pour régner et faire régner la paix, il faut non seulement une solide et puissante santé physique, mais encore acquérir et développer un ensemble de qualités morales et spirituelles. Dans son Grand dictionnaire du XIXe siècle, l’érudit lexicographe Pierre Larousse consacre plusieurs pages de plusieurs colonnes à ce seul livre de Fénelon. Il en vante les mérites, explique sa genèse, son histoire éditoriale turbulente, fait parler ses fervents admirateurs que furent Voltaire ou Sainte-Beuve, le cite enfin abondamment, comme si en lire des fragments dans le dictionnaire « universel », plus de deux siècles après sa parution, lui conférait une nouvelle actualité ainsi que le statut d’une œuvre à jamais patrimoniale. Télémaque se forge une stature de roi dans la durée et les différentes étapes de son périple. Il aime mais résiste à toutes les tentations, se bat vaillamment, affronte les enfers au moment où il croit vaine la quête paternelle, tue lorsque c’est nécessaire puis, au terme de la navigation, s’entretient d’égal à égal avec Mentor sur les principes d’un sage gouvernement. Enfin paraît Minerve à la place du vieillard qui lui délivre la dernière leçon de sagesse ; c’est le moment aussi où Fénelon quitte son royal élève : « Je vous quitte, ô fils d’Ulysse, mais ma sagesse ne vous quittera point, pourvu que vous sentiez toujours que vous ne pouvez rien sans elle. Il est temps que vous appreniez à marcher tout seul. Je ne me suis séparée de vous, en Phénicie et à Salente, que pour vous accoutumer à être privé de douceur, comme on sèvre les enfants lorsqu’il est temps de leur ôter le lait pour leur donner des aliments plus solides »[2].
C’en est fait de l’adolescent sur lequel opéraient les charmes de Calypso au début des aventures ; l’homme est advenu qui saura régner, c’est-à-dire : mettre « toute [sa] gloire à renouveler l’âge d’or », aimer « les peuples », craindre « les dieux » ; il se souviendra encore qu’« un mauvais règne fait quelquefois la calamité de plusieurs siècles »[3]. L’objectif premier est atteint : le petit duc de Bourgogne, qui ne régna pas, avait pourtant matière à bien gouverner et se gouverner ; quant au second objectif, imprévisible, il touche à la littérature puisque l’ouvrage s’arroge une place de choix dans le monde des lettres, en devenant un best et long-seller séduisant tous les publics et tous les âges. Pierre Larousse le confirme : « Quoiqu’il en soit, les Aventures de Télémaque sont peut-être, de tous les ouvrages de l’imagination, celui qui a eu le succès le plus rapide, le plus universel et le plus durable. On trouve ce livre dans la bibliothèque du pauvre comme dans celle du riche ; il sert dans les écoles comme livre de lecture, comme texte pour l’enseignement des langues ou de la rhétorique, et il suffirait seul pour placer Fénelon au premier rang de nos écrivains. Le Télémaque est sans contredit l’ouvrage le plus achevé de la langue française »[4]. Effectivement, une telle renommée a suffi pour faire du Télémaque le premier livre des petit·e·s Français·es, sans doute au moins jusque dans l’entre-deux Guerres. Peut-être jusqu’à ce que le jeune Louis Aragon, alors en pleine exploration littéraire, pastiche le grand roman pédagogique en 1922 dans un petit livre intitulé lui aussi : Les aventures de Télémaque. Les détournements sont nombreux — la scène comporte peu de personnages et se tient uniquement sur le lieu inaugural des plaisirs et des tentations, l’île d’Ogygie, où règne la nymphe Calypso. Mentor-Minerve a perdu de sa superbe : en guise de précepteur, Aragon présente davantage une figure multiple, souvent absurde et chambre d’échos des manifestes Dada. La quête paternelle (et autobiographique) est vite oubliée, celle de la femme est beaucoup plus sexuelle, mais ne convainc pas Télémaque ; quant à sa quête personnelle, elle échoue : Télémaque se suicide pour prouver sa liberté, tandis que Mentor, écrasé par un « rocher branlant », perd « à la fois son existence humaine et son existence divine »[5]. Ce qui reste intact, c’est une leçon de littérature : en se confrontant à des modèles (Homère, Fénelon), Aragon les dépasse, écrit du nouveau et engage le·la lecteur·rice dans un travail de déchiffrement de son écriture, faux double du réel :
« L’édifice fragile des sons électifs s’écroulerait s’il ne nous faisait illusion : nous croyons, juchés sur les mots, qu’ils nous facilitent des progrès sensibles. Nous avons du monde une représentation verbale, petite abstraction pour les jours de pluie.
— Cela va vous mener très loin ?
— Jusqu’à Ithaque », répondit Mentor qui feignit parler du navire »[6].
Mais le·la lecteur·rice d’Aragon n’est plus un·e enfant. Le roman pédagogique à stricte discipline morale s’éclipse ; les rois ont perdu leur couronne. De toute façon, les nouvelles pédagogies qui commencent à faire parler d’elles un peu partout en Europe dans les années 1920-1930 se détournent de la relation verticale et duale entre un·e précepteur·rice (qui sait) et un·e élève (qui apprend). S’en serait-il fini du Télémaque fondateur ? Serait-il mort avec l’avènement d’une autre réalité, qui s’appellera le surréalisme ? Ou tout simplement, le fils d’un héros, fût-il Ulysse, ne paraît-il pas de plus en plus dépassé au XXe siècle, lequel a séparé les églises de l’État et imposé des personnages vraiment enfants ?
Un modèle un peu vieillot et un peu macho aujourd’hui
Dans sa thèse soutenue en 1999, Hélène Montardre est l’une des premières à constater que la littérature de jeunesse française naît avec… un garçon : « Miroir offert à un prince, le duc de Bourgogne, petit-fils de Louis XIV, le premier héros de papier destiné à la jeunesse est né : c’est un garçon ! Hasard ? Certainement pas. En cette fin du dix-septième siècle, il était sans doute inconvenant d’imaginer que le successeur potentiel de Louis XIV puisse être une femme, et parfaitement impossible de proposer à un jeune prince de la cour un personnage de fille à qui s’identifier »[7]. Et quel garçon ! Dans le texte de Fénelon, Télémaque est d’abord vu par les yeux de l’irrésistible Calypso, qui le reconnaît d’emblée comme le fils d’Ulysse : « Il avait sa douceur et sa fierté, avec sa taille et sa démarche majestueuse »[8]. D’emblée aussi, le beau garçon apparaît accompagné de Mentor, que la nymphe assimile à un homme, non à un dieu. La triade est néanmoins présente dès l’ouverture du livre : un adolescent doté de qualités physiques et morales supérieures, un homme-guide qui se dédouble lui-même en divinité. Il n’y a pas à dire : le deuxième sexe le reste et même si Calypso et ses nymphettes occupent tout l’espace dans le premier livre — ce qui semble normal : ne sont-elles pas chez elle dans l’île ? —, elles n’ont en matière de célébrité que celle conférée par leurs charmes féminins et leur pouvoir de séduction. D’ailleurs, Télémaque a l’intention de ne pas se laisser tenter : « Que les dieux me fassent périr plutôt que de souffrir que la mollesse et la volupté s’emparent de mon cœur ! Non, non, le fils d’Ulysse ne sera jamais vaincu par les charmes d’une vie lâche et efféminée »[9]. Efféminer, c’est bien là le risque pour un homme, en accord avec la définition peu valorisante du verbe qu’en donne Antoine Furetière dans son Dictionnaire universel en 1690, contemporain de Fénelon : « Prendre les qualités & les foiblesses d’une femme. Les Perses au temps d’Alexandre s’étoient effeminez par une trop grande oisiveté. Le luxe effemine les peuples. On les effemine en leur ostant les marques de virilité »[10]. À partir du moment où il parvient à s’arracher aux charmes des nymphes, tardivement à la fin du sixième livre et en reconnaissant que l’« amour est lui seul plus à craindre que tous les naufrages », Télémaque restera concentré sur sa quête paternelle, songeant peu à sa mère[11] et encore moins aux filles. L’amour hétérosexuel ne touchera le cœur du jeune prince que dans le dix-septième livre ; toutefois, le portrait qu’il fait de l’heureuse élue, Antiope, est en tout conforme à ce que la société française du XVIIe siècle, revue et corrigée par le religieux Fénelon, attend d’une jeune femme : « Ce qui me touche en elle, c’est son silence, sa modestie, sa retraite, son travail assidu, son industrie pour les ouvrages de laine et de broderie, son application à conduire toute la maison de son père, depuis que sa mère est morte, son mépris des vaines parures, l’oubli et l’ignorance même qui paraît en elle de sa beauté »[12].
Si le mariage est célébré (ce que l’ouvrage prévoit à terme), j’imagine aisément la vie de la fille d’Idoménée, devenue épouse et Mme Télémaque à l’état civil : elle se taira au coin du feu, ombre silencieuse d’un homme puissant. Projection pessimiste ? Forcerais-je le trait ? Hélas, non. Écoutons ce que dit Mary Beard, professeure de littératures anciennes à l’université de Cambridge, nous apprenant que lorsqu’il s’agit de faire taire les femmes, la culture occidentale s’appuie sur une tradition qui remonte au moins à… L’Odyssée. Mary Beard ouvre son essai, Les femmes et le pouvoir. Un manifeste, en revenant sur un épisode marquant et scandaleux du livre homérique. Elle se souvient de Télémaque, à l’instar de Fénelon, mais différemment. « Tout au long du poème », écrit-elle, « on le voit grandir et quitter l’enfance pour devenir un homme. Ce processus débute au premier livre, quand Pénélope sort de ses appartements pour rejoindre la grande salle du palais, où l’aède se produit devant la foule des prétendants. Il chante les obstacles rencontrés par les héros grecs sur le chemin du retour au foyer. La performance ne la divertissant pas, elle lui demande devant tout le monde d’entonner un autre chant, plus joyeux. C’est là que Télémaque intervient : « Mère, lui dit-il, retourne dans tes appartements, reprends tes travaux, ta toile, ta quenouille […] discourir est l’affaire des hommes, de tous les hommes, mais surtout de moi qui détiens le pouvoir dans cette maison. » Et voilà qu’elle quitte les lieux pour rejoindre ses appartements »[13]. Fils qui impose le silence à sa mère, comme il le ferait à sa future épouse, Télémaque est donc bien celui qui vole la parole maternelle chez Homère, la monopolise chez Fénelon car même si Calypso doit insister, le fils d’Ulysse raconte longuement ses « malheurs » jusqu’à la fin du cinquième livre… Seul Aragon inscrit le jeune homme d’à peine vingt ans (la majorité est encore fixée à vingt-et-un ans en France) dans une autre filiation, en le nommant au livre II « fils de Pénélope »[14] et en ne le plaçant pas toujours dans une posture flatteuse. Mais qui se souvient du texte d’Aragon ? Télémaque gagne donc aussi en puissance grâce à ce rapt de la parole. Il est le plus fort et le reste auprès de ses lecteur·rice·s, contemporain·e·s de Pierre Larousse. Je répète ce dernier : « On trouve ce livre dans la bibliothèque du pauvre comme dans celle du riche » … Le lexicographe ne précise pas si les lectrices sont nombreuses. Je gagerais que non.
Pourtant, quelque chose retient mon attention et résiste à ma lecture qui ferait de Télémaque la seule figure de proue masculine, effaçant et écrasant toutes les autres. Ce quelque chose n’est pas rien : c’est une divinité qui se cache sous Mentor en lui volant ses traits physiques. Minerve est son nom romain, Athéna son nom grec. Si ce n’est pas une femme à proprement parler, c’est en tout cas une déesse, non un dieu, et à ce titre une représentante de cette autre partie des divinités siégeant sur l’Olympe. Mais c’est bien Mentor, homme âgé, qui s’impose tout au long du texte de Fénelon jusqu’aux toutes dernières pages du dernier et dix-huitième livre, où se produit, éblouissante, sa métamorphose en Minerve, sous les yeux de Télémaque, qui, à son tour, est réduit au silence : « ses lèvres s’efforçaient en vain d’exprimer les pensées qui sortaient avec impétuosité du fond de son cœur ; la divinité présente l’accablait, et il était comme un homme qui, dans un songe, est oppressé jusqu’à perdre la respiration, et qui, par l’agitation pénible de ses lèvres, ne peut former aucune voix »[15]. Il faut dire que le spectacle ne manque pas de panache, lorsque son vieil ami change de forme. J’aimerais citer le passage en entier, mais je fais confiance au lecteur et à la lectrice qui lira un jour cette métamorphose sublime, conçue par l’homme d’église Fénelon, où « les rides [du] front s’effacent », « ses yeux creux et austères se changent en des yeux bleus d’une douceur céleste et pleins d’une flamme divine » et où Télémaque « reconnaît un visage de femme, avec un teint plus uni qu’une fleur tendre et nouvellement éclose au soleil », un visage sur lequel « fleurit une éternelle jeunesse, avec une majesté simple et négligée »[16]. Fénelon ne minimise pas le jeu des métamorphoses ni celui des apparences trompeuses ; en effet, Minerve reste martiale, casquée et munie de son égide ; si sa présence n’éclate que dans le dénouement, elle offre aux lecteur·rice·s une quadruple ambiguïté : de statut (mi-déesse, mi-homme), d’âge (mi-jeune, mi-vieux), de sexe (mi-femme, mi-homme) et de genre (mi-féminine, mi-masculin). Le·La Mentor-Minerve de Fénelon a de quoi nous égarer. Qu’en retient Aragon ? En pleines découvertes dadaïstes, le monde des lettres à son tour tangue sur ses bases : l’écrivain donne l’avantage à d’autres réflexions, notamment lorsque Mentor, qui séduirait bien Calypso, se transforme en Minerve. Le trouble dans le genre est alors directement interrogé : « Suis-je, — pensait Minerve, — l’enfant casquée de Jupiter ou ce Grec bavard qui porte avec respect les attributs du sexe mâle ? » Comme il ou elle se posait cette question, Calypso parut dans un vêtement matinal, les cheveux au vent, le teint frais, et Minerve ne douta plus d’être un homme »[17]. Un peu plus loin, Mentor-Minerve se demande : « Suis-je enfant ou vieillard ?[18] » avant que le narrateur ne le·la nomme « Minerve travestie »[19]. Oui, tout le monde se travestit, y compris la littérature qui pille, contourne et détourne les textes anciens pour mieux les faire parler ou les faire parler autrement ; Aragon le rappelle : « Nous introduisons le désordre, clarté dispersant les poussières, paradis. Cette fois le monde s’arrêtera bien de tourner, l’imbécile. La puissance, la puissance. Prenez garde aux enfants mal élevés, braves gens, vous allez vous casser entre leurs mains. Drrrrrrrrrrrrrrrrrr. Entrez, entrez : on commence à peine »[20]. Telles sont les dernières paroles d’Aragon dans son épilogue. Les décennies et les siècles passent, modifiant les contours de la triade didactique initiale : Télémaque/Mentor-Minerve. Le jeune lectorat a abandonné le texte de Fénelon, qui ne reste aujourd’hui que dans la mémoire littéraire — des extraits du texte sont proposés chez Gallimard à l’intention des classes de seconde dans la rubrique « le didactique »[21] —, en bande dessinée décalée aux allures de manga[22] ou dans le registre des objets littéraires canoniques mais oubliés. De surcroît, je doute qu’il se souvienne du texte aragonien, déjanté, subversif, soucieux de renverser la table des littératures académiques, en jetant dans la mer les deux protagonistes, comme s’il fallait en finir une fois pour toutes avec ces héros, comme s’il fallait en changer. Télémaque, fils d’Ulysse, aurait-il vieilli ? Antiope, sa promise, voudrait-elle s’exprimer à sa place ? Que reste-t-il de ce grand texte historique et fondateur de la littérature de jeunesse française ?
Ménageons une sortie qui ne sera pas une conclusion.
La langue française s’écrit désormais sans dieu ni déesse ; par ailleurs, la vérité de la littérature n’est plus à chercher en dehors d’elle-même. Toutefois, en littérature de jeunesse, — même si l’expression n’existait pas encore au temps de Fénelon —, il y a au bout des textes, nommé·e ou pas, pensé·e avec force, fantasmé·e ou imaginé·e, au moins un·e enfant lecteur·rice. Pour son jeune prince, Fénelon ne lésine pas. Il fait œuvre, mais œuvre utile car il est précepteur et guide ; sa fonction l’oblige à réussir. S’inspirer de l’Antiquité, tout en déplaçant l’intérêt sur un jeune personnage, encore immature, dont le duc de Bourgogne ne connaît probablement que le nom, c’est créer du nouveau, de l’attente, du suspense. Fénelon investit le non-dit, l’à peine suggéré, les blancs du texte homérique. C’est ainsi que la littérature fonctionne aussi : trouver la faille dans l’existant, la creuser, en faire ressortir une autre histoire, un autre point de vue ; c’est encore une façon de donner une présence à Télémaque, l’absent relatif de L’Odyssée puisque le protagoniste, bien sûr, c’est son père : nous l’avons appris, siècle après siècle ; c’est enfin l’occasion de faire entrer sur la scène littéraire un grand oublié des histoires : un enfant, un jeune. Et de s’en servir pour mieux instruire son lecteur royal. Le coup de génie de l’auteur tient aussi au fait qu’il plaide sa cause à travers un texte construit comme un conte, utilisant les merveilles mythologiques : ce qui a de quoi ravir des enfants ; que ces merveilles soient enchanteresses — Ah ! la grotte de Calypso — ou infernales — Ah ! le passage inoubliable de Télémaque chez Pluton, assis sur son trône d’ébène et à côté duquel siège sa silencieuse (dois-je insister sur cet aspect récurrent ?) épouse Proserpine, la prose de Fénelon est là pour leur donner corps et des mots qui feront image et transporteront le duc de Bourgogne. Évidemment, les limites de la création du précepteur sont celles que recèle tout texte didactique : si elle échappe parfois à la leçon à donner, la mise en scène littéraire reste au service du pouvoir et d’une certaine idée de l’éducation d’un prince.
D’autre part, pour cet·te enfant encore, l’auteur·e de jeunesse construit un monde plus ou moins balisé, dont la cartographie indique les points de repère, les zones dangereuses, parfois un horizon à atteindre. Quel est cet horizon chez Fénelon ? Il est de plusieurs ordres : au moins politique, économique, spirituel et géographique. En effet, Mentor-Minerve accompagne Télémaque dans son long voyage, ses aventures et ses épreuves jusqu’à Ithaque retrouvée, où l’adolescent devenu homme « reconnut son père chez le fidèle Edmée »[23]. Ce sont les derniers mots du texte, saluant le retour au pays, suivi d’une reconnaissance. Il n’y a pas ici de place pour une aventure individuelle, pour une coupure ombilicale avec le père puisque ce dernier justifie à lui seul la quête, encore moins pour un désir de grandir et de fonder ailleurs une vie d’adulte, où les choix s’effectueraient sans l’aval paternel. Cela ne se peut pas car dès le départ Fénelon inscrit son personnage (Télémaque) et son élève (le prince) dans une filiation (op)pressante (par rapport à un père et à un dieu) et sur un territoire d’attache donné (Ithaque ou la France). De ce point de vue, je me demande si ce texte ne se souvient pas davantage qu’il n’invente. N’est-il pas avant tout souvenir d’un âge d’or et souvenir d’un temps où l’Olympe, certes mixte, ne s’agitait vraiment que pour ses héros mâles, qu’ils se nomment Achille, Ulysse ou Agamemnon ? Je me demande si la nostalgie ne l’emporte pas à toujours vouloir regarder dans le rétroviseur et à trouver des modèles dans les temps lointains. Ce qui a séduit jusqu’au début du XXe siècle n’a-t-il pas été ringardisé peu à peu au profit d’autres figures, modélisables ou pas ? D’ailleurs, sauf erreur de ma part, Les Aventures de Télémaque n’attirent pas les maisons d’édition de jeunesse. L’Ancien l’est décidément trop, les épopées ont vécu ; sans doute, enfants et adolescent·e·s ont-ils·elles besoin et envie d’autres héro·ïne·s : une femme animale, un·e hybride, un·e bâtard·e ? Demeure en moi une question : si elle advient, qu’aura lu, enfant, une présidente de la République française ? Et parmi ces livres, y aura-t-il un ouvrage déterminant pour exercer le pouvoir raisonné qu’implique toute démocratie ?
[1] Fénelon, Œuvres complètes, Paris, Gosselin et Caron, tome VII, p. 665.
[2] Fénelon, Les Aventures de Télémaque, Paris, Garnier-Flammarion, GF 168, 1998, Dix-huitième Livre, p. 505.
[3] Ibid., p. 504-505.
[4] Pierre Larousse, Le Grand dictionnaire universel du XIXe siècle français, historique, géographique, mythologique, bibliographique, littéraire, artistique, scientifique, etc. — Réimpression de l’édition de Paris, 1866-1879, Genève – Paris, Slatkine, 1982, I deuxième partie, ARC-AZZ, p. 1030.
[5] Louis Aragon, Les aventures de Télémaque, Paris, Gallimard, L’Imaginaire, 1997, p. 80.
[6] Ibid., p. 69.
[7] Hélène Montardre, L’image des personnages féminins dans la littérature de jeunesse française contemporaine de 1975 à 1995. Thèse de doctorat sld. de Jean Perrot, Université de Paris Nord, Faculté des Lettres, des Sciences de l’homme et des sociétés, 1999, p. 8.
[8] Fénelon, op. cit., p. 66.
[9] Ibid., p. 69.
[10] Antoine Furetière, Dictionnaire universel, Genève, Slatkine Reprints, 1970, Tome, réimpression de l’édition de La Haye et Rotterdam, 1690.
[11] Le narrateur de Fénelon n’est pas tendre avec Pénélope, qui d’ailleurs apparaît très rarement dans le livre : « [Télémaque] suivait son goût sans réflexion. Sa mère Pénélope l’avait nourri, malgré Mentor, dans une hauteur et une fierté qui ternissaient tout ce qu’il y avait de plus aimable en lui ». Op. cit., p.346.
[12] Ibid., p. 468.
[13] Mary Beard, Les femmes et le pouvoir. Un manifeste, Paris, Perrin, trad. de l’anglais par Simon Duran, 2018, p. 13 et 15.
[14] Fénelon, op. cit., p. 25.
[15] Ibid., p. 503-504.
[16] Ibid., p. 503.
[17] Louis Aragon, op. cit., p. 35.
[18] Ibid, p. 40.
[19] Ibid.
[20] Ibid., p. 85.
[21] http://www.gallimard.fr/Catalogue/GALLIMARD/Gallimard-Education/La-Bibliotheque-Gallimard/Les-Aventures-de-Telemaque Page consultée en février 2020.
[22] Depuis 2018 paraît chez Dupuis la série « Télémaque » par Kenny Ruiz et Kid Toussaint. Trois tomes ont été publiés à ce jour.
[23] Fénelon, op. cit., p. 506.

Université Clermont Auvergne (UCA) / Centre de recherches sur les Littératures et la Sociopoétique (CELIS)
Co-responsable du Master Édition-Création éditoriale des littératures de jeunesse et générales (CELJG)
Auteure de Filles d’albums. Les représentations du féminin dans l’album (Le Puy-en-Velay L’atelier du poisson soluble, 2011, 238 p.)
