C’est tout d’abord l’autrice Juliette Moraud que l’on reçoit. Avec elle on revient sur son roman La grâce du moment (dont je vous ai parlé hier). Ensuite, c’est l’autrice-illustratrice Juliette Binet, dont l’album L’amour géométrique vient de sortir au Rouergue, qui est l’invitée de Véronique Soulé pour sa rubrique (sonore !) Du tac au tac qu’elle réalise pour nous une fois par mois.
L’interview du mercredi : Juliette Moraud
Pouvez-vous nous parler de La grâce du moment ?
C’est l’histoire d’Achille, 17 ans, dont la mère est morte soudainement. Alors qu’il peine à faire son deuil, avec un père inconsolable à qui il n’arrive plus à parler, il rencontre Nicolas, le frère de sa meilleure amie. On suit alors Achille, entre son deuil et sa première histoire d’amour.
Comment est née cette histoire ?
J’ai commencé à penser cette histoire il y a dix ans. J’ai écrit une nouvelle pendant mes études — à l’occasion d’un atelier d’écriture — qui parlait déjà d’Achille et Nicolas, de cette histoire d’amour. Ensuite, ils ne m’ont jamais vraiment quittée. Et je n’ai eu de cesse d’écrire et de réécrire des fragments, changeant les lieux, les prénoms, les événements. Ce qui a été décisif, c’est quand j’ai eu aussi envie d’écrire un roman sur le deuil, et a surgi alors cette interrogation : « Est-ce que ce ne serait pas la même histoire, finalement ? » C’est à partir de ce moment-là que j’ai commencé l’écriture de La grâce du moment.
Vous êtes une femme et vous parlez ici de l’histoire d’amour entre deux garçons, est-ce que ça vous a posé problème ? Avez-vous fait relire le roman à des personnes concernées ?
Ça ne m’a pas posé réellement problème mais ça a été une source de questionnements : est-ce que j’étais la bonne personne pour raconter cette histoire ? Est-ce que je ne volais pas une parole qui n’était pas la mienne ? Je ne voulais pas être maladroite ou loin de la réalité. J’ai donc beaucoup lu, regardé des films et des documentaires sur le sujet et je me suis lancée. Au fil des échanges autour de mon manuscrit et après l’avoir fait lire à des personnes concernées, j’ai été rassurée. Surtout quand une de mes amies m’a dit : « N’oublie pas que c’est avant tout une histoire d’amour ! »
J’aimerais que vous nous parliez un peu du personnage du père, personnage qui m’a beaucoup touché avec ses dizaines de post-it à son fils et sa « folie acheteuse ». Comment est né ce personnage ?
Moi aussi, c’est un de mes personnages préférés, en tous cas un de ceux que j’ai beaucoup aimé écrire. J’ai essayé de le définir au mieux, de le rendre le plus réaliste possible. En fait, je voulais un peu de légèreté au milieu des thématiques difficiles qu’aborde le roman. Et le père, qui ne peut pas s’empêcher d’acheter n’importe quoi sur internet, de coller des post-it partout, je trouvais que ça apportait une certaine douceur. C’est autour de cette idée que j’ai construit ce personnage. On voit qu’il n’y arrive plus mais qu’il essaye quand même. Le deuil, avec lui, ce n’est pas que la douleur déchirante de la perte, mais aussi plein de bizarreries et d’obsessions, tout comme Achille lorsqu’il compte sur ses doigts pour se rassurer.
Pouvez-vous nous parler de votre processus d’écriture ?
J’ai écrit ce roman pendant les deux ans de mon master de création littéraire à Paris 8. Le processus d’écriture est donc très lié à ce cursus. Avant, j’écrivais, mais pas de manière très assidue. Le cadre du master m’a beaucoup aidée : cet aspect un peu scolaire avec des dates, des cessions d’échanges autour des textes, ça a été très efficace pour moi. Toute la classe était en train d’écrire, avec les mêmes problèmes, les mêmes doutes… C’était rassurant.
Vous avez une manière singulière d’utiliser les répétitions, d’où est venue cette idée ?
Une de mes envies avec La grâce du moment, c’était d’écrire un roman au plus près des émotions, de les faire vivre à travers l’écriture, les rendre perceptibles. C’est comme ça que j’ai eu l’idée des répétitions. Les mots se répètent quand Achille est submergé par la tristesse, la honte, la colère, le désir… Je voulais donner une impression de saturation, de vague émotionnelle difficile à contenir. Souvent, les répétitions sont aussi associées à une absence de ponctuation, toujours dans le même objectif : retranscrire au mieux le bazar intérieur d’Achille.
Parlez-nous de votre parcours.
J’ai fait des études dans l’édition, en alternance dans une maison d’édition jeunesse. C’est là que j’ai vraiment découvert la littérature Young Adult. À la fin de mes études d’édition, j’ai décidé de postuler au master de création littéraire de Paris 8 que je voulais faire depuis longtemps. Et tout a vraiment commencé à ce moment-là.
Quelles étaient vos lectures d’enfant, d’adolescente ?
Quand j’étais enfant, mes parents me lisaient des albums jeunesse : du Tomi Ungerer, du Claude Ponti… En grandissant, j’ai arrêté de lire, c’était quelque chose de compliqué pour moi, je n’aimais pas ça. Vers 13 ans, sans doute parce que ma sœur dévorait roman après roman, j’ai lu un livre de ma propre initiative et pas parce que c’était obligatoire pour le collège. C’était Le journal d’Anne Frank. Ensuite, je n’ai jamais arrêté de lire. Et j’ai commencé à écrire.
Un autre roman en préparation ?
Pour l’instant, j’ai beaucoup d’idées : c’est grisant toutes ces possibilités ! J’ai adoré écrire La grâce du moment, alors j’aimerais beaucoup recommencer.
Bibliographie :
- La grâce du moment, roman, Actes Sud Jeunesse (2023), que nous avons chroniqué ici.
- À la plage. Déplie, découvre, cherche et trouve !, album illustré par Clara Soriano, Milan (2023).
- À la caserne des pompiers. Déplie, découvre, cherche et trouve !, album illustré par Wouzit, Milan (2023).
Retrouvez Juliette Moraud sur Instagram.
Du tac au tac… Juliette Binet
Une fois par mois, Véronique Soulé (de l’émission Écoute ! Il y a un éléphant dans le jardin) nous propose la capsule sonore Du tac au tac. Avec la complicité du comédien Lionel Chenail, elle pose des questions (im)pertinentes à un·e invité·e que nous avons déjà reçu·e sur La mare aux mots. Aujourd’hui, c’est Juliette Binet qui répond à ses questions.

Juliette Binet est autrice et illustratrice. Pour son dernier album, L’amour géométrique (publié au Rouergue), elle illustre une nouvelle fois les mots de Victoria Kaario.
Bibliographie sélective :
- L’amour géométrique, illustration d’un texte de Victoria Kaario, Le Rouergue (2024).
- Le temps est rond, illustration d’un texte de Victoria Kaario, Le Rouergue (2023), que nous avons chroniqué ici.
- Le pire Noël de ma vie, illustration d’un texte de Victoria Kaario, Le Rouergue (2022).
- Monts et merveilles, texte et illustrations, Le Rouergue (2019).
- Le mauvais pli, texte et illustrations, Le Rouergue (2017) que nous avons chroniqué ici.
- Les trois cheveux d’or du diable, illustration d’un texte des frères Grimm, Gallimard Jeunesse (2015).
- L’horizon facétieux, texte et illustrations, Gallimard Jeunesse (2011).
- Cendrillon, illustration d’un texte de Charles Perrault, Gallimard Jeunesse (2011), que nous avons chroniqué ici.
- Le cousin, texte et illustrations, Albin Michel (2010).
- Jonas, roman, texte et illustrations, Gallimard Jeunesse (2009).
- Tels quels, texte et illustrations, Autrement (2008).
- Edmond, texte et illustrations, Autrement (2007).

Aimait la littérature jeunesse bien avant d’avoir des enfants mais a attendu d’en avoir pour créer La mare aux mots. Goût particulier pour les livres pas gnangnan à l’humour qui pique !
