Tous les deux mois, Sophie Van der Linden, critique littéraire spécialisée en littérature jeunesse, répond à l’une de vos questions. Aujourd’hui elle répond à la question d’Irène « On fait quoi avec un album sans texte ? »
On ne fait rien, surtout rien ! On ne le raconte pas à sa manière, on n’invente pas ce qu’on veut, on ne fait pas parler les enfants, et on ne le repose pas non plus sous prétexte qu’il n’y a rien à lire : on l’ouvre, on le montre, on tourne les pages, et c’est tout.
Enfin, précisons un peu tout de même…
Le si mal nommé album sans texte n’est pas un livre dont on aurait finalement décidé d’enlever le texte (pour quelle raison d’ailleurs ?). C’est une création à part entière, qui entend raconter par l’image et fait ainsi appel à des codes tout à fait spécifiques, sensiblement différents de ceux de l’album jeunesse.
Son principe en est une narration visuelle, conduite par des images en séquence ou solidaires, c’est-à-dire qu’elles sont toutes reliées les unes aux autres. La lecture se fait d’image à image, dans le lien, la connexion, la compréhension d’une image à sa suivante. C’est son intérêt premier : permettre de lire — de lire vraiment — uniquement par l’image. Ce qui n’est pas du tout la même chose que de lire du texte ou d’entendre un récit lu à voix haute. Voilà pourquoi on ne cherchera pas à raconter quoi que ce soit à sa lecture.
Donc : silence. Et ça fait du bien le silence. Surtout quand on est un enfant plongé toute la journée en collectivité. Ou trop souvent confronté aux écrans. En réalité, ça fait du bien à tout le monde : une émotion partagée sans un mot, que des regards, de légers soupirs, cela crée des liens. Il arrive d’ailleurs assez souvent que ces albums racontent des histoires particulièrement sensibles.
Cela étant posé, on peut tout de même s’autoriser à en parler après la lecture. Car le paradoxe, c’est que ces lectures silencieuses appellent beaucoup de remarques, d’envies de partager son interprétation ou plus simplement sa compréhension. Laquelle ressemble chaque fois à un petit exploit. Pourquoi ? Il faudra attendre que des neuroscientifiques s’intéressent à la question, ce qui est assez peu probable. On se contente donc d’observations empiriques : la lecture d’album sans texte demande une concentration, un effort intellectuel très gratifiant. Elle offre aux enfants l’accès à un nouveau médium, visuel mais serein, en toute autonomie. Elle leur offre surtout le sentiment précieux d’avoir compris un contenu par eux-mêmes, sans le prisme de l’adulte. Et ces occasions ne sont pas si fréquentes quand on évolue dans une société, et dans une éducation dominée par le verbe…
Sophie Van der Linden est autrice et critique littéraire spécialisée en littérature jeunesse. Retrouvez-la sur son site : http://www.svdl.fr/svdl.
N’hésitez pas à nous envoyer les questions que vous voudriez qu’on lui pose à questions@lamareauxmots.com.

Critique littéraire spécialisée en littérature jeunesse
