Une fois par trimestre, Sophie Van der Linden, critique littéraire spécialisée en littérature jeunesse, répond à l’une de vos questions. Aujourd’hui elle répond à la question de Johann « La “littérature de supermarché” — petits livres à bas prix vendus entre les pâtes et le fromage — c’est de la littérature ou pas ? »
Que pourrait être « une littérature de supermarché » ? Tout simplement une littérature vendue en supermarché ? Cela existe déjà, bien entendu. On trouve ainsi fréquemment des livres y compris très emblématiques d’une certaine exigence littéraire, dans les rayons des grandes surfaces, par exemple ceux des éditions Gallimard, des héros de la petite enfance au dernier Prix Goncourt paru dans La Blanche. Par contre, ces livres ne sont absolument pas représentatifs de la diversité éditoriale. Ce sont souvent les titres ayant déjà une large audience qui y sont diffusés : grandes séries ou larges succès.
C’est que les contraintes de la grande distribution s’accommodent mal d’une politique de choix, de repérages, d’incitation à la découverte… telle qu’on la trouve en librairie. Le système favorise des organisations commerciales fondées sur des titres identifiés « grand public ». Des livres qui se vendent massivement tout seuls, en somme.
La logique de la grande distribution est une logique industrielle. Les livres présents dans ses rayons répondent eux-aussi à cette logique : travail éditorial réduit au minimum, fabrication à moindre coût. Tout livre fabriqué dans ces conditions échappe-t-il pour autant à la littérature ? Non, bien entendu. Les séries Barbapapa ou Oui-Oui, qu’on les apprécie ou pas, émanent d’auteurs reconnus, sont d’indéniables ouvrages de création, et appartiennent au champ artistique ou littéraire. Simplement, leur succès permet une logique de réédition et de diffusion massive. Et il faudrait d’ailleurs regarder d’un peu plus près en quoi les contraintes appliquées à cette diffusion, que ce soit en termes d’édition ou de fabrication, peuvent être problématiques.
Il existe bel et bien des produits industriels façonnés pour cette diffusion. Ce sont tous les livres sans auteur identifiés, purs produits établis selon des recettes marketing. On trouve ainsi des catalogues de maisons d’édition qui produisent à l’envi des titres aux esthétiques copiant les styles d’illustrateurs à succès, s’inscrivant dans des genres ou des registres très plébiscités, avec des fabrications à bas coûts. Un peu comme ces enseignes de vêtements qui étudient les pièces de créateurs et demandent à des stylistes de reproduire les modèles en vogue pour permettre leur fabrication massive en Asie par des ouvriers paupérisés. Lorsqu’il n’y a plus de création d’auteur, plus d’édition attentive, plus de fabrication soignée, est-on toujours dans la littérature ? Il faudrait alors lui donner le nom de littérature industrielle en un oxymore assez problématique.
Et maintenant, il y a les faits : ces familles qui n’achètent les livres qu’en supermarché et se trouvent de fait dépendantes de cette logique industrielle et de la faible variété d’ouvrages qui y sont proposés.
Alors que la diffusion de titres plus diversifiés, relevant d’une créativité et d’une implication éditoriale attentive semble par nature difficile à mener en supermarché, ne reste qu’à continuer de déployer les efforts collectifs vers un rapprochement des publics qui en sont éloignés, dans tous les sens du terme, avec la librairie, seul commerce spécialisé de ce produit culturel.
Alors que nous fêtons cette année les 40 ans de la loi Lang sur le Prix unique du livre, davantage d’initiatives pourraient sans doute être menées pour, d’une part continuer à implanter des librairies dans des quartiers fragiles, et, d’autre part, amener de nouveaux publics à trouver (oser ?) le chemin de la librairie, puisqu’un même livre n’y est pas vendu plus cher qu’en supermarché (même si, bien entendu, la plupart des livres vendus en librairie, répondent à des logiques créatives, éditoriales et de fabrication plus onéreuses). Car enfin, les libraires savent répondre à une demande de livres peu chers ou bien montrer l’importance que peut prendre à un livre à 15 euros lorsqu’il peut être conservé toute une vie… Nombre d’associations œuvrent sur le terrain en ce sens, puisse l’année de la lecture grande cause nationale leur apporter tout le soutien nécessaire.
Sophie Van der Linden est autrice et critique littéraire spécialisée en littérature jeunesse.
Elle vient de sortir Tout sur la littérature jeunesse. De la petite enfance aux jeunes adultes aux éditions Gallimard, plus d’infos sur ce livre ici.
Retrouvez-la sur son site : http://www.svdl.fr/svdl.
N’hésitez pas à nous envoyer les questions que vous voudriez qu’on lui pose à questions@lamareauxmots.com.

Critique littéraire spécialisée en littérature jeunesse


Bonjour,
J’arrive à me connecter, mais comment fait on pour lire l’article ?
Bonjour, si vous êtes connectée et votre abonnement est à jour, vous avez accès à l’article. Si votre abonnement est à jour, actualisez, tout simplement ?