Les albums pour enfants sont de formidables médiateurs. Ils peuvent initier à la poésie, à la philosophie, au réel comme à l’imaginaire. Avec eux on peut s’interroger sur le monde, y trouver des réponses, du réconfort peut-être. J’ai choisi ces cinq ouvrages, car, de manière très différente, ils posent des questions. Si certaines réponses sont directes, d’autres sont plus subtiles et sollicitent l’esprit critique des jeunes lecteurs et lectrices. J’espère que vous vous laisserez prendre au jeu de ces passionnantes et étonnantes histoires.
Pierre vient de finir ses petites affaires aux toilettes. Il appelle donc sa mère pour qu’elle vienne essuyer son auguste petit derrière. Mais personne ne lui répond. Il a beau crier, s’égosiller, s’époumoner : personne ne lui répond. Personne ne vient. Il est désormais seul au monde. Seul ? Une voix s’élève du fond de la cuvette. La voix, c’est celle de Charlotte, la belle, grosse et parfaite crotte que Pierre vient de faire. Entre l’excrément et l’enfant commence une longue période de cohabitation. Leurs nombreuses discussions se font tour à tour philosophiques, poétiques ou pragmatiques. Pierre profite également de ce temps qui lui est donné pour s’instruire, car il y a une bibliothèque très fournie dans ces toilettes. Grâce aux tomates cerises qui poussent très opportunément dans un coin, son estomac s’apaise. Une année s’écoule. Quand il s’ennuie, Pierre s’imagine « héros super » et s’entraîne pour devenir champion de karaté. Mais la Célèbre Attaque du Crapaud Agressif lui résiste. L’entraînement fini par payer mais avec une conséquence tout à fait inattendue…
Que dire de cette histoire tellement improbable ? Aviez-vous pensé, un jour, que vous rencontreriez un album où un petit garçon et sa crotte deviendraient les meilleur·es ami·es du monde ? Il fallait y penser à ce parcours initiatique qui se déroule intégralement au petit coin ! Avec beaucoup d’humour, un brin de cruauté, quelques brassées de tendresse et un maximum d’audace, Taï-Marc le Thanh déroule sous nos yeux médusés, non pas du papier toilette, mais quelques grandes étapes de vie : apprendre à lire, rêver à son avenir, se souvenir, prendre conscience de l’amitié, inventer une poésie, apprivoiser sa peur de la petite bête qui monte, qui monte… Joëlle Dreidemy illustre l’incongruité de la situation avec des touches d’humour, de sérieux, de courage, d’absurde aussi parfois. Le tout donne un album que je trouve assez génial. Parents, ne soyez pas choqué·es par ce petit Pierre qui tout au long de l’histoire restera les fesses à l’air. Peut-être que les grandes destinées ont eu besoin d’un temps d’introspection plus ou moins long dans ce lieu d’intimité. J’espère que vous céderez à la déroutante sagesse de cet ouvrage. Pour l’avoir lu à plusieurs enfants, j’ai été très amusée par leur stupéfaction, leur moue dubitative et leurs éclats de rire. Il n’y a pas d’âge, pas de lieu, pas de bon moment pour s’initier à la philosophie. Moralité, il y a un principe de vie (et de santé) à retenir : tant qu’on fait caca, tout va… Qu’on se le dise !
Armand doit s’acheter de nouveaux vêtements. Ses pulls, pantalons et chaussettes, Armand les adore car ils lui rappellent tellement de souvenirs. Mais ils sont devenus trop petits. Sa maman insiste et réussit enfin à l’emmener faire des courses vestimentaires. Mais le petit garçon ne trouve pas son compte dans ce grand magasin où la lumière est trop vive et où tous les pantalons sont identiques. Comprenant le désarroi de son fils, sa mère a soudain une brillante idée : si les nouveaux habits d’Armand l’attendaient dans une friperie ? Pour le petit garçon dont les yeux s’éclairent, une aventure s’annonce…
Dans la boutique imaginée par Esmé Planchon, la vendeuse ne saute pas derechef sur le petit client. Armand peut rencontrer à son rythme les vêtements sur les portants et, plus important, leur histoire. On découvre ainsi, au gré des illustrations lumineuses d’Héloïse Solt, des anecdotes à propos d’un pull blanc, d’un ciré jaune, d’un manteau multicolore et de chaussettes intrépides… Et voilà comment on offre aux enfants un album futé qui va à l’encontre de la société de consommation ! Si on cherche comment sensibiliser les enfants aux achats raisonnés, avec ce livre c’est réussi. Ce sympathique album ouvre doucement les consciences, auréolant les vêtements de seconde main de souvenirs précieux et d’aventures à venir.
Il y a un petit jardin coincé au milieu d’une zone commerciale. Il fait le bonheur de sa propriétaire. Pour la vieille femme, son jardin est au cœur de sa vie. Jour après jour, au fil des saisons, elle taille, bèche, sarcle et ne ménage pas son labeur pour pouvoir récolter ses fruits et légumes, ou juste profiter de ses fleurs. Pendant ce temps, des légumes calibrés sont livrés toute la journée dans le supermarché d’à côté. Et ce n’est pas tout : le petit lopin de terre attire les convoitises des promoteur·rices…
Le jardin de la mégère, c’est une parenthèse végétale et enchantée au milieu de la domination du béton. C’est aussi un écho d’un temps oublié, celui du temps jadis où tout ce que l’on consommait était la résultante de beaucoup de travail et de patience. Il fallait récolter pour tenir pendant la saison froide, et telle la fourmi de la fable, la vieille femme perpétue ce que ses ancêtres ont fait pendant toute leur vie. Elle travaille sans relâche, acceptant avec reconnaissance ce que la terre lui offre, même si c’est un peu biscornu. La fin de l’ouvrage nous montre que le béton est peu de chose face à la végétation. Quand cette dernière décide de reprendre ses droits, rien ne lui résiste, pas même les fantômes de grands parkings et autres magasins. Pour accompagner ce texte quasi militant de Chrystel Gaubert, on se promène dans les illustrations foisonnantes de Sébastien Boscus. Les tableaux se succèdent, contrastés, parfois avec le doux parfum d’antan et la musique des bocaux qui tintent sur les étagères. Y repèrerez-vous la mégère, qui volète de page en page ? Le charme de cet album est parvenu jusqu’à moi, de même que son message chargé d’espoir. Voilà de quoi donner envie de jardiner. À moins que vous ne préfériez regarder voler les papillons…
Qu’est-ce que la vérité ? Peut-être est-elle comme un oiseau aux ailes puissantes ou comme une graine fertile… Ou comme une étoile qui brille envers et contre tout le noir envahissant. Au fil du livre, les métaphores défilent, toutes plus imagées les unes que les autres. Cela en fait des illustrations de ce que peut être la vérité. Mais au fait, à qui s’adresse tout ceci ?
Andrea Farotto ouvre le dialogue autour d’une épineuse définition. Car il y a eu un larcin gourmand dans un frigo, et le père de famille est bien en peine d’amener le coupable à avouer son crime de gourmandise. Les illustrations d’Anna Pirolli pour décrire la vérité et le mensonge sont tellement parlantes que je me demande si on ne pourrait pas s’amuser à poursuivre l’inventaire. Je suis certaine que les enfants auraient beaucoup d’imagination pour trouver comment parler de la vérité avec leurs propres mots. Entre philosophie et poésie, le message de cet album est abordé avec une touchante, originale et percutante évidence.
Deux lapins vivent au bord d’un étang. L’un peint durant la journée, l’autre dès que la nuit est tombée. Pour ces deux observateurs, la vie s’écoule paisiblement au gré de touches de couleur et de lumière changeante. Les clapotis de l’eau, le bruissement des feuilles, le doux hululement d’une chouette les rendent heureux dans cette bulle paisible. Jour après jour, ils peignent inlassablement. Pourtant, un matin, un nuage noir s’installe juste au-dessus de leur étang. D’où vient-il ? Et pourquoi perturber ainsi la quiétude des lieux ? Décidés à comprendre son origine, les deux lapins vont partir en expédition, faisant équipe pour élucider ce mystère.
Au texte poétique et métaphorique répondent des illustrations au charme incomparable. Comment résister aux pinceaux de Stéphane Poulin ? Les mots de Simon Priem sont de ceux qui peuvent rencontrer les lecteurs et lectrices à différents âges. Chacun·e y percevra quelque chose : les enfants s’émerveilleront certainement de l’imagination conjuguée à un joli grain de fantaisie. Les plus grand·es auront leurs propres interprétations sur l’origine de ce nuage qui débarque soudainement dans une vie paisible. En réponse au chamboulement, la nécessité de l’amitié et de la solidarité apparaît. L’hommage à l’art est vibrant. Les enfants pourront percevoir que quand le ciel envoie des nuages, il peut être nécessaire de s’adapter. Ils apprendront également que les changements peuvent receler quelque chose de positif. Alors, pour dépasser les épreuves que la vie peut mettre dans le ciel ou sur nos chemins, quoi de plus beau que le message de ces adorables lapins peintres ?
Ma vie avec Charlotte![]() ![]() Texte de Taï-Marc Le Thanh, illustré par Joëlle Dreidemy Sarbacane 16,50 € 190×290 mm, 60 pages, imprimé en France chez un imprimeur éco-responsable, 2022. Achetez ce livre* via LesLibraires.fr, LaLibrairie.com ou Place des libraires. |
Armand et les histoires de vêtements![]() ![]() Texte d’Esmé Planchon, illustré par Héloïse Solt Glénat jeunesse 16,50 €, 280×240 mm, 40 pages, imprimé en Roumanie chez un imprimeur éco-responsable, 2022. Achetez ce livre* via LesLibraires.fr, LaLibrairie.com ou Place des libraires. |
Le jardin de la mégère![]() ![]() Texte de Chrystel Gaubert, illustré par Sébastien Boscus Éditions Chants d’orties, dans la collection Les coquelicots sauvages 16 €, 280×250 mm, 32 pages, imprimé en 2022. Achetez ce livre* via LesLibraires.fr, LaLibrairie.com ou Place des libraires. |
La vérité est comme un oiseau![]() ![]() Texte d’Andrea Farotto, illustré par Anna Pirolli Amaterra 14,90 €, 250×320 mm, 26 pages, imprimé en Union Européenne, 2022. Achetez ce livre* via LesLibraires.fr, LaLibrairie.com ou Place des libraires. |
Les lapins peintres![]() ![]() Texte de Simon Priem, illustré par Stéphane Poulin Sarbacane 16,50 €, 250×340 mm, 25 pages, imprimé en France chez un imprimeur éco-responsable, 2022. Achetez ce livre* via LesLibraires.fr, LaLibrairie.com ou Place des libraires. |

Elle aime l’océan, les chats, le chocolat et lire depuis qu’elle a ouvert les yeux. Son confident est un certain lapin blanc. Des livres au petit déjeuner, au déjeuner, au goûter, au dîner : elle n’est jamais rassasiée !









Obligé, je vais me procurer Ma vie avec Charlotte ! Mes filles et moi-même allons être bidonnées !