Le quotidien est marqué par des lisières impalpables : on parle de « frontière » entre le rêve et la réalité, de « passage » de l’enfance à l’âge adulte ou encore des confins de l’imagination et du possible. Aujourd’hui, je vous présente quatre livres qui abordent chacun ces limites, en les interrogeant ou en en repoussant les bordures.
Tchouang fait un bien joli rêve, celui d’être un papillon qui volette paisiblement de-ci de-là. Mais brusquement une pensée surgit et le réveille d’un coup : si c’était l’inverse ? S’il était lui-même un papillon qui rêve qu’il est Tchouang ?
La jolie collection Philonimo, qui tend à rendre accessible à toutes et tous les pensées de grands philosophes, s’agrandit avec un nouveau tome autour d’un des textes les plus connus de Tchouang-Tseu (l’un des grands sages taoïstes, dont la pensée a influencé une partie du bouddhisme chinois).
Sous forme d’une courte fable, Le papillon de Tchouang-Tseu traite avec peu de mots de la frontière parfois ténue entre le songe et la réalité. Répondant avec délicatesse au texte, les gravures épurées de Raphaëlle Enjary transmettent toute la légèreté du vol insouciant du lépidoptère, mais aussi la fragilité et l’état d’entre-deux dans lequel est plongé Tchouang.
Un petit livre précieux, dont la parabole laisse bien songeur·se…
Au beau milieu de la nuit, l’ours Aurèle est réveillé en urgence par la doctoresse de l’hôpital. Lolotte, une des jeunes patientes, ne va vraiment pas bien. Sans hésiter, il enfile son costume de clown, devenant alors le fameux Docteur Rire qui apporte un peu de bonheur aux enfants hospitalisé·es. Mais le verdict semble cette fois sans appel : seule une algue bleue très rare peut sauver la petite malade… Accompagné de son ami Rodolphe (un renne grincheux et bricoleur) Aurèle va se lancer dans un voyage marqué par les rebondissements et les rencontres, pour tenter de trouver le précieux sésame qui guérira Lolotte.
Au travers de cette aventure, l’autrice nous sensibilise au travail des comédiens-clowns, notamment ceux de l’association Le Rire Médecin. On se rend immédiatement compte de l’attachement qu’Aurèle porte au rôle qu’il tient auprès des jeunes malades : celui d’alléger un peu le fardeau de leur hospitalisation par l’amusement et les sourires. Durant le long périple qui le mènera au bord de l’océan, là où pousse la rarissime algue, il ne démord pas de son optimisme et de sa générosité. Son binôme est quant à lui plus réservé et ronchon, tout en étant sensible à la cause défendue par Docteur Rire. La preuve, Rodolphe accepte (presque) sans rechigner d’utiliser sa dernière super invention, une machine incroyable qui permet de rouler, naviguer et même voler ! Bon, elle n’est pas tout à fait finie et le chemin se révèle plus ardu que prévu, mais comme on dit « à cœur vaillant, rien d’impossible » !
J’ai beaucoup aimé les illustrations très travaillées de Vanessa Hié (réalisées à partir de découpages, de collages et de peinture). Les paysages semblent tout droit sortis d’estampes traditionnelles japonaises, les couleurs sont flamboyantes, presque crépusculaires et les personnages possèdent un charme unique.
J’ai eu un coup de cœur pour Docteur Rire,, qui aborde le sujet délicat de la maladie infantile par les prismes de la poésie, de l’amitié et de l’aventure.
Au rythme des heures et des saisons, une petite fille partage les moments de bonheur simple qu’elle grappille un peu chaque jour. Comme boire une tasse de chocolat chaud, partir en fou rire dans les feuilles d’automne, ou encore regarder la pluie bien au chaud derrière la fenêtre de sa chambre…
C’est sûrement le bonheur est un album à la fois très simple et très beau, à l’image du message qu’il transmet : celui de profiter des petits instants heureux qui surviennent par touche. L’héroïne a bien compris cela, et embrasse son enfance en en appréciant chaque détail. Elle profite de cet âge paisible pour rêver et s’amuser en compagnie de son ami le chat. Qu’elle soit dedans ou dehors, qu’il pleuve ou que les rayons du soleil lui chatouillent le visage, elle a conscience de la magie de chaque moment. Pas besoin de biens matériels en opulence ou d’une foule d’ami·es : ici il s’agit d’une ode aux ravissements universels, en tête à tête avec elle-même et la nature.
La beauté des couleurs du livre évoque celle des couchers de soleil d’été, respire l’insouciance et le bonheur. J’ai plongé tête la première dans ce livre qui se savoure comme un bonbon, et même comme une madeleine de Proust.
Face à la mer et bercé par le bruit des vagues, M se laisse submerger par ses pensées et ses émotions. Colère, mélancolie et espoir se mêlent au ressac, des questions éclosent en lui et des souvenirs ressurgissent. À l’orée de l’adolescence, il se sent perdu et se prend à imaginer qu’un autre garçon se tient de l’autre côté de l’étendue d’eau salée, se demandant alors qu’elle peut bien être sa vie.
Conte onirique et magnétique, M comme la mer tisse une résille autour des sentiments aussi contradictoires que puissants que l’on peut ressentir lorsque l’on quitte l’enfance. Sans attaquer ce sujet de front ou avec de gros sabots, Joanna Concejo fait au contraire preuve de beaucoup de grâce. Le texte est tout en subtilité, et décrit à demi-mot la difficulté que l’on rencontre à exprimer nos troubles. Ses illustrations sont à couper le souffle : j’avais déjà eu un énorme coup de cœur pour son travail dans Sénégal, mais là j’ai été encore plus transportée car l’écriture et les dessins se répondent en symbiose. L’autrice parvient à capter l’essence de cette période de questionnement et de flottement qu’est l’adolescence. La mer devient le miroir du tourbillon dans lequel M est plongé, personnifie ce qu’il ne parvient pas à extérioriser. Comme on sait peu de choses de lui, mis à part son initiale et quelques bribes de son passé, on peut facilement s’identifier à lui, transposer nos propres états d’âme entre ces lignes.
M comme la mer est un ouvrage nébuleux, dont la lecture m’a habitée longtemps après que j’en ai eu fini la lecture.
Le papillon de Tchouang-Tseu![]() Texte d’Alice Brière-Haquet, illustré par Raphaëlle EnjaryÉditions 3œil dans la collection Philonimo 9 €, 115×115 mm, 24 pages, imprimé en Lettonie, 2021. Achetez ce livre* via LesLibraires.fr, LaLibrairie.com ou Place des libraires. |
Docteur Rire Texte de Laurence Gillot, illustré par Vanessa HiéL’étagère du bas 15 €, 245×305 mm, 40 pages, imprimé en Union européenne, 2021. Achetez ce livre* via LesLibraires.fr, LaLibrairie.com ou Place des libraires. |
C’est sûrement le bonheur Texte de Stéphanie Demasse-Pottier, illustré par Margot OthatsAlbin Michel jeunesse 15 €, 240×200 mm, 32 pages, imprimé en Italie, 2021. Achetez ce livre* via LesLibraires.fr, LaLibrairie.com ou Place des libraires. |
M comme la Mer![]() de Joanna Concejo (traduit du polonais par Margot Carlier) Format 19,90 €, 220×291 mm, 48 pages, lieu d’impression non indiqué, 2021. Achetez ce livre* via LesLibraires.fr, LaLibrairie.com ou Place des libraires. |

Approche de la trentaine, et en a profité pour perfectionner ces petites choses si importantes qui font un tout. Vivre les livres, dessiner et créer des trucs, pour relier le dehors au dedans. Aime la nature, les histoires qui donnent espoir, celles aux allures de vieux grimoires, les BD hypersensibles et les images colorées.
Se retrouve dans le travail de Tarmasz, de Tayou Matsumoto, de Bretch Evens.






Texte d’Alice Brière-Haquet, illustré par Raphaëlle Enjary
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