Aujourd’hui, je vous invite à découvrir trois albums forts sur les volatiles. Dans l’un, ils sont synonymes d’espoir, dans les deux autres, il faut s’en méfier.
Aujourd’hui est un grand jour, le roi va traverser la ville. Mais, ses sujet·tes ne doivent en aucun cas le voir. Tous·tes sont tenu·es de se coucher face contre terre, les mains devant les yeux pour ne pas l’apercevoir ni croiser son regard. Tout le monde obéit. Tous·tes sauf un homme. Un homme resté debout pour écouter un oiseau chanter. Il paiera le prix fort de sa désobéissance.
Avec un extrait du Discours sur la servitude volontaire de La Boétie en exergue, nul doute que le texte de Christian Merveille s’annonçait fort. Et il l’est. L’homme resté debout, la tête haute, le regard vers le ciel et les oreilles grandes ouvertes, concentré sur le chant de l’oiseau a désobéi, au règlement formel, mais complètement absurde, qui interdit à quiconque de rester debout au passage du roi. Il est ainsi arrêté puis jugé arbitrairement. Son seul crime : avoir écouté un oiseau chanter. Sa sentence : incarcéré à vie. Le temps passe. On lui crève les yeux pour avoir regardé l’oiseau depuis les barreaux de sa cellule, son seul motif d’espérance. Comme cela ne suffit pas, on lui perce les tympans pour qu’il ne puisse plus profiter de son chant. Désormais sourd et aveugle, l’homme tente de se souvenir. Le peu de notes restées en mémoire l’aident à ne pas totalement perdre espoir. Un jour, le roi meurt. Les prisonniers sont libérés… Oubliées la rondeur, les couleurs et l’espièglerie des albums qui ont déjà fait le succès de Valeria Docampo — artiste phare des éditions Alice jeunesse —, ici, place aux tons ocres, gris et rouges et aux silhouettes anguleuses et tout en longueur pour accentuer la froideur, la rigidité et le caractère arbitraire des lois du royaume.
L’album tout en hauteur, à l’instar de la tour du roi, des chapeaux des gardes et du juge, des barreaux de prison, ajoute au caractère austère de l’histoire contée. Seul·es les oiseaux et la végétation, éminemment symboliques là encore, apportent la dose d’espérance nécessaire. Espoir également contenu dans les paroles de l’homme qui jamais ne cède même lorsqu’on lui ôte la vue et l’ouïe. Le texte, rythmé et poétique, atténue la violence des actes commis par les bourreaux sans pour autant en occulter la barbarie propre aux dictatures. Bien que l’histoire prenne place dans un lieu et un temps imaginaires et intemporels, l’album, lu aux plus jeunes, invitera nécessairement à la réflexion. Un débat pourra alors s’ouvrir sur des thèmes toujours d’actualité comme la justice, la tyrannie, la résistance, etc. Enfin, sous ses allures de fable philosophique, l’album demeure profond, puissant, émouvant, triste également, mais infiniment lumineux. Un album réussi et exceptionnel qui a reçu le soutien d’Amnesty International. Énorme coup de cœur.
Dans une vallée tranquille, un matin d’automne, un corbeau tournoie au-dessus d’un chêne. Charmés·e et intrigué·es par cet inconnu noir de jais, de nombreux jeunes oiseaux l’approchent. L’oiseau aux plumes noires tente de les séduire en les invitant à reproduire son croassement. Le charme opère et tous et toutes voulant le satisfaire s’y essaient. Tant et si bien que, dès le lendemain, plus aucun·e ne chante, mais croasse. Le jour suivant, l’opération séduction menée par le sinistre volatile reprend son cours, et désormais, c’est à la couleur du plumage que le corbeau s’attaque. Dès lors, tous les oiseaux devront se couvrir de plumes noires pour plaire au nouveau venu. Mais les parents mettent en garde leur progéniture : le corbeau est un oiseau de malheur. Les plus jeunes se laisseront-iels berner par les paroles de celui qui a élu domicile dans le chêne ?
À travers Le miroir aux alouettes, l’auteur propose une fable sur la diversité et le droit à la différence. Mais plus subtilement encore, il établit, en filigrane, une analogie avec les mécanismes insidieux propres à la mise en place des systèmes totalitaires. En effet, le corbeau, oiseau de mauvais augure semant la discorde, vient saper l’harmonie qui régnait dans la vallée. Désormais, seuls conformisme, manipulation, délation et rejet ont le droit de cité. Fort heureusement, un second corvidé renversera le corbeau en place et fera l’éloge de la diversité pour rappeler à chacun·e l’importance d’être soi-même dans toute sa beauté et toute sa différence. L’ensemble est magnifiquement rendu par des illustrations d’une extrême finesse et poésie, rappelant les dessins naturalistes dans la grande tradition des vélins du Jardin des Plantes ou encore les motifs toile de Jouy. La typographie n’est, elle aussi, pas en reste pour mettre en valeur les dialogues entre les volatiles et parfaire la beauté de l’album. Superbe !
Lasse de sa solitude dans un grenier, une cage part à la recherche d’un ami au sein de la forêt. Elle use d’artifices, comme se peindre en doré, réparer ses barreaux ou encore raconter des histoires, pour attirer les oiseaux, en vain. Seul un petit volatile, pris de compassion et grelottant l’hiver arrivant, se laisse attendrir et rejoint la cage. Bien vite, l’oiseau regrette cet enfermement, désirant déployer à nouveau ses ailes en dehors de la cage. Mais sa geôlière ne l’entend pas de cette oreille… L’oiseau, recouvrera-t-il sa liberté ?
Quel bel album pour aborder la question de la liberté et de la nécessité d’être soi-même pour s’épanouir. Une liberté entravée ici par le discours mielleux de la cage personnifiée, parée des meilleures intentions, mais qui n’en reste pas moins manipulateur. L’oiseau appâté par la cage regrette vite l’azur du ciel et le vent dans ses ailes. Il apprend à ses dépens qu’il vaut mieux vivre en liberté plutôt que dans une cage dorée. L’amitié qui aurait pu se nouer entre la cage et l’oiseau se transforme alors en celle d’un couple bourreau/victime. Mais nul ne peut contraindre l’autre à aller contre sa nature. Là aussi, la cage finira par l’apprendre à son détriment. Les illustrations, réalisées aux feutres à alcool, ajoutent une légèreté et une simplicité nécessaires pour aborder le thème majeur de la liberté. La prose, poétique à souhait, où nombre de rythmes ternaires assurent la musicalité du texte — pour se faire l’écho des pépiements qui se sont tus —, se veut forte et résonne longtemps après sa première lecture. Ainsi, les paroles de la chanson de Pierre Perret nous reviennent en mémoire : « Ouvrez, ouvrez la cage aux oiseaux
Regardez-les s’envoler, c’est beau
Les enfants, si vous voyez
Des petits oiseaux prisonniers
Ouvrez-leur la porte vers la liberté » ou encore celles de Barbara dans L’Aigle Noir par lesquelles débute l’histoire : « Un matin ou peut-être une nuit ». L’appel de la liberté est plus fort que tout, ne laissez personne vous empêcher de voler de vos propres ailes !
L’homme qui écoutait chanter l’oiseau![]() Texte de Christian Merveille, illustré par Valeria DocampoAlice jeunesse 16 €, 203×312 mm, 40 pages, imprimé en Belgique, 2024. Achetez ce livre* via LesLibraires.fr, LaLibrairie.com ou Place des libraires. |
Le miroir aux alouettes![]() Texte de Christos, illustré par Virginie RapiatBalivernes 15 €, 245×284 mm, 32 pages, imprimé en République tchèque, 2024. Achetez ce livre* via LesLibraires.fr, LaLibrairie.com ou Place des libraires. |
Un oiseau dans le vent![]() Texte de Frédérique Elbaz, illustré par Marjorie BéalD’eux 19 €, 205×255 mm, 40 pages, imprimé en Chine, 2024. Achetez ce livre* via LesLibraires.fr ou Place des libraires. |

Les pieds sur terre et la tête dans les nuages, Laetitia est une éternelle rêveuse qui partage sa vie entre la terre et la mer. Bien que tombée dans la marmite aux mots dès l’enfance, ce n’est que sur le tard qu’elle se découvre une passion pour la Littérature jeunesse avec un L majuscule et collectionne depuis lors les albums qui font la part belle à l’imagination et font l’éloge des mots.




Texte de Christian Merveille, illustré par Valeria Docampo