On voudrait pouvoir protéger les enfants des inégalités et des catastrophes de ce monde, mais iels vivent malheureusement en plein dedans. La littérature jeunesse peut être un moyen d’aborder ces sujets avec sérieux tout en mettant en avant la lutte joyeuse et collective, car il n’est jamais trop tôt pour goûter la révolution. Exemples en albums !
Deux cordonnier·ères et leurs sept filles vivent au cœur de la forêt. Salarié·es dans une usine de fabrication de chaussures, le père et la mère sont licencié·es du jour au lendemain après vingt ans de bons et loyaux services. Lorsqu’elle apprend la nouvelle, Poucette, la plus jeune des filles, décide d’agir. Cela fait des années qu’elle lit consciencieusement les grand·es penseur·euses de notre temps : Karl Marx, Silvia Federici, Bernard Friot ou encore Voltairine de Cleyre. Son esprit affûté par tous ces textes voit clair dans les rouages qui ont mené au licenciement de ses parents : le patron capitaliste de l’entreprise ne voulait plus s’encombrer de deux travailleur·euses considéré·es comme trop vieux et vieilles, trop lent·es. Une seule solution pour remédier à cette terrible injustice : la révolution ! Poucette harangue ses sœurs par un discours des plus euphorisants et les voilà en route vers l’usine…
Quel album réjouissant ! Avec La Petite Poucette et l’Ogre capitaliste, Loïc Sécheresse et Bandes détournées signent la réécriture de conte la plus subversive de l’année, intégralement illustrée à la plume et l’aquarelle. On pourrait voir ce livre comme un cours d’introduction très précoce au marxisme révolutionnaire, car tout y est : les lectures engagées, la mise en commun des idées mais surtout des biens et des récoltes (ici des bonbons), la reprise en main et la réappropriation des moyens de production, l’inversion des rapports de force et la chute du patron pas si puissant. Cette adaptation du Petit Poucet est même plus radicale que le marxisme originel puisqu’il met en avant des jeunes filles en action, instigatrices de la révolution. Or, Marx avait mis les femmes de côté dans ses réflexions (mais c’est un autre sujet). Les diatribes de Poucette sont toutes plus stimulantes les unes que les autres : « Camarades ! On vous exploite ! » ; « Pas de travail, pas d’argent, pas d’argent, pas de nourriture ! » ; « On ne fait pas la révolution le ventre vide ! » ; « Va-t’en, patron pourri ! » Et du patron, parlons-en. Représenté à travers l’imaginaire de l’ogre, c’est un énorme bonhomme postillonnant qui ne fait que hurler au-dessus de ses salarié·es (« On travaille avec le sourire ! ») et penser à tout l’argent qu’il est en train de gagner. L’une des illustrations rappelle d’ailleurs la scène du lit dans le film La Folie des grandeurs : « Il est l’or monseignor » devient ici « De l’argent, du bon argent ! Il m’en faut plus ! » Cet album est donc une petite rareté dans le paysage littéraire jeunesse. S’il ne plaira certainement pas à tout le monde, on ne peut que saluer l’auteur et sa maison d’édition de s’être adressé·es à « tous les marxistes, à partir de 4 ans ».
C’est à cause d’un « Plouf ! », puis de nombreux autres accompagnés de « Crac ! » et de « Splash ! » que la vie de la famille Ours se retrouve sens dessus dessous ! Car la banquise qui fond, c’est sacrément mauvais signe pour des ours·es polaires. Les scientifiques ont beau venir voir de leurs propres yeux les dégâts « très graves », personne ne les écoute et la fonte continue. Pour Petite Ourse et sa famille, plus le choix : il faut partir. Après avoir dérivé sur un minuscule bout de glace, les voilà qui débarquent en Bretagne chez Eugénie et sa coiffe bigoudène. Les ours·es y trouvent un refuge et une communauté joyeuse. De quoi puiser la force nécessaire pour envoyer paître les avares égoïstes de ce monde !
Avec Baratchik Poutrak, Sylvain Levey et Lionel Tarchala nous parlent des conséquences désastreuses du réchauffement climatique lié aux actions humaines sur le monde animal. Alors que les ours·es voient leur lieu de vie fondre sous leurs yeux, des politicien·nes viennent se faire filmer sur la banquise pour entretenir leur image, des touristes se réjouissent d’avoir immortalisé la chute d’un bout de banquise sur une vidéo, des hommes et femmes d’affaires se préparent à capitaliser sur la montée des eaux. Mais les auteurs vont plus loin et abordent la question des réfugié·es climatiques et de l’accueil qui doit leur être réservé. Eugénie la Bretonne a créé un refuge pour les animaux déplacés. Alors qu’un panda roux, une baleine bleue, un poisson-lune, et j’en passe, vivent en harmonie, le voisinage se méfie, se plaint de l’initiative d’Eugénie. Mais cela n’empêche pas la troupe de créer un mode de vie plus raisonné, basé sur la sobriété et la mise en commun des fruits de la production : « Ici, rien ne se perd, rien ne se jette, et on réfléchit avant d’acheter quelque chose. » Le dénouement de l’histoire teste ces principes avec humour, mettant en avant l’hypocrisie d’un monde complètement déconnecté des réalités. Le texte est engagé sans être moralisateur, les illustrations bleutées donnent vie à toutes les émotions des un·es et des autres, de la colère à la joie, en passant par l’inquiétude. Et si vous voulez savoir ce que signifie « baratchik poutrak », il faudra lire l’album !
La Petite Poucette et l’ogre capitaliste![]() ![]() Texte de Bandes détournées, illustré par Loïc Sécheresse Bandes détournées 17 €, 208 x 280 mm, 44 pages, imprimé en France, 2024. Achetez ce livre* via LesLibraires.fr, LaLibrairie.com ou Place des libraires. |
Baratchik Poutrak Texte de Sylvain Levey, illustré par Lionel TarchalaLes Éditions des Éléphants 15 €, 211 x 286 mm, 40 pages, imprimé en Slovaquie chez un imprimeur écoresponsable, 2024. Achetez ce livre* via LesLibraires.fr, LaLibrairie.com ou Place des libraires. |

Aime tellement parler des livres qu’elle en a fait son métier et son hobby ! Libraire généraliste la semaine, Manon écrit pour plusieurs médias le week-end et monte sur des volcans endormis en Auvergne dès qu’il lui reste cinq minutes.




