Le saviez-vous ? Pas besoin de pouces opposables pour savoir manier les pinceaux ! Les héro·ïnes à quatre pattes du jour en sont la preuve. Rencontre au sommet avec trois chien·nes artistes : Nickel, Ecoline et Van Dog.
Dans la famille de Nickel le teckel, il n’y en a que pour la performance sportive. Contrairement à lui, ses trois frères sont de vrais champions et leur appartement parisien est rempli de coupes, trophées et autres photographies mettant en avant le physique d’athlète de la fratrie. Nickel, lui, a plutôt l’aspect d’une saucisse et l’esprit d’un poète. Sa passion cachée, ce qui le fait frissonner, c’est l’art. L’inspiration, il la trouve lors des promenades au parc, dans une plume, une châtaigne, des aiguilles de pin ou des feuilles de bambou. Bien décidé à vivre son rêve bohème et à rejoindre un groupe d’artistes croisé au parc, Nickel met au point un plan d’évasion.
Juliette Lagrange nous avait déjà régalé·es de ses planches parisiennes dans les albums Hulotte (chroniqué ici) et Hulotte et Léon, mais on ne s’en lasse pas ! Les toits de zinc, les cheminées, les coupoles, les cafés du coin, les grandes verrières des ateliers d’artiste, les îlots de végétation… Tout cela est sublimé par les aquarelles de l’illustratrice et notamment par ses jeux d’ombre et de lumière parfaitement mis en valeur grâce au format à l’italienne de l’album (long comme une saucisse et comme un teckel !).
L’histoire de Nickel, c’est lui-même qui la raconte avec un ton très dramatique et grandiloquent : au milieu d’une famille qui ne comprend pas son art, il se sent misérable. Son vocabulaire est précis et soutenu, car, même s’il rêve de s’encanailler avec des artistes qui transpirent la liberté, Nickel est un chien de la bonne société ! Et quand on a été élevé dans les convenances et les bonnes manières, pas simple d’oser désobéir. Nickel met finalement sa rigueur et son pragmatisme au service de ses ambitions artistiques et rejoint un atelier où pinceaux, toiles, peintures et chevalets ne semblaient attendre que lui. L’occasion d’enfin embrasser sa nature profonde et, qui sait, de l’assumer au grand jour !
Ecoline a grandi à la campagne, dans une ferme. Son père, lui-même descendant d’une lignée de chien·nes de garde, souhaite que sa fille suive son exemple. Mais loin de répondre aux attentes paternelles, la jeune chienne n’en fait qu’à sa tête, rêvasse, s’amuse et se prend de passion pour la peinture. C’en est trop pour son père qui, après la dernière étourderie de sa fille, décide de la bannir du domaine. Ecoline part alors pour Paris où elle pense pouvoir enfin vivre son destin d’artiste. Mais il n’y a malheureusement que peu de place pour l’insouciance dans les rues de la capitale où rôde Fédor, le terrifiant bouvier policier…
Cette bande dessinée de Stephen Desberg et Teresa Martinez nous embarque dans le Paris de la fin du XIXe siècle, juste avant l’Exposition universelle de 1889. La ville est en ébullition, les grandes constructions se multiplient. Au milieu de tout ce bazar, les animaux mènent une vie clandestine dans les appartements abandonnés, sous les ponts ou même dans les sous-sols du Moulin Rouge. Ecoline, l’héroïne canine éponyme de ce livre va y faire deux rencontres déterminantes : Musette, la chatte performeuse burlesque, et Raoul, le pigeon coureur de jupons. C’est accompagnée de ses deux ami·es qu’elle va tenter de mettre fin à la tyrannie de Fédor,
tout en explorant son talent pour la peinture. Pas facile de trouver sa place dans le mouvement impressionniste triomphant ! La jeune chienne a une tendance poussée à l’apitoiement et au désespoir qui rend cette drama queen en puissance très attachante. Ecoline est également l’occasion de découvrir les monuments parisiens les plus célèbres sous un autre jour : la tour Eiffel tout juste achevée à l’occasion de l’Exposition universelle ; le Sacré-Cœur en pleine construction, triste symbole du retour de l’ordre moral après les événements sanglants de la Commune ; le Moulin Rouge, flambant neuf à cette époque. Une aventure à la fois haletante et très mignonne qui parvient donc à s’inscrire dans un contexte historique fascinant joliment mis en image par l’illustratrice. On peut même y trouver des hommages picturaux à Van Gogh, Mucha ou Monet.
Par une belle matinée ensoleillée, Van Dog décide d’enfourcher son vélo, son matériel sous le bras, pour aller peindre en pleine nature. La journée débute le plus calmement du monde au son des ” cui-cui “, ” bzzz “, ” crii crii crii ” et autres ” rou-rou ” des animaux. Mais au fil des heures, l’emplacement choisi par l’artiste semble attirer de plus en plus de passages, de discussions bruyantes et d’étrangetés. C’est ainsi que défilent devant Van Dog un ver de terre esthète, une grue en retard, un chevalier autoritaire, Godzilla en route vers Tokyo, une araignée bavarde, des extraterrestres perplexes et King Kong ému aux larmes face à la beauté de la nature. Le peintre parviendra-t-il à terminer son chef-d’œuvre malgré toute cette agitation ?
À la lecture de cet album, on ne peut s’empêcher d’imaginer les discussions qui ont certainement eu lieu entre Mikołaj Pa et Gosia Herba. À quel moment de la conversation l’idée de faire apparaître Godzilla et King Kong a-t-elle germé ? On ne le saura pas, mais le résultat est superbe et délicieusement surprenant ! Voilà un livre qui se lit et se relit, dont on tourne les pages dans tous les sens pour comprendre d’où peut bien sortir tel ou tel animal que nous n’avions pas remarqué avant. Il fourmille de détails, de poésie et d’humour (et de fourmis, d’ailleurs). Au centre de ce joyeux chahut, Van Dog est imperturbable, concentré, visiblement très inspiré, on oublierait presque que c’est bien lui le héros du livre ! Cet ouvrage plein de fantaisie peut évidemment se lire comme une histoire classique, mais il peut aussi être prétexte à un jeu de cherche et trouve ou même être utilisé comme un imagier. Pour les plus féru·es de références artistiques, les pages de garde sont l’occasion de tester ses connaissances. Gosia Herba y a reproduit, à sa sauce, des œuvres phares de l’histoire de l’art qu’elle a peuplées d’insectes en tout genre. C’est vraiment très drôle (et un peu frustrant quand on ne reconnaît pas tous les tableaux…). Bref, un cocktail parfaitement dosé qui donne à Van Dog tout le potentiel pour devenir un classique du rayon albums en librairie !
Nickel le teckel![]() de Juliette LagrangeAlbin Michel Jeunesse 13,90 €, 303×203 mm, 40 pages, imprimé en Lettonie, 2022. Achetez ce livre* via LesLibraires.fr, LaLibrairie.com ou Place des libraires. |
Ecoline![]() ![]() Scénario de Stephen Desberg, dessins de Teresa Martinez Bamboo, dans la collection Grand Angle 9,99 €, 222×298 mm, 72 pages, imprimé en France chez un imprimeur écoresponsable, 2024. Achetez ce livre* via LesLibraires.fr, LaLibrairie.com ou Place des libraires. |
Van Dog![]() Texte de Mikołaj Pa (traduit du Polonais par Nadja Belhadj), illustré par Gosia HerbaSaltimbanque 15,90 €, 272×327 mm, 56 pages, imprimé en Chine, 2023. Achetez ce livre* via LesLibraires.fr, LaLibrairie.com ou Place des libraires. |

Aime tellement parler des livres qu’elle en a fait son métier et son hobby ! Libraire généraliste la semaine, Manon écrit pour plusieurs médias le week-end et monte sur des volcans endormis en Auvergne dès qu’il lui reste cinq minutes.




de Juliette Lagrange