- Aujourd’hui, je vous emmène voir les corps dans tous leurs états avec Ce qui fait battre nos cœurs, de Florence Hinckel, et 16 nuances de première fois !
Esteban et sa petite sœur Sofia vivent avec leur mère dans la banlieue pauvre de Paris. Quand on découvre que Sofia a une malformation cardiaque, on lui greffe un cœur artificiel bon marché, un « cœur Sécu », faute d’argent pour lui en payer un de bonne qualité. Il faut dire que la société Organic, qui possède le monopole des organes artificiels en France, n’est pas du genre à faire de cadeau… Alors, quand le cœur de Sofia, qui a de plus en plus de ratés, n’est plus en état d’assurer sa survie, Esteban prend une décision folle. Elle l’entraînera sur les routes aux côtés de Leila, la fille à 92 % artificielle, Noah, le fils du fondateur d’Organic, et de Maria, passionnée de biomécatronique qui s’est fabriqué, tranquille, son propre bras.
Il y a des livres jeunesse qui posent des problèmes de société et leur apportent des réponses toutes faites, en simplifiant à l’extrême, voire en caricaturant. Ce qui fait battre nos cœurs ne fait pas ça. Ce qui fait battre nos cœurs pose des questions et les laisse sans réponse. À la fin de la lecture, on est face à un gouffre, un gouffre qu’on doit remplir nous-mêmes, lectrices et lecteurs, avec nos propres doutes, interrogations, idées, peurs. C’est la grande force de ce roman : à travers un road-trip haletant dans une société qui pourrait être la nôtre avec quelques années d’avance, des personnages sincères et touchants comme Florence Hinckel sait si bien les faire et une intrigue magistrale (bien qu’un peu prévisible pour les amateur⋅rices, trop-plein d’indices oblige), elle nous amène à réfléchir sur des thèmes comme le transhumanisme, les inégalités, la robotique, l’intelligence artificielle… Ce monde qui pourrait être demain, ce sera aux adolescent⋅es d’aujourd’hui de le penser, de le construire. Et des romans comme celui-là nous y aident. La fin est particulièrement perturbante, car on s’attend à des réponses, à un changement… qui ne viennent pas. Tout en nuances, en troubles, en doutes et en interrogations, le roman est émaillé de témoignages et points de vue divers sur ce qui est en jeu dans la société dépeinte. L’écologiste, le⋅la politicien⋅ne… de débat à main armée en débats philosophiques, en vérité, il n’y a pas de réponse. Tout est bien trop compliqué, trop de domaines sont en jeu. Alors, que pouvons-nous faire ? Lire, réfléchir ? En refermant Ce qui fait battre nos cœurs, on est démuni⋅e, perdu⋅e, la tête pleine de questions sans réponse, pleine d’un fourmillement d’idées contradictoires. Malgré l’immense dimension réflexive du livre, il faut toutefois souligner l’importance de l’intrigue et des personnages, ces derniers représentant chacun une problématique, et qui, portant en eux cette réflexion, la rendent intéressante, attrayante. Ce roman est un très bon livre pour ados, à dévorer pas seulement pour sa portée réflexive mais pour le plaisir brut d’une écriture agréable, de personnages attachants et d’une intrigue palpitante.
Les corps s’entrechoquent, se bousculent, se dévorent et se trouvent, dans seize nouvelles écrites par seize auteur⋅rices différent⋅es sur la première fois. Seize points de vue, seize amant⋅es, parfois plus et parfois moins, pour dire le sexe aux adolescent⋅es.
Une sincérité troublante et beaucoup de justesse font de 16 nuances de première fois un roman sublime. Le sexe est raconté dans toute sa beauté et sa violence, aussi, parfois. La différence des expériences amène une mosaïque de façons de vivre ce moment, la première fois, fantasmé ou craint, espéré ou redouté. La poésie se mêle à la vérité nue, l’écriture est toujours d’une grande qualité, et permet de montrer la diversité des corps et des désirs, de normaliser ce dernier, de déculpabiliser. On aurait pu craindre un voyeurisme malsain, de la part d’adultes écrivant sur le sexe pour des adolescent⋅es, mais la distance nécessaire est toujours gardée, que ce soit à renfort d’humour, de poésie ou d’imaginaire. Les personnages nous « parlent », ils et elles sont réel⋅les, même dans un autre monde. Une véracité dans les mots et les gestes qui ne peut que séduire les lecteur⋅rices : 16 nuances de première fois est un roman excellent. Il ne faut pas se laisser rebuter par la préface un peu didactique et gênante, car les nouvelles sont dans un tout autre esprit, puissant, vrai, parfois doux, parfois brutal, parfois heureux ou décevant ou violent mais toujours, toujours vrai. Jamais de fausse pudeur, toujours beaucoup de sincérité, et des adolescent⋅es rugueux⋅euses, brodés d’aspérités et de doutes : roman érotique autant que pédagogique, 16 nuances de première fois remplit à merveille ses fonctions, en plus d’un style magnifique et de plumes diverses (on passe de l’humour vif et tendre de Clémentine Beauvais à la poésie grave d’Antoine Dole, à la prose sensible et décalée d’Axl Cendres). On a besoin de romans comme ça.
Ce qui fait battre nos cœurs![]() de Florence Hinckel Syros 17,95 €, 155 x 225 mm, 445 pages, lu sous format e-book, 2019. |
16 nuances de première fois![]() de Collectif (Clémentine Beauvais, Benoît Broyart, Hélène Rice, Arnaud Tiercelin, Antoine Dole, Emmanuelle Urien, Axl Cendres, Manu Causse, Rachel Corenblit, Cécile Chartre, Driss Lange, Taï-Marc Le Thanh, Gilles Abier, Sandrine Beau, Chrysostome Gourio et Séverine Vidal) Eyrolles, dans la collection Roman Eyrolles 14,90 €, 140 x 205 mm, 190 pages, imprimé en France, 2017. |

Jeune homme aimant la littérature jeunesse, les cartes Pokémon et les animés. Pour résumer son attachement à la lecture, il aime citer Stéphane Servant : « Les livres sont des terriers / Les livres sont des phares. Il y brûle de petits feux / Qui me tiennent le cœur au chaud / Quand il pleut sous mon toit. »

