Aujourd’hui je vous parle de deux contes abordant l’importante thématique du respect d’autrui, de l’égard et de l’écoute que l’on se doit de porter à toute chose et à tout être.
Dans le pays Grandnulpart se trouve le village de Petitnulpart, sur lequel veille le sage Neg Fey, dont le nom signifie Nègre Feuille (celui qui guérit par les plantes).
Isolé dans sa grotte, il ne voit pas l’homme coiffé d’un large chapeau de paille qui s’aventure dans le village en prononçant l’habituelle formule de politesse « Oné ». Mais les villageois et les villageoises, qui ne connaissent pas cet étranger, ne lui répondent pas l’attendu « Respé » et l’ignorent tout bonnement lorsqu’il leur demande du feu pour allumer sa pipe.
Malheur pour les habitants et les habitantes de Petitnulpart et Grandnulpart, car ce mystérieux inconnu est en réalité un esprit protecteur aux grands pouvoirs ! Habituellement bienveillant, il est à présent outré et blessé par cette impolitesse. Il lance alors une malédiction sur tout le pays : les hommes et femmes deviennent plus sauvages que le plus sauvage des animaux, et incroyablement bêtes, à l’image de leur orgueil.
Neg Fey se rend compte du désastre et tente de résonner l’esprit, qui lui lance alors un défi : avant la prochaine pleine lune, il doit lui rapporter trois lambis, les coquillages dorés d’Agoué, l’unique fleur de bambou existant dans tout Grandnulpart et la roche disésanfin. Si le sage échoue, le mauvais sort perdurera et tous et toutes resteront en proie aux ténèbres et à la folie.
Il va devoir faire appel au savoir ancestral dont il a hérité et surtout écouter son cœur et la voix de la nature pour mener à bien cette quête et ainsi sauver les sien·nes en lavant leur inhospitalité.
Neg Fey est le premier conte écrit de Jackson Thélémaque, auteur-compositeur habitué aux fables orales. Il y mêle sa langue maternelle, le créole haïtien, au français et crée un récit rythmé et dansant. Les passages en créole haïtien ne sont pas traduits mais sont très facilement compréhensibles grâce au reste du texte et surtout permettent de s’imprégner encore plus de l’ambiance magique qui y règne.
L’artiste Maya Mihindou sublime cette histoire de ses illustrations vibrantes et colorées, en y apportant une touche onirique.
Ce livre exprime avec simplicité le doute et la méfiance que l’on peut avoir face à un inconnu, les barrières que l’on dresse entre nous et l’autre. Jackson Thélémaque rappelle la tradition de l’hospitalité qui a tendance à tomber dans l’oubli et du respect que l’on doit à chacun·e.
Fausto est un petit bonhomme colérique et autoritaire, persuadé que tout lui appartient. Un beau jour il décide de s’en assurer en allant faire l’état de ses biens. La fleur, le mouton, l’arbre, le lac et jusqu’à la montagne, tous et toutes concèdent lui appartenir, sous la menace de terribles caprices. Car si Fausto se heurte à un refus, il tape du pied, crie et s’énerve jusqu’à obtenir ce qu’il veut.
Cependant, il rencontre une résistance sourde de la part de l’océan qui reste hermétique à ses simagrées tyranniques. Comment cette misérable étendue d’eau salée ose-t-elle lui tenir tête et mettre à mal son inventaire ? À lui, Fausto, à qui tout est dû, pour qui tout est acquit !
Il est bien décidé à donner une leçon à l’océan, aveuglé par sa rage et oubliant toute notion de bon sens.
Dans ce conte moderne, Oliver Jeffers traite du désir de possession, dévorant et absurde. Son personnage exige que chaque être ou chose qu’il croise lui appartienne sans distinction, en ne tenant absolument pas compte du libre arbitre.
Le destin de Fausto est scindé en deux parties distinctes, repérables aux couleurs employées : dans la première tout est sépia, excepté une touche éclatante incarnant le sceau de la domination de Fausto. Dès que celui-ci arrive sur l’océan, l’ambiance devient bleutée et plus froide, à l’image de l’indifférence tranquille de l’étendue saline.
Oliver Jeffers joue avec seulement quelques teintes et crée une mise en page aérée alternant des illustrations pleine page à des feuillets comptant uniquement du texte. Ses dessins au design rétro rappelant ceux des années 50 sont d’une incroyable beauté.
On y ressent la solitude englobant ce personnage coupé de tout amour par son despotisme, suivi par un silence soudain et lourd de sens clôturant l’histoire.
Il sera peut-être utile d’accompagner cette lecture pour les plus jeunes d’une explication et d’une discussion, car sa morale est écrite entre les lignes et laisse un sentiment très marquant qui peut déstabiliser.
Le destin de Fausto est un très beau livre qui rappelle que l’on ne peut pas tout s’approprier, encore moins avec la violence. Qu’il ne faut pas imposer ses volontés et surtout que la domination est loin, très loin de l’amour : l’un s’obtient par la force, l’autre se mérite. Un écho au passage du Petit Prince où le renard explique ce que signifie « apprivoiser ».
Neg Fey Texte de Jackson Thélémaque, illustré par Maya MihindouLa tête ailleurs 12 €, 150×210 cm, 32 pages, imprimé en France, 2020. |
Le destin de Fausto d’Oliver Jeffers (traduit de l’anglais par Isabel Finkenstaedt)Kaléidoscope 16 €, 184×258 cm, 96 pages, imprimé en Chine, 2020. |

Approche de la trentaine, et en a profité pour perfectionner ces petites choses si importantes qui font un tout. Vivre les livres, dessiner et créer des trucs, pour relier le dehors au dedans. Aime la nature, les histoires qui donnent espoir, celles aux allures de vieux grimoires, les BD hypersensibles et les images colorées.
Se retrouve dans le travail de Tarmasz, de Tayou Matsumoto, de Bretch Evens.

Texte de