Aujourd’hui je vous présente des livres poétiques et parfois un peu mystérieux, qui parlent de racines, de là d’où l’on vient et là où l’on va.
Que l’on soit un galet baroudeur, un fauve loin de chez lui, une plante carnivore câline, un souvenir vaporeux, ou bien un être humain en quête d’une terre d’accueil , on possède toutes et tous des origines et une histoire à raconter. Je vous invite à découvrir celles-ci à travers Tu étais où, avant ? Tigre, Avec Mona, Sénégal et enfin C’est quoi un réfugié ?
Quelque part, des pierres s’ennuient dans leur quotidien immobile. Mais un beau matin, un nouveau galet se retrouve au milieu d’elles. Son aspect les subjugue immédiatement : il est si rond, si lisse ! Il ne ressemble en rien aux autres roches du coin. Curieuses, elles lui demandent alors de leur raconter son histoire, un récit qui va les porter jusqu’au bout du monde. Ses aventures vont commencer au cœur d’une île mystérieuse protégée par des falaises de marbre noir, puis le plonger au fin fond des océans. Par la suite, il va être balloté par les vagues, pour finir échoué sur la plage. De là, c’est dans la poche de différentes personnes qu’il continue son chemin, ramassé au hasard des promenades pour être perdu par la suite, inlassablement.
Yvan Pommaux (auteur des séries John Chatterton et Marion Duval notamment), signe un album onirique et philosophique autour d’un galet, personnage pour le moins atypique. Dans Tu étais où, avant ? pas d’êtres vivants à proprement parler, mais uniquement des minéraux doués de pensées et d’émotions, spectateurs du temps qui passe. Alors que les pierres désœuvrées sont inertes, le galet lui est destiné à une vie mobile, mais marquée par l’errance et l’aléatoire. Car sa beauté attire le regard des humain·es, qui l’empoche pour le placer dans un aquarium, l’exposer dans une bibliothèque ou le cacher dans un coffret à bijoux. Mais toujours, il roule vers de nouvelles aventures, et raconte à qui veut bien l’entendre son incroyable et long périple, tel un conteur nomade. Avant de devenir ce petit galet brillant et solitaire, il faisait partie d’un tout. Caché au creux d’une puissante roche, puis d’une sculpture fauve réalisée par un artiste, il a ensuite été poli par les courants marins.
Les illustrations aux prédominances bleues et noires sont très douces et gracieuses, et rappellent l’univers hypnotisant du mouvement surréaliste, et plus particulièrement des tableaux de Magritte.
Tu étais où, avant ? est un livre contemplatif, au héros inhabituel dont l’histoire nous invite à réfléchir sur le passé de chaque chose, de la montagne la plus imposante au grain de sable le plus minuscule.
Joséphine est une vieille dame qui adore se promener dans la forêt enneigée. Un jour, voilà qu’elle tombe nez à nez avec un tigre, là, au beau milieu des bois de son pays froid ! Loin d’être agressif ou menaçant, le fauve devient au contraire son meilleur ami. Il est aussitôt accepté par l’ensemble des voisin·es, allant jusqu’à poser pour un peintre ou encore se rendre à l’école pour participer à un exposé.
Mais un soir, elle le trouve au milieu du couloir, l’air abattu et le poil si terne qu’il en a perdu ses rayures. Le verdict du vétérinaire tombe : Tigre a le mal du pays. Il faut donc qu’il retourne dans sa jungle natale pour guérir, malgré le lien indéfectible l’unissant à la grand-mère et tout l’amour qu’il et elle se portent mutuellement. Ensemble, il et elle vont donc entamer un voyage qui deviendra leur dernier souvenir commun.
Dans Tigre, on assiste à la naissance puis à la croissance d’une amitié incroyable et très touchante. Bien que rien ne destinait Joséphine et Tigre à se croiser, voilà qu’il et elle tissent une amitié à toute épreuve. En acceptant de dire au revoir à son plus fidèle camarade, en pensant à son bonheur et à sa santé avant tout, la vieille dame fait preuve d’altruisme et démontre à quel point elle l’aime. Il n’y a pas de rapport de possession ou d’égoïsme dans ce livre (on ne ressent à aucun moment que Tigre est un « animal de compagnie »), mais beaucoup de tendresse et une touche de mélancolie : dur de ne pas avoir la larme à l’œil en assistant aux adieux des deux ami·es, même si le livre se termine sur une note positive !
L’auteur joue avec des aplats colorés et des formes avec plus ou moins de contours. Tigre possède un encrage plus prononcé, qui évoque les estampes sur rouleaux, tracées à l’encre de chine, et qui rappellent son origine bien éloignée du pays de Joséphine. Il se démarque ainsi du paysage occidentalisé, avec ses maisons de briques et ses rues pavées, aux allures de papiers découpés. En mixant ces deux approches picturales, c’est comme si deux bouts de monde opposés se superposaient, pour créer une nouvelle histoire.
Un peu triste, mais surtout très beau (autant par son histoire que par ses dessins), Tigre est une véritable ode à l’amitié. Celle sans frontière et sans captativité.
Gaston est plongeur dans un restaurant, mais préfère piquer des têtes dans sa baignoire. Il vit dans un appartement aussi petit que lui, en plein Paris avec sa colocataire et amie Mona. Mais il faut que je vous précise que Gaston est un crocodile du Nil (très gentil) et Mona une plante carnivore du Brésil (très câline) ! Ensemble, il et elle piquent un roupillon l’un·e contre l’autre, il et elle regardent la télévision pendant des heures… Jusqu’à ce que le croco ne la croque ! Mais leurs pays ensoleillés respectifs leur manquent : Gaston regarde avec nostalgie les photos de ses balades entre ami·es et en famille au bord du Nil, tandis que Mona refuse d’avaler quoique ce soit et devient toute raplapla.
Et si c’était le moment de faire leurs valises et de vaincre leur peur de l’inconnu, pour retrouver le soleil et se prélasser sur les berges de l’Amazonie ?
Album pétillant et rigolo, Avec Mona est ponctué de jeux de mots et de situations amusantes. On s’attache immédiatement à ce petit crocodile farfelu et à cette plante affectueuse, porté·es par des couleurs vives et un trait naïf. Et pourtant, le récit de fond est celui du déracinement et de la difficulté d’être loin de ses proches. On ne connait pas les raisons qui ont menés Gaston et Mona à habiter dans un minuscule appartement, ni celles qui les ont menées de leurs pays ensoleillés à la grisaille parisienne, mais on assiste aux petits bonheurs qu’il et elle se sont créé·es au quotidien.
Un livre lumineux, pouvant être lu aux plus petit·es, car ils et elles pourront se plonger dans les images colorées, où évoluent des protagonistes expressif·ves et rieur·ses.
Il a neigé au Sénégal, mais pourtant c’est le souvenir d’un chant qui prend le dessus dans la mémoire du narrateur. Il se rappelle du froid mordant et de la blancheur immaculée bien sûr, mais c’est surtout la voix et la silhouette de sa mère qui l’ont le plus marqué : leur subite fragilité, leur éclat, leur vibrante sincérité. Autour de cette évocation, toute une poésie se déroule en écho, accompagnée d’illustrations magnifiques aux allures de vieilles photos, et de bribes du passé couchées sur papier.
Récit fantasmagorique à l’atmosphère nébuleuse, Sénégal nous plonge dans l’intimité des souvenirs, qu’ils soient réels ou bien chimériques. Les dessins réalisés aux crayons de couleur par Joanna Concejo retranscrivent à merveille le filtre doux et flou que la mémoire transpose sur le passé, et les moments qui marquent par leur caractère exceptionnel ou encore par leur beauté. En alternant des motifs de tapisseries anciennes, des bouts d’herbiers inventés et de vieilles photos en noir et blanc, elle tisse tout un univers autour du texte énigmatique et poétique d’Arthur Scriabin. Le détail est poussé jusqu’au choix du papier même, dont la couleur sépia est semblable aux vieux albums de souvenirs, ou encore aux carnets de voyage transbahutés à travers les paysages et le temps.
Sénégal dessine un pont entre le réel et la rêverie, entre aujourd’hui et hier, d’une façon envoutante et sensorielle: on y devine la mélodie d’un chant, le toucher des flocons sur la peau nue, le craquement des tirages écornés.
C’est quoi un réfugié ? Avec des réponses claires et concises, Élise Gravel répond à ce questionnement que peuvent se poser les enfants. Elle explique que c’est avant tout un être humain, une personne à part entière qui a dû fuir son pays pour diverses raisons. Ces raisons l’ont mis en danger : il peut s’agir d’une guerre qui a rasé sa maison, ou encore sa religion ou ses opinions qui sont condamnées dans son pays d’origine. Les réfugié·es doivent alors fuir leur propre foyer pour survivre, laissant parfois leurs familles derrière eux, pour espérer trouver une terre d’accueil et pouvoir se construire un avenir.
Ce livre est un outil parfait pour expliquer aux plus jeunes les gens qui sont englobés par ce mot, qui est malheureusement souvent accompagné de préjugés et de réticences. Avec la simplicité et le style qui lui sont caractéristiques, Élise Gravel déconstruit ces a priori, et rappelle que bien qu’il s’agisse d’enfants, d’hommes et de femmes ayant les mêmes besoins que tout le monde, ils et elles n’accèdent pourtant pas forcément aux mêmes droits fondamentaux.
En se plaçant à hauteur d’enfant, elle permet aux lectrices et lecteurs de se mettre un instant à la place de ces personnes en errance, reconduites aux frontières, entassées dans des camps de fortunes, ou bien confrontées à des difficultés monstrueuses pour pouvoir mener une vie normale. De plus, on retrouve à la fin de l’album une petite galerie de portraits d’enfants réfugiés que l’autrice a rencontrés, ainsi qu’une seconde accordée à quelques réfugié·es célèbres. Cela permet d’appuyer encore plus sur la réalité de ce qu’ils et elles vivent, tout en démontrant l’importance de laisser une chance à toutes et tous : chacun·e peut s’épanouir si on lui en laisse l’opportunité, si on l’aide à s’accomplir.
C’est quoi un réfugié ? s’inscrit dans la réalité du monde actuel et permet d’éveiller le sens critique des enfants, en abordant ce sujet important qui peut être parfois difficile d’expliquer.
Tu étais où, avant ? d’Yvan PommauxL’école des loisirs 13,50 €, 256×270 mm, 36 pages, imprimé en France, 2020. Achetez ce livre* via LesLibraires.fr, LaLibrairie.com ou Place des libraires. |
Tigre![]() de Jan Jutte (traduit du néerlandais par Inge Elferink)Les éditions des éléphants 15 €, 210×320 mm, 56 pages, imprimé au Portugal, 2020. Achetez ce livre* via LesLibraires.fr, LaLibrairie.com ou Place des libraires. |
Avec Mona![]() Texte de Didier Lévy, illustré par Alice MéteignerSarbacane 14,90 €, 210×280 mm, 40 pages, imprimé en France, 2021. Achetez ce livre* via LesLibraires.fr, LaLibrairie.com ou Place des libraires. |
Sénégal![]() Texte d’Arthur Scriabin (traduit de l’espagnol par Rafael Concejo), illustré par Joanna Concejo L’atelier du poisson soluble 18 €, 185×260 mm, 48 pages, imprimé en République tchèque, 2020. Achetez ce livre* via LesLibraires.fr, LaLibrairie.com ou Place des libraires. |
C’est quoi un réfugié d’Élise GravelAlice jeunesse 12 €, 200x247mm, 40 pages, imprimé en Belgique, 2021. Achetez ce livre* via LesLibraires.fr, LaLibrairie.com ou Place des libraires. |

Approche de la trentaine, et en a profité pour perfectionner ces petites choses si importantes qui font un tout. Vivre les livres, dessiner et créer des trucs, pour relier le dehors au dedans. Aime la nature, les histoires qui donnent espoir, celles aux allures de vieux grimoires, les BD hypersensibles et les images colorées.
Se retrouve dans le travail de Tarmasz, de Tayou Matsumoto, de Bretch Evens.





d’Yvan Pommaux
de Jan Jutte (traduit du néerlandais par Inge Elferink)