Tous les deux mois, Sophie Van der Linden, critique littéraire spécialisée en littérature jeunesse, répond à l’une de vos questions. Aujourd’hui elle répond à la question de Ghislaine : « On entend partout qu’il y a surproduction de livres et albums jeunesse. On dit d’ailleurs aussi cela de la littérature adulte. Est-ce un problème selon vous ? Et si c’est le cas, entrevoyez-vous des solutions ? »
La « surproduction », cela fait un moment que j’en entends parler, depuis au moins une dizaine d’années. Mais j’ai plutôt l’impression que c’est surtout une augmentation de la production qui est pointée. En 2010, le chiffre de 8 368 nouveautés en secteur jeunesse avait déjà impressionné les observateurs. Aujourd’hui, il est de 18 000. La croissance a donc été continue cette dernière décennie, excepté de légères variations d’année en année. Et je me souviens de l’illustratrice Catherine Louis qui me rappelait, à l’occasion de la célébration de ses 30 ans de publication, que son premier album avait moins de 500 concurrents sur le marché en 1988 !
Le phénomène n’est pas limité à la littérature pour la jeunesse. Tous les secteurs sont concernés. Cette hausse de la production est la résultante d’une évolution économique de l’industrie du livre qui génère l’augmentation du nombre de titres parallèlement à une baisse des tirages. Plus de titres mis en circulation favorisent certains opérateurs, en particulier ceux de la diffusion et de la distribution.
Le terme de « surproduction » renvoie à un excès de production face à la demande. Certains éditeurs pensent qu’on n’en est pas encore là, et se félicitent de la richesse éditoriale française. D’autres appellent depuis des années à une diminution du nombre de titres. Depuis quelques années, plafond de verre du système ou effet de la raison, la production s’est plus ou moins stabilisée.
Mais du côté des autres acteurs de la chaîne du livre, il est certain que l’on fait face à une surproduction. Simon Roguet, de la librairie M’Lire expliquait tout simplement, aux premières Assises de la Littérature pour la jeunesse que si la production augmentait, les murs de sa librairie ne s’écartaient pas pour autant. En période de Noël, vers laquelle se concentrent les parutions en littérature pour la jeunesse, les libraires ont de plus en plus de difficultés à faire face à l’avalanche de cartons qui se déversent dans leurs locaux.
Idem pour les bibliothécaires. Aucun ne peut désormais se prévaloir de connaitre la production dans son ensemble, comme c’était pourtant le cas pour nombre d’entre eux il y a encore 20 ans. Aujourd’hui, tous les comités de sélection sont obligés de fonctionner par grands types de livres : roman, album, BD, documentaire.
Pour ma part, je n’arrive même pas à cerner les contours de ces 18 000 titres. J’en repère à peine la moitié. Je déplore surtout les grandes disparités en termes de ventes. La production se polarise entre de très grands succès commerciaux et des titres dont les ventes restent confidentielles en dépit de leurs immenses qualités. Maintenant qu’elle est stabilisée, je ne crois pas que la production baissera aussi vite qu’elle a augmenté. Elle risque de rester longtemps à ce niveau.
Dès lors, il me semble que la seule chose que nous puissions faire, médiateurs ou prescripteurs que nous sommes, c’est de poursuivre la promotion des titres qui nous semblent les plus pertinents et tenter d’augmenter leur audience. Soutenir la création, encore et toujours.
Sophie Van der Linden est autrice et critique littéraire spécialisée en littérature jeunesse. Retrouvez-la sur son site : http://www.svdl.fr/svdl.
N’hésitez pas à nous envoyer les questions que vous voudriez qu’on lui pose à questions@lamareauxmots.com.

Critique littéraire spécialisée en littérature jeunesse
